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VOLTAIRE
LA SOCIETE AU XVIII" SIECLE
VOLTAIRE A LA COUR
VOLTAIRE
ET LA
SOCIÉTÉ AU XVIII" SIÈCLE
GUSTAVE VESNOIRESTERRES
NOUVELLE ÉDITION A .' VU. * LE VOLUME
1" série. — La Jeunesse de Voltaire. 1 vol.
2e série. — Voltaire a Cirey. 1 vol.
3e série. — Voltaire a la cour. 1 vol.
4e série. — Voltaire et Frédéric. 1 vol.
Pai if-. — Imprimerie VIF/VILLE et CAPIOMONT, rue des Poitevins, 6.
VOLTAIRE
SOCIÉTÉ AU XVIII SIÈCLH
G f ">' TA l 'E \DES\OIRES TERRES
VOLTAIRE A LA COUR
DEUXIEME EDITION
PARIS
DIDIER ET C-e. LIBRAIRES-ÉDITEURS
35, QUAI DBS ACGUSTINS, 35
187 1
Tous droit* réserTés.
JAN 2 5 1956
VOLTAIRE
À LA COUR
MADAME D'ETIOLES. -LE TEMPLE DE LA GLOIRE. -RAMEAU
ET ROUSSEAU. - LES FÊTES DE RAMIRE.
Quelque nombreuses et passionnées qu'avaient été
les attaques contre le Poème de Fontenoi, Voltaire,
comme courtisan, n'avait fait que gagner du terrain.
Il était en pleine faveur, et le maréchal de Saxe écri-
vait à madame du Châtelet : « Le Roi en a été très-
content, et même il m'a dit que l'ouvrage n'était pas
susceptible de critique '.» Et l'auteur d'ajouter:
« Vous sentez bien qu'après cela je dois penser que le
Roi est le meilleur et le plus grand connaisseur de son
royaume.» Si la Princesse de Navarre avait ren-
contré des juges peu bienveillants, elle aussi avait
réussi; il en eût été autrement que Richelieu, encore
plus souple courtisan qu'ami éprouvé, n'eût pas songé
1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchol), t. LV, p. \\. Lettre de
Voltaire à Cideville; jeudi après minuit, 3 mai 1T45. C'est le 3 juin
qu'il faut substituer à cette date, comme le fait remarquer très-judi-
cieusement Beuchol; en 1745 le 3 mai était, d'ailleurs, un lundi,
in. 1
2 SEMONCE AMICALE.
à commander à l'auteur un second ouvrage dans le
genre de la louange et de l'apothéose : « Je vais passer
de tout le tracas que m'a donné celte belle victoire à
celui d'une nouvelle fêle; mais je la ferai dans mon
goût, dans le goût noble et convenable aux grandes
choses qu'il faut exprimer ou faire entendre ', » Cette
dernière fête devait être le Temple de la Gloire. Cette
fois encore, Voltaire allait être rivé au terrible Ra-
meau. Mais il est tout résigné, enchanté qu'il est de
donner une nouvelle preuve de zèle et de dévouement
à son illustre protecteur, à son « héros ».
J'eus l'honneur, mandait-il à Richelieu, de vous envoyer
hier de nouveaux essais de la fête; mais il y en avait bien d'au-
tres sur le métier. 11 ne s'agit que de voir avec Rameau ce qui
conviendra le plus aux fantaisies de son génie. Je serai son
esclave pour vous faire voir que je suis le vôtre; mais, en vé-
rité, vous devriez bien mander à madame de Pompadour autre
chose de moi que ces beaux mots : je ne suis pos trop content
de son acte. J'aimerais bien mieux qu'elle sût par vous com-
bien ses bontés me pénètrent de reconnaissance, et à quel
point je vous fais son éloge; car je vous parle d'elle comme je
lui parle de vous; et, en vérité, je lui suis très-tendrement
attaché, et je crois devoir compter sur sa bienveillance autant
que personne. Quand mes sentiments pour elle lui seraient re-
venus par vous, y aurait-il eu si grand mal? Ignorez-vous le
prix de ce que vous dites et de ce que vous écrivez2?
Cette petite semonce amicale est à noter. Elle est
presque une date pour l'histoire de ce règne si peu sé-
rieux, si l'utile. C'est la première fois qu'il est ques-
i on de madame de Pompadour, dans la Correspon-
1. Voltaire, OEnn -et comptâtes (Beuchol), t. LV, p. 38, 39. Lettre
de Vollaire au président Hénault ; ce 13, 1 i et lo juin 17 ÎJ.
'i. Ibid., I. LV, p. 13. Lellre de Voltaire, à Richelieu: le 20 juin
1746.
NOUVELLE PASSION DU ROI. 3
dance. Ce nom-là ne pouvait guère, il est vrai, s'y
trouver plus tôt; c'était à peine si elle portait alors ce
nouveau titre, bien que le marquisat eût été acquis en
avril, par l'entregent de Montmartel '. Louis XV, qui
n'était pas encore allé chercher ses amours en dehors
de sa cour, et qui, pour plus de commodité, avait fait
succéder les sœurs aux sœurs, un peu embarrassé de
l'origine bourgeoise de sa nouvelle passion, avait tenu,
dès l'abord, à l'entourer de mystère } et cette intrigue,
qui devait être bientôt si publique, avait pris des
allures de roman dont l'effet ne fut pas, on le pense
bien, d'inspirer la satiété à ce cœur blasé qu'il fallait,
avant tout, distraire, désennuyer, arracher à lui-
même. Ce fut aux fêles données pour le mariage du
Dauphin que l'on commença à parler du récent ca-
price du roi 2 ; car la qualité de la personne ne lais-
sait pas supposer que ce pût être autre chose. «On
prétend, note à la date du 8 mars M. de Luynes (qui,
à plus forte raison, n'eût pas admis la possibilité d'une
comtesse du Barri), on prétend que depuis quelque
temps elle est (madame d'Étiolés) presque toujours
dans ce pays-ci, et que c'est là le choix que le Roi a
fait. Si le fait est vrai, ce ne seroit vraisemblablement
qu'une galanterie et non pas une maîtresse 3. » Il est
des gens qui croient à une étoile; madame Poisson
avait toujours dit à sa fille qu'elle était un morceau
de roi 4, et elle avait fait partager cette conviction à
1. Duc de Luynes, Mémoires, t. VI, p. 423; mercredi 28 avril
1745.
2. Barbier, Journal (Charpentier), t. IV, p. 24 ; mars 1745.
3. Duc de Luynes, Mémoires, t. VI, p. 354.
1. Vie privée de Louis XV (Londres, 1785), 1. II, p. 258.
4 MADEMOISELLE POISSON.
Antoinette, qui procéda comme Mahomet, en allant à
la montagne, de peur que la montagne ne mît trop de
temps à venir à elle. Ajoutons que madame Poisson
avait les raisons les meilleures de croire à cette des-
tinée royale. Elle avait conduit sa fille chez une tireuse
de cartes qui avait pleinement confirmé ces irréalisa-
bles chimères. C'était y voir de loin, car l'enfant avait
neuf ans alors ; aussi la marquise, au faîte de la puis-
sance, n'oubliera pas l'oracle et saura se montrer re-
connaissante. On a trouvé l'indication d'une pensionv
de six cents livres «faite à madame Lebon, pour avoir
prédit à madame de Pompadour qu'elle seroit un jour
maîtresse de Louis XY V»
Disons que cette mère prudente ne négligea rien
pour l'élever au niveau de son incomparable avenir.
Tous les maîtres lui furent donnés : Jeliotte lui en-
seigna le chant et le clavecin, Guibaudet la danse.
Elle montait à cheval en véritable amazone, récitait
avec un naturel, une grâce qui seront une de ses plus
grandes séductions, et unissait à tous ceâ dons un
talent plus sérieux, inconnu jusque-là chez une femme,
celui de graver sur cuivre et sur pierres fines 2. On
sait ce qu'il y a trop souvent à rabattre de ces réputa-
tions de coteries, de ces engouements de salons. Quand
une femme est jeune, qu'elle est belle comme l'était
mademoiselle Poisson, l'on n'est que trop porté à lui
tout accorder; mais Antoinette n'avait nul besoin de
cette indulgence. Un soir, on la prie, chez madame
1. J .-A. Le Roi, Curiosités historiques (Paris, Pion, 1864), p. 222.
2. Gazette des Beaux-Arts, année 1859, t. III, p. 131, 139 à 152.
Madame de Pompadour, par Albert de la Fizelière.
SON PORTRAIT. '■>
d'Àngervilliers, de toucher du clavecin : elle joua si
excellemment qu'elle excita un véritable délire et que
l'une des dames présentes, cédant à un transport d'en-
thousiasme, se précipita dans ses bras en versant un
torrent de larmes; et cette dame, étrange coïncidence,
était la comtesse de Mailly, la maîtresse de ï.ouis XV '.
Joignez à cela tout l'esprit du monde, une beauté res-
plendissante, cette habileté stratégique qui lui fut
d'un si grand secours pour demeurer debout sur ce sol
singulièrement glissant où elle n'avait à compter que
sur elle. Dès 1742, le président Hénault la rencontre
chez M. de Montigny, à un souper pour lequel il avait
prêté son cuisinier, en une compagnie de gens du
monde et d'artistes, M. Dufort des Postes, madame
d'Aubeterre, madame de Sassenage et le chanteur Je-
liotte 2. Il parle d'elle comme d'une des plus jolies
femmes qu'il ait jamais vues : « Elle sait la musique
parfaitement, elle chante avec toute la gaieté et tout
le goût possible, sait cent chansons, joue la comédie
à Étioles sur un théâtre aussi beau que celui de l'Opéra,
où il y a des machines et des changements... On me
pria d'aller être témoin de tout cela dans un pays que
j'ai beaucoup aimé, où j'ai passé ma jeunesse, et dans
une maison qui est la même que mon père avoit, mais
où l'on a dépensé cent mille écus depuis 3. » Mais
1. Goncourt, Les Maîtresses de Louis XV. t. I, p. 192.
;'. Madame du Deffand, Correspondance complète (Pion, 1865),
!. I, p. 63. Lettre du président Hénault à madame du Deffand ;
17 juillet 1742.
3. Ibid., 1.1, p. TO. Lettre du président Hénault à madame du
Deffand; 18 juillet 1742. — Président Hénault, Mémoires (Dentu,
1855), p. 18.
(i LE PIED DE MADAME DE CHEVREUSB.
alors elle avait cessé d'être mademoiselle Poisson ; Le
Normand de Toumehem, l'amant de sa mère, peut-
être son père, l'avait unie à son neveu Le Normand
d'Étiolés, et elle pouvait sans contrainte se livrer à
tous les enivrements d'une vie remplie par les plaisirs
et les succès. Tout Paris allait à ces fêtes qui étaient
aussi intelligentes que magnifiques. Gresset, Crébillon,
Voltaire comptaient au nombre des habitués de Tour-
nehem et de sa fille d'adoption. Seulement, comme
l'auteur de Rhadamiste et celui de Zaïre ne s'aimaient
guère, on s'y prenait de façon à ce qu'ils se rencon-
trassent le moins possible ',"
Bien des femmes, à commencer par la pauvre Mailly,
arrivèrent au cœur du maître avec infiniment moins de
titres. Encore faut-il l'occasion. Cette occasion se ren-
contre ou peut se rencontrer à tout instant à la cour ;
mais Antoinette n'était qu'une bourgeoise, et un abîme
l'en séparait. Les circonstances, son étoile, sa volonté y
remédièrent, et elle n'attendit pas la mort de madame
de Châteauroux pour se mettre en campagne. Mais la
même femme qui n'avait pas regardé à passer sur le
corps de sa sœur ne pouvait être d'humeur à tolérer les
prétentions agressives de cette obscure beauté dont on
lui étourdissait depuis quelque temps les oreilles. Ma-
dame de Chevreuse, sans y entendre malice, étant
chez le roi , s'avise de prononcer le nom de la petite
d" Étioles ;\o. favorite se glisse doucement jusqu'à elle,
et lui marche sur le pied avec une brutalité telle que
la pauvre duchesse tomba en syncope. Cela pouvait,
1. Laujon, Œuvres choisies (Paris, 1811), l. I, p. 75,
LA FORET DE SÉNAKT. 7
après tout, n'être qu'une maladresse, et il ne fallait
pas qu'elle se méprît. Le lendemain, madame de Châ-
leanroux va rendre visite à sa victime , et lui dit à
brûle-pourpoint : «Savez-vous qu'on parle en ce mo-
ment de donner au Roi la petite d'Étiolés, et qu'on
n'en cherche plus que les moyens '?» Et madame de
Chevreuse sut dès lors pourquoi on lui avait écrasé le
pied la veille. La favorite ne s'en tint pas là : injonc-
tion fut faite à cette ambitieuse de la ville de ne plus
se montrer aux chasses de la cour. Ces chasses étaient,
en effet, pour la fille de madame Poisson, le seul
moyen de voir et d'être vue; et, si elle dut alors obéir
à ces défenses, elle reprit bien vite ses courses dans la
forêt de Sénart, après la mort de l'ahière duchesse,
en habit couleur de rose et dans un phaéton volant 2,
(8 décembre 1744), aidant fort au hasard, qui lui fai-
sait croiser à tout instant le carrosse du roi. Étioles,
dans la capitainerie de Sens, près de Corbeil, était à la
lisière de la forêt, et ce voisinage expliquait à la ri-
gueur des rencontres trop fréquentes, trop opportunes
pour tromper personne. Mais, tout manifeste qu'il fût,
le manège ne déplut point : cela prenait des allures
de roman et promettait de jeter dans l'imprévu cette
majesté ennuyée et si malaisée à distraire. Les prélimi-
naires ne languirent point et l'on ne tarda pas à s'en-
tendre. Si les noces du Dauphin , en introduisant
quoique discrètement madame d'Étiolés dans ces fêtes,
déchirèrent une partie du voile, on s'aimait et on se
voyait depuis longtemps. Louis XY, qui ne demandait
1. Duc de Richelieu, Mémoires (Paris, 179?), 1. VII, p. 9, 10
2. Ibid., t. VIII, p. 154
8 ENTREVUES DANS PARIS.
d'ailleurs qu'à échapper à tout son monde, auquel
l'étiquette et le cérémonial faisaient horreur, allait
dans les commencements trouver madame d'Étiolés à
Paris, rue Ooix-des-Petits-Champs '. L'hôtel qu'elle
occupait avec Tournehem avait, comme toutes les mai-
sons de ce quartier, une sortie dans la rue des Bons-
Enfants, qui elle-même avait des débouchés sur le jar-
din du Palais-Royal ; il se prêtait à merveille à des
visites mystérieuses que madame Poisson et M. Le
Normand ne demandaient qu'à favoriser, et que le
mari seul devait ignorer; il offrait enfin toutes les
commodités pour de pareilles équipées 2. Le secret
fut assez bien gardé pour que ceux qui approchaient
la jeune femme, même assez intimement, ne se dou-
tassent de rien, à commencer par le président Hé-
nault, qui lui demanda avec une candeur dont il ne
fut pas le dernier à rire, si elle avait pris des mesures
à l'égard des noces du Dauphin, où elle comptait loger
1. Michaud, Biographie universelle, t. XXXV, p. 284. — Lefeuve,
Les anciennes maisons de Paris sous Napoléon III, p. 31. Rue Croix-
des-Petits-Champs.
2. Celle maison, située en face de l'hôtel d'Argenson, qui avait
appartenu à la Bazinière, trésorier de l'épargne sous Louis Xlll et
Louis XIV, et fut à une certaine heure YHotel de Bretagne, existe
encore, et porte le n° 21 de la rue Croix-des-Pelits-Champs. Les
historiens, qui en font le théâtre des premiers rendez-vous de Louis XV,
la considèrent comme un gîte occulte et ne paraissent pas soupçonner
que le fermier général Le Normand de Tournehem demeurât dans
celte rue, ainsi que l'indique l'Almanach royal de 1745. Aussitôt
qu'on eut vu quelque inconvénient à recevoir le roi chez soi, l'on
n'eût certes pas choisi une maison voisine, et l'on fût plutôt allé, ce
nous semble, à l'autre bout de la ville. Disons, eu outre, que, du-
rant ces visites, madame Poisson, la mère, tenait compagnie aux deux
courtisans dont le roi s'était fait escorter, ce qui vient corroborer
encore notre opinion.
LE COUSIN H INET. 9
et qui s'occuperait d'elle? Madame d'Etiolés Lui ré-
pondit qu'elle avait un sien cousin, appelé Binet, pre-
mier valet de chambre du Dauphin, qui se chargerait
d'elle. « 11 s'en chargea, en effet, nous dit le prési-
dent, et quinze jours après j'appris que mes inquié-
tudes n'étaient point fondées *. » Binet joua bien son
rôle. Aux premières accusations, il cria à la calomnie,
protesta de l'innocence de sa jeune parente, affirmant
qu'elle n'était venue à la cour que pour solliciter une
place de fermier général . Il en parla en ces termes à
l'évèque de Mirepoix qui l'avait menacé de le faire
chasser d'auprès de son maître"2. Mais le théatin Boyer
se fût heurté à plus fort que lui, et les choses ne tar-
dèrent pas à se dessiner de telle sorte qu'il fallut bien
prendre son parti sur un événement qui, en scandali-
sant les gens austères , ne laissa pas de faire mal au
cœur à plus d'une grande dame que la succession de
la duchesse de Châteauroux eut fort accommodée.
En changeant de fortune, madame d'Étiolés se piqua
1. Président Hénaulf, Mémoires (Dénia, 1855), p. 198.
2. Duc de Luynes, Mémoires, t. VI, p. 418, 419; jeudi 22 avril
1 " i.J. L'anecdote suivante prouverait que le public fut informé d'assez
bonne heure de celte intrigue mystérieuse. Un jour, madame d'Etiolés
entre dans un magasin de dentelles et fait des emplettes assez consi-
dérables ; au moment de payer, elle s'aperçoit qu'elle n'a pas sa bourse,
et dit qu'elle enverra solder et prendre ce qu'elle a acheté. « Ah!
madame, répondit la marchande, vous pouvez bien emporter tout ce
qui vous plaira; tout est à votre service, et je ne suis pas inquiète du
payement. — Mais, ma bonne, ne craignez-vous pas que votre crédit
ne soit bien hasardé? vous ne me connaissez pas. — Oh ! pardonnez-
moi, madame, repartit naïvement la marchande; tout le monde vous
connaît bien : c'est madame qui a acheté la charge de madame de
Châteauroux. n Pari, Versailles el les Provinces au XVIIIe siècle
(Paris, 1317), t. I, p. 22.
10 LA JEUNESSE D'ANTOINETTE.
d'être iidèle aux arts et aux lettres, et on la verra s'en-
tourer de littérateurs, d'artistes en tous genres, même
de philosophes , qui chanteront ses louanges et la
payeront de sa bienveillance en flatteries et en petits
vers. Voltaire raconte les commencements de la mar-
quise d'un ton dégagé qui contraste fort avec les airs
de courtisai] qu'il prend en s'adressant à elle, notam
ment dans la préface de Tancrède. L'on n'a pas le droit
d'être aussi désintéressé, lorsque Ton a vécu dans l'in-
timité de la maîtresse du roi. Mais aux bontés avaient
succédé la tiédeur; s'il n'avait pas été trahi, il n'avait
pas été défendu, et c'est ce qu'il ne pardonna point.
Il fallait une maîtresse. Le choix tomba sur mademoiselle
Poisson, fille d'une femme entretenue et d'un paysan de la
Ferté-sous-Jouare, qui avait amassé quelque chose à vendre
du blé aux entrepreneurs des vivres. Ce pauvre homme était
alors en fuite, condamné pour quelque malversation. On avait
marié sa fille au sous-fermier Le Normand, seigneur d'Étiolés,
neveu du fermier général Le Normand de Tournehem, qui en-
tretenait la mère. La fille était bien élevée, sage, aimable, rem-
plie de grâces et de talents, née avec du bon sens et un bon
cœur. Je la connaissais assez : je fus même le confident de son
amour. Elle m'avouait qu'elle avait toujours eu un secret pres-
sentiment qu'elle serait aimée du roi, et qu'elle s'était senti
une violente inclination pour lui, -ans trop le démêler.
Cette idée, qui aurait pu paraître chimérique dans sa situa-
tion, était fondée sur ce qu'on l'avait souvent menée aux chasses
que faisait le roi dans la forêt de Sénart. Tournehem, l'amant
de sa mère, avait une maison de campagne dans le voisinage.
On promenait madame d'Etiolés dans une jolie calèche. Le roi la
remarquait et lui envoyait souvent des chevreuils. Sa mère ne
cessait de lui dire qu'elle était plus jolie que madame de Chà-
teauroux; et le bonhomme Tournehem s'écriait souvent : « Il
faut avouer que la Bile de madame Poisson est un morceau de
roi. » Enfin, quand elle eut tenu le roi entre ses bras, elle me
dit qu'elle croyait fermement à la destinée; et elle avait raison.
DÉSESPOIR DE SON MAKI. II
Je passai quelques mois ci Étioles, pendant que le roi faisait la
campagne de 17461.
Durant quelque temps ces amours échappèrent au
contrôle avide des courtisans. On soupait en petit co-
mité ; et, sauf un ou deux amis et amies du prince,
tout le monde en était réduit aux conjectures. On ne
doutait plus que madame d'Étiolés ne logeât à Ver-
sailles , sans trop savoir où. Mais ce n'étaient en-
core que des apparitions , et elle retournait aussitôt
à Paris. Elle avait un mari avec lequel, après tout,
il fallait compter. Il était absent, il était parti sans
soupçon , et n'imaginait pas ce qui l'attendait au re-
tour. « J'appris hier,' rapporte le duc de Luynes, que
M. d'Étiolés, qui vient d'arriver de province et qui
avoit compté en arrivant trouver sa femme , qu'il
aime fort, a été fort étonné quand M. Le Normand,
fermier général , son parent et son ami , lui est venu
dire qu'il ne comptât plus sur sa femme, qu'elle avoit
un goût si violent qu'elle n'avoitpu lui résister, et que
pour lui , il n'avoit d'autre parti à prendre que de
songer à s'en séparer. M. d'Étiolés tomba évanoui à
cette nouvelle 2... » Il ne s'avisa pas, toutefois, de ré-
péter la comédie du marquis de Montespan. Il ne prit
point le deuil de sa femme, et il finit par accéder à une
séparation qui, au moins, désintéressait son honneur.
Quant à madame d'Étiolés, elle avait eu raison de beau-
coup attendre de son étoile. Le sentiment que le roi avait
1. Voltaire, OEuvrcs complètes (Beuchot), t. XL, p. 80, 81. Mé-
moires pour servir à l'histoire de M. de Voltaire, écrits par lui-même.
2. Duc de Luynes, Mémoires, I. VI, p. 423 ; du mercredi 28 avril
1745.
12 VOLTAIRE A ÉTIOLES.
pour elle n'était point un caprice passager : secondé
par l'habitude, il se consolida avec les années, grâce,
il faut le dire, à d'inqualifiables condescendances; et
la marquise de Pompadour aura la rare fortune, comme
sa devancière, de mourir en pleine faveur : nous vou-
drions ajouter aimée et regrettée, si Louis XY eût été
homme à aimer et à regretter quelque chose.
Voltaire était dans le secret des amours de la favo-
rite, qui le régalait dans son joli château d'un tokai
qu'il déclare incomparablement supérieur à celui que
le roi de Prusse lui avait envoyé par son ambassadeur
manchot (M. de Camas ' ). Sans demeurer à poste
fixe cà Étioles, il y fit de fréquentes apparitions du
rant la campagne de 1745. « Je suis tantôt à Champs,
tantôt à Étioles2, » écrivait-il alors à M. d'Argenson.
Il avait senti, sur-le-champ, tout le parti qu'il pou-
vait tirer, au moins pour sa sûreté, de l'amitié de ma-
dame d'Etiolés, qui, à cet instant de premier enivre-
ment, ne renia personne et témoigna la volonté de
demeurer fidèle à ses amis. On a retrouvé des vers
du poëte à cette dernière, à l'occasion de la journée de
Fontenoi, et nous les enregistrons ici, parce qu'ils ne
figurent qu'en partie et remaniés dans ses œuvres, et
qu'ils sont les premiers qu'il fit, et, sans doute, que
l'on fit pour la nouvelle maîtresse.
Quand César, ce héros charmant,
Dont tout Rome fut idolâtre,
1. Voltaire, OEuvres complètes (Beucliot), l. LV, p. 51. Lettre de
Voltaire à madame la marquise de Pompadour (elle ne l'était pas
encore alors, comme l'indiquent les vers en lête de celle même lettre).
2. lbid., t. LV, p. 47. Lettre de Voltaire au marquis d'Argen-
6on; Champs, 25 juin 1745i
l'REMIERS MADRIGAUX. 13
Gagnait quelque combat brillant,
On en faisait compliment
A la divine Cléopâtre.
Quand Louis, ce béros charmant.
Dont tout Paris fait son idole,
Gagne quelque combat brillant,
On en doit faire compliment
A la divine d'Étiolé.
Le duc de Luynes, qui a conservé ces vers, les fait
suivre de cinq autres sur le même patron, composés
par une femme d'esprit, nous dît-il, mais qu'il ne
nomme pas, sans que sa discrétion fasse infiniment
de tort à l'auteur de cette très-innocente épigramme \
Mais les poètes allaient bientôt accourir de toute
part. En voici un qui ne s'attarda pas en route, qui
sut arriver à temps, et, une fois introduit dans la place,
mit en jeu tout ce qu'il avait d'esprit, d'art, de gentil-
lesse, afin de conquérir les bonnes grâces de cette
maîtresse, encore sous le manteau, mais trop bien
établie dans le cœur de son royal amant pour redouter
désormais d'en être délogée. Il a été question déjà de
Bernis. Nous l'avons vu applaudissant à la Mérope de
Voltaire, abbé plus que profane, vivant de l'air du
temps , portant insoucieusement sa pauvreté , allant
fort dans le monde et y recrutant, par ses qualités
aimables autant que par ses bouquets poétiques, des
amis et des amies qu'il retrouverait au bon moment,
mais convaincu qu'un joli garçon comme lui ferait
son chemin, lorsqu'il le voudrait bien; et c'est ce
1. Duc de Luynes, Mémoires, t. VI, p. 49:2, 493, 494 ; du samedi
19 juin M iô.
14 L'ABBÉ DE BERNIS.
qu'il soutenait opiniâtrement à ses anciens camarades
de séminaire, les Montazet, les la Rochefoucault, qui
le querellaient sur son indolence et sa frivolité.
« J'ignore, répondait-il, quand je prendrai la résolu-
tion de me mettre en chemin; mais ce que je sais
est que, dès que je l'aurai prise, et que je commen-
cerai à marcher, je me trouverai devant vous ' » ;
et cela s'est vérifié, ajoute l'archevêque de Toulouse.
La question est de savoir si ce voluptueux prenait
ses prédictions très au sérieux, et si ces paroles pro-
phétiques n'étaient pas bien plutôt un de ces propos
fous , qui viennent couper court aux semonces et
aux obsessions de l'amitié indiscrète. Toutefois, cette
heure, qu'il appelait peut-être mais qu'il attendait
sans impatience, avait sonné ; son habileté fut de le
sentir et de la saisir.
Il en était là, raconte Marmontel, lorsqu'on apprit qu'aux
rendez-vous de chasse de la forêt de Sénart, la belle madame
d'Étiolés avait été l'objet des attentions du roi. Aussitôt l'abbé
sollicite la permission d'aller faire sa cour à la jeune dame; et
la comtesse d'Estrades (cousine de madame de Pompadour),
dont il était connu, obtint pour lui cette faveur. Il arrive à
Étioles par le coche d'eau, son petit paquet sous le bras; on
lui fait réciter ses vers; il amuse, il met tous ses soins à se
rendre agréable; et, avec cette superficie d'esprit et ce vernis
de poésie qui était son unique talent, il réussit au point qu'en
l'absence du roi, il est admis dans le secret des lettres que
s'écrivent les deux amants. Rien n'allait mieux à la tournure
de son esprit et de son style que cette espèce de ministère.
Aussi, dès que la nouvelle maîtresse fut installée à la cour1
l'un des premiers effets de sa faveur fut-il de lui obtenir une
1, Bibliothèque des Mémoires du XVIIIe siècle (Coll. Barrière,
1846), l. III, p. 197. Notice sur le cardinal de Bernis, parLoménie
de Brienne, à la suite des Mémoires de madame du Hausset.
PETITS CADEAUX. \'6
pension de cent louis sur la casselte, et un logement aux Tui-
leries, qu'elle fit meubler à ses frais. Je le vis dans ce loge-
ment, sous le toit du palais, le plus content des hommes, avec
sa pension et son meuble do brocatelle 1...
A partir de ce moment, l'abbé fut fort assidu, fort
attentionné. Tout souriait, tout plaisait en lui. Ses
bonnes joues roses et trop roses appelaient les ca-
resses, et, la favorite, quand elle était de riante hu-
meur, leur faisait l'inappréciable honneur d'un petit
soufflet amical. C'est encore Marmontel qui raconte
cela, à sa mode, en s'attribuant, comme de raison, une
attitude plus digne, avec une sensible pointe d'amer-
tume qui ferait croire que c'est au moins là de la vé-
rité grossie. Disons, toutefois, qu'après les housses de
M. de Ferriol, et les trois francs que chaque soir l'abbé
se laissait mettre dans la main, tout semble croyable.
Quelque temps après la concession d'un logement
aux Tuileries, Louis XV le rencontrait dans l'esca-
lier, ayant sous son bras une toile de Perse que la
marquise venait de lui donner pour ses meubles. 11
voulut voir ce que c'était, se fit montrer l'étoffe, et
insista pour avoir le mot de l'énigme. « Eh bien, dit-
il ensuite, en tirant un rouleau de louis de sa poche,
elle vous a donné la tapisserie, voilà pour les clous 2. »
Notons, pourtant, que l'abbé n'avait pas loin alors de
la trentaine, que ses vers lui avaient valu un nom et
même un surnom, et que l'Académie française se
Tétait associé récemment (29 décembre 1744).
t. Marmontel, Œuvres complètes (Belin, 1819), t. 1, p. 157, 158.
Mémoires. Liv. V.
S. La Harpe, Correspondance littéraire (Paris, 1804). t. III,
p. 232.
16 MISSION DÉLICATE.
Dès la première heure, Remis avait la rare chance
de devenir presque indispensable. Il fallait répondre
aux messages galants de Louis XY, et, bien à tort, la
marquise se méfiait de ses forces. Ce fut l'abbé qui
eut la mission de répliquer de son mieux aux augustes
poulets. Le fait n'était pas sans antécédent, et l'on
avait vu Dangeau, chargé par Louis X1Y et mademoi-
selle de la Vallière, de leur respective correspon-
dance '. Bernis, auquel n'incombait qu'une moitié de
la tâche, sortit de ce pas délicat au grand contente-
ment de celle qu'il faisait parler, et de celui à qui al-
laientces morceaux de rhétorique amoureuse. LouisXY,
ravi, n'eût pas clos la journée sans dépêcher au moins
un billet passionné. Le 9 juillet, Antoinette en avait
déjà reçu quatre-vingts : quatre-vingts, en soixante-
trois jours2! Le cachet qui scellait ces poulets portait
la devise significative : Discret et fidèle*. L'abbé,
comme on en peut juger, n'était pas sans occupa-
tion, mais il se rendait indispensable par les servi-
ces, et subjuguait par sa mine épanouie, son per-
pétuel sourire, les ressources d'une conversation con-
stamment aimable, -la jeune favorite qui, lui trouvant
toutes les grâces , s'obstinera bientôt à lui croire tous
les talents, et finira par l'accabler du poids de deux
1. L'abbé de Choisv, Mémoires (Miebaud et Poujoulat), t. VI,
p. 073, G7i. — Fontenelle, qui raconte la même anecdote, subslilue
Madame Henriette à la duchesse de La Vallière. Ici le nom n'importe
que peu à l'affaire. Fontenelle, OEuvres complètes (Belin, 1818), t. I,
p. 306. Eloge du marquis de Dangeau.
2. Le roi partit le G mai pour l'armée.
3. Mémoires du maréchal d}ic de Richelieu (Paris, 1792), t. VIII,
p. 162.
LE BREVET DE MARQUISE. 17
ministères, comme si un seul déjà n'eût été de trop.
Quoi qu'il en soit, ses épîtres fusaient merveille. Un
beau jour, le roi transporté, au lieu de mettre sa
réponse à l'adresse de madame d'Étiolés , substi-
tuera, à son nom bourgeois, le nom de marquise de
Pompadour et glissera dans le même pli le brevet qui
lui conférait ce titre '. Et l'abbé de chanter la nou-
velle marquise dans de petits vers jolis, pomponnés,
tous frais sortis de la boutique de Babet.
Les Muses dans Cythère
Faisaient un jour
Un éloge sincère
De Pompadour.
Le trio des Grâces sourit,
L'Amour applaudit
Et Vénus bouda.
0 gué lan la lan laire.
0 gué lan la!
Voltaire était fort bien avec les puissances : fort bien
avec la favorite qui n'allait demander qu'à le servir,
fort bien avec M. de Richelieu qui lui fournissait la
plus efficace occasion de plaire au maître, fort bien avec
d'Argenson, fort bien enfin avec M. de La Vallière qui
ne tarderait pas à avoir la haute main dans les plaisirs
occultes des petits cabinets. Nous l'avons déjà vu faire
une courte apparition à Champs; il y passait en partie
la dernière quinzaine de juin, avec madame du Châ-
telet qui n'aimait pas à lâcher trop la courroie , en
compagnie de madame du Deffand (une de ces amies
qui ne nous gâtent point et auxquelles il ne faut se
1. Duc de Lu j nés, Mémoires ^ t. VI!, [>. 5; 9 juillet 17 i5.
18 VISEES HISTORIQUES DE VOLTAIRE.
fier que de reste), et du très-aimable et très-frivolet
abbé de Voisenon1. Mais force fut bien de s'arracher
à cette existence excessive, a ces galas laborieux dont
son estomac ne pouvait s'accommoder 2. On a vu
Voltaire s'écrier , en recevant le brevet d'historio-
graphe : « Me voilà engagé d'honneur à écrire des
anecdotes; mais je n'écrirai rien, et je ne gagnerai
pas mes gages. » C'était se calomnier, et bien du
temps ne devait pas s'écouler sans qu'il se donnât
lui-même le plus complet démenti. Il écrivait au mar-
quis d'Àrgenson à la date du 17 août :
J'ai envie de ne point jouir du bénéfice d'historiographe sans
le desservir; voici une belle occasion. Les deux campagnes du
roi méritent d'être chantées, mais encore plus d'être écrites...
Mon idée ne serait pas que vous demandassiez pour moi la per-
mission d'écrire les campagnes du roi; peut-être sa modestie
en serait alarmée, et d'ailleurs je présume que celte permis-
sion est attachée à mon brevet; mais j'imagine que si vous
disiez au roi que les impostures qu'on débite en Hollande doi-
vent être refutées, que je travaille à écrire ses campagnes, et
qu'en cela je remplis mon devoir; que mon ouvrage sera achevé
sous vos yeux et sous votre protection: enfin, si vous lui re-
présentez ce que j'ai l'honneur de vous dire, avec la persua-
sion que je vous connais, le roi m'en saura quelque gré, et je
me procurerai une occupation qui me plaira, et qui vous amu-
sera. Je remets le tout à votre bonté. Mes fêtes pour le roi
sont faites; il ne tient qu'à vous d'employer mon loisir3.
Mais M. d'Argenson l'enlève à cette besogne qui
lui sourit fort, et le charge de rédiger une protestation
1. Voltaire, Œuvre» complètes (Beucliot), t. LV, p. 50. Lettre de
Voltaire au président Hénault ; mardi 6 juillet 1745.
2. Ibid., t. LV, p. 63, 64. Lettre de Voltaire à l'abbé de Voisenon.
3. Ibid., t. LV, p. 54, 55. Lettre de Voltaire au marquis d'Ar-
genson; le 17 août 1745.
DÉLOYAUTÉ DES ÉTATS GÉNÉRAUX. 19
du gouvernement français contre le procédé déloyal
delà Hollande, après la capitulation de Tournay. Par
les termes de cette capitulation, la garnison prenait
l'engagement d'être dix-huit mois sans porter les
armes, sans passer à aucun service étranger, sans
faire, durant ce temps, aucun service militaire, de
quelque nature qu'il pût être. Gela semblait tellement
précis, qu'on ne concevait pas de prétexte à une inter-
prétation félonne. Mais en matière diplomatique rien
n'est tellement net, tellement clair que les intéressés
ne trouvent quelque moyen plus ou moins spécieux
d'éluder des clauses 'gênantes. Ces troupes hollandaises,
qui ne devaient pas agir contre nous de dix-huit
mois , il était question de les envoyer en Ecosse au
secours de l'Angleterre, alors aux prises avec Charles-
Edouard. Les États généraux soutenaient qu'ils n'é-
taient point en contradiction avec leur traité ; les six
mille Hollandais qu'ils prêtaient au roi d'Angleterre
n'avaient d'autre mission que de lui venir eu aide
contre ses sujets révoltés, et ne marcheraient point
contre la France. L'argument n'était que spécieux ;
ils pouvaient même avoir à combattre contre nous ,
puisque nous nous disposions h appuyer la descente
du prince. D'ailleurs, le roi d'Angleterre étant en
guerre avec nous et ayant à faire face à cette diver-
sion , ces six mille auxiliaires le dispensaient de rap-
peler un nombre équivalent d'hommes du continent '.
I. Celte hypothèse n'était que trop dans la vraisemblance des évé-
nements. Nous dépêchâmes en effet, quoique Lien chichement, des se-
cours au prince Edouard, et nous allions nous trouver en présence de
ces mêmes Hollandais, quand lord Drummond, qui était lieutenant gêné-
20 ON A RECOUBS A LA PLUME DU POÈTE.
L'abbé de La Ville, notre ministre en Hollande, avait
adressé des représentations dont on n'avait pas tenu
compte; il s'agissait de rédiger un mémoire très-
catégorique, très-ferme, «d'un style serré, nerveux,
digne de la majesté d'un conquérant. » M. d'Argenson
s'adressa , pour la composition de cette pièce impor-
tante , au poète , auquel il n'accordait pas deux jours
pleins. « Je voudrais avoir ceci pour mercredi, lui
mandait-il , avant neuf heures du matin '. » Voltaire
ne recevait ces instructions du ministre que le lundi
à dix heures du soir 5 dès le lendemain matin, 29, il
dépêchait le travail , avec un petit billet où il se mettait
complètement à la discrétion du marquis. « Je crois
avoir suivi vos vues, lui disait-il ; il ne faut point trop
de menaces. M. de Louvois irritait par ses paroles; il
faut adoucir les esprits par la douceur, et les sou-
mettre par les armes 2. » Ce document, publié par les
éditeurs de Kehl, sur la minute même de Voltaire, est
concluant, rempli de raison et d'équité ; loin de briser
les vitres , il laisse une porte ouverte pour le cas où
l'on se sentirait ébranlé ; il est tel enfin qu'on le lui
rai au service de France, envoya une ordonnance au commandant de ces
troupes, pour lui faire observer que le drapeau français étant dé-
ployé dans le camp du prince, ses six mille hommes devaient retourner
en Hollande, car c'étaient six mille prisonniers qui n'étaient libres qu'à
condition de ne pas porter les armes contre nous; et la sommation
eut son effet. 11 est vrai que ces six mille Hollandais étaient rem-
placés par six mille Hessois que le prince Frédéric amenait à son beau-
frère. Amédée Pichol, Histoire de Charles-Edouard (Amyot, 18 45-
184G), t. II, p. 180, 181.
1. Marquis d'Argenson, Mémoires fJanct), t. V, p. 1 1 à 14.
Lettre du marquis d'Argenson à Voltaire; Versailles, septembre 1745.
2. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchol), t. LV, p. 05. Lettre
de Voltaire au marquis d'Argenson; du 29, mardi malin
VOYAGE DE FONTAINEBLEAU. 21
demandait et que le comprenait son esprit modéré et
conciliant '.
Voltaire avait décidé qu'il irait à Fontainebleau;
madame du Châtelet, qui ne le. quittait guère, avait
fait demander à la reine d'avoir l'honneur de se mêler
à sa cour; mais, très-souffrante alors , elle avait craint
un instant d'être forcée d'y renoncer, et en avait pré-
venu la duchesse de Luynes. Toutefois, la veille du
départ, se sentant mieux, elle fit savoir que rien ne
l'empêchait plus d'être du voyage. La reine avait trois
carrosses, celui qu'elle occupait avec mesdames de
Luynes, de Yillars, de Boufflers et de Bouzols, et
deux autres qu'avaient à se partager mesdames de
Montauban, de Fitz-James, de Flavacourt et du
Châtelet. Deux carrosses pour quatre personnes , il
semblerait qu'elles eussent dû s'y trouver à l'aise ; et
c'était sans doute là l'opinion de madame du Châtelet
toute la première, au moment même où elle s'attirait
le plus innocemment ou le plus étourdiment , comme
on voudra, une très-grosse affaire. M. de Luynes a
consigné dans son journal, et fort au long, ce petit
incident, qui n'était pas petit alors, et qui peint toute
l'importance que l'on donnait au cérémonial et aux
questions de préséance.
... Elle arriva effectivement un quart d'heure avant que Sa
Majesté montât en carrosse. On prétend que madame du Châ-
telet (Breteuil), toute remplie de la grandeur de la maison du
Châtelet et des prérogatives qu'elle croit lui être dues, vou-
drait bien en toutes occasions passer la première et avoir la
1. Voltaire, ÛEuvres complètes vBeucliol), t. XXXY1U, p. 539 et suiv.
Représentations aux Étals généraux de Hollande; septembre 1745.
22 LES CARROSSES DE LA REINE.
première place. On ne peut pas avoir plus d'esprit qu'elle en
a, ni plus de science; elle possède môme les sciences les plus
abstraites, et a composé un livre qui est imprimé; elle est si
vive qu'elle a quelquefois des distractions, et la prévention que
l'on a contre elle fait que ces distractions sont attribuées à la
hauteur dont on l'accuse.
La reine partit immédiatement au sortir de la messe. Ma-
dame du Chàtelet s'avança la première pour le second car-
rosse; elle y monta, et s'établit dans le fond, demandant aux
trois autres dames si elles ne vouloient pas monter. Ces trois
dames, choquées de ce procédé, la laissèrent seule dans le se-
cond carrosse et allèrent monter dans le troisième. Madame du
Chàtelet, un peu embarrassée, voulut descendre pour aller
trouver ces dames, le valet de pied lui répondit que le troi-
sième carrosse étoit plein. Elle fit donc tout le voyage seule...
Dès le lendemain de l'arrivée de la reine, M. de Richelieu,
fort ami de madame du Chàtelet et instruit de son aventure,
pria madame de Luynes de vouloir bien faire recevoir ses
excuses à la reine et de dire son sentiment à madame du
Chàtelet sur la manière dont elle s'étoit conduite. Madame du
Chàtelet vint voir aussi madame de Luynes; les excuses ont
été bien reçues par la reine, et il n'est plus question de cette
alfaire1.
Cela se passait le samedi 2 octobre. Voltaire , qui
avait dû cheminer de son côté, vraisemblablement
s'arrangea pour arriver à Fontainebleau en même
temps que son amie ; il était alors accablé de maux
d'entrailles , ce qui ne l'empêcha point de reprendre
ses Campagnes du roi. Le moyen d'écrire une histoire
aussi actuelle, c'était d'en interroger les acteurs,
1. Duc de Luynes, Mémoires, l. VII, p. 78, 79; Fontainebleau,
du vendredi 8 octobre 17 45. Ce voyage dura du 2 octobre au 19 no-
vembre. M. de Luynes, note au retour, à propos de la marquise :
« Madame du Chàtelet n'étoit pas seule dans un carrosse comme en
allant; elle éloit avec les autres dames. » Ibid., t. VI, |>. 129; du
samedi 20 novembre.
IN MARCHAND DE LONDRES. 22
petits et grands, et de dépouiller, sans - isser, le
fatras des bureaux. « J'y travaille, mande-t-il à
d'Argental, comme j'ai toujours travaillé, avec pas-
sion '. » En effet, cela l'absorbe ; il voudrait ne rien
ir dans l'ombre, et demande des mémoires jus-
qu'aux ennemis même. Une circonstance particu-
lière pouvait aider singulièrement à cette enquête de
contre-épreuve sans laquelle l'on ne voit qu'une face
des choses. On ne l'a pas oublié, la plus grande partie
de son séjour en Angleterre s'était passée à Wandswort,
chr-z un riche marchand de Londres qui l'avait
accueilli avec une bienveillance et une générosité dont
le poëte garda toute sa vie le souvenir. C'est à ce
riche marchand qu'il dédiait Zaïre, dans des termes
qui honorent également et l'auteur et celui auquel est
adressé cet hommage d'un cœur reconnaissant 1733] .
M. Falkener, ce qui n'a jamais été rare à Londres,
était plus qu'un commerçant habile, c'était un esprit
éclairé, une intelligence élevée , pratique , que le né-
goce avait été loin d'absorber exclusivement. « Son
goût, écrivait Voltaire à Moncrif, se renferme dans les
médailles grecques et dans les vieux auteurs : de sorte
qu'excepté les draps et les soies, auxquels il s'entend
parfaitement bien , je ne lui connais d'autre intelli-
gence que celle d'Horace et de Virgile , et des vieilles
monnaies du temps d'Alexandre2 ». Le marquis d'É-
guilles , qui ne devait qu'aux rigueurs de la guerre
d'avoir fait sa rencontre, nous trace, lui aussi, le
1. Voltaire, OEuvr> -s complètes (Beueliot), t. LV, p. 00. Lettre
de Voltaire à d'Argental: à Fontainebleau, ce 5 octobre 1745.
2. IHd., t. LV; p. 473. Lettre de Voltaire à Moncrif. 1734.
24 AMBASSADEUR A CONSTANTIN OPLE.
portrait le plus flatteur de l'insulaire. « Il est très-
ouvert, rempli de connaissances, d'esprit, et d'une
conversation plus enjouée et plus soutenue que n'est
communément celle des Anglois; c'est un homme
excellent à voir...1. » M. Falkener avait donc d'autres
aptitudes que celles de sa profession ; et, après avoir fait
ses propres affaires, il était très-capable de servir utile-
ment son pays dans les négociations et la diplomatie.
En 173o, le marchand de la Cité s'appelait le che-
valier Falkener, et était choisi pour représenter son
souverain à Constantinople. Voltaire se vante d'avoir
annoncé ce dénoùment à son ami bien longtemps
avant l'événement. « Dans le tourbillon d'affaires où
vous êtes, rappelez-vous seulement que je vous ai
parlé , il y a environ sept ans, de cette même ambas-
sade. Rappelez-vous que je suis le premier qui vous
ait prédit l'honneur dont vous jouissez.. Si vous
1. Bibliothèque de l'Arsenal. Manuscrits. H. F., G07, Poriejeuille
de Bachaumont. Correspondance du marquis d'Ëguilles, f. 72, 100,
102, 103. Lettre du marquis à son père; Invemesse, ce 15 may 174(5.
Le marquis d'Ëguilles, envoyé auprès du prince Edouard, après
s'être baltu bravement à Culloden, dut se rendre prisonnier de guerre
au duc de Cumberland. Il eut occasion, à ce titre, de voir M. Fal-
kener dont il n'eut qu'à se louer. 11 était naturel qu'il se remuât pour
abréger une captivité qui ne laissait pas de lui paraître pénible. Ses
amis de France agirent pour lui auprès du prince; il fit prier Vol-
taire d'intervenir également auprès du secrétaire. Le poëte ne pou-
vait refuser un service de cette nature, au frère du marquis d'Argens,
à l'ami de tousses amis; il écrivit, en conséquence, à Falkener (13
juin 1746) une lettre très-pressante, et dont le marquis constate
l'effet dans une épîlre datée de Carlisie, 28 octobre 1 7 4 «J . Celte lettre
de Voltaire, écrite en anglais, a été retrouvée, comme beaucoup
d'autres à l'adresse de Falkener. Lettres inédites (Didier, 1857), l. I,
p. 1G0. — Amédée Pichot, Histoire de Charles-Edouard (Amyol,
I8ifi), t. II, p. 59, Cl, 207, 210.
DÉMARCHE DE VOLTAIRE. 2a
passez par la France pour vous rendre à Constantinople,
je vous avertis que je ne suis qu'à vingt lieues de
Calais , presque sur la route de Paris... '. » Le nouvel
ambassadeur, ayant pris une tout autre direction, ne
put se rendre aux vœux de son ami , qui , deux ans
après, renouvelait ses sollicitations et lui recom-
mandait avec instance de ne pas l'oublier au retour '.
Voltaire croyait toujours le chevalier à Constanti-
nople. Cependant il apprend que le secrétaire dont
s'était fait suivre le duc de Cumberland dans la der-
nière campagne portait ce même nom de Falkener.
Celte coïncidence le frappe , il écrit aussitôt à ce
M. Falkener que, depuis vingt ans, il avait l'honneur
d'être Fami de M. Evrard Falkener, et qu'il espérait
que ce serait une recommandation et une introduction
auprès de lui. 11 préparait une histoire des derniers évé-
nements et tenait à ne rien négliger pour l'écrire avec
équité et en toute connaissance de cause. Si la vic-
toire s'était rangée de notre coté, l'héroïsme avait été
égal des deux parts; et il ne demandait qu'à rendre
pleine et éclatantejustice au duc de Cumberland, dont
l'intrépidité méritait une autre fortune. 11 terminait
sa lettre en réclamant quelques mémoires sur cette
remarquable campagne, sans lesquels, à son grand
regret, tout en ne cessant point d'être impartial , il
demeurerait forcémentincomplet3. Mais ce M. Falkener
1. Voltaire, Lnircs inédites [Didier, 1857), t. I, p. 7G. Lettre de
Voltaire à M. le chevalier Falkener: de Cirey, le 1-8 septembre 1735.
2. Ibid.. t. I, p. 127. Lettre de Voltaire à M. Falkener; Bruxelles,
ce 2 mars 17 in.
3. Ibid., t. 1, p. 154, 155. Lettre de Voltaire à Falkener ; Pans,
ce 1er octobre 17 15.
26 OFFRE D'ALLER EX FLANDRE.
à qui il s'adressait à tout hasard, n'était autre que son
hôte de Wandswort, placé en dernier lieu par le roi
d'Angleterre, en qualité de premier secrétaire intime
auprès de*son fils. Le quartier général de l'armée an-
glaise était à Yillevorde , et ce fut là que la lettre du
poëte parvint au chevalier, qui s'empressa de répondre
et dans les termes les plus pacifiques et les plus cor-
diaux '. Mais il y avait peut-être quelque parti autre
à tirer de cette rencontre ; et Voltaire, avec cette ima-
gination ardente et cette envie, ce besoin de s'ouvrir
la voie des affaires par des services signalés , s'empressa
de proposer à d'Argensun d'aller en Flandre et, s'il
était besoin, de s'aboucher avec le secrétaire du duc de
Cumberland. Il ne pouvait être que bien accueilli par
la plupart des anciens officiers de l'armée anglaise,
dont il était connu.
Voici, monseigneur, ce qui m'a passe par la tète, à la récep-
tion de la lettre anglaise du secrétaire du duc de Cumberland.
Il ne tient qu'à vous de me procurer un voyage agréable, et
peut-être utile. Vous pouvez disposer les esprits du comité. Je
crois que M. le maréchal de Noailles même me donnera sa voix.
Vous liriez ensuite ma lettre en plein conseil; chacun dirait
oui, et le roi aussi. Tout ceci est dans le secret. Madame ***
n'en sait rien. Faites ce que vous jugerez à propos; mais j'ai
plus d'envie encore de vous faire ma cour qu'au duc de Cum-
berland2.
Après ce premier enthousiasme, Voltaire, éclairé
par le passé, soupçonne qu'il en sera pour ses frais
1. Voltaire, Lettres inédite* (Didier, 1857), t. I, p. 73. Lettre de
M. Edward Mason à M. de La Harpe; Londres, octobre 1780.
2. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchol), t. LV. p. 69. Lettre <h
Voltaire au marquis d'Argenson; à Paris, ce 20 octobre 17 45.
INDIFFÉRENCE SIMULÉE. 27
d'éloquence. Il a peur de s'être fourvoyé, il a peur
qu'on ne se moque de lui et de ses offres, et il prend
ses mesures en conséquence. Trois jours après cette
lettre il en écrivait une deuxième au même ministre,
où , tout en demeurant à sa discrétion , il ne paraissait
pas souhaiter autrement une mission qui l'éloignerait
des gens auxquels il était attaché. « J'aimerais mieux
d'ailleurs travailler paisiblement ici à mon histoire
que de courir aux nouvelles1. » C'était, comme on
dit, assurer ses derrières. Le même jour, il répondait
à Falkener par une lettre pleine d'effusion et de ca-
resse, dans laquelle il lui mandait que; s'il avait pensé
que ce fût son cher monsieur Éverard qui fût secré-
taire du duc de Cumberland, il eût certainement fait
un voyage en Flandre, voyage auquel il ne renonçait
point, pour peu que le séjour de ce dernier dût se
prolonger au camp 2. Il y avait là une réserve dont
on pénètre l'intention, et ce voyage, présenté comme
1. Voltaire, Œuvres complètes (Beucliot), t. LV, p. 70. Lettre
de Voltaire au marquis d'Argenson ; à Champs, ce 23 octobre 1745.
2. Voltaire, Lettres inédites (Didier, 1857), t. I, p. 157, 158.
Lettre de Voltaire à M. Falkener; Paris, 23 octobre. Nous ferons
observer que cette lettre et une autre adressée au marquis d'Ar-
genson, du même jour, sontdalées de deux lieux différents; et quoi-
que Champs, indiqué dans cette dernière, ne soit pas à une distance
telle de Paris que Vollaire n'ait pu se trouver dans la même journée et à
Paris el chez M. de La Vallière, la supposilion d'une erreur est cepen-
dant ce qu'il y a de plus vraisemblable, et il nous semble plus probable
que l'une des lettres soit du 25, au lieu du 23 octobre. Remarquons
encore que Voltaire, qui était le 23 à Paris, selon sa lettre à Falkener,
s'y retrouve le 25, comme cela ressort d'une lettre au cardinal Que-
rini. Cela donnerait à penser pent-êlre que c'est par erreur que Champs
esl <ilé, et que Voltaire n'a pas quitté Paris. Mieux valait, en effet,
après les ouvertures faites au ministre, ne pas s'éloigner pour être
à même de recevoir plus promptement sa décision et celle du Conseil.
28 RETOUR DU ROI.
possible, dépendait sûrement de l'accueil que le Con-
seil ferait à ses ouvertures. Reste à savoir si même la
proposition lui fut soumise, ce qui nous paraît douteux.
Comme compensation à ce nouveau mécompte ,
Voltaire, s'il fallait en croire le duc de Luynes, obte-
nait les entrées de la chambre du roi, faveur d'autant
plus honorable qu'elle était personnelle , car , la
charge d'historiographe ne les donnant point, fort
probablement il n'était redevable de cette distinction
qu'à son propre mérite et à l'amitié effective de la
marquise '.
Le divertissement auquel il travaillait avec tant
d'ardeur devait être donné après le voyage de Fontaine-
bleau.Le roi étaitparti le 19 pourChoisy où il demeura
jusqu'au 26 , qu'il regagna Versailles. Le lendemain,
on célébrait et son retour et ses conquêtes par la repré-
sentation du Temple de la Gloire. «Après une vic-
1. Duc de Luynes, Mémoires, t. Vil, p. 1 1 4 ; lundi 1er novembre
17 4 5. Sans être aussi ponctuel que Dangeau qui ne laissait point
passer un jour sans en noter les événements grands ou petits, le duc
de Luynes consignait le lendemain ou le surlendemain, rarement
plus tard, les nouvelles qui lui parvenaient. Aussi se trouve-t-il dans
les meilleures conditions d'exactitude et de certitude. Cela, toute-
fois, a son inconvénient : un bruit court, on se bàle de l'enregistrer,
et il ne se confirme point ; mais l'on en est quitte pour l'effacer et c'est
à quoi, le cas échéant, M. de Luynes ne manque guère. Ici cepen-
dant, une erreur lui est échappée, et, quelque autorité qu'il ait sur
nous, nous ne saurions en cette circonstance ne pas croire de préfé-
rence Voltaire, quand nous le voyons se plaindre avec amerlume
de n'avoir pu obtenir ce qu'on lui accorde si gratuitement. « La place
d'historiographe, écrit ce dernier à Richelieu, n'était qu'un vain titre;
je voulus la rendre réelle en travaillant à l'histoire de la guerre de
1741 ; mais malgré mes travaux, Moncrif eut ses entrées chez le roi,
et moi je ne les eus pas. » Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot),
t. LV, p. 464. Lettre de Voltaire à Richelieu; août 17 50.
LE TEMPLE DE LA GLOIRE. 20
toire signalée, après la prise de sept villes à la vue
d'une armée ennemie, et la paix offerte par le vain-
queur, le spectacle le plus convenable qu'on pût donner
au souverain et à la nation qui ont l'ait ces grandes
actions , était le Temple de la Gloire ' » . C'est un con-
cours de conquérants et de héros, c'est Bélus, c'est
Bacchus le dominateur de l'Inde, c'est Trajan , qui
se présentent tour à tour à la déesse , les deux pre-
miers sanguinaires ou voluptueux, souillant leurs
conquêtes par leurs cruautés ou leurs vices. Trajan ,
comme eux, a livré et remporté des batailles; mais
les pleurs que ses triomphes ont. fait verser sont effa-
cés par ses bienfaits et ses vertus. C'était là le héros
à l'approche duquel le temple devait s'ouvrir et devant
lequel il s'ouvrit en effet. L'allégorie était transpa-
rente, et le poëte s'était flatté qu'elle serait saisie ~.
Ce ballet à grand spectacle fut joué dans la salle du
.Manège, où, quelques mois auparavant, avait été
représentée la Princesse de Navarre , avec un luxe de
mise en scène et une magnificence qu'on s'était efforcé
1. Voltaire, Œuvres complètes (Beuchol). t. V, p. 305. Le Temple
de la Gloire. Préface.
2. FréroD dit, dans ses feuilles, que Voltaire avait emprunté son
sujet à un opéra comique joué vingt ans auparavant (2 1 juillet 1725)
sur le théâtre de la Foire, le Temple de Mémoire, où étail attaqué
le poëte, et avec lui ïhiériol, que l'on désignait sous le nom de l'ronc-
vers. Ce n'était là que du persiflage. 11 ajoutait malignement: « On
sçait d'ailleurs qu'il n'a jamais été heureux dans la structure de ses
Temples. Je lui en connois quatre : sçavoir, les temples du Goût, de
la Gloire, du Bonheur et de l'Amitié... Si j'osois, je proposerais à
l'auteur d'en construire un cinquième, le Temple de V Amour-propre. »
Lettres de Madame la Comtesse de *** sur quelques Ecrits modernes
(Genève, 11-iG), t. 1, p. 19", l'JS, 205; à Paris, ce 15 décembre
1745.
30 LE GRAND COUVERT.
de rendre digne de celui pour lequel il avait été com-
posé '. « Le spectacle et les décorations, nous dit le
ducdeLuynes, m'ont paru être approuvés. La mu-
sique est de Rameau, on a trouvé plusieurs morceaux
qui ont plu; et le roi même, à son grand couvert le
soir, en parla comme ayant été content. Les paroles
sont de Voltaire ; elles sont fort critiquées. Voltaire
était le soir aussi au souper du roi , et le roi ne lui a
dit mot 2. »
On a raconté que Voltaire, après la représentation,
s'étant approché de Louis XV, lui dit avec cette
assurance du courtisan qui sait avoir bien mérité du
maître : « Trajan est-il content ? » Mais le silence du
roi, un regard glacé, le rappelèrent du ciel sur la terre.
On a même prétendu qu'il s'était oublié au point de
1. Nous lisons, dans une lellre du graveur Le Las: « L'on a
joué le Temple de la Gloire à Versailles ou on a l'ait des dépenses dignes
d'un roi plein de goùl comme le nostre ; on a fail 100 abit à 800 (tt)
pièces et nombre d'autre dépense. C'est M. de Voltaire qui a com-
posé les paroi et Rameau la musique ; et à Paris h l'Opéra l'on dit
que la musique est de Voltaire et les paroles de Rameau ; on l'a même
retiré pour y taire quelque changement apparemment. » Chcnnevières,
Archives de l'art français (1853-1855), t. III, p. 121. Le Das ne se
(rompait point, et l'ouvrage n'avait pas été suspendu pour autre chose;
seulement, comme cela arrive souvent, l'on échoua pour avoir voulu
raffiner. « Nous aurions souhaité, nous dit le Mercure, que parmi les
changements faits en petit nombre à l'acte de Trajan on n'eût point
fait chanter à ce prince un ramage d'oiseau ; c'est pousser trop loin
le privilège qu'a la musique de ne pas toujours s'accorder avec les
convenances; elle peut les esquiver mais non les heurter de front, cl
l'on ne peut disconvenir que la plaisanterie qui a fait dire que désor-
mais on appellerait Trajan, Trajan l'oiseleur ne soit méritée. » Mercure
de France, mai 1746, p. 144.
2. Duc de Luynes, Mémoires, t. VII, p. 132; Versailles, samedi
27 novembre i" 15.
TRA.JAN EST-IL CONTENT? 31
saisir le prince dans ses bras, et qu'à cette démons-
tration insensée, les gardes s'étaient emparés de lui, et
l'eussent entraîné, si Louis XV n'avait ordonné de ne
le pas inquiéter '. Cela est tout simplement absurde.
Reste l'interjection du poète, qui, il faut en con-
venir, est bien dans le ton et l'allure de son esprit.
Admettons le mot comme authentique ; nous avouons
franchement qu'il nous paraît ingénieux sans s'écarter
de la limite du respect; et Louis XIY, qui était diffi-
cile en louanges, se fût laissé comparer à Trajan sans
le trouver mauvais. Mais de toute cette anecdote, rien,
nous en avons grand'peur, n'est à conserver. Voltaire
n'y a jamais fait la moindre allusion 2, nous en avons
vainement cherché la trace dans les écrits et les corres-
pondances du temps, et ce n'est que trente ans après
qu'on s'est avisé de la raconter, sans encore trop y
croire, et sous une forme purement dubitative 3. Tout
en faisant justice des absurdités qui furent débitées
plus tard, La Harpe la maintient: « La vérité est (et
j'en suis parfaitement sûr) qu'il vint (Voltaire) après
1. Vie privée de Louis IV Londres, 1785), t. II. p. 314. — Le
Journal de .Monsieur, publié par la présidente d'Ormoy. Janvier 17 70,
p. 100, 101. — Celle autre version n'est guère moins extravagante:
a On a débité, raconte La Harpe, qu'en faisant celte question, il tira
le roi par la manche, et que le maréchal de Richelieu avertissant
Voltaire, par le même geste, de l'indiscrétion qu'il se permettait,
celui-ci lui répondit : Vous me tirez bien la mienne. »
2. Nous ne sommes point de l'avis de Beuchot, et nous ne voyons
pas que l'allusion qu'il trouve dans le Plaidoyer de Ramponnean soit
i oncluante qu'il le prétend. Voltaire, Œuvre» complète» (Beu-
chot), t. LX, p. 1 42.
3. Condorcet, qui rapporte l'anecdote, la donne comme une histo-
ricité, sans en garantir l'authenticité. Voltaire, Œuvres complètes
(Beuchot;, t. 1, p. 195. Vie de Voltaire.
32 ANECDOTE DOUTEUSE.
le spectacle, à la loge du roi, qui était fort entourée,
et que, se penchant jusqu'à l'oreille du maréchal, qui
élait derrière le roi, il lui dit assez haut pour que tout
le monde l'entendît : Trajan est-il content? Le maré-
chal ne répondit rien, et Louis XV, qu'on embar-
rassait aisément, laissa voir sur son visage son mé-
contentement de cette saillie poétique... '. » Ainsi
présentée , l'aventure est au moins vraisemblable. Ce
n'est plus d'ailleurs au roi lui-même que l'auteur du
Temple de la Gloire s'adresse, c'est à Richelieu; et,
si le roi ne s'accommode point d'une aussi délicate
flatterie, tant pis pour le roi. Mais La Harpe , au lieu
de prendre ce ton d'oracle , qui n'a point de preuves
à fournir, eût mieux fait d'indiquer ses sources. Un
pareil soin n'est jamais inutile. Pour y avoir manqué,
il nous laisse nos doutes que fortifie étrangement le
silence du duc deLuynes. L'anecdote eût été réelle,,
que ce dernier l'eût connue dans tous ses détails,
et n'eût pas manqué de la consigner dans ses Mé-
moires ; certes, elle en valait bien la peine, et ce n'est
pas la bienveillance que lui inspire le poëte qui l'eût
arrêté. En disette d'autres témoignages contemporains,
ce silence n'a-t-il pas plus d'autorité que des commé-
rages de provenance plus qu'équivoque? Comment
supposer d'ailleurs que Voltaire, après une pareille
école, eût osé se montrer au grand couvert, ainsi
qu'il le fit sans obtenir un mot du roi? Et voilà le seul
fait vrai, apparemment : le mutisme de Louis XV à
1. Lallaipc, Cours de littérature (Paris, Dupont, IS-'J), l. XIV.
p. 89.
MANIJUE DE POLITESSE DU ROI. 33
son égard. Encore peut-il être interprété déplus d'une
façon.
Nature timide et farouche à certains moments,
Louis XY, n'avait rien trouvé de mieux, pour échapper
à l'obligation des répliques qui le mettaient au sup-
plice, que de cacher sa contrainte sous un air hautain
cl glacé, et ce manque de politesse et d'aménité n'avait
eu déjà que trop d'occasions de se manifester. Au
voyage en Lorraine de 1744, le prince n'avait adressé
la parole ni aux grands ofûciers ni aux dames les plus
considérables de la cour de Lunéville, qui n'avaient
pas été sans ressentir cet apparent mépris. « Ceux qui
lui sont attachés, écrivait à ce propos M. de Luynes,
voient avec douleur que le moindre discours de sa part
seroit une récompense pour ainsi dire, au moins une
attention capable de contenter ceux qui l'ont bien
servi, et qu'il ne peut s'y déterminer. On voit quelque-
fois qu'il a envie de parler; la timidité le retient et les
expressions semblent se refuser; on ne peut douter
même qu'il n'ait dessein de dire quelque chose d'obli-
geant, et il finit quelquefois par une question fri-
vole '.» Si, au grand couvert, le soir, il interpella
Rameau et ne dit rien à Voltaire, peut-être cette diffé-
rence de procédé ne se produisit que parce que le
compliment qu'il avait à faire au premier lui parut
plus facile que celui qu'il eût dû adresser au second.
1. Duc de Luynes, Mémoires, t. V, p, 94, 95; 20 juillet 1743. —
t. VI. p. 101, 102 ; 2 octobre 174 i. — Citons, comme preuves à l'appui,
l'étrange contenance de Louis XV à sa première entrevue avec le roi
de Danemark. Souvenirs du baruii de Gleichen (Paris, Techener, 1808,,
|'. nxxiv. xxxv.
34 PRÉTENTION DE MADAME DE POMPADOUR.
Louis XV sentait son infirmité, et la conscience de sa
faiblesse lui faisait faire même plus que des questions
frivoles. On connaît sa question sur le Conseil des Dix,
et la réponse assez osée de l'ambassadeur vénitien, qui
s'était figuré que le roi voulait rire à ses dépens1.
Cette timidité, qui se traduisait en incivilité, avait
fait le désespoir de madame de Mailly, et elle avait
réussi parfois, mais non sans peine, à l'en faire triom-
pher. Ce devait être aussi la tâche de madame de Pom-
padour, dont l'ambition était de jouer le rôle d'Agnès
Sorel et qui savait gré aux poètes de la comparer à la
gentille dame de Beauté. « Je fis son portrait, nous dit
le président Hénault, dans ma pièce de François II,
en faisant celui d'Agnès Sorel avec laquelle je lui trou-
vois alors beaucoup de conformité ; elle fut contente 2. »
Quoi qu'il en soit, ce petit dégoût, auquel l'auteur
du Temple de la Gloire dut être sensible , n'eut au-
cune conséquence fâcheuse pour le crédit du poëte.
Voltaire était en pleine faveur, il se sentait soutenu
1. Louis XV ne manquait pas d'espril et de trait, lorsqu'il élait
à l'aise. On sait sa repartie au comte de Lauraguais qui, interrogé
sur ce qu'il était allé faire en Angleterre, répondait qu'il y était allé
apprendre à penser. « Quoi? des chevaux? » Et ce joli mot quand,
après la chute de Choiseul, il se trouva, sans premier ministre, pré-
sider son Conseil. Il venait de lire une dépêche rédigée entièrement
par lui ; ce fut à qui renchérirait sur les éloges que méritait une telle
pièce. « Con, dit-il, voilà comme vous êtes : vous êtes toujours con-
tents des nouveaux ministres. » Madame Suard, Essais de mémoires
sur M. Suard (Paris, Dklot, 1820), p. 108.
2. Président Hénault, Mémoires (Dentu, 1855), p. 198. — Deux
pièces de théâtre en prose (Amsterdam, 1757), p. 5. François II,
acte I, scène lre. Hénault nous la représente bienfaisante, modeste,
désintéressée, et bornant sa faveur à en jouir. Plus lard, le portrait
ressembla moins.
MAUPERTUIS PART POUR LA PRUSSE.
par la favorite, il avait quelques motifs de penser que
le premier fauteuil vacant lui serait accordé: c'étaient
autant de raisons, sans parler de madame du Chàtelet,
pour le retenir en France et diminuer les espérances
du roi de Prusse, qui levait chez nous ses recrues aca-
démiques avec la même fureur que son père y levait
des grenadiers. Si ces tentatives n'étaient pas toutes
heureuses, si Gresset avait préféré la patrie et son
indépendance aux avantages qui lui étaient offerts,
Frédéric ne se voyait pas toujours rebuté, et il allait
pouvoir enfin donner un chef illustre à son Aca-
démie restaurée. Maupertuis lui était dès lors acquis.
L'illustre géomètre , séduit par les avantages et les
honneurs qu'on faisait briller à ses yeux, avait de-
mandé un congé qui lui avait été octroyé dans les
termes les meilleurs et les plus flatteurs ' . Cette déter-
mination d'un membre de notre Académie royale des
1 . Voici les termes du brevet de sortie du royaume. ce Aujourd'hui,
15 avril 1745, le roi étant à Versailles avant permis au sr Pierre-
Louis Morcau de.Maupertuis, de l'Académie royale des sciences, d'aller
en Prusse et même d'y former son établissement, Sa Mté a déclaré
veut et entend que le d. s. Moreau île Mauperluis continue de jouir
des biens et revenus patrimoniaux qu'il peut posséder dans le royaume,
comme aussi qu'il puisse ainsi que les enl'ans qui pourroient naître
de luy en légitime mariage recueillir les biens qui luy échoieroient h
l'avenir dans le royaume par droit successif, ainsi et de la même
manière que si luy ou ses enfants y faisoient leur résidence actuelle,
sans qu'on puisse leur oposer la rigueur des ordonnances contre 1 ia
sujets de Sa Mté sortis du royaume sans la permission de Sa Mlé qu'elle
a au contraire donnée et octroyée au d. s. de Maupertuis voulant à
cet effet que toutes lettres nécessaires luy en soient expédi-'
cependant le présent brevet que par assurance de sa volonté, Sa Mlé a
signé, etc. » Archives impériales. 0-89. Reijislrc du secrétariat delà
maison du l\oy de l'année 17 lô. — La Beaumelle. Vie de Mauper-
tuis (Paris, 1850,, p. 96, 104.
36 LES ENNUIS DE THALIE.
sciences avait pourtant quelque chose de blessant et
de peu national qui n'eût pas dû être encouragé. Cet
exemple était de nature à frapper les esprits , et un
gouvernement moins insoucieux de l'illustration du
pays n'eût pas vu de pareilles émigrations d'un bon
œil. En tous cas, cela donnait en France à Frédéric
une grande popularité, un prestige qui se manifes-
taient autre part que dans les petits vers à sa louange,
et dont on trouve notamment la révélation dans cette
curieuse lettre de Crébillon au ministre. On venait de
remettre les Ennuis de TJialie à la censure de ce der-
nier, qui ne croyait pas devoir donner son autorisa-
tion. Yoici ses raisons :
Il y a un portrait du roy qui a pour pendant celui du roy de
Prusse, et qui finit par ce vers :
Vivent Louis et Frédéric !
Je ne sais s'il convient que sur le Théâtre-François on célè-
bre d'autres louanges que celles de notre souverain ; passe poul-
ies odes. J'ai d'abord été tenté de faire main basse sur cet en-
droit, mais comme l'auteur paroît bassement gueuser quelque
présent de Sa Majesté prussienne, j'ai craint qu'il n'allât faire
quelque tracasserie à la police ou près de l'envoyé de ce prince.
Au reste, il sera aisé de se tirer d'affaire en cherchant querelle
à la pièce, qui est une satyre outrée... remplie de personna-
lités sous des enveloppes plus que transparentes... Cette comé-
die est de la façon du sieur Panard, cy-devant un des arcs-bou-
tants de l'opéra comique1.
Les Ennuis de Thalie furent joués le 19 juillet 1745.
Reste à savoir si les louanges de Frédéric furent main-
1. Laverdel, Catalogue d'autographes du 1 décembre 1854, p. 30.
N«» ?31. Léllfc «le Cfébillon père à M...; 2 juillet 1745.
TRANSFORMATION DE LA PRINCESSE DE NAVARRE. 37
tenue?, malgré les scrupules de l'auteur de Rhada-
miste; car la pièce n'a point été imprimée *.
On s'était imaginé de tirer deux moutures de la
Princesse de Navarre, et M. de Richelieu avait de-
mandé à l'auteur de coudre une nouvelle action à la
musique. Voltaire sans doute n'osa point décliner cette
tâche ingrate ; il obéit, dit-il, avec la plus grande exac-
titude et fit « très-vite et très-mal» une petite et mau-
vaise esquisse de quelques scènes insipides et tron-
quées qui devaient s'ajuster à des divertissements nul-
lement faits pour elle2. Comme les 'succès avaient
mis en liesse la cour et la nation qui n'y étaient plus
guère habituées , l'on avait voulu des plaisirs et des
fêtes, un hiver très-mouvementé et très-brillant. Le
poète, absorbé par son Temple de la Gloire, dont le
plan et l'idée lui semblaient grandioses, sans cesse oc-
cupé à des remaniements et des changements exigés
par le musicien ou par la mise en scène , se trouvait
dans l'impossibilité d'achever ce travail de transforma-
tion après lequel on attendait impatiemment. Une cir-
constance fortuite vint à son aide et le débarrassa
d'une besogne maussade qui d'ailleurs lui souriait mé-
diocrement.
Le duc de Richelieu, à cette époque, était fort assidu
chez M. de La Popelinière. On ne sait que trop ce qui
l'attirait dans ce salon, où se pressait une société char-
mante d'artistes, de gens d'esprit, de gens du monde
dont le pêle-mêle avait valu à la maison du financier le
i. Leris, Dictionnaire portatif des théâtres (Pans, 1763), p. 108.
2. Voltaire, OEuvres complètes (Reuchot), I. LV, p. 75, 7G. Letlre
(le Vollairc ii Jean-Jacques Rousseau; 15 décembre 1745.
m. 3
38 LA MÉNAGERIE.
surnom de « Ménagerie '. » Les maîtres du logis ne né-
gligeaient rien, l'un et l'autre, de ce qui pouvait con-
solider et accroître la renommée de ces réceptions et
de ces fêtes, qu'un grand éclat, trois ans plus tard, de-
vait scandaleusement interrompre (28 novembre 1748] .
La Popelinière n'était pas uniquement un des Plutus
delà Ferme; c'était encore un bel esprit, poëte, auteur
dramatique, romancier, musicien, dessinateur même,
que les louanges sans doute n'avaient pas contribué à
rendre modeste, mais, au demeurant, homme de
goût et de savoir, d'un jugement sain, plein d'accueil,
de bienveillance, de caresses pour le talent dont il se
constituait volontiers le Mécène. Divisés sur tout le
reste, c'était le seul point peut-être sur lequel le mari
et la femme s'entendissent. Madame de La Popelinière,
femme hautaine, impérieuse, intéressait sa vanité au
succès de ses favoris, et il y eût eu, par contre, peu de
sûreté à courir la même carrière que ceux qu'elle avait
une fois pris sous son égide. Nous avons vu plus haut
ses démarches pour sortir Rameau de son obscurité et
lui ouvrir l'accès de l'Académie royale de musique. Ce
fut à ses instances que Voltaire, qui ne songeait point
à aller sur les brisées de l'abbé Pellegrin , avait com-
posé cet infortuné Samson sur le compte duquel il
gardait de si étranges illusions. Malgré ses brusqueries,
ses airs fantasques, ses idées absolues, Rameau s'était
maintenu auprès de ses patrons, qui affichaient pour
lui le même enthousiasme. Il est vrai que, depuis lors,
Uippolyte et Aricie, les Indes galantes, Castor et
1. Grimm, Correspondance littéraire (Paris, 182!)), f. UF, p. 186.
LA POPELIMÈRE COLLABORATEUR DE RAMEAU. 39
Pollux et Dardanus avaient donné triomphalement
raison à leur obstination à le servir, et qu'ils recueil-
laient pleinement le fruit d'efforts dont l'art doit leur
savoir gré ; car il s'est rencontré peu d'organisations
musicales aussi puissantes et aussi bien douées. De
son côté, Rameau, cet ours refrogné, si intraitable
avec tout le monde, s'était laissé vaincre par tant de
marques d'affection. L'influence de ses protecteurs
était auprès de lui sans limites, il ne voyait que par
leurs yeux. Nous avons dit que La Popelinière était
musicien: c'était, en effet, un compositeur agréable,
dont deux mélodies gracieuses sont restées : Petits
oiseaux sous le feuillage, et surtout cette jolie ro-
mance qui fit le charme de nos grand'mères : O ma
tendre musette l Rameau écoutait docilement les avis
et les conseils du fermier général ; il faisait plus , il
acceptait sa collaboration et lui laissait glisser dans
ses opéras des morceaux entiers; ce qui, sans nul
doute, est la démonstration la plus manifeste de son
dévouement et de sa reconnaissance envers l'homme
auquel il devait la révélation de son génie. Ainsi le
menuet du ballet des Talens lyriques (1739), la
seconde chanson d'Hébé dans Castor, et l'aimable
récit : Un roi qui veut être heureux, du Temple de la
Gloire, sont de La Popelinière, et ils déparent d'ail-
leurs si peu l'œuvre entière que, parmi les gens du
métier qui s'avisent de déchiffrer le vieux maître, le
nombre n'est pas grand de ceux qui se doutent de
l'apport étranger.
Il était naturel que madame de La Popelinière pro-
fessât pour son ancien maître de clavecin une admira-
40 LES MUSES RIVALES.
tion dont il était très-digne à tous les points de vue,
et il n'y eût eu qu'à louer, si cette amitié et cette ad-
miration eussent été moins exclusives. Jean-Jacques
Rousseau venait de terminer son opéra des Muses
rivales, enfantement pénible, qui avait coûté au mu-
sicien et au poète plus d'une nuit d'insomnie et de
fièvre. Il se trouvait précisément dans la situation où
Rameau s'était vu trop longtemps. Pour être joué sur
la première scène de Paris, il fallait être poussé,
épaulé, avant tout connu. L'audition, sur un de ces
théâtres particuliers qui faisaient loi, eût été pour lui
un coup de partie, et il songea tout aussitôt à se pro-
duire sur le théâtre de celui que Voltaire appelait Pol-
lion, et chez lequel son ami Gauffecourt l'avait in-
troduit. Rousseau crut se faire bien venir de Rameau,
en se disant son disciple. Mais ce dernier déclina la
confidence de son œuvre, alléguant qu'il ne pouvait
lire des partitions sans fatigue. La Popelinière, qui
crut à la sincérité de l'objection, offrit tout aussitôt
de rassembler des musiciens et d'exécuter les mor-
ceaux les plus saillants.
Rameau consentit en grommelant, et répétant sans cesse que
ce devoit être une belle chose que de la composition d'un homme
qui n'étoit pas enfant de la balle, et qui avoit appris la musi-
que tout seul. Je me hâtai de tirer en parties cinq ou six mor-
ceaux choisis. On me donna une dizaine de symphonistes, et
pour chanteurs Albert, Bérard et mademoiselle Bourbonnois.
Rameau commença, dès l'ouverture, à faire entendre, par ses
éloges outrés, qu'elle ne pouvoit être de moi. Il ne laissa pas-
ser aucun morceau sans donner des signes d'impatience; mais
à un air de haute-contre, dont le chant étoit mâle et sonore et
l'accompagnement très-brillant, il ne put plus se contenir; il
m'apostropha avec une brutalité qui scandalisa tout le monde,
BRUTALITÉ DE RAMEAU. 41
soutenant qu'une partie de ce qu'il venoit d'entendre étoit
d'un homme consommé dans l'art, et le reste d'un ignorant
qui ne savoit pas même la musique. Et il est vrai que mon
travail, inégal et sans règle, étoit tantôt sublime et tantôt très-
plat, comme doit être celui de quiconque ne s'élève que par
quelques élans de génie, et que la science ne soutient point.
Rameau prétendit ne voir en moi qu'un petit pillard sans talent
et sans goût. Les assistants, et surtout le maître de la maison,
ne pensèrent pas de même l.
M. de Richelieu, qui n'assistait pas à cette audi-
tion, sur le bien et le mal que l'on disait de l'ouvrage,
voulut en juger par lui-même, avec le projet de le
donner sur le théâtre de la Cour, s'il l'en trouvait
digne. 11 le fit exécuter à grand chœur et à grand or-
chestre, chez M. de Bonneval, intendant des Menus :
Francœur, de l'Opéra, dirigeait l'exécution. L'expé-
rience fut bonne pour Rousseau. Le duc déclara la
musique charmante, et, à la fin du chœur de l'acte
du Tasse, il vint au compositeur, et, lui serrant la
main avec chaleur : a Monsieur Rousseau, lui dit-il,
voilà de l'harmonie qui transporte ; je n'ai jamais rien
entendu de plus beau : je veux faire donner cet ou-
vrage à Versailles. » Madame de La Popelinière ne dit
mot, et garda ses réflexions pour sa toilette, où le
pauvre Rousseau, le lendemain, reçut tout le contre-
coup de sa mauvaise humeur : sa musique ne pouvait
supporter un examen sérieux, et M. de Richelieu était
bien revenu de son engouement de la veille. Mais le
duc paraît, et ne confirme pas ces pronostics ; sauf
l'acte du Tasse, tout lui convient, et ses intentions
1. J.-J. Rousseau, OEuvrea complètes (Paris, Dupont, 1824),
t. XV, p. *J3, 01. Confessions, pari. II, livr. Vil.
-12 BIENVEILLANCE DE M. DE RICHELIEU.
sont les mêmes. Ces bonnes paroles étaient bien faites
pour rendre le courage au compositeur, qui alla
s'enfermer chez lui, très-résolu de n'en sortir que ces
transformations accomplies.
Mais M. de Richelieu avait compris le parti qu'il
pouvait tirer, dans la circonstance, de ce musicien,
qui faisait aussi des poèmes. Voltaire et Rameau étaient
tout au Temple de la Gloire; il songea dès lors à
Rousseau pour les Fêtes de Ramire, et lui proposa
de se charger des remaniements qu'il y avait à faire à
ce scénario encore informe. Ayant d'accepter et de se
mettre à l'œuvre, le citoyen de Genève crut devoir en
demander l'octroi au poëte par une lettre très-hon-
nête et même très-respectueuse, « comme il conve-
noit, » et qui débutait ainsi: « Monsieur, il y a quinze
ans que je travaille pour me rendre digne de vos re-
gards l. » Pour un homme qui se vante de n'être pas
flagorneur, voilà une phrase qui ne saurait guère être
sur le ton d'une flatterie plus raffinée ; et si Voltaire
répond à ces politesses par des politesses analogues 2,
nous ne voyons pas pourquoi Rousseau entreverrait,
dans cette urbanité, une « souplesse courtisane. » Il
suppose que l'auteur de la Princesse de Navarre s'exa-
gérait le crédit dont lui, Jean-Jacques, jouissait au-
près de M. de Richelieu, et que c'était à cela qu'il
devait attribuer l'extrême civilité de sa lettre. C'est
encore là une rêverie de Rousseau. Voltaire n'avait
1. J.-J. Rousseau, OEuv rescomplêtes (Paris, Dupont, 1 8 2 î ^ , f. XVIII,
p. 117. Lettre de Rousseau à Voltaire; Paris, Il décembre 1715.
2, Voltaire, Œuvres complètes (Beuchot), t. LV, p. 7 5. Lettre de
Voltaire à J.-J. Rousseau; le 15 décembre 17 45.
LES FETES DE RAMllïK. 43
besoin du crédit de personne auprès du duc, et il
savait au juste comment s'étaient établis ces rapports
récents entre le Genevois et le premier gentilhomme
de la chambre. Quanta la chronologie des faits, Rous-
seau, déjà luin de ces temps, pèche par l'exactitude.
Il nous dit qu'il ne fut chargé des retouches des
Fêtes de Bamire, que parce que le poëte était en Lor-
raine, où ce dernier n'avait pas mis le pied depuis son
départ, en septembre. S'il lui fallut deux mois pour
accomplir cette besogne, il dut la commencer long-
temps avant d'en demander la permission au principal
intéressé, et elle eût été bien près d'être achevée,
lorsqu'il s'avisa d'écrire à Voltaire, puisque sa lettre est
du 15 décembre, et que les Fêtes de Ramire furent
représentées sept jours après, le 22 du même mois.
Le futur auteur du Devin du Village ne fut pas, en
tout cas, fort arrêté par le poëme, et son apport, à ce
qu'il nous apprend, se réduisit, quant aux vers, à très-
peu de chose. On eût pu croire, par la lettre de Vol-
taire, que tout était à refaire. La musique lui demanda
plus de mal et de travail. Piousseau respecta religieu-
sement la partition de Rameau, et se borna à lier
avec le plus d'art possible les symphonies et les chœurs,
sans se permettre de transposer le moindre morceau.
Mais il restait assez à faire pour qu'il pût donner sa
mesure, et c'est à quoi tout naturellement il visa.
La pièce, dans l'état où je l'avois mise, fut répétée au grand
théâtre de l'Opéra. Des trois auteurs je m'y trouvai seul. Vol-
taire étoit absent, et Rameau n'y vint pas ou se cacha...
... Durant la répétition, tout ce qui étoit de moi fut successi-
vement improuvé par madame de La Popelinière, et justifié par
44 VOLTAIRE ET JEAN-JACQUES.
M. de Richelieu. Mais enfin j'avois affaire à trop forte parlie, et
il me fut signifié qu'il y avoit à refaire à mon travail plusieurs
choses sur lesquelles il falloit consulter M. Rameau. Navré
d'une conclusion pareille, au lieu des éloges que j'attendois et
qui certainement m'étoient dus, je rentrai chez moi la mort
dans le cœur. J'y tombai malade, épuisé de fatigue, dévoré de
chagrin; et de six semaines je ne fus pas en état de sortir '.
Jean-Jacques n'assista donc pas à la représentation
des Fêtes de Ramire. Il accuse Rameau et madame
de La Popelinière d'avoir tout fait pour qu'on ne
soupçonnât pas même sa part de collaboration. Ce-
lui-ci préféra qu'il ne fût pas fait mention de lui
que de voir son nom accolé au nom de son obscur
coopérateur. Rousseau prétend qu'il n'y eut de cité
que Voltaire; c'est une erreur. Le seul nom cité est
celui de Laval, auteur du ballet 2.
Tels furent l'origine et le début des rapports entre
l'auteur du Dictionnaire philosophique et celui du
Contrat social. Si ces relations commencèrent avec
courtoisie et déférence, elles n'étaient pas destinées
à demeurer sur ce ton cordial et presque affectueux.
Mais nous sommes loin encore de ces temps où tous
deux dépenseront, dans de déplorables débats, tant
d'esprit pétillant, de sarcasme, de passion et d'élo-
quence.
1. J.-J. Rousseau, OEuvres complètes (Paris, Dupont, 182i),
t. XV, p. 99. Les Confessions, part. II, liv. VII.
2. Voir l'imprimé, brochure in-4° de li pages.
II
VOLTAIRE A L'ACADEMIE. — DISCOURS LE RECEPTION,
LE POÈTE ROI. - LES TRAVENOL.
Voltaire passait son temps dans les bureaux de la
guerre. « J'ai ia bonté de faire pour rien ce que
Boileau ne fesait pas étant bien payé *. » En tous cas,
cette tâche ne lui coûtait point, il l'avait prise à gré,
et pour son charme propre et pour les résultats qu'il
en attendait. Il ne croyait pas qu'un tel travail pût
déplaire et eût souhaité que l'on disposât favorable-
ment le maître à la glorification duquel il l'avait
entrepris. « Dites donc au roi, écrivait-il au marquis
d'Argenson, dites à madame dePompadour que vous
êtes content de l'historiographe. Mettez cela, je vous
prie, daus vos capitulaires... il paraît tant de mauvais
livres sur la guerre présente, qu'en vérité mon histoire
est nécessaire . Je vous demande en grâce de dire au
roi un mot sur cet ouvrage , auquel sa gloire est inté-
ressée *. » Il attachait un grand prix, et pour plus
1. Voltaire, Œuvres complètes (Beuchol), t. LY, p. 73. Letlre de
Voltaire à Cidewlle; Versailles, le 7 janvier 17 16.
2. Ibid., t. LV, p. 80, 81, 82. Lettre de Voltaire au marquis
d'Ar<rensoi); ù Paris, le 1 i janvier 1740.
MORT DU PRÉSIDENT BOUHIER.
d'une raison, à être bien en cour, et l'opinion publique
à cet égard ne lui était pas chose indifférente. Aussi
est-il alerte à démentir les bruits de disgrâce que l'on
faisait courir sur son compte, à l'étranger comme en
France. « J'ai ouï dire, mandait-il à M. de Crouzas >
qu'on avait mis parmi les fausses nouvelles de la
Gazette de Berne que j'étais disgracié à la cour. Ce
n'est pas dans votre pays, monsieur, qu'on met le
prix aux hommes suivant qu'ils sont bien ou mal
auprès des rois... Mais je vous avouerai, monsieur,
sans être flatteur comme Horace, que, sous le gouver-
nement heureux où nous vivons, un homme qui
tomberait aux disgrâces du roi ne devrait sentir que
des remords... Je ne comprends pas sur quel fonde-
ment le bruit a couru qu'il m'avait retiré ses bontés.
Cette fausse nouvelle se débitait dans le temps même
qu'il me comblait de bienfaits... '. » On le voit,
présentement , tout est pour le mieux dans le meilleur
des mondes "possibles , comme ce sera plus tard le
sentiment de Pangloss.
Cinq semaines après cette lettre, le 17 mars, le pré-
sident Bouhier s'éteignait en Bourgogne, laissant vacant
un fauteuil à l'Académie. Quel serait l'héritier du prési-
dent ? Voltaire, malgré tant de tentatives infructueuses
jusque-là , n'avait pas renoncé h toute espérance. Aussi
ne perdra-t-il pas un moment et se mettra-t-il en
campagne à la première nouvelle du décès du magis-
trat bourguignon. Il écrivait au ménage d'Argental ce
billet, qui décèle, sous une réserve inspirée par ses
1. Voltaire à Fcrntij (Didier, 1860), p. 377. Lettre de Voltaire à
M. deCruuzas; Paris, 27 février 17 4 G.
UN FAIT EU IL VALANT. 47
.lents échecs, sa bonne envie de ne pas, cette
fuis, manquer le coche.
Voltaire sait d'hier la mort du président Bouliier, mais il ou-
blie tous les présidents vivants et morts quand il voit M. et
madame d'Argental. On a déjà parlé à V... de la succession
dans la partie de fumée qu'avait à Paris ledit président com-
mentateur. Y... est malade; V... n'est guère en état de se
donner du mouvement; V... grisonne, et ne peut pas honnê-
tement frapper aux portes, quoiqu'il compte sur l'agrément
du roi. Il remercie tendrement ses adorables anges. Il sera
très-flatté d'être désiré, mais il craindra toujours de faire des
démarches1.
Cela est clair. C'est aux amis à tâter le terrain
et à désobstruer la voie. Aussi bien s'y emploieront-ils
avec tout le zèle de l'amitié. Les circonstances, d'ail-
leurs, étaient tout autres qu'aux précédentes candi-
datures. Quel qu'eût été le succès de Mérope, Voltaire
avait eu contre lui, à la dernière vacance, tout un
parti alléguant pour raison de son ostracisme la tra-
gédie de Mahomet. Désormais, le poëte pouvait s'a-
briter, lui et ce que Benoît XIV appelait son «admirable
tragédie de Mahomet, » sous l'égide du saint-père.
11 n'y avait sans doute qu'à s'incliner devant cette lettre
du pape. Voltaire, néanmoins, croira devoir y ajouter
une profession de foi, de catholicité et d'amour des jé-
suites, qui est bien le corollaire des deux circulaires à
l'évèque de Mirepoix et à l'archevêque de Sens 2. Cette
1. Voltaire, OEuvres complètes (Bouchot), t. LV, p. 99, lui.
Lettre de Voltaire à monsieur et à madame d'Argental.
2. Ibid., t. LV, p. 88, 89. Lettre de Voltaire au P. de Latour; à
Paris, le 7 février 1746. « En conservant, nous dit Beucliol, la date
du 7 février, qu'on trouve dans l'édition de Kehl, je crois devoir noter
que si, selon l'opinion généralement reçue, celte lettre fut faite pour
48 AGRÉMENT DE LOUIS XV.
lettre, adressée au P. de Latour, n'est pas la seule dé-
marche qu'il tentera de ce côté ; il fera parler encore
au confesseur du roi , le P. Pérusseau , à la bienveil-
lance duquel il se recommandera expressément.
... Il est d'une compagnie à laquelle je dois mon éducation,
et le peu que je sais. Il n'y a guère de jésuites qui ne sachent
que je leur suis attaché dès mon enfance. Les jansénistes peu-
vent n'être pas mes amis; mais assurément les jésuites doivent
m'aimer, et ils manqueraient à ce qu'ils doivent à la mémoire
du père Porée, qui me regardait comme son fils, s'ils n'avaient
pas pour moi un peu d'amitié. Le pape, en dernier lieu, a
chargé M. le Bailli de Tencin de me faire des compliments de
la part de Sa Sainteté, et de m'assurer de sa protection et de
sa bienveillance. Je me flatte que les bontés déclarées du père
commun m'assurent de celles des principaux enfants1...
Lorsqu'on avait demandé à Louis XV qui ferait
l'oraison funèbre du cardinal de Fleury , il avait bien
répondu que ce serait Voltaire ; mais les remon-
trances de Boyer et les intrigues de Maurepas l'avaient
emporté, en fin de compte, et sur cette première
décision et sur le bon vouloir de madame de Chàteau-
roux. Cette fois, le roi se prononcera; il parlera et
même fera écrire qu'il ne s'oppose point à l'élection 2.
pouvoir être admis à l'Académie, elle doit être de la fin de mars,
puisque ce ne fut qu'alors qu'une place l'ut vacante. » Et nous som-
mes pleinement de son avis. Remarquons, en passant que si l'on se
borna à indiquer le millésime dans les deux éditions, l'une in-Su,
l'autre in— i°, qui parurent en 174G, deux ans après, nous lrou\ons
celte date du 7, au Las de la lettre reproduite dans le Yoliairiana
(Paris, 17 48;, p. 17 9, 180 ; et sans doute est-ce là que sont allés la
chercher les éditeurs de Keld.
1. Voltaire, Lettres inédites (Didier, ! 8 ô 7 ; , t. I, p. 162. Lettre
de Voltaire à IfODCrif; à Paris, le 7 avril 17 iG.
2. Duc de Lu\uts, Mémoires, t. Ml, p. 293 ; jeudi 28 avril 17 iG.
H T1VITE DES DÉMARCHES. 49
En dépit de la figure glacée du grand couvert , la
soirée même du Temple de la Gloire, Voltaire avait
tenu bon, il s'était obstiné et il avait eu raison. Il
écrivait à Thiériot à la date du 18 mars : « J'ai donné
aujourd'hui au rui le manuscrit de l'histoire présente
depuis la mort de l'empereur Charles VI jusqu'à la
prise de Gaud : c'est pour sa petite bibliothèque. Le
public n'aura pas sitôt cet ouvrage , auquel je veux
travailler une année entière '. »
Ce n'était pas le tout d'être élu, on voulait accéder
à l'Académie par la grande porte , être accueilli par
intiment unanime, « C'est peu de chose d'entrer
dans une compagnie, il faut y être reçu comme on
l'est chez des amis. » Aussi réchaulfera-t-il les tièdes,
s'adressera-t-il à tous ses partisans anciens et nou-
veaux, à l'abbé Alary, à Moncrif particulièrement,
dont la position chez la reine faisait un personnage.
«Je vous recommande M. Hardioii (l'académicien). »
Et plus loin, dans la même lettre : « J'ose croire que
M. l'abbé de Saint-Cyr ira à l'Académie le jour de l'élec-
tion, et qu'il ne me refusera pas ce beau titre d'élu 2. »
Quoi qu'il en soit, et ceux qui l'aimaient et l'admi-
raient , et ceux bien plus nombreux qui l'avaient en
aversion grande , sentaient qu'ils ne pouvaient le tenir
plus longtemps à distance; et nous citerons un mot du
président de Montesquieu qui, abstraction faite de ce
qu'il a de rigoureux, indique bien cette obligation
1. Voltaire, Pièces iiudiies (Didot, 1820), p. 326. Lettre de Vol-
taire àThiériol; Versailles, 18 mars 1746.
•.'. Voltaire, Œuvres complètes (Beuchot), t. LV, p. 106", 107.
Lettre de Vullaire a Moncrif; a\ril 17 40.
on MAMOBDVRES DES ENNEMIS.
quand même d'ouvrir les portes du sanctuaire à cette
remuante et agressive personnalité: «Voltaire n'est
pas beau, il n'est que joli; il seroit honteux pour
l'Académie que Voltaire en fût, et il lui sera quelque
jour honteux qu'il n'en ait pas été '. »
Mais s'il ne négligeait rien pour s'assurer des pro-
tecteurs, les ennemis agissaient aussi, et s'efforçaient
d'entraver son élection, en le déconsidérant par des
pamphlets où tous les incidents de sa vie si troublée
étaient évoqués de la façon la plus odieuse. On en res-
suscita quelques-uns de date ancienne, le Discours
prononcé à la porte de l'Académie par M. le Direc-
teur à M***, composé par Roi, en 1743, lorsque Vol-
taire s'était présenté, appuyé sur sa Mérope; et le
Triomphe poétique, également de lui, qui remontait
à 1736. Cette dernière pièce était une sorte d'odyssée
burlesque où étaient relatées toutes les mésaventures
d'Arouet, depuis son affaire avec le comédien Poisson
jusqu'à la bastonnade de l'hôtel de Sulli. On y avait in-
tercalé quelques variantes pour l'année de grâce 1746,
qui n'étaient pas restrictives, tant s'en fallait -. Sans
doute cela était misérable, et mieux eût valu mépriser
dételles infamies. Disons, toutefois, que, quelque mé-
prisables que soient de pareilles œuvres, elles font plus
que prêter à rire et divertir les oisifs; elles ne sont pas
sans action sur l'opinion, et, sans y songer, Ton en
1. Montesquieu. Œuvres complètes (Paris, de Bure, 1827), p. G97.
Pensées diverses.
2. Voltariana ou Eloqes amphigouriques de François-Marie Arrouet
(à Paris, 1748), p. 263 à 2G8. Le Triomphe poétique, tel qu'il est
venu ;i notre eonnoissance en 1 739; avec les variantes pour l'an 174C,
au Las des pages.
LE POETE ROI. 51
arrive à moins estimer un homme. Une nature plus
calme, plus circonspecte eût senti la portée du coup
et la nécessité peut-être de mettre lin par une répres-
sion énergique à cette guerre de broussailles où Tas-
saillant frappait dans l'ombre, sans se montrer et se
nommer. Ici, toutefois, c'est un peu différent, l'as-
saillant n'a pas à dire son nom. Voltaire sait à qui s'en
prendre, il n'hésite pas sur le coupable et le signale
avec une amertume qu'il ne cherche pas à contenir.
... Comment me conduirai-je au sujet du libelle diffamatoire
dans lequel l'Académie est outragée et moi si horriblement dé-
chiré? Il n'est que trop prouvé aux yeux de tout Paris que le
sieur Roi est l'auteur de ce libelle coupable. C'est la vingtième
diffamation dont il est reconnu l'auteur, et il n'y a pas long-
temps qu'il écrivit deux lettres anonymes à M. le duc de Ri-
chelieu. Il a comblé la mesure de ses crimes; mais je dois
respecter la protection qu'il se vante d'avoir surprise auprès
de la reine... Je vous supplie d'exposer à la reine mes senti-
ments, et de lui demander pour moi la permission de suivre
cette affaire. Je ne ferai rien sans le conseil du directeur de
l'Académie, et, surtout, sans que vous m'ayez mandé que la
reine trouve bon que j'agisse1...
Le poëte Roi, parfaitement ignoré de la génération
présente, n'était pas un poëte méprisable ;iî avait un
talent véritable et incontesté, que ses contemporains,
ceux mêmes qui le jugent avec le plus de rigueur, ne
font pas difficulté de reconnaître. Né à Paris, en 1683,
fils d'un procureur au Châtelet, Roi, pour être quelque
chose, acheta une charge de conseiller à la même juri-
diction, dont ses confrères le contraignirent de se dé-
1. Voltaire, Œuvres complètes (Beuchot), t. LV, p. lui, 102.
Lettre de Voltaire à Mpacrif; mars 17 4U.
52 LES CALOTiNES.
faire, à ce que prétend une satire du temps, « parce qu'il
ne faisait que des opéras1». Que n'a-t-il fait que cela!
A part le caractère, qui n'est pas beau, Roi n'est pas
un honnête homme. 11 fut arrêté et transféré, le 9 dé-
cembre 1724, à la Bastille, d'où il ne sortit que le
22 mars de l'année suivante, pour avoir fait « des fri-
ponneries dans le public avec des papiers royaux 2. »
Il maniait habilement l'épigramme, et l'atrocité du
trait ne l'eût ni effrayé ni arrêté. C'était alors l'époque
et la grande fureur des calotines. Personne n'était à
l'abri de ces lardons, moins recommandables à coup sûr
par la finesse de la plaisanterie que par leur côté per-
sonnel et anecdotique; car les brevets du Régiment de
la Calotte avaient toujours une origine scandaleuse ou
ridicule. Ces satires, tolérées, presque respectées par
le gouvernement (et elles prirent cours sous la rigide
discipline de Louis XIY), s'attaquaient à tous, aux plus
haut placés comme aux moins puissants, avec une
liberté d'allure qui semblait compter sur l'impunité 3.
Le recueil publié de ces pauvretés n'a d'autre valeur
présentement que sa rareté, et est, en résumé, d'une
assez fastidieuse lecture. L'histoire doit en tenir compte
pourtant, et telle note jointe au texte est parfois toute
une révélation.
t. Bibliothèque de l'Arsenal. Manuscrits. Recueil de pièces. B. L.
135 (4e recueil), f. 157.
2. Archives de la police. Bastille, notes sur les prisonniers. B. 394,
année 1724. — Archives de l'Empire 0-68 et 69. Registre du secré-
tariat de la maison du Roy ; p. 631. Du 9 décembre 1724. Ordre pour
arrêter et conduire à la Bastille le sr Boy, lettre pour l'y recevoir
et garder jusqu'à nouvel ordre. — Du 22 mars 17 25. Ordre de
sortie.
3. Maurepas, Mémoires (Paris, 1792), t. 111, p. 4, 5.
ROI, CÀMUSÀT ET PIRON. b3
Roi fut un de ceux qui concoururent le plus à la
fabrication de ces calotines ', et c'est à lui qu'incombe,
comme on l'a dit déjà, l'honneur du Triomphe poé-
tique que l'on venait d'exhumer à propos de la candi-
dature de Voltaire. Il ne fut pas, toutefois, le seul à
lancer son javelot contre le trop sensible auteur de
Zaïre. Le Brevet pour agréger le S1' Arrouet de Vol-
taire au Régiment de la Calotte est d'un poète obscur
nommé Gamusat; et Piron serait le fauteur de la Ca-
lotte de juré priseur des Brevets du Régiment, en
faveur du public, pour M. de V***, en 1731 2. Toutes
ces malices n'étaient pas des noirceurs ; la plupart
même su contentaient d'érailler la peau, et la victime
unissait par rire la première de folies où se mêlaient
bien des vérités qui avaient sans doute le tort de n'être
pas bonnes à dire. Et c'est ce qui explique la tolérance,
la quasi-protection dont elles furent l'objet de la part
de l'autorité. Quant à Roi, ce n'était pas un de ces
esprits joyeux que la verve emporte; sa vie entière se
passa à rimer des épigrammes «au feu d'enfer, » selon
l'expression de Collé 3, qui lui valurent plus d'une ré-
pression jusqu'à la dernière, la plus sévère de toutes 4.
1. Maurepas, Mémoires (Paris, 1792), t. 111, p. 4G et suiv.
2. Toltariana ou Eloges amphigouriques de François-Marie Arouet
(à Paris, 17 48), p. 119, 12 i.
3. Collé, Journal (Paris, 1807), t. III, p. 140; oclobre 17Ci.
i . On a dit que le comte de Clerniont, outragé dans une épigrairime
de Roi, le fit si bien étriller par son nègre, que l'auleur des Éléments
eut à peine la force de se traîner chez lui où il expirait quelques
jours après. La bastonnade est on ne peut pais réelle et elle fui éga-
lement des plus sévères; mais comme l'épigramme fut faite à l'occa-
Bion de l'élection du prinee, en 17.ji, et que Roi ne mourut que le
23 octobre I7G4, il lui resta, de euiupto lait, dix années pour se guérir
o4 L'ÉPITRE SUR LA CALOMNIE.
Ainsi il prendra à partie Rameau, qu'il désignera sous
le nom de Marsyas et traitera de la plus sanglante
façon, pour le punir de lui avoir préféré Cahusac ' .
Une autre fois, ce sera Moncrif, qui répondra à coups
de canne. Voltaire et lui ne s'aimaient guère; quoi
qu'en dise le dernier 2, ils s'étaient rencontrés chez
madame de Mimeure, à laquelle l'auteur iïOEdipe re-
prochait de n'être prête à écrire qu'en faveur de Roi.
Lorsque celui-ci change son nom d'Arouet pour le
nom de Voltaire, on lui fait dire que « c'est pour n'être
point confondu avec ce malheureux poëte Roi. » Dans
son épître sur la Calomnie, à madame du Châtelet,
où Jean-Baptiste est malmené si cruellement, Voltaire
n'a garde encore de l'oublier. 11 s'agit de la jeune
Églé, mariée de la veille, et à laquelle, dès le lende-
main, on donnait un amant :
... Roi la chansonne, et son nom par la ville
Court ajusté sur l'air d'un vaudeville3.
et oublier. Voltaire disait de lui, en faisant allusion aux châtiments
répétés qu'il s'attirait par sa verve railleuse : « C'est un homme qui
a de l'esprit, mais ce n'est pas un auteur assez châtié. « Chamfort,
OEuvres (Lecou, 1852), p. 138. Mais les plaisanteries de ce genre
sont sans tin. Roi rencontre le président de Lubert, et lui propose de
cheminer avec lui. « Nous ne pouvons faire route ensemble, répond
le président, il est minuit, et c'est l'heure des coups de bâton. »
1 . Lettre philosophique par il. de Y*** avec plusieurs pièces ga-
lantes et nouvelles (Berlin, 17 00), p. 3G à 40.
2. « A l'égard de sa personne, je ne la connois qu'avec le parterre
et les loges, lorsqu'il s'est présenté à découvert aux acclamations des
spectateurs; je ne crois pas avoir eu de ma vie aucun entretien avec
lui, et je ne sçai par quel hasard je ne l'ai jamais rencontré dans les
maisons où j'ai quelque accès. » Lettres de madame la Comtesse de***
sur quelques écrits moderm.s (Genève, 17 46), t. I, p. 188. Lettre de
M. Roy: ce 8 décembre 17 i o .
3. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. XIII, p. 97. Épître à
madame la marquise du Châtelet sur la Calomnie, 17 33.
LONGANIMITÉ ÉQUIVOQDE DE VOLTAIRE. bo
Il est vrai que Voltaire se récrie, avec ces bons airs
hypocrites qui ne trompent personne: «Je vous prie,
mon cher Thiériot, de fermer la bouche à ceux qui
!i l'imputent une épigrainme contre Roy, que je n'ai
point vue et que probablement je ne verrai point. Je
puis avoir sujet de me plaindre de lui, mais je ne veux
faire de ma vie des vers contre personne; c'est une
vengeance indigne que je mépriserai toujours. On avait
glissé le nom de Roy dans l'épi tre sur la Calomnie,
dont il a couru tant de copies informes; on avait mis:
Roy la chansonne ^ au lieu de : On la chansonne.
C'était apparemment dans le dessein de me brouiller
avec lui. On dit qu'il a fait des vers contre moi pen-
dant mon absence. Je ne veux pas croire qu'il ait eu
la lâcheté d'outrager un homme qui était malheu-
reux '... »
Roi était ambitieux. L'auteur de CaUuhoê avait été
décoré de l'ordre de Saint-Michel par le crédit de
madame de Maillv 2 ; un fauteuil à l'Académie était
1. Voltaire à Ferney (Didier, 1860), p. 314. Letlre de Voltaire à
Thiériot; ce lundi 1732. Cette date n'est pas admissible. La lettre
n'eût pu être écrite, en tous cas. qu'après la composition de l'éptlre
fwr la Calomnie, qui fut publiée bien plus tard, mais qui remonte
t, Voici quelque chose qui tranche la question : i Envoyez-
moi, dit Voltaire en finissant, l'épilre de mademoiselle Deseine à ses
confrères de la Comédie française, n Eli bien, cetle épitre qui fit tant
de bruit et dont l'actrice était parfaitement innocente, est à la date
du 9 mars 17 35 : donc la letlre à Thiériot doit être, au plus tôt, de
la moitié de mars de la même année. Voir Barbier, Journal (Char-
pentier), t. III, p. 9, 57 7 à 58*.
2. « Le roi l'honora du cordon de Saint-Michel, raconte Favart ;
il en étoit si glorieux, qu'il alloit dans toutes les promenades pour
le montrer à tous ceux qu'il rencontroit. Messieurs, m -ssieurs, disoil-
il, voici le cordon de Saint-Michel; c'est la critique de l'Académie,
36 LE COCHE.
l'objet de sa persistante convoitise. 11 semblerait que
ce n'était pas prendre le chemin du Louvre que de
lancer contre le corps entier une satire sans ménage-
ment, le Coche, pour laquelle, les Quarante eurent le
crédit de le faire enfermer à Saint-Lazare et ensuite
exiler à Tours (octobre 1734), comme l'indique une
Épître du supérieur de Saint-Lazare au poëte Roy
attribuée à Moncrif, qui se fût vengé ainsi de la réponse
de Roi à VOde sur les généraux de C armée d'Alle-
magne \ Mais l'Académie ne s'est guère recrutée, à
toutes les époques, que de ses contempteurs revenus
à résipiscence, et il n'est pas jusqu'à Desfontaines qui
n'ait songé, malgré ses précédents, à en forcer les
portes, comme cela ressort d'une lettre de Fonte-
nelle, à la date du 1er novembre 1744 : « Il n'étoit
pas possible , écrivait l'auteur de la Pluralité des
Mondes, que notre Académie adoptast l'abbé Desfon-
taines , car je ne crains point d'écrire son nom tout
du long... Qui auroit voulu d'un tel confrère 2 ? »
voici le cordon. Quelqu'un lui répondit flegmatiquement un jour :
Monsieur Roi, ce n'est pas encore ce que vous méritez. » Favart,
Mémoires et Correspondance (Paris, 1808), t. II, p. 177, 178. Lettre
de Favart au comte Durazzo ; 21 décembre 17 63.
1. Bibliothèque de l'Arsenal. Manuscrits. B. L. 135. Recueil de
pièces, t. II (4e partie), f. 156. — Bibliothèque impériale. Manu-
scrits. Jamet jeune, Stromates ou ilisceUanœa, t. I, f. 4G-3, 466,
509, 619.
2. Cliaravay, Catalogue d'autographes du jeudi 7 avril 1864,
p. 37, n° 251. Lettre de Fontenelle..., Paris, 1er novembre 1744.
Si l'abbé Desfontaines rêva le fauteuil, au moins se borna-l-il à faire
sonder le terrain, et ne se compromit-il point dans une démarche
officielle, comme cela ressort d'un passage du Voyage en l'autre monde
ou Nouvelles littéraires de celui-cy (Paris, Duchesne, 1752), lre par-
tie, p. 212, de son collaborateur et ami, l'abbé de Laporle.
LE POÈME DE LA. FÉLICITÉ. Ï>1
Roi lorgnait donc l'Académie, et ce n'était pas sans
douleur et sans rage qu'il assistait à chaque nouvelle
élection '. Malheur à quiconque se mettait sur les
rangs! Tout candidat était son ennemi propre et traité
comme tel. Mais il avait d'autres griefs contre Vol-
taire. Il travaillait depuis longtemps à un poëme allé-
gorique intitulé la Félicité, qu'il destinait aux fêtes
du mariage du Dauphin , et le passe-droit dont l'au-
teur de la Princesse de Navarre fut l'objet ne dut
qu'augmenter la somme de haine qu'il avait amassée
contre ce dernier2. Sa rancune se traduisit alors par une
satire sur le Poëme de Fontenoi « en style d'huissier
priseur, » dont Voltaire se vengea en faisant figurer
1. o M. Roy, nous dit Trublet, a fait plusieurs petites pièces sa*
lyriques contre messieurs de Fontenelle, de la Motte, de Voltaire, etc.
(il étoit très-lié avec l'abbé Desfontaines), surtout contre l'Académie
dont il s'étoit fermé la porte par la malignité de leurs critiques. »
L'abbé Trublet, Mémoires pour servira l'histoire de la vie et des ou-
vrages de MM. de Fontenelle et de la Motte (2e édit. Amsterdam,
1759), p. 359.
2. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LV, p. 37. Lettre de
Voltaire à Cideville; mercredi malin, 9 juin 17 45. — Sa baine trans-
pire dans ces quelques lignes d'une lettre insérée dans les feuilles
de Fréron : « Comme le zèle pour le roi nous a fait traiter
les mêmes sujets, la convalescence, les triomphes, le mariage de
M. le Dauphin, et que sur le théâtre de la Cour cet auteur remplit
mon exercice qualriennal, je dois plus que jamais garder le silence
sur ses heureuses productions. Vous lui attribuez l'ambition d'envahir
tout le terrain du Parnasse, de n'en souffrir aucun coin exempt de
ses incursions : c'est, dites-vous, l'Alexandre des poètes. Un de ses
plus affidés n'est pas aussi content que vous croyez de cette dénomi-
nation; il a lu Boileau, qui appelle le conquérant de l'Asie, l'écer-
velé, le fougueux Lannehj -. or ce Langely étoit le fou de M. le Prince. »
Lettres de madame la Comtesse de **'* sur quelques écrits modernes
(Genève, 1746), t. 1, p. 187, 188. Lettre de M. Roy; ce 8 décem-
bre 17 45.
58 PROTECTEURS DE VOLTAIRE.
l'Envie, aux pieds de la déesse, avec le cordon de
l'ordre de Saint-Michel, sur l'estampe mise en tête de
l'opéra du Temple de la Gloire1.
Les choses en étaient là à la mort du président
Bouhier. Roi, sans avoir perdu tout espoir d'être de
l'Académie, n'osa se présenter et, se borna à contre-
carrer et à chagriner par tous les moyens l'élection du
poëte. L'exhumation du Triomphe poétique eut tout
l'effet qu'il en pouvait attendre , et sa haine n'eut qu'à
s'applaudir de cette manœuvre infernale. Voltaire,
trop disposé à voir un attentat contre la société entière
dans la moindre attaque contre sa personne , n'était
pas homme à dévorer l'outrage. Il réclamera une ven-
geance éclatante, il fera tout pour l'obtenir. La reine,
pour laquelle l'auteur de Mariamne et de Y Indiscret
n'est plus , et depuis bien des années, « son pauvre
Voltaire, » a des bontés, il est vrai, pour l'auteur de
Callirhoé ; mais Moncrif, son lecteur, qui a eu à se
plaindre de Roi, est là pour prendre le parti de son ami
et mettre ses très-humbles hommages aux pieds de
Sa Majesté. En outre, la favorite, le duc de Riche-
lieu, M. d'Argenson couvrent Voltaire de leur protec-
tion, et ne feront pas difficulté de le défendre contre
les attaques d'un ennemi de l'importance du chevalier
de Saint-Michel. L'auteur du Temple de la Gloire ne
s'endormait pas, il frappait à toutes les portes , et le
poëte de ballet finit par avoir peur. Nous avons sous
les yeux une lettre adressée sans doute au lieute-
1. Journal de Monsieur, par la présidente d'Ormoy. Décembre
1178, p. 479, 480. — Palissot, le Génie de Voltaire apprécié dans
tous ses ouvrages (Paris, 1806), p. 181.
LETTRE DE ROI. 59
nant de police, où il s'efforce de démontrer sa par-
faite innocence, non sans récriminer contre Voltaire,
qu'il dépeint comme un esprit inquiet, soupçonneux
et de tous points intraitable.
Au retour de la campagne, où j'étois allé ensevelir mon cha-
grin sur la mort de ma sœur, j'ay aprisque ma réputation étoit
violemment attaquée par le sieur Voltaire. Je ne puis en dou-
ter par les lettres qu'il a écrites à des académiciens1. S'ils me
les eussent confiées, j'aurois en justice réglée la voye ouverte
pour le forcer à prouver, ou à se retracter. Il ne me reste de
recours que votre seule autorité et les perquisitions.
L'ouvrage que m'impute mon accusateur est imprimé, je
n'ay jamais rien mis au jour que de l'aveu de la police ou de
la chancellerie. Ayez la bonté, monsieur, de vous faire infor-
mer si les imprimeurs frauduleux m'ont jamais connu comme
luy.
L'homme qui veut e^tre à toute force mon ennemy me choi-
sit entre tous les siens pour m'imputer tout ce qui s'écrit con-
tre luy : il a craint que je ne fusse son concurrent à l'Académie,
moy dont l'indifférence ou la retenue sur ce vain titre est con-
nue de toute la France.
Il est public que je ne me suis point mis à la traverse. Que
je n'ay sollicité personne. Que je suis hors d'intérest dans ses
rivalités et dans ses querelles2.
1 . Nous avons cité plus haut une lettre de Voltaire à Moncrif, datée
de mars 1Î46, remplie de récriminalions amères sur les manœuvres
de Roi: joignons-; deux lettres au même, la première de février
mars ou avril), la seconde du 7 avril, ainsi qu'une dernière
épître à l'abbé Alary (également académicien), du T encore. C'est à
ces lettres notamment que Roi doit faire allusion. Voltaire, Lettres
inédites (Didier, 1857), t. I, p. ICO, 161, 1G2.
2. Roi, qui assure ne s'être pas mis à la traverse de la candidature
de Voltaire, dès 17 13 remuait des pieds et des mains pour empêcher
une élection que de plus puissants que lui firent échouer; l'on en a
la preuve dans celle note de police: « 6 février 1743. Le sieur
Roj public sur les toits qu'il n'en sera jamais (Voltaire,: que le par-
lement s'y opposerait ; que M. l'archevêqae, dans son dernier discours,
lui a formellement et publiquement donné l'exclusion ; qu'il seroit
<>0 SA SINCÉRITÉ.
C'est un personnage qui donne pour vrai (oui ce qu'il ima-
. Le ministre auquel je viens d'écrire le sçait bien.
Comme il est impossible de faire taire loutes les voix que
Voltaire élève, je n'ay de ressource, monsieur, que de me jus-
tifier à vos yeux. Je vous dois compte de mes mœurs. Je vous
les rends avec confiance. Je ne crains pas que mon fougueux
ennemi vous prévienne ny que ses protecteurs ne cessent de
me persécuter. Il prétexte sa calomnie, de l'envie que me doit
causer son talent, et du chagrin qu'il me fait en donnant ses
ouvrages lyriques à la cour et à la ville. En vérité, monsieur,
ai-je perdu à la comparaison et dois-je estre bien mortifié? Je
ne le serois que si vous doutiez de mon innocence et de ma
sensibilité à votre estime *.
Nous savons à quoi nous en tenir sur la sincérité de
Roi. Il affiche une superbe indifférence des honneurs
académiques et déclare n'avoir tenté aucune démarche.
Ce qu'il y a de véritable, c'est qu'après avoir sondé
le terrain, comme on l'a dit plus haut, il a jugé
qu'il n'avait nulles chances et a cru devoir s'abstenir;
cela est, du reste, confirmé par une note de M. de
Luynes : « Pioy , fameux poëte lyrique (on le voit, son
talent n'était contesté de personne), désire depuis long-
temps d'obtenir une de ces places ; mais l'Académie
n'oublie point qu'il a écrit contre elle , et d'ailleurs il
n'a pas trouvé du coté de la cour la faveur qu'il auroit
souhaité. Dans cette occasion-ci, il ne s'est point pré-
senté 2. » En somme, cette lettre témoigne de l'aplomb
honteux à l'Académie de recevoir dans son corps un sujet sans reli-
gion, et qui dans un poSme, autrefois, a déchiré plusieurs de ses
membres le Bourbier). En vomissant son venin, Roy proteste qu'il
est le meilleur des amis de Voltaire, mais qu'il l'est encore plus de
la vérité. » Barbier, Journal, t. VIII, p. 220". Journal de police.
J . Lcllre autographe inédite du poêle Roi; ce 20 avril 17 4C.
2. Duc de Luynes, Mémoires, t. VII. p. 293; du jeudi 28 avril.
SES MŒURS PEU HONORABLES. 61
de son auteur , qui , au lieu de parler de ses mœurs ,
eût assurément mieux fait de glisser sur un tel cha-
pitre ; car il passait pour avoir vendu sa femme à un
financier du nom de Le Riche, ou du moins pour souf-
frir qu'elle fût ostensiblement entretenue par ce par-
venu du Système '. Quant à la distance qu'il établit
entre Voltaire et lui, si cela fait sourire, il ne faut
pas, toutefois, perdre de vue qu'il n'est question ici
que des ouvrages lyriques du premier, qui sont loin
d'être des chefs-d'œuvre même opposés aux poëmes
de Roi, auquel Collé accorde jusqu'à du génie , le
traitant pour le reste comme le dernier et le plus vil
des hommes.
Cette lettre de Roi ne venait que le lendemain de
l'élection de l'auteur de la Benriade, qui avait eu
lieu le lundi 2o avril. Enfin, Voltaire tenait ce fauteuil,
l'objet de ses souhaits les plus ardents; il l'avait obtenu
1. Collé, Journal (Paris, 1807), t. III. p. 140. Il avait épousé la
fille d'un marchand à laquelle il avait donné le carreau, ridicule qui
fut l'objet de plaisanteries que se complaisent à reproduire les chro-
niqueurs du temps. Barbier, Journal (Charpentier), t. II, p. 73, 74;
juillet 17 29. — Marais, Journal et mémoires, t. IV, p. 41. Lettre
de Marais à barbier: à Paris, ce 17 juillet 17 29. Voltaire, qui n'était
pas homme à laisser une attaque impunie, a lancé contre le chevalier
de Saint-Michel une épigramine terrible, où il fait allusion entre
autres aventures à ses malheurs conjugaux, commençant ainsi : « Con-
naissez-vous certain rimeur obscur... » Dans les Voyages de Scarmen-
tado, il donne un rôle à l'auteur de Callirhoé qu'il appelle Ira, sim-
ple anagramme de son nom. Quant à cette accusation honteuse dont
il est question plus haut, elle est confirmée par une note de police
d'Hémery : « Il épousa la fille d'un marchand de la rue Saint-Honoré
qui avait été longtemps la maîtresse de Le Riche, trésorier des Inva-
lides. » Delort, Histoire de la détention des philosophes et des gens
de lettres à la Bastille ri a Vincennes (Paris, 1829;, t. III, p. 125,
62 ÉLECTION DE VOLTAIRE.
tout d'une voix, prétendit-il, sans même que l'évêque
de Mirepoix eût laissé percer la moindre velléité d'en-
traver sa candidature '. On eût pu le croire au comble
du bonheur comme de la gloire. Mais quel homme
s'est élevé impunément ? A mesure que vous affirmez
votre valeur, les envieux, les ennemis de tout ce qui
grandit, sortent de terre, pullulent et se mettent
à l'œuvre. Est-il écrivain qui ait été plus attaqué que
Voltaire , qui ait plus été le but des calomnies , des
noirceurs de toute espèce? Son tort incontestable ,
c'est de n'avoir pas assez méprisé ces méprisables
machinations ; c'est de ne s'être que trop abandonné
à ces enivrements de colère aveugle qui étouffaient en
lui tous sentiments de prudence, d'équité et de pitié.
Encore est-il (et il est bon de le redire) qu'il ne fait
que se défendre, et que c'est de l'ennemi que partent
les premiers coups : Desfontaines, Saint-Hyacinthe,
Fréron , La Beaumelle , Clément , auront pris l'initia-
tive, et, par conséquent, assumé les responsabilités
de l'agression. C'est tout ce qu'il y a à voir avec Voltaire.
Le fer engagé, ce sera une guerre implacable, sauvage,
impie, sans trêve, où tous les moyens seront bons,
même les pires.
Son élection n'avait fait que surexciter les passions
i. Voltaire, OEuvres complètes (Beucliol), t. LV, p. 107. Letlre de
Voltaire à Mauper luis; Paris, ce 1er niai 1746. Comme les registres de
l'Académie ne consignent jamais le nombre de voix obtenues par le can-
didat, nous n'avons pu nous assurer du chilïre des votes favorables.
Il y avait vingt-neuf académiciens présents; il est dit qu'il fut élu « à
la pluralité des voix.». Nous devons ces renseignements, ainsi que
certains autres que l'on trouvera plus loin, à la parfaite obligeance
de M. A. Pingard.
BA1LLET DE SAINT-.] ULIEN. 03
hostiles, qui n'épargnèrent rien pour abreuver son
succès d'amertume. Après le Triomphe poétique et le
Discoiws prononcé à la porte de V Académie françoise
par le directeur à M"" , tous deux de Roi , parurent
un Discours prononcé à l'Académie par M. de Voltaire,
harangue ironique dont l'auteur était Baille t de Saint-
Julien ; une Lettre d'un académicien de Villefranche
à M. de Voltaire; enfin, des Réflexions sur le remer-
ciement de M. V*** à r Académie françoise , analyse
malveillante, pointilleuse, mais souvent spécieuse du
discours du nouvel élu '. Baillet de Saint-Julien avait
dépêché son chef-d'œuvre au poëte avec une lettre
écrite de sa main et revêtue de sa propre signature.
Au moins était-ce y aller franchement et impu-
demment. Voltaire , furieux, rend plainte contre lui ,
le 2 mai ; mais il se ravise et abandonne presque aus-
sitôt les poursuites. Dans l'impossibilité d'atteindre
et de punir tout le monde, il voulait choisir. On l'avait
traqué dans sa vie privée , on s'était efforcé d'humi-
lier, d'abaisser, de déconsidérer l'homme ; l'écrivain
s'effaçait devant l'homme vilipendé à ce point. Il s'at-
tacha avec rage à la recherche de ceux qui, dans
l'ombre, s'étaient faits les propagateurs des libelles
dont il était l'objet. Les colporteurs de métier étaient
surveillés, les ordres les plus sévères étaient partis de
la police ; les perquisitions commencèrent2. Mais elles
ne devaient pas se borner aux seuls libraires. Une des-
cente eut lieu le 29 avril, rue des Petits- Augustins, au
1. Qnérard, Bibliographie Yoltairienne, p. 139, 140. Kos 84 i à
848.
ï. Barbier, Journal (Charpentier), 1. IV, p. 145, 140: mai 1746.
64 MAIRAULT,
domicile d'un homme de lettres appelé Mairault, fils
d'un receveur des décimes du clergé , demeurant chez
sa belle-mère , madame de Yilliers , cette célèbre
Fanchon Moreau, qui avait été vingt ans la maîtresse
du grand-prieur de Vendôme ' . Mairault, dont Voltaire
ne parle qu'avec le dernier mépris, était une sorte
d'épicurien doublé d'érudit, prenant de la vie et des
lettres ce qu'elles avaient de savoureux. On a de lui
une traduction des pastorales de Nemesien et de Cal-
purnius. La plus grande partie du tome X et la tota-
lité du XIe des Jugements sur les écrits nouveaux,
de Burlon de la Busbaquerie, sont" de lui 2. Ses rela-
tions littéraires n'étaient pas de nature à le jeter dans
les bras de Voltaire : c'étaient Desfontaines, aux
feuilles de qui il travaillait également ; Fréron , son
collaborateur à l'œuvre de Burlon, le poëte Roi, enfin,
qui eût voulu communiquer à tous la haine que lui
inspirait l'auteur de la Princesse de Navarre et du
Temple de la Gloire. Mairault nous apparaît quelque
peu inconsidéré de sa nature, sacrifiant parfois les
convenances les plus sommaires au plaisir de révéla-
tions piquantes , comme le lui reprochera l'abbé
Trublet 3, mais oubliant et son état et ses souffrances
pour ne songer qu'à passer le plus gaiement possible
le peu de jours qu'il avait à vivre. Il écrivait à Tra-
1 . Bibliothèque impériale. Catalogue raisonné de la Bibliothèque de
l'abbé Goujet (manuscrit Q), t. III, p. 317. — Gustave Desnoireslerres,
les Cours galantes (Dentu, 1864), t. IV, p. 3.
2. L'Esprit de l'abbé Desfontaines (Londres, 1757), t. I, p. \i.ix.
3. L'abbé Trublet, Mémoires pour sertir ù l'histoire de la vie et
des ouvrages de MM. de Fontenelle et, de ha Motte (2e édit. , Amster-
dam, l'.b'Jj, p. 178, 179.
SAISIE DE SES PAPIERS. O.'i
vi'iiol , à propos précisément des satires du Roi : « Ma
santé va de mal en pis : mais dans ces sortes de mala-
dies, on conserve la tête : et on ne laisse pas de goûter
la plaisanterie. Je crois que la malice est ce qui s'éteint
le dernier dans l'homme. L'écrit est plein de sel, et
va commencer à jeter un ridicule sur la fameuse ré-
ception '. » Cette visite de justice, dont le procès-
verbal nous est parvenu, ne pouvait s'effectuer plus
inopportunément; car Mairault était dans son lit, at-
teint de la maladie dont il devait bientôt mourir 2, cir-
constance que Voltaire ignorait sans doute aussi bien
que le lieutenant de police, mais que la défense ne
manqua pas de signaler comme une dureté voisine de
la barbarie. « Occupé de la pensée de sa dernière heure,
il attendait des visites plus salutaires,» nous ditRigoley,
qui nous semble y mettre du sien , là comme dans le
reste de son mémoire. Les recherches, auxquelles le
malade se prêta même de bonne grâce , n'eurent pas
grand résultat, et se bornèrent à la découverte d'une
feuille manuscrite que Mairault déclara être de sou
écriture et qui avait trait à Voltaire 3.
On avait mis la main sur un colporteur du nom de
Phélizot, qui se trouvait muni de huit cents exem-
plaires des deux pièces de Roi , et qui fit des aveux com-
1. 11 expirait le 15 août, dans sa trente- huitième année. 11 était
veuf et laissait une fille qui fut mariée vers 1 7 50.
2. François Ravaisson , Archives de la Bastille (Paris, Durand,
ISOT), p. Il, 12. Procès-verbal du commissaire La Vergée, chez le
-i' ur Mairault.
3. Mémoire siynijié par Louis Travenol, de l'Académie royale de
Musique contre le sieur Arrouel de Voltaire^ de l'Académie française
(Joseph, Bullot, 17 46), p. ô.
66 DESCENTE CHEZ LES LIBRAIRES.
promettants; des perquisitions furent ordonnées chez
Paulus Dumesnil, les veuves Kuapeu, Le Mesle, Bien-
venu, Lormel, dont on inventoria les richesses avec
le dernier scrupule. Cela amena plus d'une arresta-
tion. La Bienvenu et la Lormel furent jetées en prison,
cette dernière avec son fils et Josse son gendre. Rigo-
ley nous présente Voltaire faisant la patrouille dans la
rue Saint-Jacques, escortant les archers qu'il condui-
sait lui-même jusqu'à la porte de Mairault. Lors de la
visite chez les veuves Bienvenu et Lormel, à la des-
cente du Pont-Neuf, il nous peint le poëte se tenant à
l'affût dans la boutique de Prault fils, et servant de
mouche au commissaire et à l'inspecteur de police \
Lisons que toutes ces arrestations, dans le récit de
Juvigny , sont simultanées ; elles s'opèrent le même
jour, presque à la même heure. Par malheur, nous
avons pu relever les différents ordres, et nous assurer
que tout cela ne s'effectua pas entre un lever et un
coucher de soleil. La visite chez Mairault est du 29
avril; l'ordre d'arrestation de la Bienvenu du 20 mai,
et celui de la veuve Lormel et de Josse, du 3 juin *.
1 Archives impériales. 0-90. Registre du secrétariat rie la maison
du Roy, de l'année 17 46, enregistrement des ordres du Roy. Citons
un dossier des plus complets sur l'affaire Travenol dont nous ne sau-
rions nous dispenser d'indiquer le contenu : huit pièces relatives à
l'arrestation des libraires, notamment l'interrogatoire de la Bienvenu
et le procès-verbal de perquisition chez Michel Lambert; lettre auto-
graphe de M. de lieaufiéiii'iiit en laveur de Travenol; note de police sur
Travenol ; état des manuscrits et imprimés trouvés chezTravenol ; exposé
de l'affaire; requête du Bieur Travenol au lieutenant de police Ber-
ner; enfin lettre du commissaire de police de Lavergée. Troi-
sième Catalogue de la vente des litres de M. Techener, 4 avril 1865,
p. 120, 121. Y 1062.
DISCOURS DE RÉCEPTION. 1)7
D'après l'auteur du mémoire, cette apparition chez Mai-
rault et l'envahissement du domicile de Travenol eurent
lieu à la suite l'une de l'autre. Il s'écoula cependant,
entre les deux descentes, plus d'un mois consacré par
Voltaire à une enquête fiévreuse. « Ce misérable Roi,
écrit-il à Vauvenargues, n'est né que pour faire du
mal ; mais je me flatte que cette aventure pourra faire
discerner ceux qui méritent la protection du gouver-
nement de ceux qui méritent l'indignation du gou-
vernement et du public. C'est à quoi je vais travailler
avec plus de chaleur qu'à mon discours de l'Aca-
démie ' . »
Ce discours de l'Académie, auquel, quoi qu'il dise,
il attachait* autant d'importance qu'à sa vengeance, il
le prononçait, le lundi 9 mai, devant une chambrée
des plus illustres. A cette époque encore, lorsqu'un
récipiendaire avait fait l'éloge du cardinal de Richelieu
et du président Séguier, et qu'il y avait joint celui de
son prédécesseur, il avait tout dit. Le discours de Vol-
taire, qui de notre temps semblerait laconique, était
une nouveauté par ses proportions ainsi que par la
variété des objets qu'il traitait. Après avoir fait un
rapide historique de la formation de notre langue et de
son génie, il était arrivé aux grands écrivains qui l'a-
vaient successivement établie ou enrichie, et qui en
avaient fait une langue universelle. Cette universalité
de la langue française amenait indirectement l'orateur à
faire l'éloge du roi de Prusse, qui la parlait et l'écrivait
comme la sienne propre ; de sa sœur, la reine de
1. Voltaire, Œuvres complètes (Beuchol), t. LV, p. 109. Lellre
de Voltaire à Vauvenargues; ce samedi, niai (plutôt avril).
68 UNIVERSALITÉ DE LA LANGUE FRANÇAISE.
Suède ; de Benoît XIV et de l'impératrice de Russie.
En somme, il y avait là un mot flatteur pour chacun,
pour le président Hénault, Montesquieu, Fontenelle,
l'abbé d'Olivet, le présent directeur de l'Académie,
voire Oébillon, « ce génie véritablement tragique,
qui m'a servi de maître, quand j'ai fait quelques pas
dans la même carrière. » Auprès de l'éloge de Frédé-
ric, le récipiendaire avait glissé celui de Maupertuis,
« pour ne pas séparer le souverain et le philosophe ; »
mais on lui fit, assure-t-il, rayer ce passage, lui imposant
l'obligation de se renfermer dans les objets de littérature
qui étaient du ressort de l'Académie '. Il ne laissa pas
échapper davantage l'occasion de reproduire les pa-
roles adressées par le roi , sur le champ de bataille de
Fontenoi, au petit-neveu du fondateur de l'Académie:
« Je n'oublierai jamais le service important que vous
m'avez rendu 2. » Comme on le pense, l'encens n'é-
tait pas ménagé à l'égard du maître, et le discours fi-
nissait par ces vœux, qui parviendraient bien jusqu'au
trône : « Puissé-je voir dans nos places publiques ce
monarque humain, sculpté des mains de nos Praxi-
tèles, environné de tous les symboles de la félicité pu-
blique! Puissé-je lire au pied de sa statue ces mots
qui sont dans nos cœurs : Au père de la patrie i! »
1. Voltaire, Œuvres complètes (Beuchot), t. LV, p. 131. Lcllre
de Voltaire à Maupertuis; à Versailles, le 3 juillet 11 ic.
2. Un in.-lanl il avait été question d'éloigner le roi du champ de
bataille ; Richelieu, qui du reste se conduisit héroïquement dans celle
journée, s'opposa de tout sou pouvoir à une telle mesure, et ton avis
écouté sauva à nos années, jusque-là si malheureuses, une déroule
inévitable; c'est là le service auquel Voltaire semble l'aire allusion.
3. Voltaire, Œuvres complètes (Beuchot), t. XXXVIII, p. 604.
Discours de Voltaire à sa réception à l'Académie française.
CRITIQUE PLAISANTE. C9
Cette œuvre d'éloquence devait être l'objet de plus
d'une critique '. Était-ce bien un discours dans le
sens rigoureux et logique du mot, ou une sorte d'habit
d'arlequin composé de pièces et de morceaux cousus
ceux-ci à ceux-là, sans autre raison que le hasard de
L'assemblage? Quelqu'un, raconte-t-on, s'avisa d'en
faire ciuq ou six lectures dans des sociétés, commen-
çant tantôt par un endroit, tantôt par un autre, sans
qu'on s'aperçût jamais de cette petite malice 2. Si
l'anecdote est vraie, c'était, à coup sur, la critique la
plus fine et la meilleure qui pût être faite du discours
de Voltaire.
Phélisot avait été transféré à l'hôpital le 29 avril 3.
Les exemplaires que l'on trouva chez lui, il déclara les
tenir de Louis Travenol, violon de l'Opéra, qui de-
1. Opuscules de M. F***(Fréron) (Amsterdam, 1751), t. II, p. 32S-
356. Lettre xvn: à Paris, ce 12 juin 17 40.
2. Lettre de M. de V*** sur son Discours à l'Académie françoise
(1766), p. i.
3. Archives de la police. Registre des ordres du Roy (1745-1747),
p. 41. « Balthazar- Marie Félizot , 40 ans. De Fontenay proche
Viincnnes, diocèse de Paris, conduit par le S. d'Advenel , ins-
pecteur de police, par ordre de M. de Manille en datte du d. (avril)
anticipé à l'ordre du roy, l'ordre en forme apporté le 10 may 174G.
— Sorty le 5 juillet 17 4 G de l'ordre de M. de Manille, en date du
d. jour anticipé à l'ordre du Roy en forme aporté le 10 du d. » Ainsi,
on ne saurait trop le répéter, il ne faut point confondre l'ordre du roi
et son exécution sur l'ordre direct du lieutenant de police. On voit
qu'il s'écoulait parfois qualre ou cinq jours enlre l'envoi et la réalisa-
tion des rigueurs ou des grâces ; faute de ne pas faire cette distinction ,
ou tomberait à tout instant dans des méprises qui, en certains cas,
pourraient avoir leur importance. Phélizot, qui fut envoyé en exil,
après sa détention, en obtint la révocation, à la condition de n'appro-
cher de Paris de cinquante lieues (6 novembre 1 74G), puis de six lieues
(21 mars 17 17). Archives impériales. 0-90, 91. Registre du secrétariat
de la maison du Roy, des années 1746 et 1747.
70 LES TRAVENOL.
meurait rue du Bac, au coin de la rue de Grenelle ; et
ce fut sur ses aveux que Voltaire se crut fondé à de-
mander un ordre pour rechercher ces libelles atten-
tatoires à son honneur et à l'honneur de l'Académie.
Le voici textuellement :
3 juin 1746. — Ordre au S. de La Vergée, commissaire au
Châtelet de Paris, accompagné du S. d'Advenel, inspecteur de
police chez le S. Travenot (sic), me à danser et chez son fils,
violon de l'Opéra à l'effet d'y faire une exacte perquisition des
imprimés prohibés et manuscrits qui pouroient s'y trouver,
les saisir, laissera la garde du d. S. d'Advenel et de tout dres-
ser procès- verbal. Datte 31 may.
Le commissaire se transporta, en conséquence de
cet ordre, chez les Travenol, et procéda aux recherches
les plus minutieuses. Travenol fils était absent ; il
était à la campagne, avec un congé de l'Opéra. Il est à
croire qu'il avait eu vent de ce qui se tramait contre
lui; ce qui se passait depuis quelques jours avait dû
lui donner à penser, et sans doute jugea-t-il à propos
de disparaître momentanément. On ne trouva du reste
que trois exemplaires des libelles, deux appartenant
au fils, le troisième au père. « Quel est le crime de
Travenol? s'écrie son défenseur, d'avoir eu chez lui
ces deux ouvrages, et de ce qu'on en a trouvé trois
exemplaires imprimés parmi ses autres papiers, lors
de la visite du commissaire. Il faut donc faire le pro-
cès à tout curieux : car il n'est portefeuille, bibliothè-
que même, qui ne renferme ces critiques. Depuis
quand n'est-il plus permis de garder chez soi de ces
pièces plaisantes, lorsqu'elles n'intéressent ni la reli-
gion, ni l'État, ni les puissances? » Disons que trois
HAINE DU VIOLON CONTRE VOLTAIRE. 71
exemplaires laissaient déjà soupçonner chez leurs dé-
tenteurs plus qu'une recherche de bibliomane, et ve-
naient fortifier la prévention dont Travenol était
l'objet. Mais cette prévention était autrement corro-
borée par les lettres de Roi et de Mairault, qui deman-
daient au musicien des exemplaires de ces pamphlets.
Il était dès lors assez logique de conclure qu'il en te-
nait boutique occulte.
On se demande la cause de l'animosité très- active
de Travenol contre Yoltaire. Longchamp l'attribue à
un passe-droit fait, à l'Opéra, au détriment d'un sujet
féminin auquel il se fût intéressé particulièrement. Ce
ne pourrait être à propos, comme il le dit, de Samso?i,
qui ne fut jamais représenté *. En somme, tout ce qu'il
rapporte de cette affaire est si confus, si inexact, on
voit si bien que sa mémoire à tout instant le trahit,
qu'il est impossible de rien établir de sérieux sur un
récit écrit d'ailleurs bien des années après les événe-
ments. Faisons observer, à la décharge de Voltaire,
que cette haine de Travenol dut être toute gratuite, et
que sûrement rien de ce qui se passa ne fût arrivé si
le poëte eût eu à l'aller chercher à l'orchestre de
l'Opéra où celui-ci était simple symphoniste. Tout le
chemin fut donc fait par Travenol qui, lié avec Roi
et Mairault, ne pouvait échapper à l'influence de son
milieu et se trouva tout préparé à épouser leurs res-
sentiments et à s'associer à des manœuvres dont il était
loin de soupçonner les conséquences. En prenant la
clef des champs, il avait sans doute encore moins pr<
1. Longcliamp et Wagnière, Mémoires sur Voltaire (PayCntfTTT
t. II, p. 128 à 132. (o( \
[UBRMtt -
72 ARRESTATION DU PÈRE.
qu'à son défaut l'on arrêterait son père , un Vieillard
de quatre-vingts ans. Le maître de danse, appréhendé
comme complice, futécroué, en effet, le 7 juin, au For-
l'Évêque, laissant derrière lui une femme et une fille
infirme dont le désespoir fit impression. Le fils n'était
pas sans relations ; avant d'entrer à l'Opéra, il avait été
longtemps premier violon de la musique du roi de Po-
logne ', et il pouvait au besoin se recommander de
plus d'un homme puissant. Le tableau de la désola-
tion des deux femmes toucha quelques personnes haut
placées, M. de Beaufremont, entre autres, dont on a
retrouvé le billet au lieutenant de police. Mairault, qui
avait peut-être à se reprocher d'être pour beaucoup
dans le malheur de cette famille , tout malade qu'il
fût, alla intercéder auprès de Voltaire, comme le
prouvent des lettres de d'Olivet, quoique Voltaire
affecte de dire qu'il n'a jamais connu Mairault. Cet
abbé, pressé lui-même d'intervenir en faveur du pri-
sonnier, décide le poète à faire une démarche auprès
de M. Berrier; et le vieux Travenol sortait du For-
l'Évêque, le 12 juin, après une détention de six jours,
dont trois au secret 2.
Mais rien n'était changé à la situation du vrai cou-
pable; et, rassurée à l'égard du père, la famille avait
1. Faclum pour le sieur Travenol fils, de l'Académie royale de
musique, appelant et intimé (Ve Lemesle, 1747), p. 28. — Épître
chagrine du chevalier Pompon ù la babiole contre le bon fjoîit (1748),
p. 5. Remarques.
2. Archives impériales. 0-90. Registres du secrétariat de la maison
du roy de l'année 174G. Enregistrement des ordres du Roy. « 12 juin
1746. Le S. Travenol mis en liberté des prisons où il est détenu,
dallée 1 1 du d. »
ATTENDRISSEMENT PASSAGER. 73
à trembler sur le compte du fils. Travenol prend le
parti d'aller trouver Voltaire et d'implorer sa pitié et
son pardon. «Désarmé par ce procédé héroïque, il re-
levé le généreux vieillard, l'embrasse, mêle ses larmes
avec les siennes, se reproche la dure et trop longue
captivité qu'il lui a fait souffrir, le rassure sur le sort
de son fils, et ne le congédie enfin qu'après s'être en-
gagé à lui servir, aussi bien qu'à ce fils, de protecteur
et d'appui. » Non content de cela, il fait apporter à
déjeuner, et les voilà les meilleurs amis. Voltaire avait
cédé à un de ces mouvements d'attendrissement pro-
pres aux natures nerveuses; une fois seul, il se crut
dupe ; en tous cas, il n'était pas vengé et il voulait
l'être. Travenol fils n'avait été que l'instrument, que
l'agent de ses ennemis, peut-être espéra-t-il parvenir
par lui jusqu'à eux. Le musicien ne convient-il pas
que Mairault et Roi sont ses amis ? N'avait-on pas trouvé
dans les poches d'un de ses habits des lettres de ce der-
nier, lui demandant douze exemplaires du Rhétoricien
Grassin, des Suppliques et des Cojnplaintes , autant
de libelles contre le poëte J? Durant l'absence de celui-
ci et l'incarcération du maître de danse, un placet
imprudent avait été présenté à la police, placet
que Travenol se hâta de désavouer, ce qui était son
droit. Mais, quoi qu'il fasse et quoi que fasse son dé-
fenseur, il est clair qu'il avait trempé dans tout cela 2 ;
1. Mémoire imtructij à nos seigneurs du parlement, par F. -M.
A*** de V*** avec Réponse sommaire pour Antoine et Louis Travenol.
'2. Ainsi Travenol dit dans sa lettre à d'Olivet : « qu'un homme,
qui venoit chez lui pour acheter des ouvrages de musique de sa com-
position, Ait sur son bureau un exemplaire de l'ancienne édition des
lieux pièces dont il s'agit, qu'il les lui demanda pour les faire ré-
JIT. 5
l'i L'ABBÉ D'OLIVET.
et il le sentait si bien qu'il n'osait quitter son refuge.
La famille, qui n'ignorait pas les dispositions de Vol-
taire, va trouver de nouveau l'abbé d'Olivet et le sup-
plie de reprendre auprès de l'irascible poète son rôle
de conciliateur. La retraite du violon lui est révélée,
et l'académicien consent à se transporter près de lui
afin de s'entendre sur les moyens propres à apaiser
le ressentiment de M. de Voltaire.
J*y allai le lendemain. Travenol fils, prévenu par son père
sur cetie visite, commença par me dire, que toute sa défense
étoit contenue dans un mémoire qu'il avoit présenté, non-seu-
lement au chef de la police, mais encore à diverses personnes
distinguées, qu'il me nomma; et après m'avoir bien assuré que
ce mémoire contenoit la vérité, il m'en remit une copie dont
il me pria de faire auprès de M. de V*** le meilleur usage, et
le plus prompt que je pourrois. Mais à peine M. de Y*** eut-il
parcouru quelques lignes de ce mémoire, qu'il crut y trouver
un mensonge grossier. Car ce mémoire porte, que Travenol
avoit reçu les satyres dont il est question, du feu abbé Des-
fontaines; et ces satyres cependant font mention du temple de
la Gloire, ballet qui n'a été connu qu'après la mort de l'abbé
Desfontaines1...
Travenol père, à quelques jours de là, revint chez moi, sa-
voir quel avoit été le succès de mes démarches. Je lui répondis
que son fils étoit un étourdi, qui, loin de se justifier, avoit
ruiné ses affaires par son placet. Ce bon vieillard, dont l'âge
imprimer, et loi en promit un certain nombre d'exemplaires... » Et
pourquoi ce certain nombre d'exemplaires, si l'on ne songeait point à
en tirer parti? tn exemplaire, deux exemplaires se conservent; mais
ce nombre, qu'on ne limite pas, ne pouvait être accepté que dans
un but de transmission malveillante.
1. L'abbé Desf'on laines mourut le 10 décembre 1745, d'un mal
de poitrine qui dégénéra en hydropisie, âgé de G5 ans. Le Temple
de la Gloire fui jonc, à Versailles, comme on l'a vu, le 27 novembre
17 i5, et à Paris, sur le théâtre de l'Opéra, le 7 décembre delà même
année, neuf jours avanl la mort de l'abbé.
SA LETTRE A SON FRÈRE. 7S
et les infirmités étoient bien capables d'émouvoir la pitié, me
conjura, les larmes aux yeux, de ne point l'abandonner et d'a-
• ncore un entrelien avec son fils, qui me raconta une lon-
gue histoire pour expliquer ce qui paroissoit mensonge dans
Bon placet1.
Mais cette histoire, vraie ou fausse, comment la faire p
jusqu'à M. de V*"? Je ne pouvois pas lui dire, que je la tenois
_:i:a!. puisque ç'auroit été lui apprendre, que j'avois con-
noissance de l'azile, où se cachoit Traoenol. Je proposai donc
à Traoenol de lui écrire tout naturellement à lui-même, et de
lui faire rendre la lettre par son père, par ce pauvre vieillard,
si propre à faire impression. Traoenol, je ne sais pourquoi,
aima mieux qu'elle me fût adressée, et moi, qui n'avois à cela
nul intérêt, que le sien, j'y consentis, avec promesse de revenir
incessamment prendre sa lettre.
Quand je revins, je trouvai la lettre parfaitement au net,
déjà accompagnée de son enveloppe avec son adresse : il ne
falloit plus que cacheter. En la lisant avec l'attention d'un
homme, qui aime à rendre service, mais qui ne veut pas être
porteur d'un second écrit, où il y ait un mensonge trop facile
à démontrer, j'y remarquai une ligne, qui ne pouvoit que nuire
à sa cause. Je lui conseillai de la supprimer. Il fit une autre
copie de sa lettre, que j'envoyai prendre le lendemain 2.
Acceptons les explications que nous donne Mannory
sur ce prétendu mensonge que découvre le poëte dans
le placet à la police et qui redouble son exaspéra-
tion ; nous ne nous retrouverons pas moins devant un
autre mensonge « trop facile à démontrer » et que fait
effacer d'Olivet. C'est l'abbé qui raconte cela, après
1. Mannory d'ailleurs s'efforce de prouver, quoique un peu subtile-
ment, que Travenol n'avait point entendu parler, dans son Mémoire, du
Temple de la Gloire de Voltaire, mais de l'Académie : « C'est l'Aca-
démie françoise que l'on a eu en vue, et non pas un opéra mallieu-
KOX...I Faclum pour le sieur Travenol fils, de l'Académie royale
de musique, appelant et intimé (Ve Lemesle, 1747), p. 9.
2. Lettre de M, l'abbé d'Olivet à son frère, conseiller ou parlement
de Besançon; Paris, '•> décembre l" ifi.
76 ABUS DE CONFIANCE.
s'être vu implique dans un débat qui lui était étranger;
mais cette assertion a tout le cachet de la vraisem-
blance et de la vérité. Le traducteur de Cicéron ne
semble pas soupçonner pourquoi Travenol aime mieux
lui adresser sa lettre qu'écrire directement à Voltaire;
l'avocat de celui-ci répond que l'on estimait dange-
reux de se livrer, pieds et poings liés, par un écrit
dont il n'était que trop facile d'abuser.
Jusqu'ici, mon cher frère, continue d'Olivet, vous ne voïez,
je crois, dans ma conduite, qu'un dessein marqué, et bien
suivi, d'être utile à des gens dignes de compassion. Voici enfin
de quoi l'on me blâme, c'est d'avoir confié cette lettre à M. de
V***. Je devois seulement, dit-on, lui en faire prendre la lec-
ture. Plaisants raisonneurs, que ceux qui devinent après coup!
Une lettre faite non pour moi, mais pour un tiers, qu'on cher-
che à persuader; sur quel fondement craindrois-je de la don-
ner. Je n'ignore pas que M. de V*"* roule plus d'une affaire
dans sa tète; et si je lui laisse cette lettre, c'est afin qu'il ne
m'oublie pas. Plus j'y pense, moins je vois qu'il y ait faute de
ma part.
Nous sommes de l'avis de d'Olivet qui, pour avoir
consenti à s'entremettre , se trouvait très-sottement
compromis dans un procès qui ne lui importait d'au-
cune sorte. Mais, disons-le, il y eut, delà part de Vol-
taire, un abus de confiance que rien n'excuse, même
la culpabilité très-avérée de Travenol. L'abbé, en re-
mettant la lettre du violon, ne comptait nullement
livrer à l'ennemi une pièce à conviction ; et Voltaire
n'avait pas le droit, en bonne équité, de se servir d'un
document qui lui venait par cette voie. Mais la passion
écoute-t-elle quelque chose? L'auteur de Zaïre n'envi-
sage dans tout cela que la confirmation de ses griefs ;
nanti du mémoire donné à la police et de cette lettre à
MÉMOIRES DU PLiRE ET DU FILS. "7
d'Olivet, il rend plainte à M. Berrier, le 18 août 1746,
et, onze jours après, le 29, il présente requête au lieu-
tenant-criminel, concluant à six mille livres de dom-
mages et intérêts.
Celte longue procédure ne dura pas moins de seize
mois; et, bien qu'il nous faille anticiper d'autant sur
les événements, nous croyons que mieux vaut, pour n'y
plus revenir, achever l'historique de cette lamentable
affaire. Voltaire semblait déterminé à poursuivre le
violon à toute outrance. Les conseils de ce dernier
estimèrent que le moyen de défense le plus effectif
était une contre-attaque. Antoine Travenol avait été
appréhendé, jeté à Bicêtre comme caution de son fils
en fuite, et avait, six jours durant, vécu dans les an-
goisses d'une captivité non moins cruelle qu'immo-
tivée. Il avait pu s'oublier lui-même dans l'intérêt du
fugitif; mais, aussitôt que leur commun persécuteur
ne se lassait point de les frapper, il se rappelait ce qu'il
avait souffert. Par une requête du 19 novembre, il in-
troduisit en conséquence une demande recouvention-
nelle de six mille livres de dommages et intérêts pour
l'emprisonnement qu'il avait subi. Cette demande était
appuyée par un factum signé de l'avocat Lemarié '.
Le mémoire du fils était l'œuvre de Rigoley de Ju-
vigny, le futur éditeur et biographe de Piron. Cette
autre pièce agressive, peu ménagère des termes,
écrite bien plus en vue du scandale que d'une défense
digne, devait, du reste, produire tout l'effet qu'on en
attendait, irriter, exaspérer Voltaire au delà de toute
1. Mémoire signifié par le sieur Antoine Travenol, muilre de danse
(17 iG). Me Lemarié, avocat.
78 L'AVOCAT MANNORY.
créance. Ce n'était qu'un premier pas, pourtant, dans
cette voie douloureuse. Le plaidoyer avait été confié à
l'avocat Mannory. Ce dernier avait, lui aussi, un vieux
compte à régler avec l'auteur à'OEdipe, et il fut en-
chanté d'être à même de se venger d'un homme devant
lequel il s'était humilié sans profit à un certain mo-
ment. Inspiré par la haine, un ressentiment profond,
il ne fut que trop incisif.
J'avouerai, dit-il avec un regret hypocrite, que, s'il se lût
agi d'aUaquer le sieur de V***, si les rôles eussent été dilfé-
rents dans cette cause, si le sieur de V*** eût été accusé, si
l'accusateur eût réclamé mon ministère, je le lui aurois refusé.
La profonde admiration que j'ai toujours eue pour ce rare
génie, unique peut-être par la multitude des talents qu'il ras-
semble, mon sincère attachement à ces talents ne m'eut laissé
aucuns traits, dont j'eusse pu soutenir contre lui une accusa-
lion, de quelque nature qu'elle eût été; alors l'affection du
cœur eût rendu l'esprit totalement impuissant. Mais c'est un
innocent qu'il s'agit de défendre. C'est une famille entière, qui
dépend du sort de cet homme innocent, que l'on veut acca-
bler. Le sieur de V*** ne court aucun risque; la famille de
Travenol est perdue, si on ne la défend pas. Dans cette posi-
tion, nous devons notre ministère en tous temps, en tout lieu,
contre toutes sortes de personnes; le crime peut quelquefois
lester impuni : mais l'innocence ne doit jamais être oppri-
mée L
Mannory se moque en parlant, sinon de sa profonde
admiration, du moins du sincère attachement qu'il a
toujours eu pour ce rare et unique génie. Mais ce qu'il
y a de vrai et de très-réel, c'est que tout cela a existé,
1 . Plaidoyer pour le sieur Travenol fils, de l'Académie royale de
musique, delïendeur et demandeur contre le sieur Voltaire et M. l'abbé
d'Olivet, demandeurs et défendeurs (de l'imprimerie de Joseph Dut-
lot, 17 i G ) . Mannory avocat; Papot procureur, p. 3.
APOLOGISTE D'OEDIPE. 79
si ces sentiments n'ont que trop changé par la suite.
Mannory fut un de ceux qui saluèrent avec 1(3 plus
d'enthousiasme la gloire naissante du jeune Arouet.
On n'a pas oublié le succès & Œdipe, auquel ne man-
quèrent ni les détracteurs ni les envieux. Les brochures
plurent pour et contre, entre autres, une critique mal-
veillante, sous forme de lettre1, à laquelle Mannory s'em-
pressa de répondre par une chaleureuse défense de
l'œuvre incriminée, ce 11 est juste, disait-il, que les
amis de M. de Yoltaire prennent en main sa cause
qu'il paraît négliger : on veut bien faire l'honneur
à cet anonyme de lui répondre, pendant que M. de
Voltaire s'occupe à mériter sa jalousie par de
nouveaux ouvrages 2. » Il ne saurait être étranger à
notre sujet de dire comment cet ardent panégy-
riste s'est métamorphosé en un adversaire acharné,
n'attendant qu'une occasion propice pour faire
sentir ce qu'il peut et ce qu'il vaut. Plus jeune
que Voltaire de deux ans seulement, déjà avocat au
parlement en 1719, Mannory était arrivé à l'âge de
quarante-quatre ans sans position faite , luttant contre
la gène, la misère, une destinée impitoyable. Et
pourtant il avait un père fort en état de lui venir en
aide et qui devait laisser à sa mort plus de cent mille
francs de biens. Mais c'était un avare, comme les a
1. Lettre ù M. de Voltaire sur la nouvelle tragédie d'OEdipe (Paris,
ch. Guillaume, 1719).
2. Apologie de la nouvelle tragédie d'OEdipe, par 11. Mannory,
avocat au parlement Paris, Pierre Huet, 1719), p. 4. Celte apologie
du puële attira à Mannory une réplique de l'auteur de la lettre, inti-
tulée : Réponse ù l'apologiste du nouvel OEclipe par M. M**" (Paris,
lérosme Trabouillet, 1719).
^i> SA DÉTRESSE.
peints Molière, sans oreilles et sans entrailles, et qu'il
ne fallait point songer à attendrir. «Je ne tirerois pas
un écu de mon père. Quand on a été dur toute sa vie, on
ne devient pas bon et généreux à quatre-vingts ans. »
Cependant on s'était endetté, on avait essuyé des ma-
ladies, et l'on avait une femme à nourrir, ce qui ne
rendait que plus triste une détresse déjà si accablante.
Que faire ? A qui s'adresser? A quel saint se vouer?
Mannory écrit à Voltaire qui avait déjà, il ne l'ignorait
point, rendu des services d'argent a plus d'un homme
de lettres dans le besoin. « M'abandonnerez-vous ,
monsieur , lui disait-il. Oublierez-vous l'ancienne
amitié que vous avez eue pour moi ? Je suis un de vos
plus vieux serviteurs, et l'apologiste iïOEdipe ne doit
pas périr dans la misère au milieu de si belles espé-
rances ; il ne s'agit que de l'aider un peu '. » Sans
doute l' Apologie cl Œdipe était un titre ; mais Voltaire
ne l'ignorait pas , et il était peu nécessaire et peu
adroit de le rappeler. Cependant, le poëte, qui était
alors à Cirey, lui répondit qu'il le verrait à son retour
à Paris. Comme ce voyage n'eut lieu qu'au commen-
cement de septembre , la lettre suivante , sans date ,
mais dans laquelle il est fait allusion au voisinage des
vacances, doit être naturellement de cette époque.
Elle a un accent de sincérité qui eût dû apitoyer
Voltaire, que de pareilles missives, d'ordinaire, ne
laissent pas d'attendrir et d'émouvoir.
... Vous m'avez permis, monsieur, de vous importuner en-
1. Vollaire, Œuvres complètes (Beuchol), l. L1Y, p. GiO. Lcllrc
de l'avocat Mannorv à Voltaire ; ce 10 mai 17 i i.
IL S'ADRESSE A VOLTAIRE. 81
core, après \olrc retour à la campagne. Je suis honnête en
robe, mais je manque totalement d'habit, et je ne puis me
présenter devant personne. Cela dérange toutes mes affaires.
Avez-vous pensé à M. Thiriot? Je vous prie, monsieur, de me
le marquer. Je suis depuis six jours avec quatre sous dans ma
poche. Vous m'avez promis quelques légers secours; ne me les
refusez pas aujourd'hui, monsieur. Dès que je serai habillé, je
serai en état de suivre mes affaires, et ma situation changera. On
m'annonce beaucoup d'affaires au palais, mais elles ne sont
pas encore arrivées. Nous touchons aux vacances; le temps
n'est pas favorable. Souffrirez-vous, monsieur, que je meure
de faim? Je n'ai mangé hier et avant-hier que du pain. G'étoit
fête; je n'ai pu décemment sortir en robe, et mon habit n'est
pas mettable. Je n'ai osé aller chez personne, et je n'avois pas
d'argent pour avoir quelque chose chez moi. L'état est affreux.
De grâce, monsieur, donnez au porteur "de cette lettre ce que
vous pouvez pour mon soulagement présent; il est sur. Man-
dez-moi si M. Thiriot fait quelque chose. Laisserez-vous périr
(h misère un ancien serviteur, un homme qui, j'ose le dire,
a quelques talents , et qui est actuellement à la vue du
port1?... »
A en croire Voltaire, ces prières furent écoutées;
il secourut le malheur et fit un ingrat de plus. « La
bienséance, écrivait-il au marquis d'Argenson, à la
date du 12 juin 1747, exige qu'on ferme la bouche à
un plat bouffon qui déshonore l'audience , méprisé de
ses confrères , et qui porte la bassesse de son ingrati-
tude jusqu'à plaider de la manière la plus effrontée
contre un homme qui lui a fait l'aumône 2. » Hors de
1. Voltaire, Œuvre» complètes (Benebol , t. 1. p. 3-39. Lettre de
.Mannory à Voltaire; ce jeudi malin.
2. Ibid., t. LV, p. 124. Lettre de Voltaire au marquis d'Ar-
genson; Paris, le 12 juin 174 G. C'est par erreur que cette lettre
a été classée dans l'année 174G. Comme il y est question du par-
lement et de l'avocat-général Le Bret, il ne s'agit plus dès lors que
de l'appel devant la chambre de la Tournelle où l'arrêt du I
du 23 mars 1~47 renvoyait les deux parties. Pour ce qui est de
<S2 MÉDIOCRE ASSISTANCE.
lui, Voltaire le dit à qui veut l'entendre, le crie par
dessus les toits. Le misérable qui a vécu de ses bien-
faits n'a pas craint de prêter son appui à ses plus
cruels ennemis , et de le traiter dans son plaidoyer de
la façon la plus horrible. Mais encore voudrait-on
avoir la mesure de l'ingratitude de Mannory ; et nous
serions dans l'impuissance absolue de l'apprécier, si
ce dernier, auquel revinrent à la fin tous ces bruits ,
ne nous eût édifié, à sa manière, dans une lettre peu
tendre adressée à l'auteur d'OEdîpe.
J'apprens, monsieur, que vous débitez dans le monde, que
je vous ai de grandes obligations, et que c'est vous qui me
faites subsister depuis deux ans. Vous l'avez dit à plusieurs
magistrats... Il est vrai, monsieur, qu'il y a plus de deux ans,
que j'étois dans la peine; et l'on ne me fait aucun chagrin de
me rappeler ces faits... Quelques anciennes liaisons, l'idée que
je m'étois faite des dispositions, où devoit être un homme tel
que vous, sembloient m'autoriser à ne vous rien dissimuler.
Vous partîtes pour la campagne. Vous m'aviez permis de vous
écrire. Je profitai de la permission. Vous m'honorâtes même de
quelques réponses. J'ai vos lettres. Vous me fîtes beaucoup
espérer. Votre générosité est charmante sur le papier.
Il s'agissoit, monsieur, de secours, qui pussent me remettre
dans mon état. Tout me fut promis pour votre retour. Vous
arrivâtes enfin. Je vous vis. Ma situation continua à vous toucher.
Nous conçûtes, qu'il étoit facile delà changer. Je vous trouvai
un jour de bonne humeur. Vous m'annonçâtes de l'argent, qui
devoit vous rentrer incessamment. Mon affaire étoit sûre. Vous
voulûtes même, que je prisse des arrhes. Ils étoient foibles. Je
l'aumône faite à Mannory, Voltaire y lient fort, et, en marge de
la lettre du 10 mai 17 44, dont il a été parlé plus haut et dont
l'autographe a été vendu en 1861, on trouve ces mots écrits delà
main du poète irrité : Lettre de l'avocat Mannory qui, ayant reçu
de moi l'aumône, fit contre moi un libelle. » Laverdet, Catalogue de
lettres autographes, du samedi 23 novembre 1861. (XXXe). p. 375.
N° 378.
HISTORIQUE DE LEURS RELATIONS. 83
n'osai les refuser de peur d'indisposer mon libérateur. Il ne
faut pas être fier avec les Grands... Vous me demandâtes quinze
jours. Je revins huit jours après le tems fixé. Il ne me fut
plus possible d'arriver jusqu'à vous. .Mon signalement étoit
donné; mais vous me fites l'honneur de m'éerire. J'ai au-^i ces
-. Vous ne me parlâtes alors, que misère, et banqueroute.
Votre carrosse alloit èlre mis à bas. Vous voulûtes cependant
me donner ce qui ne vous coùtoit rien. Ma garde-robe, sans
doute, vous avoit paru mériter votre attention. Vous m'en-
voyâtes une espèce de billet pour M. Thiriot marchand de
drap. J'ose dire, que ce n'étoit pas une lettre de crédit. C'étoit
la recommandation la plus indécente, que l'on put donnera un
honnête homme. Je l'ai gardée sans en faire aucun usaga. Elle
n'y étoit pas propre. Vous parliez à M. Thiriot de mon père,
que j'avois encore, et que vous assuriez être riche. 'Vous pro-
mettiez qu'il ne tarderoit pas à mourir, et qu'alors je pourvois
payer, quelque pauvre que je fusse dans le tems. C'est l'extrait
de votre billet que M. Thiriot n'a jamais vu, mais que j'ai en-
core, et qui servira, quand vous le voudrez, à faire une partie
de l'histoire de nos liaisons. Vous n'avez donc pas pas é l'habit :
et vous ne vous y engagiez pas. Je ne l'ai pas même demandé
à M. Thiriot... Mon père est mort en effet six mois après. Il y
a un an qu'il est mort. Depuis ce billet, vous ne m'a\ez certai-
nement pas vu. Vous n'avez pas même entendu parler de moi.
Notre commerce n'est donc pas si récent, que vous le préten-
dez : et vos secours n'ont pas été si abondans. Si vos livres de
dépenses, dont me parle votre secrétaire, sont chargés d'autres
choses, je vous prie, monsieur, de m'en envoyer le relevé, je
tâcherai d'y faire honneur dans l'instant : mais je pense que
nos comptes seront courts. En attendant, je vous envoyé mon
plaidoyer contre vous. C'est, je crois, l'intérêt bien honnête des
-enices que vous m'avez rendus '.
Cette lettre, en définitive, que prouve-t-elle? C'est
que son auteur eut recours à Voltaire, qui ne se montra
pas aussi généreux qu'on l'avait espéré et qu'il l'assure,
1 . Épitre chagrine (ht chevalier Pompon à la babiole, contre le bon
août (1748), p. 19 à 'Z2. Lettre du second défenseur de Travenol à
Voltaire; ce 9 janvier 17 4 7.
84 APPRÉCIATION DE LA LETTRE DE MANNORY.
notamment dans une lettre à sa nièce, madame Denis,
du 20 décembre 1753 '. L'on accepta, toutefois, de
« faibles arrhes » qu'on n'osa point refuser de peur d'in-
disposer un libérateur. Si le poète parla de banque-
route essuyée, de carrosse à mettre à bas, il usa d'un
procédé commun à quiconque souhaite congédier
avec des formes un visiteur importun. Allant au plus
pressé, il dépèche l'avocat au frère de Thiériot, qui
était marchand de drap ; c'est qu'il n'avait pas oublié
que Mannory lui mandait dans sa seconde lettre que ,
manquant totalement d'habit, il ne pouvait se pré-
senter dé'cemment, et que, mieux nippé, il serait en
état de suivre ses affaires et verrait à changer sa si-
tuation. Eu adressant son protégé à un marchand, Vol-
taire avait cru à propos d'énumérer les garanties;
mais, en cela, il ne faisait guère que copier les termes
même dont s'était servi ce fils d'une susceptibilité un
peu tardive : «Dans un an mon emploi peut être consi-
dérable, et mon père me laissera enfin ce qu'il ne
pourra pas emporter. » Puisque Mannory a pris soin
de mettre en avant et les quatre-vingts ans de son
père et les cent mille francs de biens qu'il lui laissera,
pourquoi Voltaire ne serait-il pas reçu à faire valoir
les mêmes arguments afin de tranquilliser le fournisseur
1. Vollairc, OEuvres complètes (Beuehot), t. LVI, p. 37G, 3"7.
» .le ne puis m'empêcher de rire en relisant les lettres de Mannory .
Voilà un plaisant avocat, c'est assurément l'avocat Patelin; il nie de-
mande un habit. « Je suis honnête homme en robe, dit-il, mais je
« manque d'habit ; je n'ai mangé hier et avant-hier que du pain. » 11
fallut donc le nourrir et le vêtir. C'est !e même qui, depuis, lit contre
moi un factum ridicule, quand je voulus rendre au public le service
de faire condamner les libelles du Roi cl d'un nommé Travenol, son
associé. »
L'ABBÉ PRÉVOST. 80
auquel il l'adressait? Mannory comptait sur plus de
générosité; niais, s'il fut déçu sur ce point, avec plus
de fierté, il eût compris que, quelque minime, quelque
illusoire qu'avait été le secours, il l'avait accepté, et cela
constituait dès lors une servitude de reconnaissance.
Sans doute, sa profession le constituait le défen-
seur de la veuve et de l'orphelin, et il se devait à tout
opprimé. Mais, quoiqu'il dise (et encore ne veut-il pas
qu'on se méprenne), il a ramassé cette cause des Tra-
venol comme l'instrument d'une vengeance qu'il ren-
dra aussi cruelle, aussi complète que possible.
On n'en regrette pas moins que Voltaire ne se soit
point montré plus pitoyable devant une gêne réelle,
qui était le tort des circonstances et non de celui qui
la subissait. Quatre ans auparavant (1740), il répondait
par des défaites pareilles à une demande d'argent que
lui adressait l'abbé Prévost1. Il est vrai que celui-ci
spécifiait un chiffre de douze cents livres, et que le dé-
sordre dans lequel il vivait n'était pas rassurant pour
un prêteur. Que dire , si ce n'est que les bons et les
mauvais sentiments, les élans généreux comme les ré-
serves parcimonieuses, chez ces natures maladives et
impressionnables, dépendent souvent d'une tension ou
d'un relâchement de leurs fibres? C'est là une raison ,
d'autres diront un prétexte, que nous aurons à faire
valoir à tout instant etque nous pourrons, le cas échéant
étayer de preuves plus ou moins décisives. A l'époque
J. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchol), t. LIV, p. 15, 141 et
suiv. Lettre de l'abbé Prévost à Voltaire ; le 15 janvier 17 40; — lettre
de Voltaire à l'abbé Prévost; Bruxelles, juin 1740. Si les dates sont
exactes, il mit six mois à répondre.
86 SENTENCE DU CHATELET.
même où nous sommes, Voltaire refusait de toucher
les honoraires d'usage pour le Temple de la Gloire,
exécuté à l'Académie royale de musique , et il répon-
dait à Berger, le directeur de l'Opéra , qui lui avait
écrit à ce sujet, qu'il le priait d'en faire profiter son
collaborateur, « M. Rameau, lui mandait-il , est si su-
périeur en son genre , et, de plus, sa fortune est si in-
férieure à ses talents , qu'il est juste que la rétribution
soit pour lui tout entière *. »
L'affaire fut plaidée par les avocats des parties pen-
dant cinq audiences; la sixième, M. Moreau, avocat
du roi, donna ses conclusions , après lesquelles le
lieutenant-criminel, M. Nègre, rendit l'arrêt, le ven-
dredi 30 décembre, 1746 2. Les conclusions de
1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LV, p. 125. Lettre
•le Voltaire à Berger; du 13 juin 1" 16.
2. « Par sentence du Châtelel a été dît que Travenol père sera reçu
partie intervenant ; faisant droit sur la demande de Voltaire contre
Travenol fils, il est fait deffenses au dit Travenol de récidiver et d'oc-
casionner l'édition et la distribution d'aucuns libelles diffamatoires;
pour l'avoir fait le condamne envers Voltaire à 300 tt de dommages
et intérêts avec dépens; faisant droit sur la demande de Travenol
père contre Voltaire, faisons deffenses à Voltaire de récidiver, le con-
damnons en 500 it de dommages et aux. dépens à cet égard. Faisant
droit sur le réquisitoire des gens du roy, ordonnons que les édils,
arrêta et règlemens concernant la librairie seront exécutés selon leur
forme et teneur, en conséquence deffenses à toutes personnes de faire
imprimer, ni débiter aucuns libelles diffamatoires sous quelque pré-
texte que ce soit. Ordonnons que les deux pièces intitulées, l'une le
Discours prononce à la porte de l'Académie françoise , l'autre le
Triomphe poétique, seront déposées au greffe, supprimées et la
par le greffier de cette cour, ordonnons que le mémoire imprimé
signé Louis Travenol en la page 8 et 9, et une lettre imprimée qui a
pour titre : Lettre de M. d'Olivct à M. .sou frère, seront supprimées,
à cet effel déposées au greffe, ordonnons que notre présente Bentence
sera publiée, etc. ; à la requête et diligence du procureur du Roy.
M. MOREAU. 87
M. Moreau ne furent pas aussi favorables, qu'il pa-
raîtrait, par la reconnaissance outrée qu'affecte Vol-
taire à l'égard du magistrat. Son discours, d'ailleurs
médiocre et déclamatoire, n'a pas été imprimé ; soit
modestie, soit convenance, Pavocat du roi ne se laiss i
ébranler par les importunités des libraires qui
eussent voulu joindre cette curiosité aux plaidoyers
des parties *. Le manuscrit, toutefois, a été recueilli,
et nous avons pu le parcourir. M. Moreau faisait la
part de chacun, même celle de Rigoley de Juvigny,
qu'il rappelait à plus de modération et de circonspec-
tion, lui enjoignant de ne point retomber à l'avenir
dans ce? excès de langage qui, chez lui, n'eussent pas
- tus précédents. A cette réprimande se borna
une satisfaction que Voltaire eût souhaité plus com-
. Il existe, huit lettres inédites adressées au magis-
trat (décembre 1746 et janvier 1747), et où le poëte
déploie toute l'éloquence dont il est susceptible pour
obtenir que Rigoley fût mis en demeure de rétracter
certains termes injurieux et diffamatoires, qu'il devait
tter tout le premier. Rigoley était commis de
M. de Saint-Jullien, et avait même son logement rue
Vi vienne, chez ce receveur-général du clergé. 11 dé-
pendait donc du clergé par sa position, et Voltaire
Sur le surplus des demandes, (Vais et conclusions, mettons les parties
hors de cour. » Bibliothèque de l'Arsenal. Manuscrits. B. L. 365.
Recueil de pièces curieuses, tant en vers qu'en prose, t. IV. f. :j!)â,
oDlj. Extrait de la sentence du Giàtelet, du trente décembre \lUi.
1. Il existe une lettre inédite de Boudet, imprimeur du Chàlelet,
à M. Moreau pour lui demander l'autorisation d'imprimer son plai-
doyer. Elle fait partie de la collection d'autographe! de M. Solder,
de Mantes.
S8 ÉVOCATION AU GRAND CONSEIL.
donne à entendre au magistrat que le clergé s'intéres-
sait à sa cause ; il cite notamment l'abbé de Nicolaï, au-
mônier de la dauphine, et l'abbé de Breteuil, agent
de l'ordre, et insiste en leur nom. Rigoley, d'ailleurs,
ne pouvait se refuser à semblable réparation : il avait
écoulé des. rapports mensongers et les désavouait loya-
lement; quoi déplus naturel et de plus honorable?
On allait jusqu'à donner le modèle du désaveu.
Rien de plus pressant que ces lettres qui, pourtant,
n'eurent pas d'effet sur l'avocat du roi, et encore
moins sur l'auteur du Mémoire pour Louis Jravenol1.
L'arrêt du Châtelet ne fut du goût de nulle des par-
ties. Voltaire, qui eût voulu un châtiment plus sérieux
qu'une amende, moindre après tout que celle dont il
était frappé lui-même, résolut d'en appeler pour sa
part de la sentence du. lieutenant-criminel à la cham-
bre de l'Arsenal. La juridiction naturelle était le parle-
ment, et les évocations au Conseil n'avaient lieu d'habi-
tude que dans des affaires d'exception et d'une gravité
que ne présentait certes point ce procès avec Travenol.
Mais Voltaire, toujours disposé à ne voir qu'à travers des
verres grossissants ses griefs personnels, n'était pas
loin de considérer sa cause comme une question d'or-
dre public 5 et, à la rigueur, il n'était pas impossible
de faire de ces démêlés, au point de vue de la police
et des garanties des particuliers, une affaire d'un ca-
ractère spécial. Sur son appel intervenait un arrêt du
Conseil, du 1er février 1747, signifié le 16 du même
1. Ces liuit lettres à M. Moreau, el le plaidoyer de cet avocat du
roi au Châtelet de Paris font également partie de la collection de
M. Sol lier.
RENVOI A LA TOURNËLLE-CRIM1NËLLB. 89
mois, et auquel faisait tout aussitôt opposition Trave-
nol iïls, se fondant sur ce qu'il est de droit public de
conserver aux citoyens leurs juges naturels et de
maintenir ces magistrats dans la possession de décider
de leur sort '. La requête était légitime, les arguments
qu'il faisait valoir reposaient sur des considérations
d'équité auxquelles il mêlait habilement d'autres con-
sidérations encore plus capables d'impressionner
ses juges : toute évocation n'était-elle pas injurieuse à
l'autorité des cours, autant qu'elle était contraire à
l'ordre des juridictions? D'ailleurs M. de Voltaire n'a-
vait, pas plus de motifs que de titres à évoquer les dé-
bats à la chambre de l'Arsenal, à moins toutefois qu'il
s'accommodât davantage du secret d'une commission
que de la publicité d'une audience. L'opposition de
Travenol fut écoutée; et une sentence du 25 mars or-
donnait que les parties procéderaient a la Tournelle-
ciiminelle. L'arrêt était signifié au poëte, le 22 avril
suivant.
Cet échec de Voltaire fît perdre terre à son adver-
saire, qui, dans son enivrement, s'écriait en parodiant
les vers à'Armide, que l'on venait de reprendre (-4 mai
1747) à l'Académie royale de musique :
Enfin, il est en ma puissance,
Ce fatal ennemi, ce superbe rimeur,
Un auguste sénat assure ma vengeance,
Je ne crains plus chicane ni faveur.
Disons, à ce propos, que Travenol avait plus d'une
corde à son arc, que son œuvre ne se borne pas à ses
1. Nouveau Mémoire pour Travenol fils («le l'imprimerie de Joseph
l.ullof, 1747), p. 2. Mannory avocat ; Kenaud proc.
90 PORTRAIT DE TRAVENOL.
douze sonates pour violon, et qu'il faisait de mauvais
vers aussi facilement que bien d'autres, quand la fan-
taisie lui en prenait. Esprit remuant, tracassier, intel-
ligent toutefois, loin de se laisser effrayer par la lutte,
il se précipitait dans toutes les disputes, disputes litté-
raires ou musicales, comme dans son propre élément;
et, non content d'avoir tenu juridiquement en suspens
Voltaire pendant seize mois, on le verra, sept ou huit
ans plus tard (1754), défendre avec emportement la
musique française contre les paradoxes du citoyen de
(ïenève1. 11 existe de lui un petit recueil de vers et de
prose, presque introuvable, dans lequel Travenol n'a pas
cependant, et on lui en sait gré, mis tout ce qui lui est
échappé de vers2, plaquette décent quatorze pages,
recherchée par les bibliophiles et aussi par les curieux
qui ont fait leur spécialité des livres ayant trait à la
franc-maçonnerie; car notre violon s'est aussi attaqué
à la franc-maçonnerie. C'était un faiseur de calotines,
et une même tournure d'esprit l'avait sans doute lié
avec Roiet Mairault. Tout cela était à dire. Ay regarder
déplus près, Travenol n'est rien moins qu'un pauvre
étourneau qui se serait à l'étourdie jeté dans les grilles
d'un chat-tigre ; s'il y a inégalité de forces entre le
1. Arrêt du conseil d'état d'Apollon, rendu en javeur de l'Orchestre
de l'Opéra, contre le nommé J.-J. Rousseau, copiste de musique, etc.
(Paris, !7.ji, in-12 1. Et une autre brochure : Galerie de l'Académie
royale de Musique, contenant les portraits en vers des principaux sujets
qui la composent, en la présente année 17 54, dédié à J.-J. Rousseau
(Paris, 1754, in-8°).
2. OEuvres mêlées du sieur ***, ouvrage en vers et en prose, (à
Amsterdam, 1775). Citons aussi une Requeste présentée le 4 octobre
17 49 à M. de Bernage, prévost des marchands, par Louis Travenol,
de l'Académie royale de musique.
NOUVELLES PKOOEDUKtS. «1
poète et lui, cette inégalité tourne tout à son avantage*
parce qu'il est petit, parce qu'il est obscur, et que
Voltaire est un grand homme plus haï encore qu'ac-
clamé.
C'était une nouvelle procédure qui allait s'entre-
prendre, avec un acharnement de la part du musicien
qu'expliquent l'encouragement et la faveur qu'il avait
rencontrés auprès des ennemis de Voltaire. Ce dernier
fit paraître un Mémoire instructif à nos seigneurs du
parlement contre Travenol père et fils, lesquels publiè-
rent une Réponse sommaire, à deux colonnes, où la
réplique se trouvait en regard des attestations de l'au-
teur de la Henriade. Et nous sommes loin d'être au
bout. Le vieux maître de danse lance séparément son
javelot contre Voltaire et l'abbé d'Olivetqui, lui, n'avait
point appelé de la sentence supprimant Jes pages huit et
neuf de sa Lettre à son frère, et n'eût demandé qu'à ren-
trer dans le calme et la tranquillité de sa vie '« Quant à
Travenol tils, à la suite de la Réponse sommaire, il
décochera deux autres brochures écrites avec la même
encre, la même colère, le même fiel, et par le même
Maunory. Si tout cela est violent, l'emportement
n'exclut pas l'habileté, et rien n'est omis de ce qui peut
agiraurla religion des juges. En faisant évoquer la
cause au grand conseil, Voltaire avait travaillé pour la
partie adverse, qui ne marchande au parlement ni les
flatteries ni les caresses. Celle-ci se compare à l'ennemi,
1. Mémoire sur l'appel pour le sieur Antoine Travenol, ancien
maître de danse à Paris, contre le sieur Arouet de Voltaire et contre
le sieur abbé d'Olivet. Cause du mercredi en la Tournelle-criminelle.
Le Marié avocat; Voisin proc. M 7 iT).
92 FACTUM DE MANNORY.
elle se fait petite et misérable et elle trouve dans cette
opposition des raisons de se tranquilliser et de s'en re-
poser sur la justice de sa cause.
Quelle foule de moyens offre contre Travenol le crédit de
son adversaire? Crédit de la puissance et des grands : c'est un
homme placé avantageusement à la cour. Il y jouit de l'amitié
de ce qu'elle a de plus éclairé et. de plus puissant. Crédit du
rang et des dignités : c'est un homme revêtu des honneurs les
plus brillants pour son élat. Ces honneurs lui garantissent une
protection nécessaire. Crédit de l'opulence et des richesses :
c'est un particulier parvenu par les routes, qui éloignent pres-
que toujours de la fortune, à l'abondance la plus riante, et la
mieux assurée. Cette abondance le met au-dessus de tous ceux
d'un état d'ailleurs égal au sien. Enfin crédit du mérite et des
talents : c'est un des plus beaux-esprits, que nous connais-
sions. C'est l'émule des plus grands philosophes de notre
siècle. C'est un des premiers poètes de nos jours. En un mot,
c'est le père d'un nombre infini d'ouvrages, qui font tant
d'honneur à l'imagination. C'est le disciple de Newton. C'est
l'auteur de la Henriade. N'est-ce pas dire que c'est l'homme
le plus propre à subjuguer les sentiments, à saisir l'admiration,
à enlever les suffrages? "C'est cependant l'adversaire que l'en a
à combattre. Oui, sans doute. Et il n'en paroît pas un ennemi
plus redoutable, puisque c'est le parlement que l'on a pour
juge1.
Il y a tout un livre à écrire sur cette triste affaire qui
ne nous a arrêté déjà que trop, et qui, seize mois du-
rant, tint en éveil la malignité publique. La sentence
de la Tournelle, rendue le 9 août 1747 2, vint con-
1 . Factum pour le sieur Travenol fils, de l'Académie royale de mu-
sique, appelant et intimé (de l'imprimerie delà veuve Lemesle, 1747).
Mannory avocat ; Renaud procureur, p. 2.
2. Cet arrêt vient préciser la date d'une lettre de d'Argens, qui
ne peut être du 15 août, si sa lettre a été écrite deux jours après la
conclusion tle l'affaire. « On a jugé, dit-il, il va deux jours, sn»
affaire avec Thevenol {sic), violon de l'Opéra; les dépens ont été com-
CONFIRMATION DU PHEMIEK ARRÊT.
lirmer l'arrêt des premiers juges '. Nous en avons
is& / dit pour que Ton ne se méprenne point sur le vé-
ritable rôle de chacun. Si les provocations les plus gra-
tuites n'autorisent pas les représailles, Voltaire eut
sans doute les torts les plus réels et les plus graves.
Cela admis, que les conseils de Travenol nient les ma-
nœuvres souterraines de leur client, affirment qu'il ne
s'est fait ni l'éditeur ni le colporteur de ces libelles dif-
famatoires, c'est tout simple. Il n'en demeurera pas
moins établi que le violon de l'Opéra, de concert
avec Roi et Mairault, se soit complu à répandre des
p .mphlets de nature à déconsidérer l'homme daus
l'écrivain ; et, n'était l'arrestation inqualifiable d'An-
toine Travenol, on pourrait pardonner sans trop de
peine à l'auteur de la Henriade et se5 emportements
furibonds et une soif de vengeance que des héca-
tombes n'apaiseraient point.
pensés, et les mémoires de Thevenot flétris et supprimés comme ca-
lomnieux. Voltaire n'est pas contint de l'arrêt, et il a raison. » Mais
nous aurons d'autres motifs encore de constater l'inexactitude de
cette date. OEuvres complètes de Frédéric-le-Grand Berlin, Preuss.),
I. XIX, p. 1 S. Lettre du marquis d'Argens à Frédéric; Paris, Ij
août 1747.
1 . La dernière trace de l'affaire se trouve dans l'ordre du roi qui
suit : « 8 octobre 17*7. — Sa Majesté jugeant à propos que tous les
papiers qui ont esté saisis sur le S. Travenol violon de l'Opéra lors
de la perquisition quia esté faite chez lui le 3 juin 174G, lin soient
remis, a ordonné et ordonne au S. Lavergé commissaire au Châtelet
de remettre au d. S. Travenol tous les papiers qui le concernent à
l'exception de ceux qui appartiennent au S. de Voltaire et qui luy
seront rendus. A l'égard des imprimez non revêtus du privilège et de
permission le d. S. de Lavergé k-s mettra sous un scellé en présence
du d. S. Travenol pour eslre ensuite portez au château de la Bastille
et mis au dépost, fait et dallé 27 novembre. » Archives impériales.
O-'JI. Registre du secrétariat de la maison du Roy, de l'année 17 47.
Enregistrement des ordres du Ro\.
94 LES FOURNISSEURS DE TRAVENOL.
Quoi qu'il en soit, chacun, selon sa condition,
subit le châtiment de sa faute. Cette querelle nuisit
beaucoup à Voltaire dans le public, et elle est une
tache dans sa vie, pour parler comme La Harpe.
Quant à Louis Travenol, ou peut dire que le reste de
son existence en fut atteint. On sait le mot de Figaro
sur la justice, qui n'était pas à meilleur compte alors
qu'aujourd'hui. Le violoniste, avec ses quatre cent
cinquante livres de l'Opéra (car sa pension ne fut por-
tée à cinq cents qu'en 17o0 *), et ce qu'il pouvait
retirer de ses leçons, avait à s'entretenir et à soutenir
son vieux père et une sœur infirme. Ses économies
sans nul doute étaient médiocres, et, en tous cas, peu
en rapport avec les exigences d'un procès qui devait
passer par toutes les juridictions. Son procureur, il
est vrai (un procureur dont le nom mérite être con-
servé pour l'exemple), Me Regnaud, non-seulement se
chargea de toutes les avances, mais lui prêta même de
quoi subsister. Le caissier de l'Opéra, Neuville , s'éta-
blit aussi son créancier volontaire et lui vint en
aide avec une égale générosité. Mais ces secours
étaient loin de répondre à tous les besoins de l'artiste,
qui contracta d'autres dettes, les unes pendant,
les autres après ce ruineux procès. Traqué par ses
fournisseurs, une veuve Martin, notamment, Travenol
oppose un arrêt du Conseil déclarant non saisissables
les appointements de tous les sujets de l'Académie
1. Bibliothèque de l'Hùtel-de-ville. Manuscrits de Beffaïa. Ilistoiic
(/." l'Opéra, de V Opéra-comique, Concerts et Acteurs, dates de leurs ap-
pointements et gratifications, f. 051.
SA SORTIE DE L OPERA. 9i
royale de musique. C'est encore Mannory qui se char-
gera de ses intérêts et de sa défeuse '. Les termes
étaient formels et les prétentions de la femme Martin
furent écartées '-. Triomphant de ce côté, Travenol, cé-
dant à sa nature taquine et querelleuse, se mettra à
dos ses confrères, contre lesquels il brochera un
pamphlet qui hâtera sa sortie de l'Opéra, en 1759 3.
Malheureusement, son départ allait donner lieu à ses
créanciers de soulever la question de savoir si , comme
les appointements de l'artiste en exercice, les pen-
sions de retraite étaient insaisissables. Un procès
s'engage entre lui et les ayants droit, et Mannory,
ayec lequel il avait publié le Voltariana, compose un
nouveau mémoire où il soutient l'inviolabilité des
pensions. Pour le coup, le violon de l'Opéra et son
défenseur furent battus. « Des circonstances particu-
lières, un événement que l'on n'avait pas prévu,
forment quelquefois les décisions, dit Mannory. Celle-ci
ne nous fut pas favorable: et sans vouloir entrer dans
un plus grand détail, je conviendrai que c'est de
l'Opéra que nous vint cette disgrâce 4. » Ces paroles
ambiguës cessent de l'être à la lecture d'une brochure
du musicien adressée à M. de Saint-Florentin contre
1. Mémoire pour Louis Travenol, de V Académie royale de musique
conlre la Ve Martin ('le l'imprimerie de la veuve Lemesle, 17 50).
Mannory, avocat.
2. « Le défaut de paiement de leurs appointements pourrait inter-
rompre, disent les Lettres patentes du 8 janvier 1713, le service de
l'Académie... »
3 . Les Entrepreneurs entrepris, ou complainte d'un musicien opprimé
par tes camarades, en vers et en prose, suivis d'un Mémoire pour le
sieur Travenol, etc. (Paris, 1 7 â-S, in-4°).
•i. Mannory, Plaidoyers et Mémoires (Paris, 1764), I. XII, p. 393.
96 CIRCONSTANCES ATTÉNUANTES.
l'Académie royale '. Si Travenol eut le dessous, il le
dut aux inimitiés qu'il s'était attirées; car, comme
Mannory nous le dira ailleurs, le principe était indis-
cutable , et les pensions , dans la suite , furent regar-
dées à l'Opéra comme non saisissables. « 11 n'était pas
possible sur cette matière, ajoute ce dernier, que les
principes cédassent, longtemps, aux circonstances 2.»
Tout cela démasque l'adversaire avec lequel Voltaire
s'était trouvé aux prises, sans l'avoir cherché ; et la con-
naissance plus ample du personnage aura pour ré-
sultat nous l'espérons, au lieu d'accroître, de diminuer
sensiblement l'indignation qu'avait dû soulever l'affaire
des Travenol contre le trop irritable auteur de Zaïre.
1. Observations du sieur Travenol, pensionnaire de l'Académie
royale de musique, sur les frivoles motifs du refus que fait le sieur
J olive au caissier de la dite Académie, de lui payer sa pension, adressées
à M. le comte de Saint-Florentin , ministre et secrétaire d'état (Didot,
17 (il, in-8°).
2. Mannory, Plaidoyers et Mémoires (Paris, 1764), t. XIV, p. ilO.
III
VAUVENARGUES ET MARMONTEL. — VOLTAIRE GENTIL-
HOMME ORDINAIRE. — LE JEU DE LA REI>E.
Montaigne a dit , dans son chapitre de Y Inconstance
de nos actions : « Nous sommes tous des lopins, et
d'une contexture si uniforme et si diverse, que chasque
pièce, chasque moment fait son ieu; et se treuve autant
de différence de nous à nous mesmes qu« de nous à aul-
truy '. » Si cela est vrai de la généralité, combien plus
est-ce applicable à cette nature nerveuse , impression-
nable, qui, d'heure en heure, ne se ressemblait plus?
A cùté de l'homme irascible, implacable, presque fé-
roce dans ses colères et ses ressentiments (nous
n'avons eu déjà que trop occasion de le faire remar-
quer, nuis il faut y revenir , il y a l'homme bon, le
cœur honnête, l'esprit élevé, passionné, généreux,
très-capable de flamme et d'élan. « Ce coquin-là,
i lit Marivaux, qui ne l'aimait point, a un vice de
plus que les autres: il a quelquefois des vertus 2. »
1. Montaigne, Essai* jMénard, 1827 . 1. III, p. 156, liv. II.
eh. I.
2. Bibliothèque impériale. Manuserits. Slromales ou Miseellanxa,
H. G
98 NATURE AFFECTUEUSE DE VOLTAIRE.
Voltaire n'eût demandé qu'à vivre au milieu d'amis
éclairés, et dans l'intimité desquels il eût retrempé
son âme troublée , meurtrie , ulcérée par la lutte. Dé-
livrez-le de ses ennemis, débarrassez -le de tous ces
sujets de haine , de toutes ces rivalités qui firent un
enfer de son existence , et ce ne sera plus qu'une
organisation merveilleusement douée et ouverte aux
plus nobles aspirations. Quoi qu'on dise, il est sensible
à toute grande idée, à tout beau sentiment. Qu'il
rencontre un de ces personnages d'élite comme n'en
offrait guère ce siècle , un de ces caractères antiques
égaré et comme perdu dans cette société qui ne le
méritait pas ; et, tout aussitôt, on le verra tendre
les bras au philosophe ignoré et témoigner pour le
penseur qu'il a deviné une tendresse, une estime,
un respect que sa réputation, son âge, rendent plus
extraordinaires et plus inattendus. Heureusement, cette
vie si pleine de tempêtes et de troubles, a ses oasis où
l'esprit se repose. Est-il en effet de spectacle plus tou-
chant que l'amitié désintéressée de l'auteur de Mérope
pour Vauvenargues?
Vauvenargues ! voilà un nom qui , comme celui de
Catinat , démontre aux plus sceptiques que la vertu
n'est pas un vain mot dans la pensée et l'opinion des
hommes. Mort sans l'espoir de se survivre, Vauve-
nargues vivra autant que La Rochefoucauld, ce ter-
rible désenchanteur dont il est L'antithèse. Il vivra
moins par sa valeur de penseur et d'écrivain , qui
d'ailleurs est considérable, que par la beauté et l'élé-
t. II, p. 1030 (bis). « Je tiens ceci, nous dit Jamel jeune, de rail-
leur du Conservai cur . »
VAUVENARGUES. 99
vation des sentiments et des idées. Le XI \e siècle lui
a assuré sa place parmi nos classiques les plus recom-
mandables ; mais n'oublions point que Voltaire n'a
pas peu contribué à cette justice de la postérité. Né à
Aix, le 6 août 1715, Vauvenargues avait vingt et un
ans de moins que son ami. Il fit ses premières armes
en Italie, en 1734 , et se trouvait au siège de Prague,
in 1741 , comme capitaine au régiment du roi. Mais
son tempérament délicat n'était pas propre à ces
rudes labeurs de la guerre , et il ne se releva jamais
des fatigues de cette campagne. Disons que les dégoûts
l'éloignèrent tout autant d'une profession où il
avait débuté brillamment , que l'altération de sa
santé. Il n'avait pas les qualités d'intrigue sans les-
quelles l'on n'arrivait point ; quelque temps , il crut
que le zèle, l'assiduité du service, les actions d'éclat
étaient des titres et des acheminements suffisants à
l'avancement ; c'était une illusion qui ne devait durer
guère. Mais cette découverte n'amena point l'amer-
tume. Esprit moins profond, mais plus honnête,
plus généreux que l'auteur des Maximes, il n'en
arriva pas à la haine par la connaissance des hommes ;
il »e borna à régler sa conduite sur leur peu de solidité
et à ne compter que sur sa conscience et les salutaires
conforts delà philosophie. C'est vers 1743 qu'il faut
faire remonter la liaison des deux amis, époque où
Vauvenargues n'avait pas encore quitté le service et ne
pouvait venir à Paris autant qu'il l'eût voulu. Aussi
allaient-ils échanger un commerce de lettres que nous
supposons, hélas! avoir été plus actif que ne le dé-
montrerait ce qui nous reste de leur correspondance.
100 S0.\ PORTRAIT.
Cruellement traité par la nature du côté du corps,
nous apprend Marraonte], le jeune militaire, dans sa
vie de garnison , avec sa délicatesse et sa fierté innées,
devait peu trouver remploi de ces facultés tendres ,
si gênantes quand elles demeurent inactives. Mais, en
dépit des déceptions et des mécomptes, ce fut un bien
sans doute ; les passions troublent toujours un peu le
niveau et la limpidité de l'âme la plus sereine et la
plus pure. Les affections manquant, l'esprit se chargea
de consoler et de dérouter le cœur. Le bonheur eût
fait un amoureux ; l'isolement, la possession un peu
sèche de soi fit un penseur, mais non un misanthrope,
ce qui eût été à craindre avec une organisation plus
personnelle. Vauvenargues vit moins qu'il n'observe ;
et ce qu'il observe, il le confie au papier. Mais qui-
conque note ses impressions est plus ou moins auteur
et éprouve inévitablement le besoin d'un public , ce
public se bornât-il à un ami, à un lecteur. Vauve-
nargues , qui avait passé de si douces heures à laisser
courir la plume au gré de sa rêverie, eût pu trouver un
pire confident que celui que la fortune lui offrait.
Voltaire l'avait deviné, compris dès la première heure;
il lui écrivait avec cette grâce enchanteresse dont il
avait le secret: « Aimable créature, beau génie, j'ai
lu votre premier manuscrit, et j'y ai admiré cette
hauteur d'une grande âme qui s'élève si fort au-des-
sus des petits brillants des Isocrates. Si vous étiez né
quelques années plus tôt, mes ouvrages en vaudraient
mieux; mais, au moins, sur la fin de ma carrière,
vous m'affermissez dans la route que vous suivez. Le
grand, le pathétique , le sentiment, voilà mes pre-
ENTHOUSIASME DE VOLTAIRE. 101
miers maîtres ; vous êtes le dernier '. » Déclamatioos,
dira-t-on; et pourquoi? Ce penchant, cette tendresse
que lui inspire le jeune officier sont fort sincères. Il
est loin de se roidir contre l'espèce de domination
qu'exerce sur lui la vertu de ce philosophe onctueux ;
mais il n'eût pas été le plus fort, s'il eût songé à s'en
défendre. 11 aime., il respecte Yauvenargues; il veut
que tout le monde partage son admiration. « J'ai eu
le plaisir de dire à M. Amelot tout ce que je pense de
vous. Il sait son Démosthène par cœur ; il faudra qu'il
sache son Yauvenargues2. » Et autre part : «J'eus
l'honneur de dire hier à M. le duc de Duras que je
venais de recevoir une lettre d'un philosophe plein
d'esprit, qui d'ailleurs était capitaine au régiment du
roi. Il devina aussitôt M. de Yauvenargues. Il serait
en effet fort difficile, monsieur, qu'il y eût deux
personnes capables d'écrire une telle lettre3 »
L'admiration est toujours expansive. Voltaire, déten-
teur si peu sûr de ses propres ouvrages, ne peut ré-
sistera l'envie de faire des lectures de ces belles pages
inédites ; il a la faiblesse de s'en dessaisir un instant, et
le manuscrit de passer de main en main, si bien que
La Bruyère, enchanté de la trouvaille, l'insère dans
son Mercure. « Il faut que vous lui pardonniez, écrit
le poêle au jeune marquis, il n'aura pas toujours de
pareils présents à faire au public. J'ai voulu en arrêter
1. Voltaire, Œuvres complètes (Beuchot), t. LIV, p. 527. Lellre
de Voltaire à Yauvenargues; jeudi 4 avril 17 13.
2. Ibid., t. LIV, p. 513. Lettre de Voltaire à Yauvenargues ; le
dimanche 10 lévrier 1 ~ ï 3 .
3. Ibid., t. LIV. p. 529. Lettre île Voltaire à Vauvenargues ;
Paris, le 15 a\ril 17 43."
102 LEURS ENTRETIENS.
l'impression , mais on m'a dit qu'il n'en était plus
temps. Avalez, je vous en prie, ce petit dégoût, si
vous haïssez la gloire '. »
La mauvaise santé, une vue qui allait s'éteindre,
devaient déterminer Vauvenargues à quitter une pro-
fession qu'il honorait ; il était venu s'installer à l'hôtel
de Tours, petite rue du Paon, au faubourg Saint-
Germain. Marmontel, introduit dans l'intimité de ces
deux rares esprits, leur a consacré une page qui est
trop à la gloire de l'un et de l'autre pour que nous hé-
sitions à la reproduire ici.
Les conversations de Voltaire et de Vauvenargues étaient ce
que jamais on peut entendre de plus riche et de plus fécond.
C'était, du côté de Voltaire, une abondance intarissable de
faits intéressants et de traits de lumière. C'était, du côté de
Vauvenargues, une éloquence pleine d'aménité, de grâce et de
sagesse. Jamais dans la dispute on ne mit tant d'esprit, de
douceur et de bonne foi, et, ce qui me charmait plus encore,
c'était, d'un côté,' le respect de Vauvenargues pour le génie de
Voltaire, et de l'autre, la tendre vénération de Voltaire pour
la vertu de Vauvenargues : l'un et l'autre, sans se flatter, ni
par de vaines adulations, ni par de molles complaisances, s'ho-
noraient à mes yeux par une liberté de pensée qui ne troublait
jamais l'harmonie et l'accord de leurs sentiments mutuels2...
Ce que dit là Marmontel , dans un livre écrit en vue
de ses enfants, bien qu'il s'y trouve d'étranges confi-
dences de la part d'un père, nous le retrouvons dans
une lettre inédite à madame d'Espagnac. « ...Tout ce
que je puis ajouter, madame, c'est que M. de Voltaire,
1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LV, p. 6. Lettre de
Voltaire à Vauvenargues; Versailles, le 7 janvier 1745.
2. Marmontel, OEuvres complètes (Belin), t. I, p. 84. Mémoires.
liv. III.
DOUCE INFLUENCE DE VADVENAR 103
bien plus âgé que M. de Yauveuargues , avait pour lui
le plus tendre respect '. » Et , dans cette même lettre,
il manifestait le regret que l'auteur de Zaïre n'eût pas
fait pour Yauvenargues ce que Platon et Xénophon
avaient fait pour Socrate. Avec cette âme d'élite, le
poëte planait dans ces sphères sereines que les pas-
sions ne viennent pas troubler, il oubliait la terre et
cédait docilement à la douce influence, à l'accenl
irrésistible de ce jeune sage qui ne prétendait à
rien et s'insinuait sans le vouloir et sans le savoir.
Dans leur correspondance, rien de plus caressant, de
moins outré au fond , malgré l'hyperbole de la forme ,
que les louanges qu'il lui adresse. Ce ne sont pas de"
vains mots, des compliments sans sincérité; c'est un
besoin, un cri du cœur. Quoique Yauvenargues eût
publié ses œuvres2, il n'était connu que d'un petit
nombre de délicats. Voltaire, dans son discours de
îion à l'Académie française, lui rend toute la
justice qui lui est due, non sans étonnement de lapait
du plus grand nombre de l'auditoire : « Un homme
éloquent et profond s'est formé dans le tumulte des
armes3.... » Et voilà ce cœur sec, ombrageux, que
toute gloire offusquait et qui aurait été jaloux même
d'un Helvétius 4 ! Son affection et son admiration pour
1. Charavay, Catalogue d'autographes, du lundi 6 novembre ISO.j,
p. 32, n° 303. Lettre de Marmonlel à madame d'EspaL'nac; G octobre
;'. L'Introduction ù la connaissance de l'esprit humain, suivit; de
Réflexions et de Maximes, parut, sans nom d'auleur, i u février 1 " 40.
3. Voltaire, OEuvres complètes (Deuchot), t. XXXVIII, p. ôôT.
Discours de Voltaire à l'Académie française; 9 mai 17 16.
4. Réflexions sur la jalousie pour sert ir de commentaires aux der-
niers ouvrages de M, de Voltaire (Amsterdam, 1772), pu 20, 21.
104 MAGNIFIQUE ÉLAN.
Vauvenargues étaient dos sentiments durables qui
survivront à celui-ci dans le cœur et les écrits du poëte-
philosophe. Quel magnifique et généreux élan, dans
l'Eloge funèbre des officiers morts dans la guerre de
1TU !
Je sentirai longtemps avec amertume le prix de ton amitié,
dit-il en finissant; à peine en ai-je goûté les charmes; non pas de
cette amitié vaine qui naît dans les vains plaisirs, qui s'envole
avec eux, et dont on a toujours à se plaindre; mais de cette
amitié solide et courageuse, la plus rare des vertus. C'est ta
perte qui mit dans mon cœur ce dessein de rendre quelque hon-
neur aux cendres de tant de défenseurs de l'État, pour élever
aussi un monument à la tienne. Mon cœur rempli de toi a cher-
ché cette consolation, sans prévoira quel usage ce discours sera
destiné, ni comment il sera reçu de la malignité humaine, qui
à la vérité épargne d'ordinaire les morts, mais qui quelquefois
aussi insulte à leurs cendres, quand c'est un prétexte de plus
de déchirer les vivants'.
Nous avons insisté sur ces relations de Voltaire avec
Vauvenargues, parce qu'elles le produisent sous un
jour inconnu et tout à son avantage. Encore une fois,
Voltaire était fait pour avoir des amis; il avait pour
eux toute la tendresse, toute'la chaleur, tout le dé-
vouement d'un sentiment très-vif et très -sincère.
L'ami de Cideville, de La Faluère, de Maisons, de
Vauvenargues savait aimer, quoi qu'on en dise. Et,
pour être son ami , il ne fallait guère que le vouloir,
car il se laissait aisément et trop aisément envahir.
Nous avons emprunté à Marmontel un portrait con-
trastant de ces deux esprits si distingués, mais si peu
1. Voltaire, OEuvrcs complètes (Beuchol), t. XXXIX, n- 42 cl
BUÎv. Kloge funèbre des officiers morts dans la guerre de 17 il : juin
ri i8.
MARMONTEL. I":i
semblablables. L'auteur de Béiisaire est encore un
témoignage éclatant de la facilité et de la bienveil-
lance charmante de Voltaire. Il nous raconte qu'étant
boursier au collège de Sainte-Catherine de Toulouse,
il s'imagina, un matin, qu'il pourrait bien être poète
tout comme un autre. 11 ignorait jusqu'aux règles de
la versification; mais il fut vite initié, et il se mit
aussitôt à rimer une belle ode sur Y Invention de la
pondre à canon, qu'il envoya aux Jeux floraux. Il
pensait avoir fait un chef-d'œuvre, et son indignation
fut grande en apprenant que le prix était allé trouver
un plus favorisé. A coup sûr, il avait été sacrifié ! Ou-
tré d'une aussi éclatante injustice, il écrit à Voltaire,
joint l'ode à son épître, et vide son cœur. Voltaire ne
recevait que trop de ces sortes de missives ; et surtout
après les mystifications de la fausse Malcrais, il eût été
fort excusable de ne point répondre aux importunités
poétiques qui lui venaient de tous les bouts de la
France. Mais il aimait la jeunesse et se sentait plein
d'indulgence pour ces premiers bégayements d'une
muse inexpérimentée. On n'a pas oublié sa bienveil-
lance remplie d'illusions pour Linant et Lefebvre , qui
tous deux ne devaient réaliser que bien insuffisamment
ses espérances et ses prédictions. L'élève de philo-
sophie de Sainte-Catherine fut l'objet des mêmes ca-
resses. Les louanges à l'adresse de l'ode évincée ne
furent point épargnées, et Voltaire poussa la grâce
jusqu'à envoyer au poète limousin un exemplaire de
ses œuvres, corrigé de sa main. « Je fus fou d'orgueil
et de joie, s'écrie le futur auteur des F?icasv et je courus
la ville et les collèges avec ce présent dans les mains.
106 VIENT A PARIS.
Ainsi commença ma correspondance avec cet homme
illustre, et cette liaison d'amitié qui, durant trente-cinq
ans , s'est soutenue jusqu'à sa mort, sans aucune allé-
ration '. »
Yoltaire, en conseillant au jeune Limousin de jeter
le froc aux orties et de venir courir dans la grande
ville les périlleux hasards de la carrière des lettres,
comptait bien aider celui-ci de ses avis et de sa
bourse. Il avait fait plus, il avait cherché à lui trouver
quelque emploi qui lui permît de mûrir son talent et
de travailler sans cette nécessité de produire qui a tant
atrophié de génies , depuis que le monde est monde.
Vers la fin de 1743 , Marmontel recevait ce billet laco-
nique, mais fort de choses, comme disait Lamotte :
« Yenez, et venez sans inquiétude. M. Orri, à qui j'ai
parlé, se charge de votre sort. » Il en fallait beaucoup
moins pour mettre fin à ses incertitudes sur le choix
d'un état. Il traita aussitôt pour tout le voyage avec un
muletier , au prix de quarante écus , voiture et nourri-
ture comprises, et alla descendre aux bains de Julien ,
plein de rêves et de chimères. Mais il avait, dès le
lendemain, à décompter lourdement avec le présent,
si l'avenir restait sauf. Son premier soin, on s'en
doute , avait été de venir saluer Yoltaire , qui lui tendit
les bras. « Mon ami , je suis bien aise de vous voir, lui
dit-il. J'ai cependant une mauvaise nouvelle à vous
apprendre; M. Orri s'était chargé de votre fortune;
M. Orri est disgracié. » Le contrôleur général avait
1. Marmontel, OEuvres complûtes (Belin), t. 1, p. 51. Mémoires,
liv. II.
SES DliDUTS. 107
été en cifot remercié, le 4 décembre 174o '. Le jeune
homme , avec la vaillance de cet âge, repartit que l'ad-
versité était sa plus vieille connaissance et qu'elle ne
lui faisait pas peur. « J'aime à vous voir cette con-
fiance en vos propres forces, poursuivit l'auteur de
Zaïre. Oui, mon ami, la véritable et la plus digne
ressource d'un homme de lettres est en lui-même et
dans ses talents; mais, en attendant que. les vôtres
vous donnent de quoi vivre, je vous parle en ami et
sans détour, je veux pourvoir à tout. Je ne vous ai
pas fait venir ici pour vous abandonner. Si dès ce
moment même il vous faut de l'argent, dites-le-moi.
Je ne veux pas que vous ayez d'autre créancier que
Voltaire 2. » Marmontel n'accepta pas : il avait quelque
peu d'argent, son existence était assurée pour plusieurs
mois. Il fut décidé , séance tenante, que le jeune poète
tenterait les chances du théâtre et qu'il ferait des tragé-
dies. Il alla se loger rue des Maçons , une rue où avait
demeuré Racine, et se mit, en attendant qu'il eût
trouvé un sujet, à traduire La Boucle de cheveux en-
levée, de Pope, qui lui valut cent écus, et à écrire une
Etude de l'art du théâtre , pour laquelle Voltaire lui
avait ouvert sa bibliothèque. Ce dernier lui rendait un
service plus essentiel en lui faisant obtenir ses entrées
à la Comédie française. Marmontel était d'une autre
trempe qu'un Linant ; il était laborieux, tenace, il
voulait arriver. Nous assisterons bientôt à ses débuts
1. Duc de Luynes, Mémoires, t. VII, p. 135; du lundi 6 décembre
1745.
2. Marmontel, OEnvres complètes (Helin), t. I, p. <;<;. Mémoires,
livr. III.
108 BONTÉS DE VOLTAIRE POUR LUI.
qui eussent pu donner quelque humeur à Voltaire,
si Voltaire eût eu une âme aussi étroite que l'ont pré-
tendu ses ennemis. Pour le moment, il essaye de
mériter l'affection des deux beaux-esprits dans l'inti-
mité desquels il vivait sur le pied de la plus complète
égalité , car dans une de ses lettres à Vauvenargues ,
celui-ci l'appelait : « notre ami Marmontel ', » sans
tenir compte de la distance que l'âge, le talent, la
renommée mettaient entre eux.
La nécessité d'embrasser tout d'une fois le procès
de? Travenol nous a forcé de laisser derrière nous des
faits non moins importants, auxquels notre tâche est
de revenir. Le titre d'académicien ne devait pas être
un motif pour Voltaire de s'endormir sur ses lauriers.
Quoique sa santé ne fût pas meilleure que par le
passé, son activité était infatigable et suffisait aux
mille exigences de sa vie de poëte, de politique et de
courtisan. 11 passait, comme on l'a dit, une partie de
son temps dans les bureaux de la guerre a examiner
les lettres des généraux, à ramasser le plus de faits et
d'anecdotes pour son histoire des campagnes du roi'2;
tout en suivant son procès, il préparait encore un
grand ouvrage pour la cour, dont un deuil imprévu de-
vait ajourner la représentation. « Figurez-vous qu'on
m'avait ordonné une grande pièce de théâtre pour les
relevailles de madame la Dauphine; que j'en étais au
1. Voltaire, OEuvres complètes (GeuelioL;, t. LV, p. 112. Lettre
de Voltaiieà Vauvenargues; Versailles, mai 17 ■'»«. « ... je vous sup-
plie de dire à notre ami Marmontel, qu'il m'envoie sur-le-champ ec
qu'il sail bien... »
2. Voltaire, Lettres inédites Didier, 18.".:,, t. I, p. 168. Lettre
de Voltaire à d'Argenlal ; août 17 le.
LA DUCHESSE DU MAINE A CIIALO.NS. 109
quatrième acte quand madame la Dauphine mourut,
et que, moi chétif, j'ai été sur le point de mourir
pour avoir voulu lui plaire. Voilà commme la destinée
se joue des têtes couronnées, des premiers gentils-
hommes de la chambre, et de ceux qui font des vers
pour la cour1. » Cette grande pièce de théâtre n'était
autre que Sémiramis , comme Voltaire le dit expres-
sément dans une lettre de cette époque à Frédéric 2.
Cependant, il nous faut signaler une étape de quel-
ques jours chez la duchesse du Maine, dont Voltaire
était le vieux courtisan. 11 lui avait été présenté, en-
core enfant, et nous avons parlé, en son temps, d'une
lecture à' Œdipe devant cet aréopage brillant présidé
de fait par M. de Malezieux. Puis les persécutions, la
captivité étaient venues pour l'Altesse sérénissime et
pour le poëte. Et c'està quoi Arouet fugitif, exilé, fera
allusion dans une lettre à la princesse qu'on sup-
pose écrite d'outre-mer. Il lui parle de Châlons et de
la vie désolée qu'elle y avait menée alors , vie si
dénuée qu'elle s'était vue réduite aux plus basses dis-
tractions.
Dans ces murs malheureux, votre voix enchantée
Ne put jamais charmer qu'un âne et les échos3.
.Madame du Maine, en effet, en disette d'amuse-
ments et d'affections, s'était prise dans sa prison
1. Voltaire, OEuvres complètes (lieuchot), t. LV, p. 134. Lettre de
Voltaire à Cideville; a Paris, le 19 août 1 7 4 G .
2. Ibhl.A. LV, p. 13(i, 139. Lettre de Voltaire à Frédéric; Paris,
22 septembre t 7 i 6 .
3. Ibid., t. LI, p. 177. Lettre de Voltaire à la dueliesse du Maine;
1727.
110 OUVERTURES FAITES A VOLTAIRE.
d'une belle amitié pour un ânon qu'elle était parvenue
à si bien façonner qu'elle avait voulu l'emmener à
Sceaux l. Qu'on nous pardonne ce détail puéril-, il ex-
plique les vers de Voltaire, qui étaient demeurés une
énigme. Quoi qu'il en soit, le poëte était resté le servi-
teur de Ludovise, sans se montrer à Sceaux. A un cer-
tain moment (1732) madame du Deffand luiavait pro-
posé, non sans ordres apparemment, d'acheter une
charge d'écuyer près de la princesse. Mais Voltaire se
sentait déjà trop grand garçon pour s'engager dans la
domesticité de cette petite cour, et il répondit qu'il
n'était pas assez dispos pour un tel emploi 2. Il tenait
également trop peu en place pour accepter une pareille
chaîne; et, bientôt après, des liens d'une autre nature
allaient l'attacher à une femme séduisante dont le dé-
vouement et la tendresse méritaient bien qu'on lui
appartînt absolument. Et puis, la condamnation des
Lettres philosophiques, les rigueurs dont leur au-
teur fut l'objet, le forçaient coup sur coup de quitter
Paris, de fuir à Cirey, d'où il ne devait guère plus s'é-
loigner que pour surveiller à Bruxelles cet éternel
procès des du Châtelet avec la maison de Honsbrouck.
Mais les choses avaient heureusement changé de face.
Le persécuté, le fugitif s'était changé en courtisan, en
favori; il n'avait plus à se cacher, et c'était à qui fête-
rait le poëte et son amie. Ce premier voyage chez
la princesse, qui eut lieu entre la fin d'août3 et le
t. Président Hénault , OEuvres inédites (Paris, 1806), p. 240.
Lettre du président à la duchesse du Maine ; 1720 (10 mai).
2. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. CI, p. 320, 321.
Lettre de Voltaire à madame du Deffand.
3. Ce voyage ne put avoir lieu qu'après la Saint-Louis ; 25 août) j car
LE CHATEAU DE SOREL. iH
commencement de septembre, se trouve mentionné
dans une lettre médiocrement bienveillante de l'abbé
Le Blanc, datée d'Anet. Mais Voltaire était déjà reparti
depuis quelques jours , quand celui-ci y faisait son
apparition.
... J'ai beaucoup entendu parler ici de M. de Voltaire et de
madame du Châtelet, et ne suis point du tout fâché de ne m'y
être point rencontré avec eux. Ils ont fait à leur ordinaire les
philosophes ou les fous, tout comme vous voudrez. Ils étoient
toujours en tête-à-tête.
L'un et l'autre ont toujours dédaigné le vulgaire :
Du Châtelet avec Voltaire,
Voltaire avec Du Châtelet,
N'est-ce pas un charmant doublet?
Madame la duchesse du May ne a rétabli Sorel, un ancien
château que M. de Vendôme aimoit beaucoup1 : elle les y mena
tous deux; le lendemain M. de Voltaire lui présenta les vers que
voici :
Vous avez, de vos mains divines.
De ces antiques murs relevé les ruines ;
Relevez donc les arts que vous daignez aimer ;
Plus leur éclat fut grand, plus leur chute est funeste,
Et l'auguste du Mayne est tout ce qui nous reste
Pour confondre les arts ou pour les ranimer.
Gomment trouvez-vous ce dernier vers? Et le compliment
n'est-il pas tout à fait ingénieux?
Voltaire assistait à la messe d'usage à la chapelle du Louvre, mêlé à
ses confrères auxquels il lut ensuite une ode sur la Félicité des temps.
dont on applaudit avec enthousiasme le» trois derniers vers, fort beaux,
il est vrai :
La nature est inépuisable,
Et le travail infatigable
Est un Dieu qui la rajeunit.
Mercure de septembre 1746, p. 98, 99.
1. Le duc de Vendôme avait échangé la chàlelenie de Vendctiil
contre Sorel qui appartenait à Crozat chargé par Louis XIV des affaires
du prince. Sorel ne fil que passer par les mains du financier, car, en
1702, il appartenait encore h un M. Diel. Archives impériales. 0-09.
Registre du secrétariat de la maison du roy, de l'année 1725, p. 471.
112 LA CHAUSSÉE.
Le jour que l'on fut à Sorel est ce jour où le soleil, masqué
par un brouillard fort élevé, parut si rouge. A ce sujet encore,
M. de Voltaire a fait le madrigal suivant pour Son Altesse, et
il est bon de vous dire que c'est un impromptu :
Quoy, le soleil est aujourd'hui
Privé de sa splendeur au haut de sa carrière!
Votre esprit n'est pas comme lui,
Il conserve en tout temps sa force et sa lumière '.
Le reste de la lettre est plein des préoccupations
académiques de l'abbé, qui se mourait d'envie d'être
immortel, et qui, malgré la bienveillance de nombre
de gens qui l'épauleront, à commencer par madame
de Pompadour, ne sera pas plus heureux que son
compatriote Piron. L'auteur â'Abensaïd n'avait pas
d'autres visées, il y songeait le jour et y rêvait la
nuit. Quelqu'un le rencontrant à l'inventaire de l'abbé
Sallier, dont on vendait les souliers, l'engagea à en
faire l'emplette « parce qu'ils l'avoient mené bien sou-
vent à l'Académie 2. » Cette épître, aigre-douce, comme
il savait les faire, était adressée à La Chaussée, autre
bonne langue qui ne demandait pas mieux de médire
de son prochain. « La Chaussée étoit sournois, raconte
Yoisenon. Il ne disoit point de méchancetés, mais il
en faisoit. L'abbé Le Blanc étoit son meilleur ami; ce
n'étoit pas assurément une sympathie d'agrément qui
avoit formé cette liaison 3. » Nous connaissons l'abbé
1. Lettre de l'abbé Le Blanc à M. de la Chaussée, l'un des Qua-
rante de l'Académie françoise, rue des Quatre-Fils, vis-à-vis les murs
des jardins de l'hôtel Soubise, à Paris, au Marais; Danet, le 18 sep-
tembre 17 46. L'autographe est la propriété de M. Rathery. 11 a été
reproduit par la Correspondance littéraire, 4e année, p. 51, 51'.
2. Bulletin du Bibliophile (Techener, 1850), IXe série, p. 878.
Notes manuscrites du libraire Prault.
3. Yoisenon, OEuvres complûtes (Paris, 17 81), t. IV, p. 69, 70.
LES DOMESTIQUES DE i.A MARQUISE. H3
Le Blanc. Quant à l'auteur du Préjugé à la mode,
l'abbé, tout le premier (avant leur liaison, il est vrai ,
parle de La Chaussée au président Bouhier comme d'un
esprit difficile et caustique ', jugement dont nous
aurons à apprécier la justesse à propos même de Vol-
taire. Mais revenons à ce dernier, qui nous échappe
un peu à cette époque. Sa correspondance languit ou
fait complètement défaut; l'on a une lettre de lui à
Frédéric, du 22 septembre , et nous nen connaissons
point en octobre. Nous savons pourtant qu'il fit le
voyage de Fontainebleau avec son amie et que leur
départ ne s'effectua pas sans difficultés.
Madame du Chàtelet avait le service dur; elle était
hautaine, impérieuse, et ne rachetait pas l'exigence du
commandement par la générosité. Au moment oùelle se
disposait à suivre la cour, elle apprend que ses domes-
tiques se sont donné le mot pour la quitter, moins
une femme de chambre qui s'étaittenue en dehors du
complot. Ils prétextaient la cherté des vivres plus grande
à Fontainebleau qu'à Paris, et prétendaient d'ailleurs
trouver aisément et un meilleur traitement et des gages
meilleurs. Pour qu'il n'y eût pas deux poids et deux
mesures, la marquise avait fait mettre les gens de Vol-
taire sur le même pied que les siens; aussi ceux-ci
prirent-ils la clef des champs à l'exemple des autres,
sans se soucier de l'embarras où ils jetaient leurs maî-
tres, s'ils ne s'étaient pas fait un diabolique plaisir de
leur commune détresse. Pour comble d'infortune, le
1. Bibliothèque impériale. Manuscrits. Correspondance du prési-
dent Bouhier, t. IV , f. 399. Lettre de l'abbé Le Blanc au président;
19 février 17 3?.
H4 LONGCHAMP.
secrétaire du poëte venait d'être emporté par une ma-
ladie inflammatoire, et sa perte était pour Voltaire
d'une bien autre importance que la défection de tout
son personnel.
En quête d'un successeur à un emploi qui exi-
geait une certaine capacité, quoique de l'aveu même
de l'auteur de Zaïre l'office n'eût pas toujours été
desservi par de très-grands sires, Voltaire se souvient
qu'il avait trouvé plusieurs fois le maître d'hôtel de la
marquise aidant le défunt à copier les manuscrits dont
ce dernier était surchargé. Le garçon semblait intel-
ligent, son zèle était de bon augure, son écriture était
nette et lisible; il y avait là plus de raison qu'il n'en
fallait, dans la circonstance, pour engager à le mettre
à l'essai. Malheureusement, avant cette défection géné-
rale, Longchamp (car c'était lui), dans un mouvement
d'humeur, avait quitté la maison de madame du Châ-
telet où il avait été introduit par sa sœur, l'une des
femmes de la marquise. Il avait été treize ans valet de
chambre de la comtesse de Lannoy, épouse du gou-
verneur de Bruxelles, et, par conséquent, avait été
initié aux mœurs, aux usages du grand monde. Il ne
tarda pas toutefois à s'apercevoir qu'il y avait dans les
allures de la bonne compagnie, en France, certaines
différences qu'il ne soupçonnait point et qui le décon-
certèrent presque, bien qu'il ne fût ni ingénu, ni man-
chot. Il passait au service de la divine Emilie, le 16
janvier 1746. Le surlendemain, comme il attendait
dans l'antichambre le moment de son réveil, la sonnette
s'agite tout à coup. Il entre avec sa sœur. La marquise
ordonne de tirer les rideaux et se lève. La présence
IMPUDEUR DES FEMMES. HS
de LoDgchamp ne l'embarrassa point : elle laissa
tomber sa chemise et « resta nue comme une statue de
marbre. » Ce dernier fut quelque peu interdit; à la
cour de Lorraine, il avait été plus d'une fois dans le cas
de voir des femmes changer de chemise, « mais, à la
vérité, dit-il., pas tout à fait de cette façon. »
A une autre époque, les femmes souffraient à peine
un accoucheur; elles eussent rougi de faire porter
leurs robes à un grand laquais; mais le siècle avait
marché et introduit dans leurs chambres à coucher de
grands valets qui les habillaient et les déshabillaient,
et cela bien avant le duc d'Orléans, du temps de
Louis XIV et de Molière qui en dit son mot *. Il est vrai
que plus on alla, plus l'effronterie des femmes s'accrut.
« C'est un valet qui donne la chemise, » remarque un
recueil publié vers la fin de la Régence 2. Quelques
jours après ce qu'on vient de lire, la marquise faisait
réchauffer à Longchamp l'eau de son bain, sans que
le sentiment de sa nudité lui fît prendreles précautions
les plus sommaires. Au moins, la duchesse d'Enville,
en pareil cas, s'enfermait-elle dans un sac 3. Disons, à
la décharge de madame du Chàtelet, que cette autre
mode était fort ancienne, et que les dames romaines,
aux étuves, se servaient d'un esclave ceint d'un tablier
1 . « Beauval. Femme de chambre d'un commandeur ! voici bien
autre chose. — Jeanne. Et pourquoi non, madame, les dames ont bien
des valets de chambre ! » Edouard Fournier, La Valise de Molière
(Dentu, 18G8), p. 39.
2. Gayot de Pitaval, Bibliothèque des gens de cour (Paris, 17 2 4),
t. Il, p. 319; t. IV, p. 148.
3. Madame de Grafigny, Vie privée de Voltaire et de madame du
Chàtelet (Paris, 1826), p. 438, 439.
U6 LE CABARET DE LA MAISON ROUGE.
de peau noire pour les.frotter et les oindre '. Une autre
fois, Emilie, la duchesse de Boufflers, mesdames de
Mailly, de Gouvernet2, du Delfand et de La Pope-
linière s'avisent d'aller faire une partie line au ca-
baret de la Maison rouge. àChaillot. Onysoupa, et,
comme il faisait très-chaud, on se débarrassa de tout
ce qui gênait, et l'on réduisit le vêtement au strict né-
cessaire, sans que la présence des laquais inspirât à
ces belles dames plus de réserve. « C'était l'usage, dit
Longchamp qui ne se méprend pas sur ces libertés,
bien que l'homme chez lui en soit parfois fort troublé ;
et j'ai été à même de juger par mon propre exemple
que leurs maîtresses ne les regardaient que comme des
automates. Je suis du moins convaincu que madame
du Chàtelet, dans son bain, en réordonnant de la ser-
vir, ne voyait pas même en cela une ombre d'indé-
cence, et que tout mon individu n'était alors à ses
yeux ni plus ni moins que la bouilloire que j'avais à la
main 3. » Nous le voulons bien. Mais c'est donc là où
conduit l'extrême civilisation : la perte du sens moral,
un cynisme profond et même naïf qui n'a riendebien
différent de l'état de la brute !
Longchamp, lorsque le poëte songea à se l'attacher,
1. Montaigne, Essais (Ménard, 1727), t. 111, p. 1G5, liv. I,
ch. XLIX. Des Coustumes anciennes. — Marlial, liv. Vil, ép. 35.
2. On pourrait croire qu'il s'agit ici de cette ancienne amie de
Voltaire, mademoiselle de Corsembleu de Livry. Mais on sait que
Voltaire ne la revit qu en 17 7.8. quand ils étaient, l'un et l'autre, sur
le Lord de la tombe. La marquise de Gouvernet, dont il est question,
t tait une des trois filles de madame de Mauconseil; les deux autres
étaient la princesse d'Hénin el madame de Llot.
■i. Longchamp et Wagnière, Mémoires sur Voltaire {Paris, 182G),
t. 11. p. 120.
DÉPART POUR FONTAINEBLEAU. 117
au moins pour toute la durée du voyage de Fontaine-
bleau, était dans une place où il ne se plaisait point; il
accepta avec joie cette condition de secrétaire qui le
relevait à ses yeux, et il fut convenu qu'il suivrait son
nouveau maître à deux jours d'intervalle; car il luifal-
laitce temps pour rendre ses comptes à celui qu'il allait
quitter. Quant à madame du Châtelet, elle dut pren-
dre à tout hasard les premiers domestiques qui s'of-
frirent. Marie Lezinska arrivait à Fontainebleau, le sa-
medi 8 octobre, après s'être arrêtée à Choisy et à
Mousseaux '. Tout porte à croire que l'illustre couple
partit en même temps que la cour. Le duc de Riche-
lieu avait mis à la disposition des deux amis son hôtel,
où ils s'installèrent sans plus de cérémonie. Le nouveau
secrétaire fut de parole, et Voltaire, en se réveillant, le
trouva à son poste, ce qui était d'autant plus opportun
qu'il n'avait pas encore pu se procurer de domestique.
Longchamp nous donne un récit caractéristique de
eette première matinée. Le début fut rude. Yoltaire lui
dit de lui apporter un portefeuille ; et, comme celui-ci
le cherchait en vain dans la pièce, il le lui montra du
doigt sur une chaise en lui criant : « Il est là, ne le
voyez- vous pas! » puis, il lui dit d'accommoder sa
perruque, tandis qu'il se lèverait.
Quand il voulut la mettre, il ne la trouva pas de son goût,
se moqua de son nouveau perruquier, prit la perruque, la se-
coua fortement pour en faire tomber la poudre, et me dit de
lui donner un peigne. Lui ayant présenté celui que j'avais à la
main, qui était petit, quoique à deux fins, il le jeta par terre,
disant que c'était un grand peigne qu'il lui fallait. Sur ce que
1. Duc de Lmnes, Mémoires, t. VU, p. 433, 434.
M8 ENTRÉE EN FONCTIONS.
je lui observai que je n'en avais pas d'autre pour le moment,
il me dit de le ramasser; je le pris et le lui présentai de nou-
veau. Il le passa à plusieurs reprises dans sa perruque, et après
l'avoir ébouriffée, il la jeta sur sa tète. Je l'aidai à mettre son
habit; après quoi il sortit pour aller déjeuner avec madame du
Châtelet. Ce début de mon service auprès de M. de Voltaire
ne.me parut pas d'un très-bon augure pour la suite, et je m'ap-
plaudissais de ne m'ètre engagé que pour le temps du voyage
de Fontainebleau. Sa brusquerie m'avait déplu, et je la pris
d'abord pour de la brutalité; mais je ne tardai pas à m'aper-
cevoir que ce n'était en lui qu'une extrême vivacité de carac-
tère, qui éclatait par occasion et se calmait presque au même
instant. Je vis de plus en plus dans la suite qu'autant ses viva-
cités étaient passagères, et, pour ainsi dire, superficielles,
autant son indulgence et sa bonté étaient des qualités solides et
durables1...
Tout cela serait très-frivole et complètement indigne
de Thistoire, s'il n'y avait pas là de précieuses révéla-
tions sur cette nature fébrile jusqu'au malaise, dont le
premier mouvement n'était pas toujours le meilleur,
et qui avait souvent besoin de la réflexion pour domp-
terces élans furibonds à propos d'un portefeuille qu'on
était lent à lui remettre, d'une perruque qui ne lui
agréait point, ou de toute autre chose de cette impor-
tance. Mais ne comprend-t-on pas que ces brusqueries,
ces emportements sont à la décharge du poëte prompt
à réparer ses torts aussitôt qu'il est rentré en lui-même,
à la façon d'un enfant qui sent sa faute et essaye par
des câlineries de la faire pardonner et oublier.
Longchamp nes'estaviséquesur le tard d'écrire ses
souvenirs dont les inexactitudes, répétons-le, netémoi-
pas forcément contre sa sincérité. A l'en croire, aussitôt
1. Longchamp et Wagnière, Mémoires sur Voltaire (Paris, 182ti),
t. II, p. 134, lia. 13u.
GENTILHOMME ORDINAIRE DU ROI. 119
arrivés, le poète et la marquise repartaient en toute
hâte pour des raisons que nous dirons plus tard; car,
s'il se trompe d'année, l'anecdote pour cela ne nous
en paraît pas moins authentique. Yenus à la cour, le
8 octobre probablement, ceux-ci s'y trouvaient encore
un mois après, comme cela résulte d'une lettre de Vol-
taire à Cideville. « Me voici à Fontainebleau, écrivait-
il, le 9 novembre, et je fais tous les soirs la ferme réso-
lution d'aller au lever du roi; mais tous les matins je
reste en robe de chambre avec Sémiramis. » C'est,
en définitive, tout ce que nous savons de ce voyage,
durant lequel, nous le soupçonnons, il vit plus souvent
le roi qu'il ne le dit, n'eût-ce été que chez madame de
Pompadour, qu'il se fût bien gardé de négliger. Il
quitta, toutefois, Fontainebleau avant la cour, qui en
partait le 23 novembre, ce que l'on apprend par une
lettre (en italien) à Algarotti, datée de Paris, dix jours
auparavant (13 novembre).
Avec la nomination d'historiographe de France,
Voltaire avait obtenu la promesse d'une charge de gen-
tilhomme ordinaire du roi, pour la prochaine vacance.
Après une attente de moins de deux années, l'auteur
de Zaïre apprenait la mort du titulaire, et recevait,
tout aussitôt, le brevet de sa nouvelle dignité.
Aujourd'hui, 22 décembre 1746, le roy étant à Versailles,
désirant continuer au sr François Arrouet de Voltaire, histo-
riographe de France et l'un des 40 de l'Académie françoise
des marques de sa bienveillance, a voulu en même tems faire
connoitre son attention à récompenser ceux qui se dévouent à
l'étude des lettres, qui contribuent à leur progrès, et qui joi-
gnent à cet axantage le zèle et l'attachement au service de Sa
Mté. Toutes ces qualités se trouvant réunies en la personne du
120 AKM0IR1ES DE VOLTAIRE.
d. S. de Vollaire, Sa M té a jugé à propos de l'attacher près
de sa personne; et à cet effet elle l'a retenu et retient dans la
charge de l'un de ses gentilshommes ordinaires vacante par
le décès du sr Dubois Daveluy, etc. '.
Cette nouvelle grâce dut faire plisser la lèvre à plus
d'un confrère en Apollon. Mais, à part ces jalousies de
métier, à part le chagrin des ennemis, on ne voit pas
trop qui cette récente élévation pouvait impressionner
en bien ou en mal. Nous avons dit que les Arouet
étaient originaires du Poitou, tous marchands de père
en fils. Lorsque l'on apprit qu'un des derniers descen-
dants de cette famille de bourgeois, qui d'ailleurs s'é-
tait décrassée dans les charges et figurait aussi dans
Y Armoriai 2, avait promesse d'une charge à la cour,
ce fut parmi les hobereaux du pays une indignation
qu'il faut renoncer à rendre. Où donc allait-on, si le
roi recrutait ses serviteurs en dehors de sa noblesse et
au sein de la petite roture? Évidemment la fin du monde
n'était pas loin ! Hélas ! elle était plus voisine que ne
le pensaient sans doute ceux qu'effrayaient et irri-
taient de pareils oublis du pouvoir! Voici une lettre
curieuse, écrite par un gentillâtre de l'endroit à un
1. Archives impériales. 0-90. Registre du secrétariat de la mai-
son du Roy. de l'année 17 iG, p. 305. Brevet de Gentilhomme or-
dinaire pour le sr Arouet de Vollaire; à Versailles, ce 24 décembre
1746.
2. Bibliothèque impériale. Manuscrits. Armoriai , t. I, p. l;r?b.
Généralité de Paris. « François Arrouet, conseiller du roy, receveur
- épicéa à la chambre des comptes, porte d'or à trois flammes de
gueules. » Voltaire conserva les mêmes pièces, mais en changea les
émaux et porta u d'azur à trois flammes d'or >. comme l'indiquent ses
cachets, où .-on blason est orné d'une couronne et de la décoration
du Mérite de Prusse. V 'Intermédiaire des chercheurs et des curieux.
Ve année, 10 mara 1809, n" 101, eol. !..
LE CHEVALIER DE L'HUILLIÈRE. 121
sien parent, M.Ferrand deMéré, l'aïeul du comte Fer-
rand, ministre sous la Restauration, lettre caractéris-
tique, où ces nouveautés dangereuses sont trailécs
comme elles méritent, aux risques même de manquer
au respect dû au roi, dont à coup sur on avait trompé
la religion. Si tout cela est grotesque, c'est de l'histoire
pourtant, cela appartient aux mœurs, et donne une
mesure assez juste de l'étroitesse d'idées, de la mor-
gue inepte de cette noblesse de clocher aussi igno-
rante, aussi inintelligente qu'elle était hautaine et arro-
gante.
On m'averti, mon respequetable oncle, que le roy, insité en
aireurs par des malentencionés, grattiffie du titre de gentil-
homme de sa chambre un cuidam nomé Arouet, de Saint-Lou,
fils d'une Domar, qui s'est fet conoitre du nom de Voltere.
Le roy ne fera pas l'affront à la noblesse de dispancé ce cui-
dam de ses preuve,, qui pour ce les procuré se vairat obligé
de les cherché dans les parans de sa mère, pars qui lest de la
rautur du cauté paternel; ce qui seroit un dezoneur pour des
gentilshommes de nom et d'arme, nobles de pérenfils de temps
imémorable. Je pri la décizion, mon cher oncle, après avoir
pri l'avi des gentilshommes nos parans, qui ne se soucie de
dérogé, qui li a lieux de fermé nos titre et nos porte à ce Vol-
tere, que la court malentencioné aux gentilhommes de sang,
puisqui nen son pas, prêtant élevé, pour nous abessé. Vous
nous dires vostre avi dimanche au diné de Vernay. Le cheval
rouge est ronpu de la course dier; si le griset éloit à la mai-
son, j'irois vous parlé au lieu de vous écrire1.
On l'a dit, les premiers mois de l'année 1747 sepas-
1. Benjamin Fillon, Lettres inédites de la Vendée (Paris, 1SG 1),
p. 11(i, 117. Lellre du chevalier de L'Huillière à M. de Méré ; à
Vernay. M. Beaune a recueilli les autres noms du chevalier qu'il n'est
pas inutile de joindre ici pour éviter toute contusion et toute mé-
prise : il s'appelait Charles- Joseph Darrot, seigneur du Cerisier el de
L'Huillière. Voltaire au colléije (Amvot, 1867), p. xxxiu.
122 UN BON CITOYEN.
sèrent pour Voltaire à suivre son procès avec Travenol,
à compléter Y Histoire de la guerre de 1741, à prendre
des pilules de Stahl qu'il recommande chaleureusement
à Frédéric, et aussi, lorsque sa santé le lui permettait, à
faire sa cour à la favorite. Le billet suivant qui com-
mence par un madrigal que l'on nous dispensera de re-
produire %, n'a pas été écrit précisément par un Caton :
Je suis persuadé, madame, que du temps de César, il n'y
avait, point de frondeur janséniste qui osât censurer ce qui doit
faire le charme de tous les honnêtes gens, et que les aumôniers
de Rome n'étaient pas des imbécilles fanatiques. C'est de quoi
je voudrais avoir l'honneur de vous entretenir avant d'aller à
la campagne. Je m'intéresse à votre bonheur plus que vous ne
pensez, et peut-être n'y a-t-il personne à Paris qui y prenne
un intérêt plus sensible. Ce n'est point comme vieux galant
flatteur de belles que je vous parle, c'est comme bon citoyen;
et je vous demande la permission de venir vous dire un petit
mot à Étioles ou à Brumoi, ce mois de mai, ayez la bonté de
me faire dire quand et où 2.
Des compliments, des fadeurs à celle qui dispense
les grâces, quoi de plus excusable ; nous allions dire :
quoi de plus légitime? Voltaire a besoin d'un appui à
la cour, la marquise est presque une vieille amie, elle
lui a rendu plus d'un bon ofûce, elle ne demande qu'à
lui prouver sa bienveillance toutes les fois que s'en
présentera l'occasion ; cela vaut bien que l'on com-
pare Louis XV à César et madame d'Étiolés à Cléopâ-
tre. Et nous n'y trouverions rien, en somme, àrepren-
1 . Les cinq premiers vers de ce madrigal sont, à peu de chose près,
les mêmes que ceux cités plus haut (p. 12, 13) et que nous a trans-
mis le duc deLuynes ; mais les six autres sont complètement différents.
2. Voltaire, OEnvres complètes (Beuchot), t. LV, p. 102. Lettre
de Voltaire à la marquise de Pompadour ; avril.
LA VICTOIRE DE LAWFELD. 123
dre, si l'on ne prétendait, du même coup, faire acte de
« bon citoyen. » Yoiià de ces mots qui ne coûtent
guère à Voltaire et qu'il considère comme une mon-
naie courante à l'usage des favorites. Ne lui avons-nous
pas mi dire à madame de Mailly, dans une circon-
stance où il avait besoin, il est vrai, d'être protégé et
défendu : « que la France lui était plus chère depuis
qu'il avait eu l'honneur de lui faire un instant sa
cour '. »
Sans doute la marquise donna son octroi pour cette
apparition à Étioles ou à Brumoi ; mais nous n'en
trouvons nulle trace, ce qui, en somme, est assez indif-
férent. Voltaire travaille, se drogue, va dans le monde ;
car avec lui tout cela marche de front. Il ne se révèle
pas, en tous cas, par sa correspondance, nulle à cette
époque ou peu s'en faut ; mais il sort de son mutisme
pour féliciter le ministre de la guerre des prouesses
de Lawfeld (2 juillet) 2, qu'il célébrait bientôt après
dans uneépître à la duchesse du Maine3. Cette épître,
que madame de Staal juge indigne de lui et qui, dans
le fait, est loin de valoir le Poëmede Fontenoij auquel
il est naturel de l'opposer, avait été composée à la prière
de la petite-fille du grand Condé. Cette condescen-
dance était de nature à le bien mettre en cour auprès
1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LIV, p. 452. Lettre
de Voltaire à la comtesse de Mailli ; 13 juillet 17 42.
2. îbkl., t. LV, p. IC3, 104. Lettre de Voltaire au comte d'Ar-
genson; à Paris, le 4 de la pleine lune.
3. Ibid., t, XIII, p. 177. Épître à S. A. S. madame la duchesse
du Maine sur la victoire remportée par le roi à Lawfeld. — Marquis
d'Argenson, Mémoires (Jannet), i. V, p. 33. Lettre de madame du
Cliàlclet au comte d'Argenson ; à Paris, ce 20 juillet 17 47.
i^i ARRIVÉE A AN ET.
de la fantasque princesse, qui invita le poëte et son
amie à venir passer quelques jours à Anet. « Je suis
effrayée du long séjour qu'ils doivent faire ici ' », s'é-
crie la spirituelle Delaunay, peu sympathique à tous
les deux, sans que Voltaire, que nous sachions, eût
rien fait pour s'attirer cette animadversion. Il est vrai
que le plus fort de l'antipathie était encore pour la
dame. Voici le récit de leur entrée dans ce palais
de fées, qui s'effectua, le 14 août, la soirée déjà
avancée 2.
Madame du Châtelet et Voltaire, qui s'étaient annoncés pour
aujourd'hui et qu'on avait perdus de vue, parurent hier, sur le
minuit, comme deux spectres avec une odeur de corps embau-
més qu'ils semblaient avoir apportée de leurs tombeaux. On
1. Madame du Deffand, Correspondance complète (Pion, 1855),
t. I, p. 87. Lettre de la baronne de Staal à madame du Deffand;
17 57 (juillet).
2. Le marquis d'Argens dit dans une lettre, dont nous avons déjà
cité un fragment à propos de l'arrêt du parlement relatif à l'affaire
Travenol : « Je vis hier Voltaire; il m'a paru fort charmé de revoir
son ami Isaac. Il a voulu me mener chez madame de Pompadour,
qui est dans une maison de campagne aux portes de Paris; mais mes
affaires me retenant à Paris, je l'ai prié de différer de quelques
jours... » Cette lettre est datée du 15 août, c'eût donc été le 14 que
d'Argens eût rencontré Voltaire, Mais le moyen que Voltaire ait pu
se trouver avec lui, dans la journée, et à Anet dans la soirée? A tout
instant, le peu de sûreté des dates se fait sentir et plonge l'historien
dans des incertitudes dont il ne peut sortir que par l'indication de
certaines circonstances qui sont des points de repère pour arriver à
la vérité. Si d'Argens est exact au moins dans ce dernier fait, la ques-
tion est de savoir quel jour au juste l'arrêt dans le procès de Voltaire
et des Travenol fut rendu, puisque sa lettre fut écrite deux jours
après. La sentence fut prononcée le 9, la lettre de d'Argens est donc
du 1 1 ; et ce fut le 10 et non le 14 qu'il vit Voltaire, qui, ce jour-là,
pouvait avoir l'idée de le mener à Clioisy où se tenait alors la favo-
rite. Duc de Luynes, Mémoires, t. VIII, p. 238; juin 1747.
PLAISANT RECIT. 128
sortait de table. C'étaient pourtant dr-s spectres affamés : il
leur fallut un souper, et qui plus est des lits qui n'étaient pas
préparés. La concierge, déjà couchée, se leva à grande hâte.
Graya1, qui avait offert son logement pour les cas pressants,
fut forcé de le céder dans celui-ci, déménagea avec autant de
précipitation et de déplaisir qu'une armée surprise dans son
camp, laissant une partie de son bagage au pouvoir de l'en-
nemi. Voltaire s'est bien trouvé du gîte : cela n'a point du tout
consolé Gava. Pour la dame, son lit ne s'est pas trouvé bien
fait; il a fallu la déloger aujourd'hui. Notez que ce lit, elle
l'avait fait elle-même, faute de gens, et avait trouvé un défaut
de.... dans les matelas, ce qui, je crois, a plus blessé son esprit
exact que son corps peu délicat; elle a par intérim un appar-
tement qui a été promis, qu'elle laissera vendredi ou samedi
pour celui du maréchal de Maillebois, qui s'en va un de ces
jours. Il est venu ici en même temps que nous avec sa fille
et sa belle-fille : l'une est jolie, l'autre laide et triste. Il a chassé
avec ses chiens un chevreuil et pris un faon de biche : voilà
tout ce qui se peut tirer de là. Nos nouveaux hôtes fourniront
plus abondamment : ils vont faire répéter leur comédie; c'est
Vanture qui fait le comte de Boursouflle : on ne dira pas que
ce soient des armes parlantes, non plus que madame du Châ-
telet faisant mademoiselle de la Cochonnière, qui devrait être
grosse et courte. Voilà assez parlé d'eux pour aujourd'hui2.
Tout cela est vivant , on y assiste. Madame du Châ-
telet ne figure pas là à son avantage, elle n'est pas
traitée en amie. En définitive, et quelque prévention
que l'on ait, "Voltaire est toujours Voltaire; d'ailleurs,
l'on a trop d'esprit soi-même, et du meilleur, pour ne
point pardonner a celui-ci en faveur d'un esprit éblouis-
sant, très-poli, très-caressant et tout aimable. Mais il en
est différemment pour madame du Châtelet : elle a la
1. Le chevalier Gava.
2. Madame du DelTand, Correspondance complète (Pion, 1855),
I. 1. p. 90, 9t. Lettre de la baronne de Staal à madame du Deffand ;
mardi 15 août 17 17.
126 EMILIE N'EST PAS AIMÉE.
maladresse d'être femme, elle a des talents, des con-
naissances , une réputation de bel esprit , elle a fait
des mémoires dont l'Académie des sciences s'est
occupée; le moyen d'excuser et d'oublier une supé-
riorité qui ne songe pas à s'effacer, qui obéit pure-
ment à son naturel en sortant tous ses talents comme
tous ses brillants de leur écrin , et se fait applaudir
même de ceux auxquels elle ne plaît que modérément?
Voltaire est représenté comme un bonhomme facile
à contenter. Pour la marquise, il faut plus de cérémo-
nies, et ce n'est point du premier coup qu'on la satis-
fait et qu'elle se satisfait elle-même.
Madame du Chételet est d'hier à son troisième logement.
Elle ne pouvait plus supporter celui qu'elle avait choisi; il y
avait du bruit, de la fumée sans feu fil me semble que c'est
son emblème;. Le bruit, ce n'est pas la nuit qu'il l'incommode,
à ce qu'elle m'a dit, mais le jour, au fort de ^on travail : cela
dérange ses idées. Elle fait actuellement la revue de ses prin-
cipes : c'est un exercice qu'elle réitère chaque année, sans
quoi ils pourraient s"échapper, et peut-être s'en aller si loin
qu'elle n'en retrouverait pas un seul. Je crois bien que sa tête
est pour eux une maison de force, et non pas le lieu de leur
naissance : c'est le cas de veiller soigneusement à leur garde.
Elle préfère le bon air de cette occupation à tout amusement,
et persiste à ne se montrer qu'à la nuit close. Voltaire a fait
des vers galants, qui réparent un peu le mauvais effet de leur
conduite inusitée1.
Une fois chez elle , madame du Ghâtelet songe à
s'installer, et dans ce but , elle met la maison littéra-
lement au pillage, faisant rafle particulièrement de
1. Madame du Deffand, Correspondance complète (Pion, 1865),
t. 1, p. 93, 94. Lettre de la baronne de Staal à madame du Deffand ;
Anet, 20 août 1747.
RIDICULES QU'ON LUI PRÊTE. 127
six nu sept tables, sans lesquelles rien n'était possible.
« Il lui en faut de toutes les grandeurs, d'immenses
pour étaler ses papiers , de solides pour soutenir son
nécessaire ,• de plus légères pour les pompons, pour
les bijoux; et cette belle ordonnance ne l'a pas ga-
rantie d'un accident pareil à celui qui arriva à
Philippe II , quand , après avoir passé la nuit à écrire,
on répandit une bouteille d'encre sur des dépêches.
La dame ne s'est pas piquée d'imiter la modération
de ce prince : aussi n'avait-il écrit que sur des affaires
d'État; et ce qu'on lui a barbouillé, c'était de l'al-
gèbre, bien plus difficile à remettre au net1. »
Peut-on mieux raconter, peut-on mieux peindre?
La duchesse du Maine n'aimait pas les gens dont elle
ne tirait nul agrément, car elle reportait tout à elle, en
grande princesse qu'elle était, et voulait que ses hôtes
payassent son hospitalité en aidant à chasser un fléau,
l'ennui, qui n'était jamais dehors que pour un temps,
quoi qu'elle fît, quelque peine qu'elle se donnât. Il
ne fallait pas surtout que l'on pensât à s'isoler, à
réserver un coin et une heure de solitude et de liberté ;
madame de Staal écrivait précisément vers ce temps à
madame du Deffand, qui avait promis de venir , mais
qui négociait : « ...'J'y ajoute, de vous à moi, que si
au grand château vous ne paraissez pas le soir, et que
vous soyez beaucoup à Paris , on vous en saura très-
mauvais gré, ne fût-ce que le mauvais exemple de
1. Madame du Deffand, Correspondance complète (Pion, 1865),
t. I, p. 97. Lettre de la baronne de Staal à madame du Deffand ;
Anet, mercredi, 30 aoûl 1747.
128 SANS-GÈNE DES DEUX AMIS.
faire sa volonté dans cette enceinte \ » Voltaire et la
marquise n'en demeurèrent pas moins renfermés
toute la journée, le lendemain de leur arrivée. « L'un
est à décrire des hauts faits , l'autre à commenter
Newton. Ils ne veulent ni jouer ni se promener : ce
sont bien des non-valeurs dans une société, où leurs
doctes écrits ne sont d'aucun rapport 2. » Cette pré-
tention à ne se montrer que la nuit tombée , devait
produire un assez méchant effet. Mais avec une prin-
cesse qui aimait tant les vers qu'elle assurait que
c'était, dans ses indispositions, le remède souverain,
Voltaire n'était pas embarrassé de se faire par-
donner.
Madame de Staal nous avait annoncé une comédie
que Ton s'était mis à répéter au débotté. Le poëte et la
divine Emilie avaient décidé qu'ils partiraient le 25,
et il n'y eut pas eu à les retenir un jour de plus. « Vous
saurez seulement que nos deux ombres, évoquées par
M. de Richelieu , disparaîtront demain; il ne peut aller
à Gênes sans les avoir consultées : rien n'est si pres-
sant. La comédie qu'on ne devait voir que demain
(vendredi), sera vue aujourd'hui, pour hâter le départ.
Je vous rendrai compte du spectacle et des dernières
circonstances du séjour. Mais , je vous prie, ne lais-
sez pas traîner mes lettres sur votre cheminée 3. »
1. Madame du DelTand, Correspondance complète (Pion, 1865),
t. 1, p. 105. Lettre de la baronne de Staal à madame du Deffand;
Auet, dimanche, 24 septembre 1747.
2. Ibid., t. I, p. 92. Lettre de la baronne de Staal à madame du
Defland; mercredi, 16 août 1747.
3. Ibid., t. 1, p. 95. Lettre de madame de Staal à madame du
Defland; Anet, jeudi, 24 août 1747.
BOURSOUFFLE.
La recommandation était-elle sérieuse, et la spiri-
tuelle et maligne Delaunay ne savait-elle pas que l'on
se garderait bien de la prendre au mot? On va voir
qu'elle travaillait, quoi qu'elle dise, pour le plus grand
divertissement d'une société affolée d'esprit et qui
goûtait fort le sien.
Je vous ai mandé jeudi que nos du Chàtelet partaient le len-
demain, et que la pièce se jouait le soir; tout cela s"est fait.
Je ne puis vous rendre Boursouflle que mincement. Mademoi-
selle de la Coclionnière a si parfaitement exécuté l'extrava-
gance de son rôle, que j'y ai pris un vrai plaisir. Votre Van-
ture n'a mis que sa propre fatuité au personnage de Boursouf-
fle, qui demandait au delà; il a joué naturellement dans une
pièce où tout doit être aussi forcé que le sujet1. Paris- a joué
en honnête homme le rôle de Maraudin, dont le nom exprime
le caractère. Motel a bien fait le baron de la Coclionnière,
D'Est issac un chevalier, Dup!essis3 un valet. Tout cela n'a pas
mal été, et l'on peut dire que cette farce a été bien rendue ;
t. C'est sous le titre de Comte de Boursouflle que cette comédie
fit son apparition pour la première fois à Cirey, en 1734. Le 2G
janvier 1761, la même pièce fut représentée à la Comédie italienne,
sous le tilre de : Quand est-ce qu'on me marie? Ce titre est devenu
le sous-titre, et ces trois actes portent définitivement le tilre de
YEchange. Faite pour un public d'amis, aussitôt qu'on la mettait
au théâtre, elle devait Être soumise à plus d'un changement. Ainsi,
le comte de Boursouflle dut s'appeler le comte de Falenville; le baron
delà Coclionnière, le baron de la Canardière ; Thérèse. Gothon ;
Maraudin, Brigaodin ; Pasquin, Merlin ; madame Larbe, madame
Michel, etc. On a eu la fantaisie de reprendre en 1862 cette farce au
gros sel à l'Odéon, sur une version nouvelle, reproduite dans le Der-
nier volume des œuvres de Voltaire (Pion, 1802). Nous avons eu
occasion déjà de nous occuper de ce séjour du poël ■ à Anet , et
avec beaucoup de développement; les deux récits se complètent l'un
l'autre, et nous renverrons, en conséquence, à nos Cours galantes
(Dentu, 1864), t. IV, p. 285-398.
2. Secrétaire de la duchesse d'Estrées.
■'. Officier de la maison du duc du Maine.
130 DÉPART.
l'auteur l'a ennoblie d'un prologue qu'il a joué lui-même et
très-bien avec notre Dufour1. qui, -ans cette action brillante,
ne pouvait digérer d'être madame Barbe ; elle n'a pu se sou-
mettre- à la simplicité d'habillement qu'exigeait son rôle, non
plus que la principale actrice, qui, préférant les intérêts de sa
figure à ceux de la pièce, a paru sur le théâtre avec tout l'éclat
et l'élégante parure d'une dame de la cour : elle a eu sur ce
point maille à partir avec Voltaire; mais c'est la souveraine,
et lui l'esclave. Je suis très-fâchée de leur départ, quoique
excédée de ses diverses volontés, dont elle m'avait remis l'exé-
cution.
Le plaisir de faire rire de si honnêtes gens que ceux que
vous me marquez s'être divertis de mes lettres, me ferait en-
core supporter cette onéreuse charge; mais voilà la scène finie
et mes récits terminés. Il y a bien encore de leur part quelques
ridicules éparpillés, que je pourrai vous ramasser au premier
moment de loisir; pour aujourd'hui, je ne peux aller plus
loin2.
Ce fut donc le vendredi 2o août que Voltaire et
madame du Châtelet s'éloignèrent du château d'Ànet
où ils s'étaient doucement laissé retenir dix jours. Ils
voulaient embrasser l'un et l'autre le duc de Richelieu,
qui allait, à Gênes, recueillir la succession de M. de
Boufflers, mort de la petite vérole après avoir forcé
l'ennemi à rembarquer (6 juillet)3. Mais, dès le len-
demain, mademoiselle Delaunay recevait une lettre
effarée de Voltaire : il avait égaré Boursouffle , oublié
de retirer les rôles, perdu le prologue, et il priait
celle-ci, les mains jointes, de tout recouvrer et de lui
renvoyer le prologue, par une autre voie que la poste,
1. Nourrice du Dauphin, et première femme de la Dauphine.
2. Madame du Deffand, Correspondance complète (Pion, 18G5),
t. I, p. 96. Lettre de la baronne de Staal à madame du Deffand ;
Anet, dimanche, 27 août 1747.
3. Barbier. Journal (Charpentier), t. IV, p. 252, 253, août 1747.
VOYAGE DE FONTAiNLtfLEAU. 131
parce qu'on le copierait. Quant aux rôles, crainte
d'accident, il la conjurait de les enfermer sous cent
clefs. « J'aurais cru, ajoute la maligne baronne, un
loquet suffisant pour garder ce trésor ' ! »
Six semaines s'écoulèrent, depuis ce retour à Paris,
sans le moidre incident, que nous sachions. La Corres-
pondance, à cette époque, fait défaut, et elle sera
presque nulle tout le reste de cette année. Heureu-
sement , les renseignements nous viennent-ils d'ail-
leurs, et sommes-nous à même d'enregistrer assez
au long une succession d'aventures qui , tout infimes
qu'elles puissent paraître, sont piquantes, parfois d'un
comique précieux , et les peignent , eu définitive ,
elle et lui, des pieds à la tète. Le roi était installé , le
14 octobre, à Fontainebleau, où la reine arriva, vers le
soir. Lepoëte et son amie comptaient bien, cela va sans
dire, faire leur cour et employer leur temps de leur
mieux, durant tout ce voyage. C'est ici qu'il nous faut
placer un événement que Longchamp fait remonter
au précédent Fontainebleau (1746), et dont il serait
peu raisonnable de nier la réalité parce que certains
détiils en sont erronés. Au demeurant, les méprises
de celui-ci portent bien plutôt sur les dates et la me-
sure du temps que sur les événements eux-mêmes,
phénomène trop ordinaire des récits de faits lointains
que la plume n'a point consignés et que la mémoire
seule s'est chargée de recueillir.
1. Madame du Delfand, Correspondance complète (Pion, 1865),
t. I, p. UT. Lettre de la baronne de Staal à madame du Deffand;
Ami, mercredi, 30 août 1747.
132 LE JEU DE LA REINE.
Un soir, madame du Châtelet, au jeu delà reine,
perd quatre cents louis qui faisaient toute sa bourse
et qui étaient aussi tout ce qu'au départ, son inten-
dant, M. de la Croix, avait pu réunir. Voltaire, qui
n'en avait que deux cents, les lui donne , et ces -der-
niers vont , le lendemain , rejoindre les autres. Le
poëte hasarda quelques représentations que l'on n'é-
couta guère ; un laquais , dépêché en toute hâte à
l'homme d'affaires, rapportait encore deux cents louis,
qu'on avait empruntés à gros intérêts, et cent quatre-
vingts envoyés par mademoiselle du Thil , l'ancienne
dame de compagnie de madame du Châtelet. C'était
plus qu'il n'en fallait pour réparer les pertes et con-
traindre la fortune à faire volte-face, La divine Emilie se
remet au jeu avec plus d'ardeur que jamais, et perd
tout. Il semblerait qu'elle n'avait plus qu'à se retirer ;
mais elle n'en fera rien. La voix de la raison et de la
prudence n'est point entendue ou est étouffée ; la
marquise cave sur parole, et se voit, à la fin de la
soirée , débitrice d'une somme de quatre-vingt-quatre
mille francs ! Voltaire, qui n'avait pu rien entraver et
qui était demeuré spectateur fiévreux de cette succes-
sion de désastres , trop ému lui-même pour veiller sur
ses paroles, ne put s'empêcher de lui dire que ses
distractions seules l'avaient empêchée de s'apercevoir
qu'elle jouait avec des fripons. Bien qu'il eût, par un
reste de réserve, formulé cette accusation grave en
anglais, cela fut entendu et compris. La marquise
même s'aperçut qu'on chuchotait , et n'envisagea pas
sans un effroi très-fondé ce que ce propos pouvait avoir
de dangereux pour son ami ; elle l'en avertit aussitôt ,
UNE SOCIÉTÉ GANGRENÉE. 133
et ils se retirèrent sans attendre que le grain fût
devenu une tempête.
Traiter de fripons les plus grands seigneurs du
royaume, l'inculpation semble un peu forte et par trop
invraisemblable. Pour forte, nous en convenons; mais
invraisemblable, pas tant qu'on se l'imaginerait. « On
continue à voler beaucoup dans Versailles, lisons-nous
dan- les Mémoires de Luynes, moins de deux ans après
cctle aventure de madame du Chàtelet. Il y a quelques
jours, c'étoit jeudi dernier, 20 de ce mois, que l'on
vola dans la salle de la comédie M. de Nugent, homme
de condition d'Irlande, lieutenant-colonel du Régiment
qu'a eu M. de Fitz-James; on lui prit sa bourse où il y
avoit 78 louis1... » Ce dix-huitième siècle, qui eut d'ail-
leurs les éblouissements d'une corruption à sa dernière
puissance, avait fini, à force de saper l'édifice chance-
lant de l'ancienne société, par se dégager de tout frein
moral et remplacer le devoir par l'instinct. Il avait l'es-
prit et le paradoxe qui colorent et justifient tout; que
lui faisait le reste? S'il n'était plus guère d'honnêtes
femmes au point de vue de la chasteté et de la fidélité
conjugale, il était tout aussi peu commun d'en ren-
contrer d'honnêtes au point de vue seule de la sûreté
du commerce. Madame du Deffand raconte (vingt ans
plus tard il est vrai), dans une lettre à Walpole, qu'une
belle dame, dont elle tait le nom, durant un souper
chezla comtesse de Beuvron, de concert avec son galant,
força la serrure d'un secrétaire, par curiosité pure, s'il
l. Duc tic Luynes, Mémoires, 1. IX, p. 367; Versailles, mardi 25
' i!).
134 LES FRIPONS DE QUALITE.
fallait l'en croire ; car, surprise par un valet, elle se vit
dans l'obligation de prendre à part la comtesse et de lui
avouer son indiscrétion '. Madame du Deffand, si ré-
servée ici2, l'est infiniment moins dans une autre lettre
écrite le même jour et nomme les masques tout au
long : le galant était M. de Thiars, la belle dame la
princesse de Monaco M Le jeu de Marie-Antoinette ne
sera pas plus sûr que celui de Marie Lezinska, il sera
une vraie caverne où se passeront les plus étranges
aventures. A Marly, on s'apercevait un jour qu'un rou-
leau de louis faux avait été substitué au véritable. Cette
gentillesse était le fait d'un mousquetaire , que l'on se
contenta d'arrêter et d'enfermer. « On vous friponne
bien , messieurs , » disait Madame à messieurs Cha-
lâbre et Poinçot. « Les banquiers du jeu de la reine,
racontent les nouvelles à la main, pour obvier aux es-
1. Madame du Delïand, Correspondance complète (Pion, 1865),
t. I, p, 364. Lettre de madame du Delïand à Horace Walpole; Paris,
mardi, 3 juin 17 66.
2. 11 faut équitablement en restituer le mérite à ses éditeurs ; car
madame du Delïand nommait en toutes lettres les deux acteurs à son
correspondant.
3. Correspondance complète de madame du Deffand avec la duchesse
de Choiseul (Paris, Lévy, 1866), t. I, p. 36, 37. Lettre de madame
du Delïand à Crawford; Paris, mardi, 3 juin 1766. — Nous lisons
ailleurs, à la date du 17 novembre 1763 : « ....Mais mon cœur,
sais-tu ce qui est arrivé à la pauvre Mme de Vernége, chez qui nous
avons été au bal? Tout Paris dit que cette histoire est très-vraie.
Elle a été arrêtée il y a quelques jours dans son carrosse : on l'accuse
d'avoir été voler publiquement chez tous les marchands. Elle s'est
réclamée du prince de Soubise; on l'a conduite à l'hôtel; le maréchal
étoil à Fontainebleau. On a eu la complaisance de l'y mener; il a été
de la plus grande surprise en la voyant arriver, et l'on dit qu'il a
répondu pour elle... » Laurette de Malboissière, lettres d'une jeune
tille du temps de Louis XV (Paris, Didier, 1866), p. 50, 51.
PANIQUE DE VOLTAIRE BT DE LA MARQUISE. 133
croqueries et filouteries des femmes de la cour, qui
les trompent journellement, ont obtenu de Sa Majesté
qu'avant de commencer la table seroit bordée d'un ru-
ban. Cette précaution préviendra quelques friponne-
ries, mais non celles exercées envers les pontes cré-
dules qui confient leur argent aux duchesses, et que
plusieurs nient avoir reçu lorsque leur carte gagne '. »
Voilà qui excusera un peu l'exclamation de Vol-
taire. Mais il s'agissait bien que cette accusation fût
plus ou moins fondée ! Voltaire comprit que, plus il
eût eu raison, plus le danger eût été grand. Le seul
moyen d'échapper aux suites de son inconséquence,
c'était de quitter Fontainebleau au plus vite. Ce fut
aussi l'avis de la marquise qui fit atteler et monta en
chaise avec lui dans la même nuit, et si hâtivement,
1. Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la république des
lettres (Londres, 1 780), 1. IX, p. ICC, 167; 18 novembre 1778. Mer-
cier écrivait de son côté : « Les femmes du rang le plus distingué
trichent quelquefois au jeu avec une tranquille audace : elles ont en
même temps l'effronterie de dire à celui dont elles ont placé l'argent
sur une carte qui gagne, qu'elles n'ont pas mis. Comme cela arrive
au jeu des princes, on ne peut se venger d'elles, qu'en publiant le
lait le lendemain dans tout Paris. Elles font semblant d'ignorer le
bruit qui court. » Voir notre édition du Tableau de Paris (Pagnerre,
1853), p. 191. — On pourrait multiplier à l'infini les exemples.
Tantôt c'est un homme de qualité, un maître des requêtes qui, cha-
que fois qu'il dîne chez M. de Miromesnil, garde des sceaux, dérobe
des couverts d'argent. Paris , Versailles et la Province au XVIIIe
Biècle (Paris, 1817), t. II, p. ICI, 192; tantôt c'est une dame de
qualité qui vole trois louis au banquier en posant le doigt sur le mi-
lieu d'une des cartes et qui transforme ainsi un vingt-deux en un vingt-
et-an triomphant; tantôt, encore, c'est un abbé qui, dans une des
meilleures maisons de Paris, jouant au piquet, reprend à sa conve-
nance dans son écart et, grâce à ce procédé commode, arrive à des
gains énormes. Correspondance secrète, politique et littéraire (Londres
John Adamson. 1787), t. IV, p. 277. 278.
136 LE CHARRON D'ESSONNE.
que ni l'un ni l'autre ne songèrent à emporter d'argent,
et qu'ils faillirent rester en gage chez un charron d'Es-
sonne, qui avait réparé la voiture. Ce dernier ne voulait
pas les laisser partir sans être payé; et il ne leur fallut
pas moins, pour sortir de ses mains, que l'intervention
fortuite d'une personne de connaissance dont la chaise
de poste croisait la leur '.
1. Nous avons cité plus haut une lettre du marquis d'Argens d'une
date embarrassante; voici un passage d'une autre de ses lettres à Fré-
déric qui ne nous embarrasse pas moins : « Voltaire est à Fontaine-
bleau, dont il reviendra mercredi ; je souperai avec lui chez madame du
Chàtelet. » Œuvres complètes de Frédéric le Grand (Berlin, Preuss.),
t. MX, p. 33; Paris, 3 novembre 1747. Le 3 novembre était un ven-
dredi: c'est jusqu'au mercredi une durée de cinq jours, pendant la-
quelle il faut inexorablement que se soit passée cette tragi-comédie,
qui dut rendre impossible le souper projeté chez madame du Chàtelet.
Du reste, en partant le mercredi, selon ses projets, Voltaire eût quitté
Fontainebleau le lendemain du départ de la reine, dont l'indisposi-
tion raccourcit le séjour. Avec ces chiffres, l'aventure, au lieu d'être
survenue le quatrième jour de leur arrivée, se serait passée à la lin
du voyage de Fontainebleau. Ainsi, voilà bien des méprises, sans
compter celle de l'année, que Longchamp dit être 17 4(j, comme on
l'a vu plus haut.
IV
FUITE A SCEAUX. — LES PETITS CABIXETS. — PREMIER
VOYAGE A LUNÉYILLE.
Voltaire pensa que pour quelque temps il devait faire
le mort. Mais où se cacher pour échapper aux premières
recherches? Madame du Maine était de retour d'Anet
depuis le i 9 octobre ' ; Sceaux fut la retraite qu'il jugea
la plus convenable et la plus sûre. Il s'arrêta à quelque
distance de Paris, dans un village écarté de la route, où il
écrivit sa requête à la princesse, et chargea de la missive
un paysan qui rapportait bientôt un gracieux acquies-
cement auquel étaient jointes les instructions de Ludo-
vise. Le fugitif trouverait, à la grille du château, M. Du-
plessis, le même Duplessis qui, trois mois auparavant,
remplissait l'important rôle de valet dans la farce de
Bour souffle, et à qui elle avait donné Tordre de le con-
duire dans un appartement isolé qu'on laissait plei-
nement à sa disposition. Rassuré de ce côté, Voltaire
partit sur-le-champ et, la nuit venue, il apercevait, en
effet, à la grille du château, l'officier de confiance de
1. Madame du Delland. Correspondance complète [Mon, 1865),
t. I, p. 112. Lettre de madame de Staal à madame du Deffand ;
An<-t : mardi 10 octobre i~ +~ .
138 LA RUELLE DE LA DUCHESSE DU MAINE.
la duchesse, qui l'introduisit par un escalier dérobé.
Longchamp ne tarda pas à arriver avec les bagages et
le petit bureau portatif contenant les manuscrits ina-
chevés. L'ensemble des pièces occupées par le poëte
était au second étage, et avait vue sur les jardins et sur
une cour. Mais pour ne pas compromettre son inco-
gnito, il devait demeurer les volets fermés, même le
jour, et travailler aux bougies.
Toutes les nuits, vers deux heures, aussitôt que
madame du Maine était couchée et qu'elle avait
congédié son monde, il descendait dans sa chambre ;
un valet de pied dressait une petite table dans la ruelle
du lit et apportait le souper de Voltaire. Ces heures
étaient aussi délicieuses que rapides pour tous les
deux. Madame du Maine, femme d'un esprit séduisant,
quand elle voulait être aimable, racontait au futur
historien de Louis XIV mille intrigues de cour qu'elle
avait vues de bien près, lorsqu'elle n'y avait pas été
mêlée, et exhumait ce passé d'hier avec ce bon sens
exact que mademoiselleDelaunay signale comme l'une
de ses plus saillantes qualités. Quant à Voltaire, il lui
était plus facile encore de reconnaître une hospitalité si
gracieusement accordée. Après le repas, il lisait le cha-
pitre d'un conte, d'un roman qu'il n'avait écrit que pour
distraire la princesse ; et il se trouva qu'à la lin de sa
captivité, il avait composé une demi-douzaine de petits
chefs-d'œuvre tels que Babouc, Memnon, Scarmen-
tado, Micromégas et Zadig.
Cependant, il observait l'incognito le plus strict,
n'ayant de rapports avec le dehors, comme avec le de-
dans, que par l'intermédiaire de Longchamp, devenu
SÉVÈRE INCOGNITO. 139
tout à la fois son valet de chambre, &on copiste, son
secrétaire, son messager, son chargé d'affaires. Et le
mystère fut si bien gardé que ceux qui étaient intéres-
sés à sa recherche, après avoir vainement essayé de
dérober à la poste le secret de son asile, le supposè-
rent sur la route de Berlin. Il communiquait pourtant
avec madame du Châtelet et avec d'Àrgental, mais
d'une manière détournée et par exprès. Deux mois se
passèrent ainsi, affirme Longchamp , avant que M. de
Voltaire osât, de jour, mettre le pied hors de son ap-
partement. Nous croyons qu'il allonge un peu la cour-
roie, car, dès le 26 novembre, le poëte écrivait, de
Sceaux, une lettre de remercîments à un académicien
d'Angers, qui lui faisait part de sa récente élection à
l'académie angevine *. Longchamp devait être aussi
invisible que son maître; dans la journée, il mettait au
net les contes destinés à la lecture du soir, et, s'il était
envoyé à Paris, il sortait et rentrait de nuit. Ces ab-
sences de son seul domestique livraient Voltaire à un
complet isolement, dont il sentit vite la gêne. Pour
remédier à cet inconvénient grave, il dit à celui-ci
de lui chercher un petit Savoyard que l'on chargerait
des courses. Le hasard leur dépêcha un petit bon-
1. Voltaire, Lettres inédites (Didier, 185"), t. I. p. 1G9, 170.
Lettre de Voltaire à M***, académicien d'Angers; à Sceaux, ce 26
novembre 17 47. Il existe, publiée dans le même recueil et à la même
page, une autre lettre, datée aussi du '2 6 novembre, et adressée à
M. de Laplace, auteur de Venise sauvée et ù'Àd'ele de Ponthieu, en
réponse aune lettre de celui-ci dépêchée à Fontainebleau et qui avait
été retournée à Versailles où tout naturellement elle n'avait point
trouvé Voltaire. Les Œuvres complètes (l'.eucliot), t. LV, p. 171, en
contiennent également une, écrite de Sceaux, le 20 novembre, à
l'adresse de M. de Uiamflour Dis.
140 LE PETIT SAVOYARD.
homme de dix à douze ans, intelligent, et d'une pro-
bité qu'une circonstance étrange mit en relief delà fa-
çon la moins équivoque. Voltaire avait voulu chausser
des souliers neufs, et, le pied ayant trouvé une ré-
sistance, il jugea que le seul remède était de les por-
ter chez le cordonnier pour qu'il les fît passer par la
forme. On les donne à Antoine qui s'arrête à la pre-
mière échoppe qu'il rencontre dans le bourg. Mais le
soulier présente à la forme la même résistance; le
cordonnier le secoue, et, au grand étonnement de tous
les deux, il en fait tomber une bourse garnie de iouis.
Antoine la ramassa en pleurant : on doutait de lui, on
avait voulu l'éprouver, il eût été perdu, pour peu que
dans le trajet la bourse se fût échappée de la chaussure ;
car la terre était recouverte de neige, et il n'eût même
pu s'apercevoir de sa chute ! Il s'alarmait et s'attris-
tait à tort, et l'on n'avait pas eu ces machiavéliques in-
tentions. La paire de souliers avait été reléguée dans
une armoire où Voltaire serrait son argent. Distrait ou
pressé, le poëte avait jeté à la hâte et sans y prendre
garde la bourse dans le premier coin, et elle était allée
tomber au fond de l'une de ses chaussures l. Ce fait
seul réfuterait ces accusations d'avarice sordide dont
on accable sa mémoire. Un avare n'a ni de ces distrac-
tions ni de ces méprises, quand il s'agit de renfermer
son argent; il le met sous triple clef, et prend son
temps pour le cacher de son mieux et avec le plus de
sûreté.
Cette captivité commençait à peser à Voltaire ,
1. Longcbamp et Wagnière, Mémoires sur Voltaire Paris, I82C),
t. II. p. 146, 147.
LA PAIX FAITE. lii
mais elle touchail à son terme. Un beau jour l'appari-
tion de madame du Chàtelet venait lui rendre la liberté.
Celle-ci ne s'était point endormie, elle avait tout fait
pour amener l'ennemi à un arrangement. La première
colère, d'ailleurs, était passée, et Ton convint qu'il ne
serait plus question de rien. « Au reste, dit Long-
champ, sans trop y entendre malice, le joueur qui avait
fait le gros gain ayant touché, ne s'inquiétait plus guère
de l'autre point. » Mais madame du Chàtelet avait dû
remuer ciel et terre pour faire honneur à sa dette. Elle
vendit un bon de fermier général qu'elle avait obtenu
dans le renouvellement du bail des fermes. «Celui qui
avait gagné son argent sur parole, dit encore Long-
champ, pressé de le toucher, entra en accommodement
avec madame du Chàtelet, et consentit à une réduction
assez forte sur la somme pour en être payé de suite, ce
qui fut effectué suivant son grand désir, car il crai-
gnait des lenteurs et des atermoiements, sachant que
madame du Chàtelet n'était pas riche. » Convenons
que, vue de près, voilà une société qui, sous le poli de
sa surface, cache des mœurs d'un cynisme et même
d'une grossièreté inqualifiables. On est heureux de
pouvoir se dire, qu'à l'endroit de la sûreté et de la
loyauté du commerce, notre siècle au moins a des
croyances, une conscience et des scrupules. Il est vrai
que nous sommes loin de compte, en fait d'urbanité
et d'élégance; mais l'on ne peut tout avoir.
Il n'y avait plus lieu désormais de se tenir caché.
Voltaire sortit de sa retraite , et, pour reconnaître une
hospitalité qui l'avait sauvé d'embarras très-réels, il
consentit de la meilleure grâce à prolonger son séjour
142 LE THÉÂTRE DE SCEAUX.
à Sceaux. Sa présence ostensible et celle de la mar-
quise furent l'occasion, pour cette ruche sans cesse
bourdonnante, de nouvelles fêtes et de nouveaux
plaisirs. Longchamp entre, à cet égard, dans des dé-
tails curieux qui trouvent naturellement leur place
ici.
C'était la comédie, l'opéra, les bals, les concerts. Entre au-
tres comédies, on joua la Prude, que madame du Maine avait
déjà vu représenter sur son théâtre d'Anet1. Madame du Chà-
telet, madame de Staal et M. de Voltaire y prirent des rôles.
Avant la représentation, il vint sur la scène et y prononça un
nouveau prologue analogue à la circonstance*. Parmi les opé-
ras, on vit quelques actes détachés de Rameau, la pastorale
d'Issé, de M. de La Motte, mise en musique par Destouches,
l'acte de Zelindor, roi des Sylphes, paroles de M. de Moncrif,
musique de MM. Rebel et Francœur. Des seigneurs et des
dames de la cour de madame du Maine y remplissaient les
principaux rôles; madame du Chàtelet, aussi bonne musicienne
que bonne actrice, s'acquitta parfaitement du rôle d'Issé8, et
1. Il y a là confusion. C'est Boursoujjïe qui avait été, comme on
l'a vu, représenté à Anet. La Prude, dont il est question ici, imita-
tion de la comédie de Wicherley (Plain dealer, l'Homme au franc
procédé), fut représentée à Sceaux, pour la première fois, le 15 dé-
cembre 17 47.
2. La Prude a un prologue en vers, et, très-vraisemblablement,
n'en a jamais eu qu'un. Longchamp confond la Prude avec Boursoujjïe
qui, lui aussi, est précédé d'un prologue, qui fut composé pour être
récité devant la duchesse du Maine.
3. Le duc de Luynes parle de cette représentation où madame du
Chàtelet fit merveille, dans ses Mémoires, t. VIII, p. 4 55; février
1748. C'est à propos de cette représentation que Voltaire impro\isa
les vers suivants, sur la sarabande d'Issé.
Charmante Issé, vous nous faites entendre,
Dans ces beaux lieux, les sons les plus flatteurs;
Ils vont droit à nos cœurs :
Lcibuitz n'a point de monade plus tendre ;
Newton n'a point d'XX plus enchanteurs.
RARES TALENTS D'EMILIE. 143
(\r celui de Zirphé dans Zelindor1. Elle joua encore mieux, s'il
est possible, le rôle de Fanchon dans les Originaux, comédie
de M. de Voltaire, faite et jouée précédemment à Cirey. Ce
rôle semblait avoir été fait exprès pour elle; sa vivacité, son
enjouement, sa gaieté s'y montraient d'après nature. Ses ta-
lents dans toutes ces pièces étaient fort bien secondés par ceux
de M. le vicomte de Chabot, de MM. le marquis d'Asfeld, le
comte de Croix, le marquis de Courtanvaux, etc. D'autres sei-
gneurs tenaient bien leur place dans l'orchestre avec quelques
musiciens venus de Paris. Des ballets furent exécutés par les
premiers sujets de l'Opéra, et M. de Courtanvaux, excellent
danseur, se faisait encore remarquer à côté d'eux. On y vit,
au nombre des danseuses, mademoiselle Guimard, à peine âgée
de treize ans, et qui commençait à faire parler de ses grâces et
de ses talents 8.
1 . « Mon aimable sylphe, écrivait Voltaire à Moncrlf, vous auriez été
conlcnt ; madame du Châtelet a chanté Zirphé avec justesse, l'a joué
avec noblesse et avec grâce; mille diamants faisaient son moindre or-
nement. » Lettres inédites (Didier, 1857), t. I, p. 170. Lettre de
Voltaire à Moncrif. On a mis le millésime 17 48. Nou3 pensons que
c'est une erreur; toutefois, madame du Chàtelet, bientôt après, jouait
Issé à la cour de Lunéville, et peut-être aussi Zelindor ; et alors il
se pourrait qu'il fut question des succès de la marquise en Lorraine.
2. Longchamp et Wagnière, Mémoires sur Voltaire (Paris, 1826),
t. Il, p. 150. Nous n'avons guère fait ici que copier, mol pour mot,
le long récit de ce séjour forcé à Sceaux, dans nos Cours galantes,
t. IV, p. 298-308. Nous avons, toutefois, à rectifier une assertion
qu'autorisaient les plus fortes apparences. En fouillant dans les Re-
gistres des Baptêmes de la paroisse de Bonne-Nouvelle, année 1743,
p. 29, nous avions rencontré à la date du 26 décembre, la naissance
■If « Marie-Madeleine Guimard fille de Fabien Guimard, inspecteur
des manufactures de toile de Véron , en Dauphin'-. » Nous pensâmes
avoir mis la main sur l'acte de baptême de la moderne Terpsichore.
Mais ce n'était point notre Guimard. Celle dont il est ici question naquit
trois ans plus tard, en 17 40. Elle était tille naturelle d'un Juif appelé
Bernard et d'une femme Morelle. Guimard ou Guimarre n'était, d'ail-
leurs, qu'un nom de guerre, comme avaient l'habitude d'en prendre
les demoiselles de l'Opéra. Bibliothèque impériale. Manuscrits. F. R.
11358. Journal de police de Marais, t. 1, p. 240, 241, 242; du 16
octobre 1700. Mais que la Guimard fût née en 1743 ou 1746, on
conviendra qu'elle s'y prenait un peu tût, en 17 17, pour faire parler
144 BILLETS D'ENTRÉE.
C'était madame de Malause qui avait fait à la prin-
cesse la galanterie de l'opéra. « Madame la duchesse
du Maine a de toul temps aimé qu'on lui donnât des
fêtes chez elle, » nous dit le duc de Luynes. Mais, si
ce goùt-là n'était point passé avec l'âge, elle avait pris
en aversion la cohue , et ne vit pas d'un bon œil l'af-
fluence de gens qui assiégea le château et la salle de
spectacle. Ce ne fut pas sans se faire tirer l'oreille
qu'elle consentit à une seconde représentation où la
foule ne lui fut pis plus épargnée qu'à la première. Elle
déclara alors que l'on ne joueraitplus que descomédies,
sans que cette décision remédiât beaucoup à l'incon-
vénient qu'elle pensait éviter, ce qui la fâcha sérieuse-
ment. Les billets d'entrée, distribués sans la consulter,
n'étaient pas faits pour restreindre un concours déjà
trop énorme de curieux. Mais Voltaire voulait être
entendu par le plus d'oreilles possible, et il ne s'était
pas trop préoccupé du reste. Voici en quels termes
ces circulaires étaient conçues :
De nouveaux acteurs représenteront, vendredi 15 décembre,
sur le théâtre de Sceaux, une comédie nouvelle en vers et eu
cinq actes.
Entre qui veut, sans aucune cérémonie; il faut y être à six
heures précises et donner ordre que son carrosse soit dans la
cour à sept heures et demie, huit heures. Passé six heures, la
porte ne s'ouvre à personne1.
Madame du Maine, qui n'avait pas été consultée
pour la rédaction, voulut voir les billets et les trouva
de ses grâces et de ses talents, comme l'avance Longchamp, dont
e'esl là une des nombreuses méprises.
i. bu.- de Luvnes, Mémoires, t. VIII. |j. :].'.:;.
BRUITS RIDICULES. 145
« indécents par rapport à elle » Mais ces billets cava-
liers sont des modèles de convenance auprès de ceux
que la chronique prêtait trop gratuitement à Yoltaire et
à son amie. « Madame du Chàtelet et Voltaire, nous
dit d'Argenson, ont perdu les entrées de la cour de
Sceaux, à cause des invitations qu'ils faisoient à
leurs pièces. Il y a cinq cents billets d'invitation où
Voltaire offroit à. ses amis , pour plus agréable enga-
gement, qu'on ne verroit pas la duchesse du Maine '. »
Mais le moyen d'admettre que Yoltaire, après le ser-
vice que venait de lui rendre la princesse, pût avoir
l'idée de l'insulter aussi grièvement; ou, si c'était par
pur badinage, comment eût-il pu se croire assuré du
silence de cinq cents invités? D'après cette note de
d'Argenson, les deux amis eussent été mis à la porte
de Sceaux, où l'on verra le poëte, après la mort de
la marquise, venir faire sa cour comme devant. Chassé
pour une telle offense, la porte pouvait-elle lui être
rouverte? Cela n'est pas soutenable. Ce qui est dans la
vraisemblance, c'est un certain mécontentement de la
part de la duchesse, qui le laissa bien un peu voir,
car elle n'était pas femme à se trop contenir, mécon-
tentement qui n'alla pas toutefois jusqu'à une rupture
et encore moins à un éclat scandaleux. Loin de faire
allusion à rien de pareil, Longchamp dit, au contraire,
que l'on se quitta fort satisfaits les uns des autres.
Ce dernier rapporte ici un petit incident qui appelle
notre contrôle. Voltaire avait dû, à la prière de la du-
chesse , lire aux hôtes de Sceaux qui se réunissaient
I. Marquis d'Argenson, Mémoires (Jannet), t. III, p. 190 ; 21 dé-
cembre 17 47.
146 ZADIG.
dans le grand salon du château, en attendant le dîner,
les contes dont elle avaiteula première confidence. Ces
chefs-d'œuvre mignons furent trouvés adorables : quelle
rare flexibilité dans ce poëte, qui pouvait passer en se
jouant de Mérope à Babouc et Zadig ' / On exigea de lui
la promesse de les mettre au jour, à son retour à Paris,
et ce fut aussi par quoi il débuta. Comme, avant tout,
il cédait aune gracieuse importunité, il avait décidé de
ne laisser jouir le public de cette nouveauté qu'après
en avoir donné les prémices à la volière de Sceaux ,
ainsi que l'on appelait jadis la cour de madame du
Maine. Mais cela n'était pas aussi facile qu'on pourrait
le penser, avec l'avidité des libraires, même en faisant
imprimer pour son compte propre et à ses frais. Vol-
taire convient avec Prault d'un tirage à mille exem-
plaires, et livre tout aussitôt la première moitié de Zadig,
transcrite sur des cahiers détachés, dont le dernier se ter-
minait avec la fin d'un chapitre ; durant la composition
et la correction de ces cahiers, il trouverait largement
le temps de revoir et de parfaire l'autre partie. Après
avoir reçu les épreuves et apprécié ce que rendait le
manuscrit, l'auteur appelle un libraire de Rouen,
1. Disons que Voltaire, dans Zadig, n'y est que pour sa forme
spirituelle et charmante. Le fond est emprunté à l'anglais Thomas
Parnell, qui l'a emprunté aux homélies d'Albert de Padoue, mort
en 1713, lequel en a trouvé le germe dans nos fabliaux. Litlré,
Etudes sur les Barbares et le Moyen âge (Paris, Didier, 1867),
p. 392. Même remarque pour le joli conte de Micromégas dont l'idée
première appartient à l'auteur du Voyage dans la lune, Cvrano de
Bergerac,. .Mais, avant Voltaire, Fonlenelle dans ses Mondes et Swift
dans ses Voyages de Gulliver s'étaient inspirés de l'œuvre de ce fou
original. BuUetindu Bibliophile (Teehener, novembre 1835), addition
au 21e Bulletin, p. 39. Bibliographie des Fous, par Charles Nodier.
DEUX LIBRAIRES DUPÉS. 147
nommé Machuel, que ses affaires avaient amené à
Paris, et lui fait le même conte qu'à Prault ; seulement,
prétextant le remaniement des premiers chapitres du
livre, il lui demande de commencer l'impression par
la dernière moitié, ce qui fut accepté et s'exécuta à la
lettre. Le poète, ainsi nanti de tout l'ouvrage, l'envoya
immédiatement au brocheur, et en fit faire un petit bal-
lot de deux cents exemplaires pour madame du Maine
et son monde. Les deux libraires apprirent vite l'appa-
rition de Zadig, sur lequel ils avaient, chacun de leur
côté, leurs visées ; ils allèrent trouver M. de Voltaire et
se plaignirent avec l'amertume de gens qu'on dévalise.
Celui-ci leur déclara tout net ses motifs ; mais il ne
■voulut pas non plus qu'ils eussent trop à regretter
d'avoir été devinés ; il joignit à ce qu'il leur devait pour
frais d'impression une gratification de nature à les
consoler de ce petit échec et la permission désormais
d'imprimer et de publier respectivement les parties
qui leur manquaient, ce qu'ils firent en toute dili-
gence. Beuchot, déclare ne connaître aucune édi-
tion de Zadig confirmant le récit de Longchamp l; et
notre sentiment est que cette historiette, si elle a quel-
que raison d'être, doit avoir trait à une tout autre pu-
blication. En tous cas, Zadig (pas plus que les autres
contes, qu'il fait remonter, d'après celui-ci, à 1746,
quand c'est en 1747 qu'ils durent être composés, s'ils
le furent à Sceaux), ne peut avoir été imprimé au plus
tôt avant le commencement de 1748 , puisque Voltaire
ne quitta pas le château de madame du Maine avant
1. Voltaire, Œuvres complètes (P.euchot), t. XXXIII, p. vi.
148 TROUPE DES CABINETS.
les derniers jours de décembre. Et, s'il faut en croire
Durival, ce ne fut point à Paris, mais à Nancy, chez
Leseure, que parut, en juillet, ce conte charmant,
l'une des plus ravissantes et spirituelles créations de
ce génie universel auquel semblaient être ouvertes
toutes les routes et toutes les carrières '.
V Enfant prodigue avait été désigné pour être joué
dans les cabinets. Il fut représenté, le samedi 30 dé-
cembre, devant le roi, sinon par les premiers, du
moins par les plus illustres acteurs du royaume. Ma-
dame de Pompadour faisait Lise. Le duc de Chartres
jouait le rôle de Randon; M. de Croissy, deFiérenfat;
le duc de Lavallière, d'Euphémon le père ; M. de
Nivernais, d'Euphémon fils, et le marquis de Gontaut,
de Jasmin. Madame de Brancas représentait la baronne
de Croupillac et madame de Livry Marthe. Le duc de
Chartres, le duc de Nivernais et M. de Gontaut s'en
tirèrent en comédiens consommés. Les deux pre-
miers, qui aimaient le théâtre avec passion, avaient
plus que des talents d'amateurs, qu'ils développèrent
encore par une constante pratique. Le duc d'Orléans
passa, en effet, sa vie sur les planches de ses théâtres
de Yillers-Cotterets et de Bagnolet 2, où il tenait les
rôles de Gilles avec un naturel et une bonhomie qui ne
1. Durival, Description de la Lorraine et du Barrois (Nancy, 17 78),
t. I, p. 196. Collé dit de son cùlé, en novembre 17 48, qu'il vient de
lire Zadifj « Petit romande M. de Voltaire qui paroit depuis environ
trois mois, » ce qui nous ramènerait à l'édition de Nancy, manifes-
tement la première. Journal, t. I, p. '2(i, novembre 1748.
2. Ils étaient loin d'être ses seuls théâtres; on jouait encore la
comédie à sa petite maison de la rue Cadet, aux faubourgs Saint-
Martin et du Roule, à Saint-Cloud et au Raincy.
E.NTRÉES ACCORDÉES AUX AUTEURS. 149
sentaient nullement leur prince du sang. Quant à Niver-
nais, qui avait joué la comédie sur le théâtre de ma-
dame de Yillemur, à Chantemerle, avec la jolie nièce de
Tourneheim, il allait, dans le Méchant, faire preuve
d'une supériorité telle que Gresset souhaita que Roséli,
l'acteur chargé du rôle de Yalère à la Comédiefrançaise,
se modelât sur lui et s'assimilât les diverses nuances
de son jeu '. V Enfant prodigue eut un plein succès
que le poète ne connut qu'après ; car l'on n'appelait
point aux répétitions les auteurs des ouvrages déjà
joués sur les théâtres publics. Il eût été juste, pour-
tant, de fournir à ces derniers, en échange du plaisir
dont on leur était redevable , l'occasion de recevoir du
prince un mot d'éloge et d'encouragement. Madame
de Pompadour, qui le sentit, leur obtint cette grâce
légitime ; elle leur fit accorder en outre leurs entrées à
ces représentations, qui eurent longtemps le roi pour
unique spectateur, ce qu'elle se hâta d'apprendre à
Yoltaire par un billet charmant2. Celui-ci devait bien à
une aussi chaleureuse amie un remercîment au niveau
de ses bontés ; il lui adressa tout aussitôt les vers sui-
1. Laujon, OEuvres choisies (Paris, 1S11), t. I, p. 70.
2. Laujon dit à fort que ce lut à la seconde représentation de
l'Enfant prodigue que Voltaire eut ses entrées. L'EnJcml prodigue ne
fui joué qu'une fois dans toute la durée des représentations des
petits appartements. 11 allait l'être le 4 mars 17 48, lorsque la mort
tragique du comte de Coigny fit tout contremander. Duc de Luynes,
Mémoires, t. VIII, p. 4G5. Le perruquier des menus plaisirs, Notrelle,
s'exprime ainsi à ce propos, dans l'un de ses mémoires : « Ce jour-là,
dans le moment qu'on éloit prêt à jouer et que les acteurs étaient
coéffés et préparés, il y a eu contre-ordre. Mais comme l'ouvrage
a été fait et que Notrelle a été pour cela à Versailles, il espère passer
en compte ce qui suit. » Bibliothèque de l'Arsenal. Manuscrits.
B. L. F. 47. Costumes des théâtres des petits appartements, f. 11.
150 MADRIGAL.
vants qui n'étaient pas, il le pensait du moins, de
nature à déplaire :
Ain-^i donc vous réunissez
Tous les arts, tous les goûts, tous les talents de plaire :
Pompadour, vous embellissez
La cour, le Parnasse et Cythère.
Charme de tous les cœurs, trésor d'un seul mortel,
Qu'un sort si beau soit éternel !
Que vos jours précieux soient marqués par des fêtes!
Que la paix dans nos champs revienne avec Louis!
Soyez tous deux sans ennemis,
Et tous deux, gardez vos conquêtes1.
Madame de Pompadour devait être et fut très-flattée ;
et l'on conçoit qu'elle ne garda pas à l'auteur un secret
qu'il ne lui demandait point et qui n'eût pas fait son
affaire. Les vers étaient jolis ; le poëte avait associé son
royal amant aux éloges qu'il donnait à la maîtresse;
qui l'eût put trouver mauvais? Voltaire était bien
tranquille et n'avait pas le plus léger doute sur l'effet
que produirait son madrigal.
Il avait cru de si bonne foi ne pas excéder les licences qu'au-
torise la poésie, que, pour laisser le temps d'examiner et mieux
saisir tout le mérite de son hommage, il l'avait adressé un jour
avant de venir s'assurer de la sensation qu'il avait produite. Il
voulait par là se ménager la double jouissance et d'en recevoir
des remercimenls, et de profiter pour la première fois des en-
trées qu'il devait au succès de son Enfant prodigue. Il n'ar-
riva de Paris que le même jour où le jugement qu'on avait fait
de ses vers ne s'était pas encore répandu. J'étais à diner chez
M. de ïournehem, qui ne savait rien du motif qui lui amenait
1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchol), t. XIV, p. 390. A ma-
dame de Pompadour qui venait de jouer la comédie aux petits appar-
tements. Nous donnons ces vers tels qu'ils se trouvent dans les Œuvres
complètes. Mais ce n'est pas la première version, qu'il faut aller cher-
cher dans les Œuvres de Laujon (Paris, 1811), t. I, p. 86.
VOLTAIRE CHEZ TOUR.NEHEM. loi
ce nouveau convive. « Vite, dit notre Amphitrion, le diner de
M. de Voltaire! » On ne le fit pas attendre, et ce qui me parut
singulier, son diner se bornait à sept à huit tasses de café à
l'eau et deux petits pains1. Cela ne l'empêcha pas de défrayer
la société par nombre de saillies piquantes. Je me rappelle
qu'on vint à parler de l'impôt qu'on venait d'établir sur les
cartes2, qu'il approuvait très-fort, et qui lui donna lieu de citer
nombre de projets sur le luxe, tous, disait-il, plus importants
l'un que l'autre, et faits pour fixer l'attention du gouverne-
ment; ce qui annonçait une tète ardente et féconde, à laquelle
nul objet et de politique et d'administration n'était étranger.
Après être sorti de table, il était entouré de convives qui ne se
lassaient pas de lui faire questions sur questions; je regrettai
de ne pouvoir être du nombre, mais c'était le jour de la pre-
mière représentation d'OEyfé3, jVtais obligé de rejoindre mon
musicien * et de me rendre chez M. le duc de la Vallière, pour
qu'il m'indiquât le moment où. je remettrais au roi le manuscrit
de mon ouvrage \
1. Voltaire prit toujours du café dans des proportions effrayantes.
g Un homme disait à M. de Voltaire qu'il abusait du travail et da
café, et qu'il se tuait, u Je suis né tué, > répondit-il. » Chamfort,
OEuvres (Leçon, 1852). p. 144. Au reste, le café fut toujours la grande
ressource des gens de lettres et des poètes. Pour échapper aux hor-
reurs de la migraine, l'abbé Delille en prenait jusqu'à vingt tasses
par jour. Charles Brifaut, OEuvres (Paris, 1858), t. 1, p. 220. Récita
d'un vieux parrain à son jeune filleul.
2. Nous avons recherché la date de cet impôt que Laujon dit éta-
bli depuis peii de jours. Il faut remonter à plus de quatorze mois
de là pour trouver cette ordonnance sur les cartes. « 21 octobre
1740. Déclaration qui ordonne ce qui doit être fait pour la percep-
tion du droit établi sur les carte3 par celle du 1G février 17 45. »
Archives impériales. 0-90. Registre du secrétariat de la maison du
Roy, de l'année 17 iG, p. 2G2.
3. Comme OEalé fut représentée, pour la première fois, sur le
théâtre des petits appartements, le 1-3 janvier 174 8, la date précise
de cette petite scène se trouve naturellement établie.
4. La Garde. II avait alors, tout au plus, vingt ans. Le succès
d'ÛEglé ne lui en valut pas moins la place de maître d'orchestre de
L'Opéra, fonction que l'on détacha de celles de ses directeurs, Rebcl et
Francœur.
5. Laujon, OEuvres choisies (Paris, 1811;, 1. I, p. 89, 90.
152 COTERIE DE LA REINE.
Ce madrigal, dont bientôt chacun eut des copies,
souleva l'indignation plus ou moins sincère de tout
un parti. Voltaire ne pouvait être le protégé de ma-
dame de Pompadour sans avoir, du même coup, pour
ennemis les serviteurs de la reine. Marie Leczinska, si
peu reine, si peu influente qu'elle fût, réunissait au-
tour d'elle un groupe respectueux de fidèles, groupe
peu nombreux, mais avec lequel il fallait compter.
Madame de Luynes et la duchesse de Tallard, la pre-
mière dame d'honneur de la reine, la seconde gouver-
nante des enfants de France, étaient, et par leurs
charges et par leur austérité, les deux personnages les
plus considérables et les plus écoutés de la triste Ma-
jesté. Cette petite cour ne laissait pas de préoccuper
Louis XV. 11 savait que l'opinion lui était favorable et
il saisissait avec empressement les occasions de l'apai-
ser par quelque grâce , quelque marque d'estime
et de condescendance. Les vers à la marquise ,
où il était si incongrûment question de ses con-
quêtes , parurent aux gens de la reine le comble de
l'audace et de l'insolence. En effet, que formulaient-
ils, sinon des souhaits indécents, et une opposition
plus indécente encore entre les conquêtes du roi en
Flandre et la conquête de sa propre personne par sa
maîtresse? S'était-il jamais rencontré pareille impu-
dence et si monstrueuse effronterie? Le poëte Roi, que
l'impunité de ses attaques enhardissait, répondit à ce
madrigal, qui avait le tort de dévoiler les faiblesses
royales, par une épigramme sentencieuse dont le sens,
noyé dans dix vers des plus flasques, est complet dans
les quatre suivants :
AFFECTION DU ROI POUR MESDAMES. 153
Les amours des rois et des dieux
Ne sont pas faits pour le vulgaire...
Respecter leur goût et se taire,
Est ce qu'on peut faire de mieux1.
Dès la première heure. Marie Leczinska s'était ren-
fermée dans une dignité sans emphase, sans grimaces,
silencieuse et sereine, se soumettant à son sort avec
une résignation qui n'était pas exempte de grandeur.
Pour arriver à leurs fins, les ennemis de la marquise
durent donc se faire d'autres auxiliaires. Louis XY
aimait fort ses filles, qu'il allait voir chaque soir dans
leur appartement. La favorite n'avait pas songé à dé-
tourner le père de cette douce habitude; sans doute
n'y eût-elle point réussi, et la tentative, en tous cas,
eût été périlleuse. C'était pourtant là le foyer le plus
actif des petites manœuvres ourdies contre elle. La
circonstance parut favorable. Mesdames, stimulées par
leur entourage, laissèrent percer le ressentiment d'un
outrage qui atteignait la majesté royale aussi bien que
la dignité du mari et du père. «Elles l'entourèrent,
redoublèrent de caresses, et profitèrent de ces épan-
chements mutuels pour l'amener à sentir la nécessité
d'éloigner de lui un auteur qui venait d'ajouter aux
premiers toits qu'elles lui connaissaient, en se per-
mettant des vers scandaleux que S. M. ne pouvait
laisser impunis, sans prouver que la gloire était moins
intéressante pour sa personne que sa maîtresse2... »
1. Barbier, Journal (Charpentier), t. IV, p. 281, 282; janvier
17 48. Celle épigramme, ainsi que la réplique de Yollaire, se trouve
également dans un Recueil de pièces curieuses, tant en vers qu'en prose
(Bibliothèque de l'Arsenal. Manuscrits. B. L. 305), t. V, f. 535 à 538.
2. Laujon, Œuvres choisies (Paris, 1811), t. I, p. 87.
9.
IÏM PRÉTENDUS VERS A LÀ DAUPHIN E.
On se demande en quels termes des filles purent faire
entendre à leur père d'aussi dures, d'aussi inconceva-
bles vérités dans leur bouche; et ce ne serait pas, à
coup sûr, l'incident le moins caractéristique de cette
étrange époque où le sens moral avait déserté chacun,
les gens austères aussi bien que les libertins, une fille
née sur les marches du trône aussi bien que la fille
grossière dont les sentiments ne pouvaient être qu'au
niveau des exemples et des conseils de son obscur
milieu ' .
Mais, à ce premier grief, il faudrait joindre l'envoi
à madame la Dauphine de vers dont la philosophie dé-
gagée n'eût pas été prise en meilleure part :
Souvent la plus belle princesse
Languit dans l'âge du- bonheur...
Nous parlons ici d'après la rumeur commune. Le
bruit se répandit dans Paris de l'indignation du roi
qui s'était attribué le premier vers de la deuxième
stance :
Souvent même un grand roi s'étonne,
et de la mesure de rigueur qui en fut la suite. L'avocat
Barbier n'a garde de ne pas consigner celte aventure
dans son journal; mais il n'est pas le seul à la recueillir,
et on la trouve dans la plupart des mémoires du
temps ~. L'arrêt ne fut connu de la marquise qu'après
1. « M. le Dauphin et Mesdames, nous dit d'Argenson, n'appellent
plus madame de Pompadour que maman p , ce qui n'est pas d'en-
fants bien élevés. » 29 décembre 1748. Mémoires (Jannet), t. III,
p. 234.
2. Barbier, Journal (Charpentier), t. IV, p. 279 (janvier 1748).
— Bibliothèque de l'Arsenal. Manuscrits. B. L. 135. Recueil de pièces
VOLTAIRE EXILÉ. 155
sa signification, à ce que rapporte Laujon, qui, lui, ne
fait aucune allusion à ces prétendus vers adressés à la
Dauphine, et attribue pleinement la disgrâce du poëte
au malencontreux madrigal que nous avons cité.
Le roi était faible; l'exil de Voltaire, fut signé avant que ma-
dame de Pompadonr pût le savoir. Elle l'apprit avec quelque
surprise ; mais elle avait trop d'esprit pour ne pas sentir le dan-
ger de s'opposer à celte disgrâce. Quoique sa faveur parût
assurée, elle n'ignorait pas qu'elle lui avait fait beaucoup d'en-
nemies, et c'eût été le moyen sûr d'aigrir les plus dangereuses.
Elle dissimula donc le chagrin qu'elle ressentait intérieurement
de la dis.-'ràce de son protégé; elle s'accusa même d'en être
cause, par la publicité qu'elle avait donnée à des vers que leur
auteur n'avait destinés qu'à être lus par elle; ce qui fit que la
reine et la famille royale, qui craignaient qu'elle n'opposât son
crédit au leur, lui surent gré de n'y avoir pas mis d'obstacle,
et le dirent publiquement. Le roi avait paru trop flatté de l'em-
pressement de sa favorite à s'entourer des talents célèbres, pour
se dissimuler la peine qu'il venait de lui causer; et, pour con-
soler l'affligée, il la nomma, quelque temps après, surintendante
de la maison de la reine, qui ne s'en plaignit pas1.
Laujon écrivait ces lignes en 1811, plus de soixante
ans après ces petits événements de palais, qu'il n'avait
d'ailleurs connus, comme tout le monde, que par des
commérages peu sûrs, bien que son titre de poëte des
cabinets lui ouvrît, parfois le sanctuaire. Ainsi, à l'en
croire, la résignation de bonne grâce de la favorite lui
valut, à quelque temps de là, la charge de surinten-
dante. Laujon confond, c'est la charge de dame du
curieuses, tant en \ers qu'en prose, f. 584 à 587. L'annotateur ano-
nyme dit expressément : « Il (Voltaire; fut exilé pour cette pièce,
dans laquelle le roi crut se reconnoîlre. » — Journal de Monsieur
(janvier 1779), p. 105, 10G.
1. Laujon, OEuvres choisies (Paris, 181 1;. t. I, p. 87, 88.
156 PEU DE SURETE DES CHRONIQUEURS.
palais de la reine qu'il veut dire; mais cette place, à
laquelle elle ne parvint qu'au grand scandale de ceux
qui n'avaient été déjà que trop choqués du tabouret et
des honneurs de duchesse (1752), elle ne l'obtenait
qu'en 1756 (7 février), huit ans après le petit dégoût
qu'on lui fait subir, assez gratuitement peut-être. Il
devait y avoir, il y eut sans doute quelque chose de
vrai clans ces rumeurs, n'eussent été que le méconten-
tement, l'indignation de la coterie de la reine et de
Mesdames ; mais tout cela, probablement, se borna-t-il
à ce grondement sourd qui n'est pas encore la tem-
pête, bien que le plus souvent elle le suive. Ce qui
donna à ces bruits d'exil une certaine apparence, c'est
que le poëte s'éloignait de Paris à cette même époque
pour retourner à Cirey, comme nous l'apprend M. de
Luynes : «Elle est partie (madame du Chàtelet) au
commencement de cette année pour aller dans ses
terres de Champagne avec madame la marquise de
Boufflers et M. de Voltaire, et de là elle est allée à la cour
du roi de Pologne '. » Remarquons, en passant, que
le duc de Luynes ne dit mot ni du mauvais effet du
madrigal de Voltaire ni de la disgrâce qu'il lui mérita.
Quant à l'inculpé, il sait les propos qui courent
sur son compte, et il s'en explique, à deux rencontres,
en homme qui n'admet pas que ces sottises trouvent
créance dans l'esprit de gens raisonnables. «Je ne
peux donc, mes divins anges, sortir de Paris sans être
exilé!... Moi, une lettre à madame la Dauphine! Non,
assurément. Il est bien vrai que j'ai écrit quelque
]. Duc de Luynes, Mémoires, t. VIII, p. 455; février 1748. —
BarLier, Journal (Charpentier), l. IV, p. 281.
A QUI ÉTAIENT ADRESSÉS CES VERS. 157
chose à une princesse qui , après la reine et madame
la Dauphine, est, dit-on, la plus aimable de l'Europe.
Il y a plus d'un an que cette lettre fut écrite, et je n'en
avais donné de copie à personne, pas même à vous l...r.
D'Argental savait évidemment tout cela; mais on n'écri-
vait pas à d'Argental pour qu'il gardât sa lettre en
poche, et cette petite explication était destinée à faire son
chemin à travers la ville. Mêmes détails, plus circon-
stanciés, dans ce billet au président Hénault : «J'ai
appris, monsieur, dans cette cour charmante, où tout
le monde vous regrette, que j'étais exilé ; vous m'avoue-
rez qu'à votre absence près, l'exil serait doux. J'ai
voulu savoir pourquoi j'étais exilé. Des nouvellistes de
Paris, fort instruits, m'ont assuré que la reine était
très-fâchée contre moi. J'ai demandé pourquoi la reine
était fâchée, on m'a répondu que c'était parce que
j'avais écrit à madame la Dauphine que le Cavagnol
est ennuyeux. Je conçois bien que, si j'avais commis
un pareil crime, je mériterais le châtiment le plus sé-
vère; mais, en vérité, je n'ai pas l'honneur d'être en
commerce avec madame la Dauphine. Je me suis sou-
venu que j'avais envoyé, il y a plus d'un an, quelques
méchants vers à une autre princesse très-aimable, qui
tient sa cour à quelque quatre cents lieues d'ici2... »
Cette princesse très-aimable et la plus aimable de
l'Europe après la reine et la Dauphine, n'était autre
que la princesse Ulrique, à l'adresse de laquelle, en fin
1. Voltaire, Œuvres complètes (Beuchol), t. LV, p. 1 7 G. Letlre
de Voltaire à d'Argental ; Lunéville, 14 février 174S.
2 Ibid., t. LV, p. 178. Lettre de Voltaire au président Hénault;
de Lunéville.
io8 DÉPART POUR LA CHAMPAGNE.
de compte, les stances sont restées parmi les œuvres du
poète l. Voltaire, dans sa lettre au président, fait allu-
sion au bruit qui courait de la colère de la reine à son
égard, pour avoir médit du Cavagnul; le madrigal à
madame dePompadour eût été pourtant un motif plus
sérieux de lui en vouloir, bien qu'il ne semble pas
soupçonner que Ton dût avoir contre lui la moindre
cuise de froideur. Mais dans les passes difficiles, telle
fut, telle sera la tactique de toute sa vie :i'accuse-t-on
d'être l'auteur du Puero régnante, aussitôt de répon-
dre que c'est bien à tort qu'on lui attribue les J'ai vu,
acceptant d'avance les plus terribles châtiments s'il est
pris en flagrant délit de mensonge.
ML de Luynes semble dire que madame du Châ-
telet et Voltaire partirent pour la Champagne avec ma-
dame de Boufflers. Longchamp ne souffle mot de ce
tiers aimable, et c'est bien en tête-à-tète que les
deux amis comblèrent, non sans aventures, la notable
distance qui les séparait de leur paradis de Cirey.
La marquise n'aimait voyager que la nuit, et ce fut,
vers les neuf heures du soir qu'ils s'installèrent dans
un carrosse chargé à l'excès de malles et de boîtes.
La terre était couverte de neige et il gelait très-fort;
c'était tenter le ciel, surtout à une époque où les meil-
leures routes devenaient, avec l'hiver, impraticables.
Longchamp avait été dépêchépour préparer les relais.
Une poste avant Nangis, l'essieu vient à casser, et la
lourde voiture de rouler sur le pavé avec un fracas hor-
rible. Des cris aigus se font entendre; c'est Voltaire
I. Voltaire, Œuvres compléta (Beucliolj, t. XII. p. 523.
CARROSSE BRISÉ. 159
qui n'est pas étouffe encore, mais qui étouffe sous le
poids de madame du C.hàtelet, de la femme de cham-
bre, de tout ce monde de paquets et de cartons. Enfin.
on parvint à le débarrasser. Mais il fallait relever lu
voiture, et. comme les deux postillons et les deux la-
quais n'y suffiraient pas, un postillon fut envoyé vers
le village le plus voisin ; l'on ne pouvait verser plus mal
à propos; un pied de neige dérobait le sol. La mar-
quise et Voltaire s'établissent sur les coussins, et, faute
de mieux, se mettent à contempler le firmament. Il
était pur, les étoiles étincelaient, l'horizon était décou-
vert; voila nos deux philosophes qui oublient le criti-
que de leur situation et s'évertuent à disserter, en gre-
lottant, sur la nature et le cours des astres. Il y aurait
sans doute un délicieux tableau à faire avec cela : le
carrosse étendu sur le flanc, les bagages jonchant le
chemin, les chevaux debout, se secouant piteusement,
tandis que les hommes soufflent dans leurs doigts et
tentent de se dégourdir en battant des jambes ; et, de
l'autre côté, le couple scientifique, assis sur des car-
reaux de velours d'Utrecht, le nez au vent et ne re-
grettant au monde que des télescopes. Cette scène
n'est-elle pas charmante? Mais le renfort arrive, la voi-
ture est dégagée et raccommodée par quatre paysans
que l'on avaitarrachés de leur lit et auxquels on donna
douze francs. Ceux-ci se retirèrent en murmurant. On
les laissa dire et l'on ne songea plus qu'à continuer sa
route. Mais à peine avait-on fait cinquante pas, que la
machine se détraquait de nouveau; il fallut bien rap-
peler les ouvriers. Ils ne voulurent rien écouter et re-
fusèrent de rebrousser chemin. Un instant les vova-
160 HALTE A LA CHAPELLE.
geurs craignirent d'être contraints de coucher là à la
belle étoile, faute de secours. Enfin, l'on fit entendre
raison aux récalcitrants, non pas sans leur promettre
de les payer plus généreusement, ce qui eut lieu en
effet. Mais la divine Emilie n'eût-elle pas bien mérité
que ces rustres réalisassent leurs menaces et la mis-
sent à même de poursuivre tout à son aise et pour le
reste de la nuit ses observations astronomiques?
ANangis, on soumit le véhicule fortement endom-:
mage à une révision moins sommaire. L'essieu fut ré-
paré ; mais la caisse était en mauvais état, et, pour
éviter de nouveaux accidents, on se décida à gagner au
pas la Chapelle, un château à trois lieues au-dessus de
cette ville, appartenant à M. de Chauvelin. Ils trouvè-
rent sur la route, fort inquiéta leur sujet, Longchamp
qui n'était pas non plus arrivé à destination sans en-
combre. Mais, présentement, tout était oublié. Les
survenants, réchauffés par un de ces feux dont nos
cheminées étroites ne sauraient donner l'idée, faisaient
honneur à une table abondamment fournie, et ga-
gnaient ensuite leurs lits, dont l'insomnie et les fati-
gues de cette nuit passée en plein air glacé leur fit ap-
précier les délices. Deux jours furent consacrés à con-
solider la caisse de la voiture, et l'on se remit en route
le troisième, pour arriver sans autre émotion au châ-
teau de Cirey.
Encore fallut-il s'accommoder, prendre pied, mettre
toute chose en ordre, car le concierge n'avait pas été
prévenu. Mais l'installation se fit vite. Madame de
Chainpbonin, à laquelle on écrivit, accourut avec une
nièce. Toute la noblesse du voisinage, bientôt infor-
SÉJOUR A CIREY. 161
mée, se piqua d'émulation ; elle n'eut d'ailleurs qu'à
se louer des châtelains qui, décidés à ne pas se mor-
fondre dans la solitude, firent tout pour les retenir en
les associant à leurs divertissements et à leurs plaisir.-;.
Ces divertissements, on en sait la nature. C'était la co-
médie, et puis encore la comédie. Madame du Châtelet
elle-même composait des farces, des proverbes, dans
lesquels chacun jouait son personnage, et une partie
des journées était employée à étudier et à répéter ses
rôles. Madame de Grafigny nous a déjà initié à cette
existence de Cirey qui n'était pas toujours si remplie
et si dissipée. « Les soirées se passaient aussi d'une
manière fort gaie et fort amusante, raconte Long-
champ. Ce qui n'était pas le moins plaisant pour les
spectateurs, c'est que les acteurs y jouaient parfois
leurs propres ridicules sans s'en apercevoir. Madame
du Châtelet arrangeait des rôles à ce dessein ; elle ne
s'épargnait pas elle-même, et se chargeait souvent de
représenter les personnages les plus grotesques. Elle
savait se prêter à tout, et réussissait toujours. Les gens
de sa maison y étaient aussi employés, quand cela était
nécessaire, et j'y ai quelquefois figuré comme les
autres '... » C'est Longchamp qui nous donne ces dé-
tails; il nous dit que ce séjour à Cirey dura quatre
mois. 11 ne se trompe pas, au bas mot, de moins de
trois grands mois; car Voltaire, que nous avons vu
dîner, le \ 3 janvier, chez Tournehem, dès le 13 février,
datait de Lunéville une lettre à Marmontel; et Long-
1. Longeliaïup tt Wajnière, Mémoires sur Voltaire (Paris, 182';,.
t. II, p. 172.
162 LA COUR DE LUNÉVILLE.
champ prétend en outre que l'on passa quelque temps
à Commercy.
Le bon Stanislas, quelque religieux qu'il fût, aimait
le plaisir; il aimait autre chose encore, et, certaines
petites faiblesses aidant, sa cour ne manquait pas
d'être fort agréable. Le règne de ce débonnaire allié
de l'héroïque et sauvage Charles XII, dont l'unique
ambition fut de se substituer, dans le cœur reconnais-
sant de ses nouveaux sujets, à des souverains adorés,
a laissé des traces durables dans les mémoires comme
surle sol qu'il couvrit de châteaux et d'embellissements,
sans pressurer les peuples et avec ses seuls revenus,
qui n'allaient pas au delà de deux millions quarante
mille francs ' . Il y aurait tout un livre charmant à
écrire sur ce petit royaume que le prince polonais te-
nait en viager et d'une façon purement nominale,
puisque la puissance effective était toute aux mains
d'un intendant français, et où il ne s'était guère réservé
que le droit de faire des heureux; sur cette cour mi-
croscopique (plutôt un salon qu'une cour), mais qui
toutefois ne sera pas plus exempte que Versailles de
chiffonneries et d'intrigues.
Lunéville, durant, ces quelques années enchantées,
sera un centre tout français, aussi français, aussi poli,
aussi lettré que la société de Sceaux, entre autres ; qui
aura ses grands seigneurs, ses grandes dames spirituel-
les et galantes, son confesseur influent, sa maîtresse en
titre, ses poètes et ses artistes en renom. L'étape de
Yoltaire et de madame du Châtelet près de Stanislas
1. Duc de Luynes, Mémoires, t. VI, p. 100; 1. X, p. 341.
EFFORTS DE STANISLAS. 163
seral'époque la plus brillante, le moment éblouissant du
règne de ce prince-philosophe, auquel on avait enlevé
le souci de la politique; et, dans la viederécrivain, une
date moins considérable sans doute mais inlîniment
plus souriante que ce séjour à Postdam et à Berlin qu'al-
lait couronner la captivité de Francfort. Les premiers
temps n'avaient, été ni sans difficultés ni sans dégoûts
pour le roi de Pologne. Il s'était trouvé en face d'un
peuple gémissant sur la retraite de ses maîtres et l'in-
dépendance du pays condamné dès lors à devenir une
province française; circonstances peu propres à un
accueil enthousiaste. On lui a reproché d'avoir tout fait
pour dissiper ces regrets injurieux, jusqu'à anéantir
systématiquement tout ce qui pouvait être un rappel
glorieux du passé. Enlra-t-il tant de machiavélisme
dans ce noble désir d'être aimé ? C'est ce que nous
nous refusons à croire; et si les vieux édifices furent
démolis pour être remplacés par des monuments splen-
nides, n'en accusons que l'envie de faire de Nancy un
petit Versailles, ce qui était alors l'idéal pour les sou-
verains de tous grades qui rêvaient une capitale '.Mais
enfin la bonhomie, la parfaite candeur, la bienveillance
du nouveau duc, ses efforts incessants pour changer la
1. « Ces destructions et reconstructions tirent tant d'impre>sionsur
certains Lorrains, raconte M. Noël, que la famille de Mouchetle-Revaud,
potier d'élain, qui avait une maison (irès de Don-Secours, fit murer
ses fenêtres, et ne pril plus de jour que de son jardin, le tout pour
n'avoir pas continuellement sous les veux celte profanation de notre
gloire nationale. Cette maison passa ensuite à divers particuliers, qui
n'ont point rétabli les jours. Dans mon enfance, elle subsistait encore
dans cet étal et on me l'a montrée. » Noël, Mémoires pour servir ù
l'histoire de Lorrniuc[Suncy. LSi 0-5 1;, t. I, p. 2'2'i.
164 SON PORTRAIT.
prévention, l'hostilité en reconnaissance et en affection,
triomphèrent de l'indifférence on delà malveillance de
ses sujets. Lorsque le président Hénault, à son voyage
de Plombières de 1746, alla lui rendre ses hommages,
Stanislas avait pris racine; ce n'était plus un étran-
ger pour les Lorrains, c'était déjà un ami, un protec-
teur, un père.
Nous regrettons tous les jours de n'avoir pas vu Henri IV :
Eh! il n'y a qu'à aller à Lunéville, à Einville ', à la Malgrange,
et on le trouvera là. Ce prince est d'une conversation raison-
nable et gaie, dit à tous moments les choses les plus plaisantes,
raconte juste, voit bien, et d'ailleurs a l'imagination la plus
féconde et la plus agréable, comme vous en avez pu juger
vous-même en voyant toutes ses maisons, en visitant toutes les
singularités de la Malgrange, car elles ne finissent point, et cela
est bien augmenté depuis que vous n'y avez été. Comme cela
n'est point du tout bâti à notre mode, à la fin la peur m'a pris
d'être en Turquie; mais je fus rassuré en voyant dans le bois
une figure de saint François à la place de celle de Mahomet.
Entre cent choses que l'on m'a racontées de ce prince, il faut
que je vous en dise une qui est bien plaisante, et qui ressem-
ble comme deux gouttes d'eau à Henri IV. Un homme qui avoit
été à la cour du duc de Lorraine dans un emploi vint se pré-
senter dans les commencements au roi de Pologne pour lui
demander à être replacé. «Et quelle charge aviez-vous? dit le
roi. — Sire, j'étois grand maître des cérémonies. — Eh! fi, fi,
monsieur, je ne permets seulement, pas que l'on me fasse la
révérence 2. »
1. Ou Ainville. Voir la description détaillée de celte maison de
plaisance, dans les Mémoires du duc de Luijnes, t. VI, p. 107, 108;
octobre 1 7 44.
2. 11 avait, toutefois, sa maison montée sur le pied d'un véritable
souverain, moins par ostentation que pour faire des positions à la
noblesse de Lorraine plus illustre qu'opulente et aux grands seigneurs
polonais qui s'élaient al tachés à sa fortune. Au fond, c'était l'homme le
plus simple et qui affectionnait le plus la simplicité. « Il y a quelques
années, il avoit coutume de se promener par tout le pays dans une
BÉBÉ. 165
Vous avez sans doute ouï parler d'un prodige qui est à cette
cour: c'est un enfant de dix-neuf pouces, bien proportionné,
d'un joli visage, âgé de cinq ans, qui passe sous une chaise
comme M,,,e de Clermont passerait sous la porte Saint-Denis. Il
est méchant et veut tout briser. Apparemment que son âme
s'impatiente d'être si à l'étroit, ou plutôt ce pourrait bien être
celle de Goliath que l'on auroit mise en pénitence. Pour vous
donner une idée de sa taille, on le met dans la boite d'un tric-
trac, assis et les jambes étendues, et il lui reste encore assez
de place dans cette moitié de trictrac pour y jouer avec des
dames qu'il met en pile. Que dites-vous de sa bête de mère qui
fait dire des messes pour qu'il grandisse? Le roi de Pologne l'a
pris à lui, et lui a donné toutes sortes d'habits, mais celui où
il m'a paru le mieux, c'est en hussard 1...
On voit qu'il est question de Bébé 2, le nain du
roi de Pologne , qui avait plus d'importance qu'il n'é-
tait gros à cette cour tant soit peu frivole , dont il fai-
sait les délices, nous dit Fréron. Ce grand person-
nage, qui tenait dans une boîte de trictrac, n'eut
d'autre berceau que l'intérieur d'un sabot. Sa mère
était sans doute peu avisée dans les vœux qu'elle
adressait au ciel ; elle recevait du roi une pension con-
sidérable qu'elle ne devait qu'à la très-petite taille de
ce ciron, d'ailleurs très-bien proportionné, doué de
calèche : il n'avoit qu'un seul page avec lui dans ses courses, et il se
plaisoit à fumer clans une grande pipe à la turque de six pieds de
long. Comme on lui représentoil à ce sujet, qu'il exposoit sa personne
« Eh! qu'ai-je à craindre, dit il, ne suis-je pas au milieu de mes
« enfans.' » Lettre inédile de madame dePompadour, 1 702. Propriété
de M. Noël, de Nancy.
1. Duc de Luynes, Mémoires, t. VII, p. 403. Lettre du président
Hénaull; à Ilkirscb, ce 12 juillet 1746.
2. Nicolas Ferri , né le 1 4 octobre 1141, à Plaine, village de la
principauté de Salm. Il pesait douze onces, quand il vint au monde.
Damai, Description de la Lorraine et du Barrois (Nancy, 1778;, t. I
p. 249.
tôt) exiguïté de son cerveau.
beau* yeux, d'une jolie bouche, d'un teint blanc,
d'un ovale gracieux : « une petite miniature humaine
très-agréable.» Mais était-ce bien une créature hu-
maine, cette poupée que Ton servait parfois à table dans
un pâté, et qui se perdait un jour au milieu d'un pré
dont l'herbe avait pour lui les proportions d'une haute
futaie ' ? On en pouvait douter: en vain chercha-t-oa
à lui apprendre à lire et à écrire, et encore plus vaine-
ment son catéchisme. « lia un nain, écrivait madame
de Pompadour en parlant de Stanislas, qui est un pro-
dige et fait mille espiègleries pleines d'esprit, quoiqu'on
ne puisse lui faire comprendre qu'il y a un Dieu 2. »
Son cerveau trop exigu ne pouvait renfermer plus d'une
idée à la fois ; une idée s'y trouvait même le plus sou-
vent trop à l'étroit et, pour qu'il la contînt, il fallait
qu'elle fût émondée de toute période incidente. Mais
il dansait à ravir, sautillait sur la table comme un
oiseau sans rien renverser, et allait caresser tout le
1. Année littéraire [l'.h't), t. VI, p. 332, 333, 334; (1160), t.l,
p. 208, 209. — Dulens, Mémoires d'un veyageurqui se repose (Paris,
Bossante, ISOG,, t. I, p. 370, 371. — Bébé, servi à table dans un
pâté, était une singularité bouffonne qui n'était pourtant pas sans an-
técédent. Nous lisons dans un recueil manuscrit, à la date du 30 oc-
tobre 1GSG : « On a t'ait voir au roy un bout d'homme de 10 pouces de
liant, la taille contrefaite el tes jambes de travers, né en Basse-Bretagne
et âgé de 30 ans. Personne ne s'estoil encore avisé d ■ l'amener icy.
il esloil 111e d'éco'.e. 11 l'ut présenté à S. M. dans un bassin d'argent
couvert d'une serviette, et quand elle fut ôtée. il fit une profonde
révérence, et dit au roy : Sire, V. M. voit le plus petit de ses sujets
qui a l'honn€iir de lui faire la révérence. On le verra icy avant la
foire Si-Germain pour une petite pièce; et les valets de pied ne l'ont
point eu comme ils espéroient. » Bibliothèque impériale. Manuscrits.
Supp. Fr. 10,205. Lettres historiques et anecdoii<i>ies.
2. Lettre inédite de madame de Pompadour, que nous venons de
citer.
BUT DU VOYAGE EN LORRAINE. 167
monde. C'aura été le dernier nain à titre d'office '.
Quelle fut la cause déterminante de ce voyage de
Voltaire et de la marquise à Lunéville? Les du Châtelet
étaient une des plus anciennes maisons de Lorraine :
Dom Calmet a fait un gros livre in-folio pour prouver
leur illustration, d'ailleurs incontestée. Il est vrai que
la situation financière du marquis était loin d'être en
rapport avec une origine qui se perdait dans la nuit
des temps , et rien n'est plus difficile que de porter un
beau nom avec une fortune réduite. Voltaire était un
bon pensionnaire, qui ne demandait pas mieux de re-
connaître généreusement l'hospitalité des seigneurs de
liiey; on lui devait, en outre, l'arrangement d'un
procès au succès duquel il s'était consacré avec une
abnégation dont il faut bien lui savoir gré. Mais une
charge et des pensions, même après ce résultat heu-
reux, n'eussent eu rien de surabondant; et madame
du Châtelet songeait à obtenir pour son mari quel-
que commandement en Lorraine. Longchamp raconte
que, les sachant si près de lui, le roi de Pologne leur
avait fait dire combien il serait heureux de les avoir,
elle et le poëte , à sa cour. Ces avances faisaient trop
le compte de madame du Châtelet pour qu'elle n'y ré-
pondit point. Quant à Voltaire, ses intérêts comme sa
vanité s'arrangeaient à merveille d'un séjour à Luné-
1. Disons à ce propos, qu'à la cour même du roi Stanislas, en
1"<;<>, un jeune gentilhomme polonais, de vingt-huit pouces, du
nom deBorwslaski, se produisait, à la suite de la comtesse Humiescka,
parente du roi et grand porte-glaive de la couronne. Voir le MémaSre
efuoijc à l'Académie des sciences par le comte de Tressan (Leprieur,
1*00,. Bébé mourut à Nancy, le 9 mai 17Gi, à l'âge de vingt-trois
168 LE P. MENOUX.
ville : il passait pour être chassé de Versailles par l'in-
fluence de la reine et de son entourage ; quel plus
concluant démenti qu'un voyage et une ovation à la
cour du père de Marie Leczinska ! Et puis , n'allait-il
pas partout où allait la divine Emilie? « Pour moi, je
ne suis qu'une petite planète de son tourbillon. » A en
croire l'auteur de la Eenriade , des démarches d'une
tout autre nature eussent été faites auprès de la
marquise , pour la décider à venir à Lunéville.
Cirey est sur les confins de la Lorraine; le roi Stanislas tenait
alors sa petite et agréable cour à Lunéville. Tout vieux et tout
dévot qu'il était, il avait une maîtresse: c'était madame la
marquise de Boufflers. Il partageait son âme entre elle et un
jésuite nommé Menou , le plus intrigant et le plus hardi prêtre
que j'aie jamais connu. Cet homme avait attrapé au roi Sta-
nislas, par les importunitésde sa femme, qu'il avait gouvernée,
environ un million, dont partie fut employée à bâtir une ma-
gnifique maison pour lui et pour quelques jésuites dans la ville
de Nancy. Cette maison était dotée de vingt-quatre mille livres
de rente, dont douze pour la table de Menou, et douze pour
donner à qui il voudrait.
La maîtresse n'était pas, à beaucoup près, si bien traitée.
Elle tirait à peine alors du roi de Pologne de quoi avoir des
jupes; et cependant le jésuite enviait sa portion, et était
furieusement jaloux de la marquise. Ils étaient ouvertement
brouillés. Le pauvre roi avait tous les jours bien de la peine,
au sortir de la messe, à rapatrier sa maîtresse et son confes-
seur.
Enfin notre jésuile ayant entendu parler de madame du
Châtelet, qui était très-bien faite, et encore assez belle, ima-
gina de la substituer à madame de Boufflers. Stanislas se mêlait
quelquefois de faire d'assez mauvais petits ouvrages : Menou
crut qu'une femme auteur réussirait mieux qu'une autre auprès
de lui. Et le voilà qui vient à Cirey pour ourdir cette belle
trame : il cajole madame du Châtelet, et nous dit que le roi
Stanislas sera enchanté de nous voir : il retourne dire au roi
LA MARQUISE DE BOUFFLERS. 16!)
que nous brûlons d'envie de venir lui faire notre cour. Sta-
nislas recommande à madame de Boufflers de nous amener.
Et en effet, nous allâmes passer à Lunéville toute l'année
1749 '. 11 arriva tout le contraire de ce que voulait le révérend
père. Nous nous attachâmes à madame de Boufflers; et le jé-
suite eut deux femmes à combattre 2.
Tout cela n'est pas sérieux , et cette fable ne tient
pas debout. Ce qui est croyable, c'est l'envie sans
doute du confesseur d'éloigner la favorite. Mais son-
ger à chasser madame de Boufflers , aimable et excel-
lente femme, d'un commerce doux et facile , pour lui
substituer une femme hautaine, impérieuse, qui n'eût
eu rien de plus pressé que de se servir de ses qualités
supérieures pour écarter, annihiler tout ce qui eût es-
sayé de rivaliser d'omnipotence avec elle ! Aussitôt
qu'il fallait subir une maîtresse, si mal que fût avec elle
le P. Menoux, mieux valait cent fois madame de Bouf-
flers que madame du Châtelet et que toute autre. Et
vraiment le père, que l'on nous dit si adroit, si rusé,
serait allé faire à Cirey une école par trop étrange, con-
venons-en, et sur laquelle, pour l'admettre, on sou-
haiterait d'autres témoignages que ceux qui nous
viennent de Voltaire.
Fille du prince de Craon, mère du spirituel abbé,
chevalier, puis" marquis de Boufflers l'auteur du char-
mant conte d'Aline), madame de Boufflers avait suc-
cédé à la comtesse de Limanges, dame d'honneur
1. Voltaire confond l'année 17 49 avec l'année 17 48. Ce qu'il ra-
conte là dut, en lous cas, précéder le premier voyage à Lunéville, qui
eut lieu en février 1748.
2. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. XL, p. 82, 83. Mé-
moires pour servir à l'histoire de M. de Voltaire, écrits par lui-même.
m. 10
170 MÛT DE M. DE LA GALAIZIÈRE.
de la reine de Pologne. Après la mort de Catherine
Opalinska, quoique sans titres désormais, elle de-
meura à la cour du roi qui, malgré ses soixante-six
ans et sa dévotion, avait bien quelques faiblesses et
des retours terrestres. La jeune femme, avant d'entrer
si intimement dans l'affection du prince, avait été
au mieux avec son chancelier, et ces nouveaux liens
n'avaient point, disait-on, amené de changement no-
table dans les relations de la marquise et de M. de la
Galaizière. Stanislas ne l'ignorait pas; mais la société
de madame de Boufflers lui était douce, et la peur d'une
rupture, la peur du ridicule l'empêchèrent sans doute
d'en témoigner son chagrin trop vivement. Cependant
une allusion, un mot piquant avertissaient parfois
les deux complices que l'on n'était pas leur dupe.
Il y a quelques années, raconte Collé, que ce gros roi, allant
à la toilette de cette dame, la louoit tant qu'il pouvoit sur la
beauté de ses bras, la couleur de ses cheveux, la blancheur de
sa gorge, etc. La dame, excédée de ces fadeurs royales, lui
dit : Eh bien! mon prince, ne m'épargnerez-vous pas? ne me
fertz-vous pas grâce du moindre compliment ; est-ce là tout? —
Xon, madame, répondit le roi, ce n'est pas tout, mai* mon chan-
celier vous dira le reste. M. de la Galaizière, qui étoit présent,
eut la hardiesse et ia fatuité de dire : Je m'en charge, mon
prince1.
1. Collé, Journal (Paris, 1805), t. I, p. hk; décembre 1748.
Chamfort qui, lui aussi, n'est pas un chroniqueur très-sûr, sub-
stitue à madame de Boufllers sa sœur, madame de Bassompierre.
s Madame de Bassompierre, vivant à la tour du roi Stanislas, était la maî-
tresse connue de M. de la Galaizière, chancelier du roi de Pologne. Le
roi alla un jour chez elle, et prit avec elle quelques libertés qui ne réus-
sirent pas : « Je me tais, dit Stanislas; mon chancelier vous dira le
reste. » Chamfort, OEuvres (Leeou, 1852), p. 35. Au moins, de cette
façon, est-ce vraisemblable et charmant; et Chamfort se tromperait
LA DAME DE VOLUPTÉ. 171
Le mot du roi est plaisant; celui de M. de la Galai-
zière serait grossier , si l'on ne sentait trop l'apport
malheureux du chroniqueur.
M. de Tressan (est-ce bien lui?) nous a laissé un
portrait de la marquise qui rend encore moins vrai-
semblable la prétendue démarche de Menoux auprès
de madame du Châtelet.
Elle parloit peu, lisoit beaucoup, non pour s'instruire, non
pour former de plus en plus son goût; mais elle lisoit comme
elle jouoit, pour s'exempter de parler. Ses lectures s'étoient
bornées à peu de livres qu'elle relisoit souvent. Elle ne rete-
noit pas tout; mais il en résultoit néanmoins pour elle, à la
longue, une source de connoissances d'autant plus précieuses,
qu'elles prenoient la forme de ses idées. Ce qui en transpiroit
ressembloit en quelque sorte à un livre décousu, si l'on veut,
mais partout amusant, auquel il ne manquoit que les pages
inutiles '.
Madame de Boufflers, à laquelle on avait donné le sur-
nom de «Dame de Volupté, » qui convenait si bien à sa
nonchalance, à son sybarisme, était une épicurienne
dans la large acception du mot. Aimer, se laisser
vivre, tel était pour elle le double secret de la vie. Elle
s'est peinte dans cette épitaphe :
Ci-git, dans une paix profonde ,
sur la femme, que nous parierions pour lui, quant au fond. Le mol,
en tous cas. avait fait proverbe, et Louis XV, recommandant à ma-
dame du Hausse! . une de ces maîtresses obscures comme il en eut
plus d'une sous le règne de madame de Pompadotir, lui disail, en
linissant : « Vous aurez bien soin de l'accouchée, n'est-ce pas?...
c'est une très-bonne enfant, qui n'a point inventé la poudre, et je
m'en lie à vous pour la discrétion ; mon chancelier vous dira le reste. »
Madame du Hausset, Mémoires (Collection Barrière), t. III. p. 79.
1 Comte d'Haussomille. Histoire de In réunion de la Lorraine «
la France (Paris. Lévy, 1859). t. IV, p. 517.
172 ACCUEIL EMPRESSÉ.
Cette dame de Volupté,
Qui, pour plus «rande sûreté.
Fit son paradis dans ce monde '.
Quelle raison autre qu'un motif de conscience eût
pu pousser un confesseur à chasser une maîtresse in-
dolente , que la moindre intrigue eût effrayée , et qui
ne demandait qu'à jouir le plus doucement possible
des années que le ciel lui réservait? Encore une fois,
Voltaire a voulu nous en donner à garder.
Ce dernier et madame du Châtelet furent reçus à
bras ouverts par cette petite cour oisive, avide de
plaisirs et de fêtes, dont ils allaient devenir la provi-
dence. Le poëte , toujours souffrant , languissant , fut
l'objet des attentions de son royal hôte. La marquise
eut aussi sa part et sa grande part de caresses , de
prévenances et de distinctions flatteuses. Elle devint
tout d'abord l'amie de madame de Boufûers, aisée à
conquérir, et qui ne négligea rien pour lui rendre ce
séjour agréable. « Madame du Châtelet se trouve si
bien ici, écrit Voltaire à d'Argental, que je crois
qu'elle n'en sortira plus 2. » Le bruit des triomphes
lyriques de la divine Emilie à Sceaux avait transpiré
jusqu'en Lorraine ; elle joua sur le théâtre de Luné-
1. Aimer fut en effet son unique souci. Vers ses soixante ans,
elle disail à son fils, qu'elle avait beau faire, qu"elle ne pouvait de-
venir dévote, qu'elle ne concevait pas même comment on pouvait aimer
Dieu, aimer un être que l'on ne connaissait point. « Oh ! non, disoit-
elle, je n'aimerai jamais Dieu. — Ne répondez de rien, lui répliqua le
chevalier; si Dieu se faisoit homme une seconde fois, vous l'aimeriez
sûrement. » Collé, Journal (Paris, 1807), t. 111, p. 41; mai 1763.
2. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchol), t. LV, p. 177. Lettre
de Voliaire à d'Argental; à Lunéville, le 14 février 1748.
EMPLOI DES JOURNÉES. 173
ville, avec la comtesse de Lutzelbourg, l'opéra d'/sse,
qui obtint un tel succès que Stanislas le voulut enten-
dre deux fois encore '. Puis, vint le tour de Mérope,
où Ton pleura « tout comme à Paris, » et où lui,
Voltaire, s'oublia au point « d'y pleurer comme un
autre. » Partout et constamment des fêtes. Mais le
charme de cette vie, c'était la liberté, le sans-façon, le
peu de souci de l'étiquette. On se contraignait mé-
diocrement, même sur les choses que n'eût point ap-
prouvées la débonnaire Majesté. Les jours se passaient
en grande partie dans un kiosque (une vraie curiosité)
à jouer ou à deviser, le lansquenet et l'amour étant une
des principales occupations de la cour de Lorraine 2.
Au nombre des gentilshommes au service de Stanis-
las, se faisait remarquer, et par son amabilité et par
sa bonne mine, un jeune officier à qui M. de Beauvau
venait de donner une compagnie dans son régiment
des gardes lorraines ; on a nommé M. de Saint-Lam-
bert. Peu favorisé de la fortune , le marquis avait , en
revanche, tous les avantages extérieurs qui attirent les
succès, et les qualités d'esprit qui les fixent. Il faisait
déjà de jolis vers de société ; par la suite, le mal empi-
rera, et ce ne seront plus des bouquets à Chloris, mais
des poëmes descriptifs. Disons, en tous cas, qu'il dut
moins aux uns et aux autres les bonnes grâces des
dames qu'à la séduction de sa personne et de ses ma-
1. Duc de Luynes, Mémoires, t. VIII, p. ib5; février 1748. —
Voltaire, OEuvres complètes (Beuchoti, t. LV, p. 182. Lettre de Vol-
taire à madame d'Argental ; à Lunéville, le 25 février 17*8.
2. Ibid., t. LV, p. 184. Lettre de Voltaire à madame de Cham-
Lonin ; Lunéville.
10.
174 M. DE SAINT-LAMBERT.
nières. La postérité , qui a peine à lui pardonner son
triomphe sur les deux plus beaux génies de leur
temps, s'obstine à ne pas comprendre cet engouement
des femmes pour ce poëte à la glace. Les contempo-
rains, plus justes, ont laissé de lui un portrait avanta-
geux et qui rend excusables les préférences dont il fut
l'objet. « Saint-Lambert , nous dit Marmontel , avec
une politesse délicate, quoique un peu froide , avait
dans la conversation le tour élégant et fin qu'on
remarque dans ses ouvrages. Sans être naturellement
gai, il s'animait de la gaieté des autres; et dans un en-
tretien philosophique et littéraire , personne ne causait
avec une raison plus saine, ni avec un goût plus ex-
quis *... » Madame Suard, qui le connut plus tard,
constate ce charme extérieur , ces qualités brillantes,
tout en convenant qu'il ne se mettait en dépense qu'à
bon escient: « M. de Saint-Lambert ne plaisoit dans la
société qu'à ceux qui lui plaisoient à lui-même, llavoit,
pour tout ce qui lui étoit indifférent, une politesse
froide qu'on pouvoit quelquefois confondre avec le
dédain ; mais quand il recevoit ses amis dans sa jolie
solitude d'Aubonne, près de Sanois, on ne pouvoit
être plus animé et plus aimable 2... » Pour ce qui est
de sa causerie et de son esprit, il nous en est resté un
échantillon, grâce à madame d'Épinay qui, dans ses
Mémoires , a recueilli une étrange conversation entre
lui, Duclos, un prince (qu'on ne désigne pas autre-
1. Martnonlel, OEuvres complètes (Delin), t. I, p. 178. Mémoires,
liv. VI.
2. Essais de Mémoires sur M. Suard (Paris, Didot, 1820), p. 63.
— Garât, Mémoires (Paris, 1829), t. I, p. 351, 352.
LE ROI NE L'AIME POINT. 17.'.
ment, mais qui pourrait bien être le prince de Beauvtu)
et mademoiselle Quinault, à la table de laquelle on se
trouvait. La jeune femme ne lui est pas moins favo-
rable que Marmontel ; elle lui trouve infiniment d'es-
prit et autant de goût que de délicatesse et de force
dans les idées1. Il n'est pas jusqu'à Jean-Jacques, qui
ne reconnaisse à son rival «de l'esprit, des vertus, des
talents 2. » Le revers de la médaille sera beaucoup de
sécheresse et de personnalité, mais sous des dehors
affectueux, une apparente sensibilité dont, sans doute,
comme on verra , il faudra bien rabattre dans l'inti-
mité, sans que le charme cesse, sans que celle qui en
souffre veuille rompre sa chaîne.
Lorsque Voltaire et la marquise arrivèrent à Luné-
ville, le brillant officier semblait fort assidu auprès de
madame de Boufflers, assez, en somme, pour inquiéter
le roi qui l'avait pris en grippe. 11 n'est pas probable,
toutefois,, quoi qu'en dise Longchamp 3,. que cette pe-
tite bergerie fût très-avancée, même suffisamment en-
gagée pour intéresser le cœur, tout au moins l'amour-
propre de madame de Boufflers. Autrement on ne
comprendrait guère que les bonnes relations des deux
amies ne se fussent pas ressenties d'un changement
de front que toute femme pardonne malaisément.
Cet homme, qui allait entrer si despotiquement dans
1. Madame d'Épyiav, Mémoires (Charpentier, 1805). I. 1, p. 21G
à 227.
2. Rousseau, OEuvres complètes (Pari*, Dupont, 1821,, t. XV.
p. 207. Confessions, part. Il, liv. IX var. « ... des vertus et des plus
rares talents. »
3. Longchamp el Wagnière, Mémoires sur Voltaire (Paris, 182G/.
t. II, p. 17i, Ho.
176 VOYAGE AVORTÉ.
la vie de madame du Châteletavait, très-jeune alors, sup-
plié madame de Grafîgny, dans le temps du voyage de
celle-ci à Cirey, de lui en ouvrir les portes. La négociation
n'était pas sans difficulté. Les gens frivoles effrayaient
fort et l'on avait peur d'avoir à charmer leur inutilité.
On avait donné tout cela à entendre à l'excellente femme,
qui avait parlé de manière à dissiper toute inquiétude
et à faire succéder la curiosité à l'appréhension. «C'est
beaucoup que la dame vous souhaite, mande-t-elle au
petit saz/^dans une lettre à son cher Panpan, d'autant
qu'elle craint les visites ; mais dès que je lui ai eu assuré
que vous sauriez lire et rester dans votre chambre, elle
n'a plus fait que vous désirer : elle veutavoir le temps de
travailler; mais le soir elle est charmante '. » Elle joi-
gnait à ses instructions la recommandation de repasser
les Ménechmes, un des rôles de Saint-Lambert, et aussi
d'apprendre le rôle de Guzman : « Yous ferez grand
plaisir pour Ahire. » Ainsi, on le voit, l'accès était ou-
vert, et les mesures prises pour plaire et être agréé. Qui
empêcha ce voyage? Peut-être bien la brouille et le dé-
part de madame de Grafîgny. Et ce ne fut que dix
ans après que le hasard le mit en présence de la
belle Emilie.
1. Madame de Grafigny, Me privée de Voltaire et de madame du
Chûtelet (Paris, 1 8 2 0 j , p. 1 1 G. Cetle lettre doit être du 20 décembre
17 38, comme l'indique la mention d'une lettre à Maupertui» de ce
jour.
MADAME DU CHATELET ET SAINT-LAMBERT. - LA COUR
DE LORRAINE — LUNÉVILLE ET OOMMERCY.
Qui pourrait décider quelles conséquences eut dans
les destinées de chacun ce voyage avorté? Voltaire,
alors encore, était aimé, et madame du Châtelet,
protégée par sa tendresse, n'eût vu sans doute dans
le futur auteur des Saiso?is qu'un enfant aimable,
bien élevé, un jeune nourrisson des Muses qu'il n'y
avait pas à comparer à l'auteur de la Henriade et de
Zaïre '. Mais tout était bien changé, et il s'en fallait,
hélas! que la marquise ressentît pour ce dernier cette
affection passionnée des premières années. Était-ce
bien sa faute à elle seule? Elle en convient elle-même
avec une rare franchise, elle avait un tempérament
de feu qui devait mal s'accommoder de la nature très
et trop calme du poète-philosophe. Elle aima Voltaire
avec toute la fougue et tous les élans de son organi-
sation emportée, et on doit lui tenir compte de son
opiniâtreté, malgré le peu de retour et la tiédeur de
1 . Né à Nancy, le 2 G décembre 17 1G, Saint-Lambert n'avait guère
que vingt et un ans, en 17 38.
178 UN AMANT TRANSI.
cet amant transi. Frédéric écrivait à celui-ci : « Vous
vous formalisez de ce que je vous crois de la passion
pour la marquise du Châtelet; je pensais mériter des
remerciements de votre part de ce que je présumais
si bien de vous. La marquise est belle, aimable; vous
êtes sensible, elle a un cœur; vous avez des senti-
ments , elle n'est pas de marbre ; vous habitez en-
semble depuis dix années. Youdriez-vous me faire
croire que pendant tout ce temps-là vous n'avez parlé
que de philosophie à la plus aimable femme de France?
Ne vous en déplaise, mon cher ami, vous auriez joué
un bien pauvre personnage *,» Mais c'était le per-
sonnage que l'on jouait, depuis longtemps déjà. Vol-
taire était un singulier successeur au duc de Richelieu.
C'était le triomphe de l'esprit sur les sens-, mais on a
tort de croire morts ceux qui ne sont qu'endormis ; et
Voltaire, si perspicace, semblait par trop oublier que,
pour être savante et géomètre, l'on n'en était pas moins
femme. En un mot, madame du Châtelet donna plus
d'amour qu'on ne lui en rendit, et fut loin de trouver
dans son amant un foyer aussi ardent. Longtemps ,
cette faute, cet oubli demeurèrent impunis, et la vic-
time souffrit, sans songer à chercher autour d'elle un
consolateur.
J'ai reçu de Dieu, il est vrai, une de ces âmes tendres et
immuables qui ne savent ni déguiser, ni modérer leurs pas-
sions, qui ne connoissenl ni L'affaiblissement ni le dégoût, et
dont la ténacité sait résister à tout, même à la certitude de
1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchol), t. LIV, p. 458, 4 5U.
Lettre de Frédéric à Voltaire; à Posldain, le 7 auguste 1742, en ré-
ponse à la lellre de celui-ci, de juillet.
NATURE ARDENTE DE LA MARQUISE. 1 70
d'être pas aimée; mais j'ai été heureuse pendant dix ans par
l'amour de celui qui avoit subjugué mon âme, et ces dix ans,
je les ai passés tête à tète avec lui, sans aucun moment de
dégoût et de langueur; quand l'âge, les maladies, peut-être
aussi la satiété de la jouissance, ont diminué son goût, j'ai été
longtemps sans m'en apercevoir : j'aimois pour deux ; je pas-
sois ma vie entière avec lui ; et mon cœur, exempt de soupçons,
jouissoit du plaisir d'aimer et de se croire aimé. Il est vrai que
j'ai perdu cet état si heureux, et que ça n'a pas été sans qu'il
m'en ait coûté bien des larmes.
Il faut de terribles secousses pour briser de telles chaînes :
la plaie de mon cœur a saigné longtemps. J'ai eu lieu de me
plaindre, et j'ai tout pardonné; j'ai été assez juste pour sentir
qu'il n'y avoit peut-être au monde que mon cœur qui eût cette
immuabilité qui anéantit le pouvoir du temps; que si l'âge et
les maladies n'avoient pas entièrement éteint ses désirs, ils
auroient peut-être encore été pour moi, et que l'amour me
lauroit ramené enfin; que son cœur, incapable d'amour, m'ai-
moit de l'amitié la plus tendre, et m'auroit consacré sa vie. La
certitude de l'impossibilité du retour de son goût et de sa pas-
sion , que je sais bien qui n'est pas dans la nature, a amené
insensiblement mon cœur au sentiment paisible de l'amitié, et
ce sentiment, joint à la passion de l'étude, me rendoil assez
heureuse.
.Mais un cœur si tendre peut-il être rempli par un sentiment
aussi paisible et aussi faible que celui de l'amitié! Je ne sais si
on doit espérer, si on doit souhaiter même de tenir toujours
cette sensibilité dans l'espèce d'apathie à laquelle il a été diffi-
cile de l'amener '...
On sent là une âme qui vibre, qui souffre, qui s'in-
digne de ne pas trouver une affection égale à la sienne.
Voltaire était sans doute le dernier amant qui convînt
à cette nature ardente, dont les sens voulaient être ai-
més, eux aussi, car il faut bien dire les choses telles
qu'elles sont; et nous verrons la marquise elle-même
1. Lettres inédites de madame du Cluitelet à d'Arqental (Paris,
1800), p. 3G9, 370, 37 1. Réflexions sur le Bonheur.
180 LES LETTRES DE VOLTAIRE.
s'en expliquer très-nettement dans une situation déci-
sive. Le poète était sincèrement attaché à madame du
Chàtelet, dont l'empire sur lui était excessif, bien qu'il
se cabrât à tout instant et pour des vétilles. Mais, si
l'amie n'avait pas trop à se plaindre, il en était tout
différemment de l'amante. Ce qu'il est juste de recon-
naître, ce qui ressort manifestement des confidences
de la pauvre femme, c'est qu'elle se cramponna en
désespérée à une affection insuffisante, et que si elle
accepta d'ailleurs ce qu'elle avait vainement cherché
en lui, ce ne fut qu'après un violent combat, une lutte
acharnée et des années de constance.
On n'imagineroit pas, dit l'abbé de Yoisenon, que dans des
lettres d'amour on s'occupât d'une autre divinité que de celle
dont on a le cœur plein, et qu'on fit plus d'épigrammes contre
la religion que de madrigaux pour sa maîtresse1. Voilà cepen-
dant ce qui arrivoit à Voltaire. MŒe du Chàtelet n'avoit rien de
caché pour moi; je restois souvent tête à tète avec elle jusqu'à
cinq heures du matin, et il n'y avoit que l'amitié la plus vraie
qui faisoit les frais de nos veilles. Elle me disoit quelquefois
qu'elle étoit entièrement détachée de Voltaire. Je ne répondois
rien; je tirois un des huit volumes (des lettres manuscrites de
Voltaire à la marquise, lettres qu'elle avoit divisées en huit
beaux volumes in-quarto), et je lisois quelques lettres. Je re-
marquois des yeux humides de larmes : je renfermois le livre
promptement, en lui disant : vous n'êtes pas guérie. La dernière
année de sa vie , je fis la même épreuve : elle les critiquoit ;
1. On a cité l'échantillon suivant comme donnant la mesure des
Lillets galants de Voltaire : « Voici le 4 2e jour que je n'ai rien de
loi : multiplie les minutes par les 42, et tu auras le nombre de mes
supplices. » Michel, Biographie historique et généalogique des hommes
marquants de l'ancienne province de Lorraine, p. 142. Mais il faudrait
Lien des Lillets pareils pour former les huit gros volumes in-quarto
dont parle Voisenon.
PREMIÈRE RENCONTRE. 181
je fus convaincu que la cure étoit faite. Elle me confia que
Saint-Lambert avoit été le médecin ».
Longchamp, qui nous dit que ce fut à ce voyage que
la marquise vit Saint-Lambert pour la première fois,
ne semble pas se douter qu'ils n'eussent plus rien à
s'apprendre, quand ils se séparèrent.
Il existe une lettre d'Emilie, sans date, qu'on a crue
de la fin de 1748, probablement écrite du mois de mai,
car il y est question de la Saint-Stanislas qui, cette
année, se célébrait le mercredi 8. Cette épître diffuse,
incohérente, où la défiance se mêle à l'ivresse, est cu-
rieuse; elle précise, sans y songer, le point de départ de
cet amour impétueux qui n'a pas eu d'enfance et qui
déjà la consume. « le ne puis me repentir de rien, puis-
que vs m'aimez; c'est à moi que ie le dois; si ie ne vs
avois parlé chés M. de la Galaizière, vs ne m'aimeriez
point. le ne sais si ie dois m'applaudir d'un amour qui
tenoit à si peu de chose ; ie ne sais si ie n'eusse pas
bien fait de laisser à votre amour-propre le plaisir
qu'il trouvoit à ne plus m'aimer. C'est à vs à décider
toutes ces questions... »
Ainsi, c'est chez le chancelier de Lorraine, qu'un
mot, une interpellation, ont fait éclater, du moins elle
le croit, une passion qui, faute de cette occasion, en
eût sans doute trouvé mille autres. Madame du Chàte-
letse contraignit plus que sa nature et un tel entraîne-
ment semblaient le lui permettre, puisque Longchamp
ne soupçonna rien. Mais l'abandon, dans le tète-à-tête, la
tendresse, Les élans, et aussi les appréhensions, la peur,
I. Voisenon, Œuvres complètes (Pari:?, 1*81;, t. IV, p. 181, 182.
III. 11
182 ANXIÉTÉS.
les refroidissements, le dépit de ne pas toujours sentir
celui qu'on aime à la hauteur de sa propre exaltation,
emplissent ces moments privilégiés -et trop courts.
Saint-Lambert est parfois quelque peu embarrassé de-
vant cette affection impérieuse, prête à tout donner,
mais qui trouve naturel et équitable de passer avant et
par dessus tout. Il songeait à faire un voyage en Italie,
comme plus tard il songera à un voyage en Angleterre,
et aura certaines visées pour sa carrière, autant de
choses auxquelles il faudra renoncer. « Sauf cette
preuve d'amour, que vs m'avés fort reproché d'exiger,
lui dit-elle, à propos de cette excursion projetée au-
delà des monts, ie ne croirois pas que vous m'aimes;
i'attache à ce mot bien d'autres idées que vous, i'ay
bien peur qu'en disant les mêmes choses ns ne ns
entendions pas. Cependant , quand ie pense à la con-
duite que vs avés eue avec moi à Nanci, à tout ce que
vs m'avez sacrifié, à tout l'amour que vs m'avés mar-
qué, ie me trouve injuste de vs dire autre chose sinon
que ie vs aime; ce sentiment efface tous les autres '. »
L'on est réduit, cela se conçoit, aux conjectures.
Au moins cette lettre détermine -t-elle et le point de
départ de leur liaison et l'abandon sans réserve avec le-
1 . Cabinet de M. Feuillet de Conches. Lettres autographes de madame
du. Chûtelel à Saint-Lambert. Lellre 43 ; à Bar-le-Due, jeudi matin. Nous-
devons la communication de cette précieuse correspondance à la par-
faite obligeance du savant et brillant auleur des Causeries d'un Curieux,
qui, tout en se réservant de la publier un jour, nous a permis, avec-
une rare bonne grâce, d'en détacher quelques citations qui pussent
préciser des dales ou des faits douteux et éclairer ces deux physio-
nomies si importantes dans nos éludes. Qu'il veuille bien en recevoir
ici tous nos remerciments, et croire que noire reconnaissance n'est
point au-dessous d'une telle bienveillance et d'une telle générosité.
LA BOITE AUX LETTKES D EMILIE. 183
quel la marquise se livrait. Le cœur de la femme qui
aime a toujours dix-huit ans, et celui de madame du
Châtelet, pour sa part, avait retrouvé cette jeunesse,
cette verdeur du premier âge. Nous avons vu ses
billets à Saint-Lambert, à bordure dentelée de rose ou
de bleu ; leur boîte aux lettres était la harpe de madame
de Boufflers dans les trous de laquelle on les glissait, et
où le marquis venait les chercher, lorsque tout le monde
avait quitté le salon. L'on n'était pas d'ailleurs embar-
rassé pour faire naître les occasions d'être ensemble.
« Il fait un temps charmant, écrit la marquise, ie ne peux
iouïr de rien sans vs, ie vs attcns pour aller doner du
p iiu à mes cignes et me promener. Yenés chez moi
des que vs serés habile. Vs monterés ensuite à cheval
si vs foulés. » Une autre fois, e'est Kmilie qui rend
visite à Saint-Lambert, à la dérobée, en prenant par
les bosquets. « le volerai chés vs des que l'aurai soupe.
M* B madame de Boufflers) se couche, elle est char-
mante, et ie suis bien coupable de ne lui avoir pas
parlé, mais ie vs adore et il me semble que quand on
aime, on n'a aucun tort. » Tous ces microscopiques
poulets respirent la passion la plus vraie, la plus em-
portée, la plus folle, une passion qui ne laissera pas
de paraître souvent excessive au futur chantre des
Saisons.
La correspondance de Voltaire est pauvre à cette
époque, et il était assez difficile d'établir combien de
temps celui-ci et la docte Emilie restèrent à la cour
de Lorraine. Cependant les renseignements ne font
pas complètement défaut; cette lettre, entre autres, de
la marquise à dom Cal met, datée du 4 mars, dans
184 DON CALMET.
laquelle elle témoigne au savant père le regret de ne
l'avoir pas vu, à son passage à Lunéville : « Nous allons
demain à la Malgrange. M. de Voltaire compte vous
aller voir au retour et le roy compte qu'il vous ramè-
nera1... » Voltaire, qui traitera un peu gaillardement
l'érudition du père, est plein de politesse pour lui; il
a la bonne envie de l'aller relancer dans son abbaye de
Senones, si le savant religieux veut bien le lui per-
mettre, et d'y passer quelques semaines avec lui et ses
livres ; et pour peu qu'il eût cellule chaude, un potage
gras, une tranche de mouton et des œufs, il serait le
plus heureux homme de la terre. « Je serai un de vos
moines, ce sera Paul qui ira visiter Antoine 2. » Vrai-
semblablement, cette petite retraite scientifique de-
meura à l'état de projet, Antoine ne reçut point la
visite de Paul; mais ce n'était que projet ajourné,
comme on le verra plus tard.
L'illustre couple dut faire merveille durant cette
recrudescence de fêtes qu'amène le carnaval, et il n'y
eut qu'à se louer sans doute de la verve, de l'entrain,
de l'esprit inventif des deux amis. Mais le carême, la
semaine sainte, en chassant les plaisirs, faisaient de
ceux-ci des non-valeurs, pour parler comme madame de
Staal. Ils étaient, en outre, gens bien plutôt à scanda-
liser qu'à édifier leur prochain ; et, s'il fallait prendre
au sérieux un commérage que d'Argenson enregistre
1. Charavay, Catalogue d'autographes, du jeudi 7 décembre 1 8G5 ;
p. 56, n° 399. Lettre de madame du Chàlelet au rév. père Calmel;
Lunéville, 4 mars 17 48.
5. Voltaire, OEuires complûtes (Beuchot). I. LV, p. 174. Lettre
de Voltaire à dom Calmet; de Lunéville, 13 février 17 48.
L'AUMONIER DE STANISLAS. 1*5
sans plus d'examen, leur abstention de tous devoirs re-
ligieux eût été très-mal vue par le roi de Pologne :
« On annonce que le roi Stanislas a exigé à sa cour
que Voltaire et madame du Châtelet fissent à l'avenir
leurs pàques. Ce sera, dit-on, de la besogne bien
faite1. » Stanislas aimait à ce qu'on fît son devoir, et,
doucement, à l'occasion, il savait semoncer son monde.
Un jour, l'abbé Porquet, dont l'esprit l'amusait, lui
reprochait de n'avoir encore rien fait pour lui. «Mais,
mon cher abbé, lui répondit le roi, il y a beaucoup
de votre faute 5 vous tenez des discours très-libres;
on prétend que vous ne croyez pas en Dieu; il faut
vous modérer ; tâchez d'y croire ) je vous donne un an
pour cela2. » Cette anecdote peut être vraie, moins le
tour, que nous soupçonnons appartenir en totalité à
Chamfort. Stanislas était l'indulgence même, et tolé-
rant comme un philosophe qu'il était. L'abbé Porquet
en est bien la preuve. Ce dernier suivit-il le conseil du
roi et s'amenda-t-il? Il faut le croire, puisque Stanislas
finit par le nommer son aumônier, sur les instances
réitérées de madame de Boufflers. Mais, la première
fois que l'abbé en dut remplir les fonctions à table, il
ne put arriver à dire le Benedicite* ;. Quant à Voltaire,
quant à madame du Châtelet, à coup sûr, rien ne leur
1. Marquis d'Argenson, Mémoires (Jannel), t. II, p. 177, 178;
6 juillet 17 40. 11 y a là une erreur manifeste; Voltaire et madame
du Châtelet étant allés pour la première fois à la cour de Stanislas,
en 17 48, seule année qui puisse être attribuée à cette douteuse anec-
dote, car ils se trouvaient l'un et l'autre à Paris, à Pàques 17 49.
2. Chamfort, OEuvres (Lecou, 1852), p. 98.
3. La Harpe, Correspondance littéraire (Paris, 1804), t. 111,
p. 281, 282.
186 DÉPART DE MADAME DU CHATELET.
fut demandé, et les pâques ne furent point mises
comme condition obligatoire d'un prochain séjour à
Lunéville.
Pâques, en 1748, nous mène au 14 avril. Sepassa-
t-il, pour la petite cour, à Nancy ou à Lunéville? On
voit, par la lettre de madame du Châtelet à Saint-
Lambert, qu'elle dut faire vers ce temps au moins une
apparition à Nancy. Emilie, à son grand regret, avait
pris congé du roi pour retourner à Cirey un peu avant
la Saint-Stanislas, et quittait la capitale du duché
fin avril. Elle était de retour chez elle, dès le
Ier mai, comme nous l'apprend un billet de ce jour
adressé au jeune marquis1. Elle était partie seule,
laissant derrière elle Voltaire, qui était moins néces-
saire à son cœur; car celui-ci mandait de Lunéville à
madame de Champbonin, qu'il n'attendait qu'un mot
de sa divine amie pour aller la rejoindre. Sa lettre est
sans date ; mais il y parle d'une bataille imminente 2, et
cette bataille ne saurait être, de ce côté, qu'un enga-
gement sous les murs de Maastricht, que nous assié-
gions. L'armée des alliés devait, en effet, songer à se-
courir la place, et le maréchal de Saxe avait pris ses
mesures dans cette prévision. Mais, malgré l'insistance
du duc de Cumberland qui voulait qu'on attaquât, le
stathouder répondit qu'il ne fallait pas à la fois perdre
hommes et ville 3, et Maastricht capitulait dans les pre-
1 . Cabinet de M. Feuillet de Conches. Lettres autographes de madame
du Châtelet a Saint-Lambert. Lettre 4 0 ; de Cirey, 1er tuai.
2. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LV, p. 183, 18i.
Lettre de Voltaire à madame de Champbonin ; Lunéville.
3. Darbier, Journal (Charpentier), t. IV, p, 295; avril 17 48.
LETTRE INCOHÉRENTE. 187
niiers jours de mai. La lettre de Voltaire à gros chat
pourrait bien être du 4 ou du 5; et, comme il an-
nonce son départ prochain, il ne dut guère prolonger
son séjour au delà. Longchamp semble dire que l'on
retourna directement à Taris; cette lettre indique, au
contraire, assez nettement, un temps d'arrêt à Cirey,
qui, du reste, ne put être que fort court. La marquise
eût bien voulu mettre à profit cette complète solitude
et passer ces quelques jours en tète-à-tête avec Saint-
Lambert, qu'elle supplie à deux reprises d'accourir,
ne fût-ce que pour la convaincre qu'elle a tort de trem-
bler, de s'alarmer sur la solidité de son affection.
Toutes mes défiances de votre caractère, toutes mes résolu-
tions contre l'amour n'ont pu me garantir de celuy que vsm'avés
inspiré, le ne cherche plus à le combattre, ien sens l'inutilité,
le tems que iai passé avec vs à Nanci l'a augmenté à un point
dont ie suis étonnée moi-même. Mais loin de me le reprocher,
ie sens un plaisir extrême à vs aimer, et c'est le seul qui puisse
adoucir votre absence. le suis bien contente de vs quand nous
sommes tète à tète; mais ie ne le suis point de l'effet que vs
a fait mon départ. Ys connoissés les goûts vifs, mais vs ne
connoissés pas encore l'amour. le suis sûre que vs serés au-
jourd'hui plus gai et plus spirituel que iamais à Lunéville, et
cette idée m'aftli;_'e indépendamment de toute inquiétude...
Cette lettre est pleine d'inconséquences, elle ne se ressent
que trop du trouble que ^s avés mis dans mon âme; il n'est
plus tems de le calmer, l'attends votre première lettre avec
une impatience qu'elle ne remplira peut-être point; iai bien
peur de l'attendre encore après l'avoir reçue. Mandés-moi
surtout comment vous vous portés. le me reproche cette nuit
que vs avés passée sans vs coucher. Si vs en êtes malade, vs
ne me le manderés point, le voudrois savoir si vs avés essuvé
bien des plaisanteries, et cependant ie voudrois que vs ne me
parlassiés que de vs; mais surtout parlés moi de vos arrange-
mens, ie vs attendrai à Cirey, n'en doutés pas...
188 ARRIVÉE A VERSAILLES.
Une lettre de madame du Châtelet à son amant sem-
blerait indiquer qu'il se rendit à son appel. Quoiqu'il
en soit, Voltaire et son amie étaient installés à Versailles,
dès le 15 mai. Emilie, de loin comme de près, n'a
qu'une idée, qu'une préoccupation ; les lettres ne lui
coûtent pas, elle en accable Saint-Lambert. Dans ces
billets, tour à tour tendres, amers, passionnés, éplorés,
n'allez chercher autre chose qu'elle et lui ; et, s'il y
est question du prochain, comptez bien que ce n'est
que par rapport à eux. Ainsi la marquise parle d'un
poëme des Saisons, auquel l'abbé de Bernis travaillait
et que l'on disait fort avancé, tout comme si Saint-
Lambert ne se fût pas attelé au même sujet. Il a été
fait mention plus haut d'un voyage projeté en Italie,
auquel on avait renoncé à cause d'elle; elle sent la
grandeur du sacrifice et en remercie son amant avec
effusion : « Ys n'allés point en Toscane et n'y allés
point pr moi, non ie ne puis trop vs aimer mais aussi
ie vs iure qu'il est impossible de vs aimer davantage ' . »
Mais ces ivresses, ces éclairs de bonheur font place à
plus d'un souci. Ce n'est pas assez des querelles, des
bouderies, de reproches qui vont à l'aigre, de toutes
ces chiffonneries qu'une bonne parole sait ensuite effa-
cer; des ennuis d'une autre nature, et tout aussi me-
naçants pour eux, viennent se mêler à ces factices agi-
tations. M. du Châtelet ambitionnait depuis longtemps
un emploi auprès du roi de Pologne ; il croyait y avoir
tous les droits, et sa femme, encore moins que lui,
1 . Cabinet de M. Feuillet de Conches. Lettres autographes de madame
du Châtelet à Saint-Lambert. Lettre 48; du 23 mai 1748.
M. DE BERCHENY. 189
n'eût admis ni refus ni faux-fuyant. Malgré l'accueil
et la réelle bienveillance du prince, la négociation était
épineuse et le succès n'était rien moins qu'assuré.
M. du Chàtelet avait un concurrent redoutable, et par
son mérite et par l'affection que lui portait Stanislas.
Mais la marquise n'était pas d'humeur à capituler de-
vant de telles considérations : «Si M. de Berchini a le
commandement, s'écrie-t-elle , il est impossible que
M. du Chàtelet ni moi remettions le pied en Lorraine,
tant qu'il durera, il n'y a ni charge ni bienfaits qui
puisse effacer le dégoût de voir un Hongrois son
cadet comander à sa place et rien ne le doit faire
suporter. Mon amitié pour M. de Y. sufiroit seule
pour me rendre cette idée insuportable , jugés ce
qu'elle doit faire sur moi quand ie songe quei'y aurois
passé ma vie avec vs et que ns aurions encore eu des
voïages de Cirey par dessus le marché '. »
M. de Bercheny2, ce Hongrois, sur le compte duquel
on s'exprime sans plus de façons, était le fils de ce Ber-
cheny, si fameux dans les troubles de la Hongrie et la
résistance armée de ce peuple contre les entreprises de
Léopold. Les hussards de Bercheny, dont il était colo-
nel, ont laissé une réputation de bravoure qui subsiste
encore, et le nom de leur chef vivra autant que nos fastes
militaires. Le roi de Pologne connaissait le comte de
vieille date, il l'honorait d'une amitié particulière, et
1 . Cabinet de M. Feuillet de Conches. Lettres autographes de madame
du Chàtelet à Saint-Lambert. Lettre 49 ; 5 juin 17 48. Il est encore
question de celte affaire du commandement dans les lettres 5 0 (bis)
et 53 du recueil.
2. Berkeny ou Bercheny (Ladislas-Ignace, comte de Bercsény),
magnat de Hongrie, né à Ëperies, en Hongrie.
11.
1!»0 HEUREUSE SOLUTION.
dédirait fort lui en donner des marques. M. du Chàtelet
avait pour lui l'ancienneté, et la hautaine Emilie ne com-
prenait point les hésitations du prince; il y a traces de
ces perplexités dans la correspondance de Voltaire. « Ma-
dame du Chatelet, écrit le poète à d'Argental, a essuyé
mille contre-temps horribles sur ce commandement
de Lorraine. Il a fallu livrer des combats, et j'ai fait
cette campagne avec elle. Elle a gagné la bataille, mais
la guerre dure encore l. » Les choses, en effet, s'apai-
seront et s'arrangeront. Stanislas ne voulait que con-
tenter tout le monde, et s'il tenait fort à Bercheny, il
ne tenait pas moins k ne pas s'aliéner des gens qui
apportaient tant d'agrément dans sa petite cour et qu'il
espérait y fixer. L'expédient dont il usera pour se tirer
d'affiires était le plus efficace, s'il n'était pas le moins
coûteux, et la marquise dut lui en savoir gré, car c'était
un triomphe signalé qu'elle remportait sur les idées
d'économie du bon roi. Il créa pour le marquis une
charge de grand maréchal des logis de sa maison, avec
deux mille écus d'appointements. Mais cette nomina-
tion ne fut publiée qu'en novembre2. Quant à Berche-
goy, Stanislas l'attachera également à sa personne3;
1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LV, p. 137. Lettre
de Voltaire à d'Argental; le 10 juin 17 48:
2. Duc de Lmnes, Mémoires, t. IX, p. 128; du dimanche 24 no-
vembre 17 ï&. « Vous savez bien que mon sort est dëeidé, éemail la
marquise à d'Argental, à la date du 17 novembre 17 18 : on réforme
le commandement île Lorraine. Je ne puis trop me louer des bontés
du roi de Pologne à cette occasion, et assurément je lui serai attachée
toute ma \ie. » Lettres inédites de madame du Chatelet à d'Argental
(Paris, 1800), p. 285; Lunéville, 17 octobre 1748.
3. Il était grand écuyer de Lorraine, conseiller-chevalier d'honneur
de la cour souveraine du duché, gouverneur de Commeivy, seigneur
deLuzancy, Cuurcelles, etc., etc., iloreri (Paris, 1759), t. II, p. :}73.
LES VISITANDINES DF. ftEAORE. 191
et, plus tard, lorsque celui-ci aura conquis par l'éclat
des services le bâton de maréchal (1758), son maître
ne fera pas un voyage à Versailles sans aller loger chez
cet ancien ami, à sa terre de Lusancy, dans le diocèse
de Meaux1. Revenons à Voltaire.
C'est à cette date qu'il faut placer une anecdote
plaisante, qui allait mettre l'auteur profane en bonne
odeur dans le couvent d'une ville où, par contre, Piron
avait peu d'amis. Dans les communautés de filles aussi
bien que dans les collèges, les solennités théâtrales
étaient alors fort à la mode, et il n'y avait point de
distribution de prix ou de fêtes de mère-abbesse, sans
que l'on ne jouât ou Polyeuc le, ou Esther, ou Al/talie,
ou Aèsalon, corrigés, émondés et transformés pour les
besoins de la cause et à la taille des interprètes. La
fête de la supérieure de la Visitation de Saint-Martin,
à Beaune, était proche ; il fallait faire un choix. Dans
l'impossibilité de tomber d'accord, on convint que le
sort en déciderait. Ce fut la Mort de César qui sortit
la première du cornet. Si le sujet était sombre, en
revanche, il n'y avait là que des rôles d'hommes, et,
conséquemment, point d'intrigue amoureuse. On
eût souhaité, toutefois, quelque chose somme un com-
pliment à la vénérable héroïne de la fête, où l'on eût
rappelé avec ses vertus le pieux amour qu'elle inspirait
à tous les cœurs. Mais Beaune n'avait que ses ânes et
pas de poètes, et l'on ne savait à quel saint se vouer,
quand une religieuse sortit tout le petit troupeau de
peine. Cette nonne, en son nom madame de Truchis
1. DucdeLuvnesJ.VémoiY^s,t.XYI,p..3h";,3SS:jeucli 1 0 mars 17-58.
192 LEUR REQUÊTE A VOLTAIRE.
de la Grange, proche parente de madame du Châtelet,
n'ignorait pas que sa cousine était en grande intimité
littéraire avec Fauteur de Jules César : que ne s'adres-
saient-elles au poète lui-même? à coup sûr il n'aurait
pas le courage de les refuser. Un e belle lettre, pleine
de caresses et d'innocentes flagorneries, fut écrite,
séance tenante, et couverte de vingt -trois signatures.
Elle fut adressée tout aussitôt à Voltaire, qui trouva,
avec raison, la démarche ridicule et ne se préoccupa
pas davantage de la requête des saintes filles. Mais la
marquise les prit en pitié et insista tant auprès de
Voltaire, qu'il dut céder. On lui apporte du papier,
une plume, et il se met à l'œuvre, debout, à l'angle
d'une cheminée. Les vingt vers de ce prologue ne lui
coûtèrent pas dix minutes, ainsi que le petit mot de
lettre qu'il y joignit. Ce qui distingue cela, à part l'ai-
sance, c'est l'orthodoxie. 11 s'agissait de faire tenir à
de jeunes nonnes le langage qui leur convenait, et Vol-
taire s'y prêta avec une bonne grâce et une bonhomie
charmantes; il finissait même son épître à madame de
Truchis, en la priant de vouloir bien intercéder pour
lui « auprès du maître de nos pensées x 1 »
1. Longchamp el Wagnière, Mémoires sur Voltaire (Paris, 1820],
t. II, p. 191-194. — Voltaire, Œuvres complètes (Beucliot), t. LV,
p. 185, 180. Lettre de Voltaire à madame de Truchis de la Grange ;
à Paris. 7 juin 1748; Longcliamp, comme toujours, fait confusion
quant aux époques ; il dit que ces vers furent faits au moment où on
allait partir pour le second voyage de Lunéville. La lettre de Voltaire
est à la date du 7 , le poêle ne dut quitter que le 28 ; il y a, de compte
fait, entre la composition de ces vers et le départ pour la Lorraine,
vingt et un jours d'intervalle. Tout cela ne fait rien sans doute au fond
des choses, mais indique la nécessité d'être en règle avec un annaliste
dont la mémoire n'est ni des plus sûres ni des plus fidèles.
L'ABBÉ DR CHAUVELIN. 193
Sémiramis, depuis longtemps déjà, était aux mains
des comédiens, les rôles distribués. Mais les deux
anges n'étaient pas à Paris, ils étaient à Plombières.
Madame d'Argental avait eu besoin des eaux, son
mari l'y avait accompagnée, et Sémiramis ne s'en
était pas mieux trouvée, car d'Argental était un oracle
à la Comédie française. Cependant les répétitions se
suivaient, et le poète sortit de Tune d'elles dans l'en-
chantement. « M. l'abbé de Chauvelin, mandait-il au
comte, peut vous dire des nouvelles d'une répétition
de Sémiramis, les rôles à la main. Tout ce que je dé-
sire, c'est que la première représentation aille aussi
bien. Us ne répétèrent pas Mérope avec tant de chaleur,
ils m'ont fait pleurer ; ils m'ont fait frissonner '. » Cet
abbé de Chauvelin, dont il est question ici, était un
amoureux frénétique de théâtre ; il ne bougeait pas
des foyers de la Comédie, et avait, comme d'Argental,
sa haute voix au chapitre. Aussi Voltaire lui écrivait-il
de Commercy, quelques jours avant la bataille : «Yoici,
je crois, mes deux anges gardiens de retour à Paris :
vous avez donc la bonté de faire le troisième. Je vous
rends de très-humbles actions de grâces; cela est
bien beau de protéger les orphelins. Le père de Sémi-
ramis mourrait de peur sans vous 2. »
Voltaire et madame du Châlelet quittèrent Paris le
28 juin 3 pour se rendre directement à Commercy où
1. Voltaire, Œuvres complètes (Beuehot), t. LV, p. 191. Lettre
de Voltaire à d'Argental; le 27 juin 1748.
2. lbid., t. LV, p. 107. Lettre de Voltaire à l'abbé Chauvelin;
àCommerci, ce 12 août 174 8.
3. lbid., t. LV, p. 191. Lettre de Voltaire à d'Argental; le 27
l'»i CH\LONS-SUR-MARNE.
se trouvait alors le roi de Pologne. Stanislas avait té-
moigné le désir de les y avoir, et la marquise, qui
avait obtenu ce qu'elle sollicitait, se croyait engagée
d'honneur à donner au prince cette marque dé recon-
naissance et d'attachement '. Quant au poëte, qu'é-
lait-il autre que le satellite de cet astre pérégrinant ?
«Il faut qu'elle aille, dans quelque temps, à Commerci,
je vais donc aussi à Commerci. » L'on s'était muni de
vivres pour éviter toute halte; mais, arrivée à Chàlons-
sur-Marne, Emilie, se sentant légèrement indispo-
sée, fît arrêter devant l'auberge de la Cloche et de-
manda un bouillon. En apprenant que c'était pour la
marquise du Châtelet, l'hôtesse vint elle-même , une
serviette sous le bras, une assiette de porcelaine à la
main, avec un couvert d'argent et une écuelle égale-
ment d'argent contenant le consommé, et tout cela
avec des respects, des démonstrations à n'en plus fi-
nir. Le bouillon pris, Longchamp demande ce qu'il
est dû. « Un louis, » répond la trop honnête femme.
On jeta les hauts cris. Mais celle-ci répondit qu'on ne
marchandait jamais chez elle et que c'était un prix à
ne rien rabattre. Grand débat entre elle et madame
du Châtelet. Mais rien ne fait. Jusque-là Voltaire s'é-
juin 1 7 i S . Le départ fut avancé d'un jour; car madame du Châtelet
l'annonçait à Saint-Lambert pour le samedi 29 dans une lettre datée
du 1 9 du même mois. Cabinet de M. Feuillet de Conches. Lellres auto-
graphes de madame duChâlelet à Saint -Lambert. Lettre 56; du mer-
credi 19 juin 17 48.
1. Voltaire, OEuvres complètes (Beucliot), t. LV, p. 187. Lettre
de Voltaire à d'Argental; le 10 juin 1748. — Lettres inédites de
madame du Châtelet à d'Argental (Paris, 1S0G), p. 275; Nancy, 19
juin 1749. Cette date est fautive, comme le prouve la seule indication
de Nancy. C'est 29 au lieu de 19, qu'il faut lire.
L'HOTESSE DE LA CLOCHE. 193
tait tu ; il prit alors la parole et essaya de faire com-
prendre à l'ogresse ce que ses exigences avaient
d'exorbitant. Mais celle-ci, probablement parce qu'elle
sentait toute la force de son argumentation, au lieu
de discuter, commença à se fâcher et à élever la voix.
En un clin d'œil, la voiture de la marquise était en-
tourée d'un populaire nombreux qui, sans trop être
renseigné, se rangeait du côté de l'aubergiste de la
Cloche. Le rassemblement, à la longue, avait pris les
proportions d'une émeute ; Voltaire vit bien qu'il ne
serait pas le plus fort et qu'il fallait se résiguer. C'était
dur, pourtant. Longchamp paya, et l'on partit, non
sans être quelque peu hué. « Madame du Châtelet,
ajoute le narrateur, jura bien que, telle fatigue qu'elle
eût à essuyer dans la suite, en voyageant sur la route
de Paris en Lorraine, jamais elle ne s'arrêterait dans
cette maudite ville, et le bouillon de Chàlons-sur-
Marne ne fut point oublié sur ses tablettes '. »
Voltaire , qui était arrivé une première fois malade ,
ne débarquait pas , cette fois encore , dans un état de
santé meilleur ; aussi se proclame-t-il l'un des plus
malheureux êtres pensants qui soient dans la nature :
on l'a empaqueté pour Commercy, et il y est agonisant
comme à Paris 2. Mais c'est l'antienne éternelle, et
cette agonie-là, qui le mènera si loin, n'entrave heu-
reusement ni ses travaux ni ses plaisirs. L'apparte-
mentdestinéà lamarquise, composé deplusieurspièces,
1. Longchamp et Wagniùre, Mémoires sur Voltaire (Paris. 182G),
t. II, p. 195, I9G, 197.
2. Voltaire, Œuvres complètes 'Beuchol), t. LV, p. 193. Letlre
de Voltaire au comte d'Argensoii; à Commerci, ce 19 juillet 17 18.
196 INVITATION FAITE AUX ANGES.
se trouvait dans l'aile gauche, au rez-de-chaussée, les
croisées donnant sur la grande cour. Celui du poëte,
plus petit , était situé dans la même aile, au second
étage, etavait vue surlesjardins. Les deux amis étaient
venus avec l'idée d'un séjour d'un mois ou deux,
après quoi ils comptaient bien regagner leur Eldorado
de Cirey. Madame du Châtelet se faisait fête d'y rece-
voir les deux anges, au mois d'août, à leur retour de
Plombières, qui n'était qu'à dix-sept lieues de là '.
Mais le prince ne l'entendit pas ainsi ; il tenait ses
hôtes et il les garderait. Il y avait un moyen de tout
arranger, et Voltaire fut chargé de transmettre au
ménage d'Argental.les souhaits de la débonnaire Ma-
jesté.
Plus de Cirey, mes chers anges; madame du Châtelet joue
le Double veuvar/e^et l'opéra. On ne peut se soustraire un mo-
ment à ces importantes occupations. Nous avons représenté
au roi de Pologne, comme de raison, qu'il fauttout quitter pour
monsieur et madame d'Argental. Il a bien été obligé d'en con-
venir; mais il est jaloux et il veut que vous préfériez Com-
merci à Cirey. Il m'ordonne de vous prier de sa part devenir le
voir. Vous serez bien à votre aise, il vous fera bonne chère;
c'est le seigneur de château qui fait assurément le mieux les
honneurs de chez lui. Vous verrez son pavillon avec des co-
lonnes d'eau, vous aurez l'opéra ou la comédie, le jour que
vous voudrez3...
Mais tout cela ne put avoir lieu, et la santé de la
comtesse ne lui permit pas de se mêler à cette cour
1. Lettres inédites de madame du Châtelet à d'Argental (Paris,
1806), p. 27 5. Lettre déjà citée.
2. Comédie de Dufrény.
3. Voltaire, Œuvres complètes (Beucliot), t. LV, p. 195, 196.
Leltre de Voltaire à d'Argental ; à Commerci, le 2 août 1748.
VOLTAIRE SE MULTIPLIE. 197
trop avide de divertissements et de fêtes pour une
convalescente. « Je vous assure, écrivait madame du
Châtelet au mari , que c'a été une grande privation
pour moi. Le plaisir déjouer le Sylphe et une très-
jolie comédie ne m'en a point consolée, surtout quand
j'ai pensé que vous auriez pu être témoin de tout
cela '... » Mais ce retour direct servait au moins les
intérêts de Sémiramis, dont les répétitions se conti-
nuaient, et qui avait bon besoin de la présence et des
conseils de ce tuteur officieux et expérimenté.
Comme Voltaire et madame du Châtelet nous l'ap-
prennent, les divertissements se succédaient avec une
sorte d'emportement, à la cour de Commercy. « On a de
tout ici, hors du temps ; il est vrai que les vingt-quatre
heures ne sont pas de trop pour répéter deux ou trois
opéras et autant de comédies2. » Pour le poëte, c'était
à qui en tirerait le plus; madame de Boufflerslui com-
mandait des petits vers qui ne se faisaient pas attendre.
Le portrait de dom Calmet était sans légende ; il troussait
un madrigal pour mettre au bas. Autres vers adressés
au roi, en lui offrant un exemplaire de la Eenriade.
Devant tant d'aisance , on ne pouvait être importun ;
Stanislas prie Voltaire de lui paraphraser le fiât lux,
et celui-ci, au lieu d'improviser , se contentant pour
cette fois de se souvenir, de ressusciter, à deux mots
près, les quatre vers du P. Lemoine 2. Tout ce monde,
qui touchait à peine la terre, ne pouvait être indiffé-
1. Lettres inédites de madame du Châtelet à d'Argental (Paris,
180C), p. 27C ; Lunéville, 20 août 1748.
2. Uurival, Description de la Lorraine et du Barrois (Nancy,
1779), t. IV, p. 35, 38.
lf>8 ÉCLIPSE DE SOLEIL.
cent à ce qui se passait au ciel. Nous avons vu, il y a
bien des années, Voltaire et la société de Vaux-Villars
prendre le soleil en flagrant délit d'étrangeté et suivre
le phénomène avec des lunettes d'opéra '. Le 25 juil-
let, au matin, toute la cour observait une superbe
éclipse de soleil, de neuf doigts, qui devait être cen-
trale à Berlin 2. Au reste, Louis XV, à Compiègne,
employait toute sa matinée à pareille contemplation,
avec l'appui de MM. de Thury et de la Condamine,
qu'on avait mandés pour la circonstance3.
Mais les plaisirs de la petite cour devaient être for-
cément suspendus par le voyage du roi de Pologne
qui songeait à passer quelques jours à Trianon. N'é-
tait-ce pas le cas de profiter de cet intervalle de liberté
pour aller surveiller les dernières répétitions et assister
à la représentation de Sémiramis? Dès le 20 août,
madame du Châtelet annonçait le voyage de son ami
à d'Argental comme chose arrêtée. Durival dit que
Voltaire partit de Luné ville le 26 avec Stanislas, qui
arrivait le 29 à Trianon, le jour même de la représen-
tation de Sémiramis. Longchamp, au contraire, le
fait se diriger vers Paris, en chaise de poste, sans autre
suite que son secrétaire, et bien avant le prince, puis-
qu'il trouva le temps de s'arrêter trois jours à la maison
1. Voltaire, OEmres complètes (Beuchol), t. LI, p. 64, C5. Lettre
(II- Voltaire à Fontenelle; à Villars, juin 1721. — Fontenelle, OEuvres,
complètes (éd. Belin), t. III. p. 203. Réponse de Fontenelle à Vol-
taire.
2. Durival, Description de la Lorraine et du Barrais (Nancy, 177 9),
t. I, p. 196.
3. Due de Luynes, Mémoires, t. IX, p. G9 ; Compiègne, vendredi
2G juillet 1748.
RIVALITÉ DE VOLTAIRE ET PE CRÉBILLON. 190
de campagne de l'évêque de Châlons, Choiseul-Reau-
pré, et deux autres jours à Reims, chez M. de Pouilli,
où il ne parvint qu'après avoir essuyé, à mi-chemin,
le plus terrible orage1.
Voltaire, irrité d'entendre appeler l'auteur d'Airée
etThyestc le Sophocle du siècle, sachant d'ailleurs que
certaines gens, et parmi eux Marivaux, disaient que,
devant le génie de CrébiDon, devait pâlir et s'éclipser
tout son bel esprit2, avait juré de ne pas laisser debout
une de ses pièces et de démontrer, jusqu'à l'évidence
la plus brutale, la distance qui les séparait l'un de
l'autre, en refaisant successivement toutes les tragédies
du vieux poète. On a reproché à Voltaire, comme
une mauvaise action, un procédé odieux, cette guerre
acharnée où il fut le plus fort de beaucoup, mais où,
malgré une supériorité manifeste, il se vit discuté, dé-
chiré, avec une mauvaise foi dont le mobile était moins
l'admiration que l'on éprouvait pour son rival que la
haine implacable que lui avaient vouée ses ennemis. En
réalité, rien de plus permis, rien de plus légitime que
ces luttes qu'on retrouve avant lui, et dont l'histoire
de notre théâtre est remplie 3. Corneille et Racine, pour
1. Stanislas ne fut pas, non plus, sans s'arrêter en chemin; il fit,
sur sa roule, trois ou qualre visites, entre autres à M. de Meuse, dans
sa terre de Sorrey. et passa toute une journée à Cornmercy. Duc de
Luynes, Mémoire*, t. IX, p. 80.
2. Marmontel , Œuvres complûtes (Bdin, 1819), t, 1, p. 133.
Mémoires, liv. IV. — La Harpe, Cours de littérature (Paris, Dupont,
Î825), t. X, p. 93 ;t. XII, p. 03.
3. Avant les Sémiramis de Créhillon et de Voltaire, notre théâtre
en avait déjà représenté trois avec des fortunes diverses : la première
de De^fontaines (1G3T ou 1047); la seconde de Gilbert (1046); la
troisième de madame de Goniez (1716).
200 ADMIRATION PEU SINCÈRE.
souscrireau caprice d'une grande princesse, traiteront
tous deux le sujet de Tite et Bérénice; et l'on sait quel
fut le victorieux. Racine verra à son tour opposer
une Iphigéniekson Iphigénie, une Phèdre à sa Phèdre.
Et il n'aura pas été le seul à s'attaquer au génie de
Corneille. Voltaire fera un OEdipe après l'auteur de
Cinna, Longepierre une Médée. Dans le procédé de
Voltaire, il entre sans doute autre chose que de l'ému-
lation ; il prétend se venger et il se venge tout à la fois
de ceux que ses succès désespèrent et de Crébillon, dont
il n'a pas eu à se louer. Si cet antagonisme date de loin,
les deux rivaux, jusqu'à la fin, se verront et se feront
amitié. « Je menai, hier, M. de Crébillon chez M. le duc
de Richelieu, écrit Voltaire à son ancien camarade Cide-
ville en août 1731 : il nous récita des morceaux de son
Catilina, qui m'ont paru très-beaux. 11 est honteux
qu'on le laisse dans la misère !... » Et ce Catilina est
le même que Voltaire refera plus tard, et qu'on allait
jouer en décembre! Une année après, l'auteur de la
Henriade écrivait à Moncrif : « Si vous rencontrez
dans votre palais (le palais du comte de Clermont, dont
Moncrif était alors secrétaire de commandements),
Rhadamiste et Palamède, ayez la bonté, je vous prie,
de lui dire des choses bien tendres de la part de son
admirateur2. » On sait ce qu'il faut croire de cette
tendresse, et quel cas Voltaire faisait de ce génie sau-
vage, abrupte, inégal. Le refus d'approbation de
Mahomet est son grand grief contre Crébillon, qui dé-
1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LI, p. 23 4. Lettre de
Voltaire à Cideville ; 19 août 17 31.
2. Ibid., t. LI, p. 2G4. Lettre de Voltaire à Moncrif; mars 1732.
DÉMARCHE AUPRÈS DU LIEUTENANT DE POLICE. 201
clara, en qualité de censeur, la pièce inacceptable ; et
il ne le lui pardonna point. Ce qu'il ne lui pardonna
pas davantage, ce fut d'avoir à partager avec lui les
faveurs de madame de Pompadour, qui bientôt même
inclinera du côté de l'auteur de Catilina, plus par
politique peut-être que par entraînement. On lui op-
posait ce poète rocailleux, incorrect, barbare, que l'on
affectait de considérer comme notre troisième tra-
gique ; il saurait démasquer l'envie et prouver qu'entre
l'auteur d' 'Electre et lui il y avait des abîmes !
Encore fallait-il être joué. Il prendra d'abord ses
sûretés contre les chicanes de l'auteur de la première
Sémiramis, qui n'avait que trop de facilités pour en-
traver le représentation de la seconde. Au-dessus de
l'approbation des censeurs, il y avait celle du lieute-
nant de police; Yoltaire adresse à celui-ci une belle
lettre où il manifeste confidentiellement ses appréhen-
sions. Il peut s'alarmer à tort; mais, atout événement,
il en appelle à l'équité, à la haute bienveillance du ma-
gistrat. «Permettez, lui écrivait-il, qu'en partant pour
Commerci, je remette la tragédie de Sémiramis entre
vos mains et que je vous demande votre protection
pour elle. On la représentera pendant mon absence (il
ignorait alors qu'il assisterait à la première soirée). Je
commence par la soumettre à votre décision, non-seu-
lement comme à celle du magistrat de la police, mais
comme aux lumières d'un juge très-éclairé. M. Cré-
billon, commis par vous à l'examen des ouvrages du
théâtre, a fait autrefois une tragédie de Séjniraynis, et
peut-être ai-je le malheur qu'il soit mécontent que
j'aie travaillé sur le même sujet. Je lui en ai pourtant
202 IMPARTIALITÉ DE LA FAVORITE.
demandé la permission, et je vous demande à vous,
monsieur, votre protection, m'en remettant à vos
bontés et à votre prudence '. » M. Berrier répondit le
plus obligeamment du monde, et l'action de Crcbillon
se borna à la suppression de quelques vers. Voltaire
estima que c'était encore trop, et n'eut de repos, comme
on le verra, qu'après avoir fait restituer les passages
retranchés.
Pour l'instant, la favorite ne faisait point pencher
la balance d'un côté plus que de l'autre; et, si Cré-
billon devait avoir les honneurs d'une impression au
Louvre, Voltaire n'eut à se plaindre, à l'égard de 5e-
mh'amis, ni du roi ni de sa maîtresse. 11 est vrai que
ce dernier n'est pas homme à se laisser oublier et à ne
point réchauffer au besoin le zèle de ses amis. « J'ai
écrit à M. le duc deFleury, à madame de Pompadour.
Il nous faut les secours du roi; mais, mon ange, il
nous faut le vôtre. Ecrivez bien fortement à M. le duc
d'Aumont2...» Mais de quoi s'agit-il donc? On trouve le
mot de l'énigme, notamment dans ces quelques lignes
d'une lettre à La Noue : « J'apprends que M. le duc
d'Aumont nous fait donner une décoration digne des
bontés dont il honore les arts, et digne de vos talents.
Cette distinction, que les acteurs méritent, me rend en-
core plus timide et plus méfiant sur mon ouvrage. 11
serait bien triste de faire dire que le roi a placé sa magni-
ficence et ses bontés sur un ouvrage qui ne le méritait
1. Léouzon Leduc, Eut les sur la Russie (Amyot), \>. -4 15. 4 46.
2. Voltaire, OEuore» complètes (Beuchot), t. LV, p. 191. Leltre
de Yollaire à d'Argenlal ; le 27 juin 1748.
ENCOMBREMENT RIDICULE DE LA SCÈNE. 203
pas '. » Effectivement, Louis XV avait déclaré qu'il se
chargeait de la dépense du spectacle, en considération
de feu madame la Dauphiue, pour qui la pièce avait été
faite'-2, et il avait donné cinq mille francs pour une dé-
coration qui ne devait pas être du goût de cette foule
chamarrée encombrant le théâtre. Voltaire eût voulu
aux grands mouvements scéniques marier les splen-
deurs du spectacle, et il s'exprime avec amertume sur
les entraves qu'il rencontra et dont il ne put que bien
insuffisamment triompher.
Vn des plus grands obstacles qui s'opposent, sur notre théâ-
tre, à toute action grande et pathétique, est la foule des spec-
tateurs confondue sur la scène avec les acteurs : cette indé-
cence se fit sentir particulièrement à la première représentation
de Sémiramis. La principale actrice de Londres, qui était pré-
sente à ce spectacle, ne revenait point de son étonnement ; elle ne
pouvait concevoir comment il y avait des hommes assez en-
nemis de leurs plaisirs pour gâter ainsi le spectacle sans en
jouir. Cet abus a été corrigé dans la suite aux représentations
de Sémiramis, et il pourrait aisément être supprimé pour
jamais 3.
Ces plaintes n'étaient que trop fondées, et l'on se
demande en effet comment, chez un peuple qui se
choque plus d'un ridicule, qu'il ne jouit d'une beauté
de sentiment, on souffrit si longtemps la révoltante
absurdité de spectateurs étages sur la scène qu'ils
t. Voltaire, Œuvres complètes (Beucliot), t. LV, p. 19 i, 195.
Lettre de Voltaire à Lanoue; à Commerci, ce 27 juillet 17 48.
2, Clément, Les Cinq années littéraires ou nouvelles littéraires des
années 11 48-1752 (La Haye, 17 54), t. I, p. 128. Paris 15 août et
10 septembre 17 48. Au lieu de cinq mille francs, Clément élève à
huit ou dix mille le chiffre alloué parle roi.
3. Voltaire, Œuvres complètes (Beucliot), t. V, p. 4 85. Disserta-
tion sur la tragédie ancienne et moderne, seconde partie.
20i LE TOMBEAU DE NINUS.
étranglaient, les uns assis sur des gradins, les autres
debout au fond du théâtre et le long des coulisses,
entravant le jeu des acteurs par leur seule présence,
quand ce n'était point par des familiarités qui les
distrayaient de leur rôle, ou même des brutalités et
d'inqualifiables violences. N'avait-on pas vu le marquis
de Sablé, aux trois quarts ivre, s'élancer sur Dancourt
et le rouer de coups, pour un couplet de Y Opéra de vil-
lage qu'il s'était stupidement appliqué ' ? Des scandales
de cette force étaient rares sans doute; mais que d'ou-
vrages compromis par le contact des acteurs et des
actrices avec cet essaim de petits-maîtres, dont la ga-
lanterie était la grande affaire et qui se souciaient
médiocrement de l'œuvre que l'on jouait !
Ne parlons que de Sémiramis. Le premier soir, le
théâtre se trouvait tellement obstrué, qu'à peine les
comédiens pouvaient se mouvoir. À la scène du tom-
beau de Ninus, la sentinelle, qui ne voyait de pas-
sage suffisant même pour un fantôme, se mit à crier
tout haut: «Messieurs, place à l'ombre, s'il vous
plaît, place à l'ombre2! » Toujours est-il que, pour
être naïve, la recommandation n'en avait pas moins sa
raison d'être, et que l'on ne pouvait blâmer le brave
grenadier que d'un excès de zèle, bien que cet excès
de zèle faillît perdre la pièce. Voltaire, qui, lui, n'avait
pas trouvé la chose si plaisante, se hâta dès le len-
1. Biographie générale (Didot), t. XII, p. 902. Voir notre article
sur Dancourt.
2. Paris, Versailles et les provinces au XVIIIe siècle (Paris, 1817),
t. I, p. 9. Cela rappelle aussi le mot de Milhridate, mourant, apporté
à grand'peine, à travers la scène envahie : « Pardon, messieurs ! n
GÉNÉROSITÉ DU COMTE DE LAURACUAIS. 205
demain de prier le lieutenant de police de vouloir bien
ordonner qu'on plaçât deux exempts sur le théâtre,
« pour faire ranger une foule de jeunes Français qui
ne sont guère faits pour se rencontrer avec des Baby-
loniens. »
J'ai été instruit, monsieur, lui répondait aussitôt le magis-
trat, de la grande foule qu'il y a eu sur le théâtre jeudi, et qui
a pu gêner la représentation. .Mais quel remède apporter au
moment même! Lorsque les spectateurs sont entrés et placés,
peut-on les faire sortir, et par qui commencer? L'abus pro-
vient du trop grand nombre de billets que les comédiens dis-
tribuent. D'ailleurs, les billets de théâtre n'étant pas différents
des places principales, tout le monde préfère le théâtre et veut
y être, parce qu'on se communique plus facilement que dans
les ioges. Je viens de charger l'exempt de parler, de ma part,
aux comédiens, et de se concerter avec eux pour prendre, de
très-bonne heure, de justes précautions pour ne point laisser
entrer plus de monde qu'il ne faut au théâtre1.
T.e remède à tout cela, c'eût été de débarrasser la
scène. Mais, avec les années, l'abus s'était changé en
droit; si le jeu des acteurs souffrait de cet encom-
brement, leur bourse s'en accommodait, et, pour faire
place nette, il eût fallu antérieurement les indemniser.
Ce fut le spirituel et frivole Lauraguais, le dernier des
Brancas, qui eut le mérite d'une transformation que
l'on aura à attendre onze ans encore (1759) : elle
devait coûter douze mille livres au comte, dont les
dépenses n'eurent pas toujours un aussi digne emploi.
« Je suis le marguillier de cette paroisse, » avait-il
coutume de dire. Cette action, en tout cas, valait à
elle seule bien des tragédies, au moins comme les
1. Léouzon Leduc, Etudes sur la Russie (Amvol), p. 4 52, 4 53.
ni. 12
200 LES SOLDATS DE CORBULO.X.
siennes ; et son nom vivra dans l'histoire de notre
théâtre pins sûrement par cette générosité intelligente
que par une Ch/temnestre, qui n'est pas à ressusciter
pour son honneur.
La représentation de Sémiramis devait offrir toutes
les émotions d'une véritable bataille. Chacun avait pris
ses mesures : l'auteur pour faire réussir, les ennemis
pour faire tomber la pièce. Ces derniers, en tête des-
quels marchait Piron, qui ne pardonnait pas à Voltaire
ses succès1, mêlés aux « soldats de Corbulon, » comme
Voltaire appelait les partisans de Crébillon, étaient bien
déterminés à ne laisser rien passer, à profiter du
moindre prétexte pour couler à fond l'esquif du poète2.
Mais ils avaisnt affaire à un homme qui ne s'endormait
pas et était de vieille date rompu à ces luttes. Voltaire
avait accaparé la majeure partie du parterre; il pouvait
disposer de quatre cents billets, et il les avait distribués
à ses féaux, aussi disciplinés que le camp ennemi et
commandés par des capitaines dévoués, tels que Thié-
riot, Dumolard, Lambert, de Mouhi, et le chevalier de
1. « ...Vous voies que M* Piron n'est point trop ami de .Ur de
Voltaire; je le soupçonnerois même tant soit peu de s'imaginer être
son rival. » Clément, Les Cinq années littéraires (Laliaye, 17 54),
t. 1, p. 13-3. Paris, 20 septembre 1748.
2. Dès le mois de mai, Vauvenargues écrivait à Voltaire : « Vos
ennemis répandent dans le monde qu'il n'y a que votre premier acte
qui soil supportable, et que le reste est mal conduit et mal écrit. On
n'a jamais été si horriblement déchaîné contre vous qu'on l'est depuis
quatre mois. Vous devez vous attendre que la plupart des gens de
lettres de Paris feront les derniers efforts pour faire tomber votre
pièce. Le succès médiocre de la Princesse de Navarre et du Temple de
la Gloire leur fait déjà dire que vous n'avez plus de génie... » Vol-
taire, OEuvrcs complètes (tieuchol), t. LV, p. 115. Lettre de Vauve-
nargues à Voltaire; à Paris, lundi malin, mai.
LE CHEVALIER DE LA MORLIÈRE. 207
La Murlière, que nom érosions dû ciler le premier,
mi son importance et la terreur de son nom1.
Il est difticile, à l'heure qu'il est, de se rendre compte
de l'influence que ce La Murlière eut longtemps à la
Comédie française. C'était une puissance contre la-
quelle il n'y avait point à lutter : il n'était de succès que
ceux qu'il permettait. Toute pièce condamnée par lui
était une pièce morte. « Il s'était fait, nous dit Suard,
un jargon hardi et singulier, qui avait une sorte
d'éclat. Avec une physionomie commune, il avait dans
le maintien et les manières je ne sais quoi qui ne
l'était pas. Ce qui frappait particulièrement dans son
air et dans son ton, c'était l'audace. Toute sa littéra-
ture se bornait à la connaissance du théâtre et des
romans... » A part la passion, à part l'intérêt (car il
mettait tous les auteurs à contribution, et celui qui
ut de s'y soustraire pouvait compter sur une
chute inévitable2), c'était un bon juge : la terreur en
avait fait un juge sans appel.
Dès qu'il paraissait, ajoute Suard, un cercle de néophytes
se formait autour de lui; affable avec dignité, il accueillait
l'un d'un coup d'oeil, faisait rougir d'une vanité modeste celui à
qui il adressait la parole, les endoctrinait tous... Un ton moitié
d'homme du monde, moitié d'homme de lettres, donnait un
certain poids à ses paroles; et je ne sais quel ordre étranger
dont ii cachait avec soin la croix et étalait avec le même soin
le cordon3 complétait le charme... Le jour d'une première
représentation était un jour de bataille; le café* était le quar-
1. Longchamp nomme aussi Delamarre, mort dès 17 42.
2. Favart. Mémoires ot Correspondances (Paris, 1308,, t. II, p. 21,
22. Lettre de Favart au ooaile Ue Uurazzo. \~('<2, 15 août.
3. Le cordon de l'ordre du Christ,
i. Le café l'rocope.
208 TERREUR QU'IL INSPIRAIT.
tier général; on s'y réunissait pour concerter le plan des ma-
nœuvres. La troupe du chevalier de La Morlière était composée
de volontaires et de soudoyés; il commandait ceux-ci et diri-
geait ceux-là1, mais les premiers étaient ceux sur qui il comp-
tait le plus...
Au moment de la représentation, il ralliait sa troupeau café,
se rendait de bonne heure au parterre avec elle, attirait l'at-
tention de tout ce qui l'environnait, en parlant haut, en citant
des vers, en contant des anecdotes scandaleuses, en répandant
des préventions pour ou contre la pièce et l'auteur. Il flattait
certains auditeurs par des remarques obligeantes, prenait pour
juges ceux qui paraissaient plus difficiles à manier, intimidait
les faibles par des sarcasmes. S'il protégeait la pièce, il était
bien sûr qu'elle serait critiquée par les pédans, mais qu'elle
plairait aux gens de goût, comme ceux à qui il avait l'honneur
de parler : en voulait-il à l'auteur, tout le monde savait que
les études de procureurs et de notaires étaient désertes, et que
toute la bazoche était soudoyée pour applaudir. Le clerc de
procureur qui était près de lui rougissait et n'avait garde
d'applaudir, de crainte d'être reconnu. Pendant la pièce, il
donnait haut le signal d'applaudir ou de murmurer; et les échos
qu'il avait répandus avec art aux différents coins de la salle, y
répondaient fidèlement. Il avertissait ses voisins d'un beau vers
qui allait partir, ou tenait une épigramme prête pour atténuer
l'effet d'un trait applaudi.
Comme on était un peu contrarié sur la liberté de huer et de
siffler ce qui déplaisait, il s'était fait une manière de bâiller
éclatante et prolongée, qui produisait le double effet de faire
rire et de communiquer le même mouvement au diaphragme
de ses voisins. Un jour, la sentinelle l'avertit de ne pas faire
tant de bruit : « Comment, mon ami, lui dit-il, vous qui paraissez
un homme de sens et qui avez l'habitude du spectacle, est-ce
que vous trouvez cela beau? — Je ne dis pas cela, lui répondit le
soldat un peu adouci, mais ayez la bonté de bâiller plus bas*.»
Voltaire avait déjà sur les bras trop d'ennemis pour
1 . Favart prétend qu'il avait à sa solde plus de cent cinquante
conspirateurs.
2. Suard, Mélamje de littérature (Paris, 1804), t. I, p. 347 à 350.
SUCCÈS DISPUTÉ. 209
dédaigner l'aide de ce condottiere, qu'il fallaitavoir pour
soi ou contre soi; La Morlière, qui d'ailleurs était loin
encore de ce despotisme souverain qu'il lit peser si
longtemps sur les auteurs, les comédiens et le public
même ', se mit de la meilleure grâce au service de
l'auteur de Sémiramis, et il prit le commandement
de son camp volant. Tout cela sans doute ne fait pas
honneur à Voltaire, même si on lui tient compte des
inimitiés, des basses jalousies avec lesquelles il était
aux prises. On lui voudrait un autre entourage et
d'autres prôneurs, en admettant que le mérite ne
puisse se passer de pareils soutiens. Longchamp, par-
fois terrible dans ses indiscrétions, avoue qu'il eut sa
part de billets à distribuer et qu'il les plaça en bonnes
mains, « c'est-à-dire capables de bien claquer et à pro-
pos. » Malgré cela, de faux frères avaient réussi à se
glisser dans le troupeau, et leurs bâillements caracté-
ristiques durent détonner avec l'enthousiasme bruyant
des amis. En somme, cette première représentation
fut loin d'obtenir un succès décisif. La décoration,
pour laquelle on s'était mis en frais, fit peu d'effet. Les
trois premiers actes semblèrent froids, le tonnerre
que l'on prodiguait au troisième et au cinquième paru
une nouveauté d'un médiocre bonheur; le quatrième
acte, le plus fort de la pièce, et sur lequel l'auteur
avait fondé les plus grandes espérances, échouait,
comme on l'a vu, devant la naïveté du grenadier de
faction et les éclats de rire de la salle. Si les applau-
1. Les Sottises du temps ou Mémoires pour servir à l'histoire géné-
rale et particulière du genre humain (Lahaye, 1754), t. I, p. 154,
155, 156. Paris, ce 8 mars 17 54.
12.
210 VOLTAIRE ET LE PRICNE DE WURTEMBERG.
dissements du parterre empêchèrent la chute de l'ou-
vrage, au moins n'y eut-il pas lieu de chanter victoire.
« J'ai trouvé la pièce mauvaise, nous dit Collé; mais
c'est du mauvais Voltaire. Je n'en ferais pas autant,
ni M. l'ahbé Le Blanc non plus. » Voltaire était à son
poste; il y était si bien, que Collé nous raconte un
dialogue entre le poëte et M. de Whtemberg, qu'il
tenait, il est vrai, de seconde main, précieux comme
impertinence, si l'on avait toutes les même- raisons
que l'auteur de Dupuis et Desronais de ne pas révo-
quer en doute la véracité de son ami Dutartre.
Après la pièce, Dutartre passa dans le foyer, et vit Voltaire
qui se débattait avec le prince de Wurtemberg, pour ne pas
aller diner chez lui à Versailles, quelques jours après. .Mais,
lui disoit le prince, a ne venez-vous pas souvent à Versailles,
« n'allez-vous pas quelque fois faire votre cour au roi? — Ma foi,
« mon prince, répondit Voltaire, voulez-vous que je vous dise,
« je n'y vais plus; on ne peut le voir qu' son petit lever. Cet
« homme (ce sont ses termes en parlant du roi dans un foyer)
« se lève tantôt à dix heures, tantôt à deux heures, une autre
« fois à midi; on ne peut compter sur rien; moi je lui ai dit :
« Sire, quand Voire Majesté voudra de moi, elle aura la bordé
« de me donner ses ordres. » Si c'étoit un autre que Dutartre1
qui m'eût dit ce fait, que l'on lui eût conté, et qu'il ne l'eût
pas entendu lui-même, je ne le croirois pas vrai, parce qu'il
n'est pas vraisemblable. Peut-on être aussi bète avec autant
d'esprit2!
1. Quel était ce Dutartre? >>ous trouvons un M. Dutartre « ancien
notaire » servant au poëte une rente de deux mille trois cents livres,
dans une énuinération de rentes dont Voltaire cédait à sa nièce le
revenu durant quatre années, pour l'indemniser de ce qu'elle avait
apporlé en plus dans l'acquisition des terres de Ferney, Prégny, Cliam-
brési. Sei ail-ce notre Dutartre? L'acte dans lequel nous avons puisé
ce détail est à la date du 8 février 1770, et pa^sé à l'étude de
M' Nicod, notaire royal au bailliage de Gex et domicilié à Versoix.
2. Collé. Journal (Paris, 1805), t. 1, p. 3; septembre 17 ift.
LE CAFÉ PROCOI'E. 211
Voltaire, qui savait bien que Sémiramis n'avait
point obtenu, comme Mérope, un de ces succès de-
vant lesquels il n'y a qu'à s'incliner, toujours disposé
à se corriger, et voulant à tout prix connaître ce que
l'on pensait de sa pièce, s'avisa, à la seconde représen-
tation, d'un étrange expédient pour surprendre dans
toute sa bonne foi et sa malice l'opinion du public. Il
emprunte à l'abbé de Yillevieille toute sa défroque, se
coiffe d'une énorme perruque sans poudre, sous la-
quelle sa grêle et maigre figure disparaissait presque
en totalité, et que surmontait un chapeau à trois cornes
à demi rabattues. Ainsi attifé, il prend le chemin du
café Procope, s'installe dans un coin, demande une
bavaroise, un petit pain et la gazette, et attend la fin
de la représentation, qui fut le signal de l'envahisse-
ment de « l'antre » par un flot de poètes, d'auteurs
dramatiques, de journalistes et d'amateurs. De quoi
se fùt-on entretenu , si ce n'eût été de la pièce nou-
velle, si ce n'eût été de Sémiramis? La discussion
commence, la pauvre tragédie est attaquée., défen-
due, reprise à nouveau, épluchée, retournée sur tous
les sens, rudement parfois. « Pendant ce temps-là,
M. de Voltaire, nous dit Longchamp, les lunettes sur le
nez, la tête penchée sur la gazette, qu'il feignait de
lire, écoutait les débats, profitait des observations rai-
sonnables, souffrait beaucoup d'en entendre de fort
absurdes sans pouvoir les relever, ce qui lui donnait
de l'humeur. C'est ainsi que, pendant une heure et
demie, il eut le courage et la patience d'entendre rai-
sonner et bavarder de Sémiramis sans dire un mot.
Enlin, tous ces prétendus arbitres de la renommée des
212 SÉMIRAMIS PREND ENFIN LE DESSUS.
auteurs s'étant retirés sans s'être convertis les uns
les autres, M. de Voltaire sortit aussi, prit un fiacre
dans la rue Mazarine et rentra chez lui à onze heures1 . . .»
Ce qui ferait douter de l'aventure, c'est le silence, la
modération, la longanimité de Voltaire rongeant son
frein, une heure et demie durant, sans qu'il y parût;
car l'on s'attend, à tout instant, à le voir s'élancer
de sous l'immense perruque du bon abbé.
La vie littéraire n'est pas la plus douce des vies,
si elle est la plus brillante. Voltaire l'éprouvait bien.
Il avait mis toutes ses complaisances dans ce dernier-
né; le succès de Sémiramis eût été pour lui plus
qu'un succès, il eût affirmé d'une manière irrévocable
sa supériorité sur l'auteur de la première Sémiramis 2,
puisque cette supériorité était encore à établir aux
yeux de certaines gens. Mais il était fort loin d'un pa-
reil résultat ; et, aux troisième et quatrième représen-
tations, le public n'était pas vaincu. L'ouvrage prit
enfin le dessus et obtint quinze représentations fort
courues, qu'interrompit seul le voyage de Fontaine-
bleau. Piron s'avisa de composer en chanson une sorte
de compte rendu de la pièce, dont il faisait ressortir
toutes les imperfections et les inhabiletés 3. Il ne pou-
1. Longchamp et Wagnière, Mémoires sur Voltaire (Paris, 182G),
t. II, p. 213, 214.
2. Sémiramis, de Crébillon, fut jouée, pour la première fois, le
10 avril 1717.
3. Mémoires pour servir à l'histoire de M. de Voltaire (Amsterdam,
1785), IIe part. p. 207. C'est à propos de Sémiramis, que les arias
ont reproduit ce petit dialogue entre Voltaire et Piron; le premier
demande au second ce qu'il pense de sa pièce : « Vous voudriez bien
que je l'eusse faite, lui dit Piron. — Je vous aime assez pour cela,
eût répondu Voltaire. » Les deux poêles, à cette date, ne se parlaient
CRÊBILLON A CHOISY. 213
vait plus articuler le nom de Voltaire de sang-froid.
Collé le rencontre dans l'amphithéâtre à la quatrième
représentation (le mercredi 4); l'auteur de Gustave
l'aborde en déclamant ces deux vers d'une significa-
tion transparente :
Catilina s'avance, on va le voir paraître.
Tyran, descends du trône, et fais place à ton maître!
Effectivement, le même jour, Crébillon était allé, à
Choisy, lire son Catilina à madame de Pompadour.
Le roi , sans se montrer, l'entendit tout du long et en
fut enchanté : on pressa l'indolent poëte d'achever ce
chef-d'œuvre depuis vingt ans sur le métier, et dont
le triomphe ne semblait pas douteux. Tant qu'elle l'a-
vait pu, la marquise avait dispensé en toute égalité
ses faveurs ; mais elle devait être débordée par les en-
nemis de Voltaire qui, d'ailleurs, n'avait dans le roi
qu'un protecteur contraint et forcé, auquel son esprit,
ses saillies, sa familiarité, ses airs dégagés étaient
odieux. Catilina réaliserait-il les espérances qu'il
laissait concevoir? C'est ce qu'un avenir prochain allait
décider. Voltaire avait donc plus d'un motif d'être sou-
cieux. Joignez à ces dégoûts ceux qui lui vinrent des
comédiens. Pour un conseil qu'un poëte est toujours
en droit de donner à qui se charge de l'interpréter,
Sarrazin lui avait répondu avec la dernière insolence.
Quatre ou cinq comédiens, peu satisfaits de leur rôle,
lui refusaient le salut. La Noue , qui avait joué avec
tant de zèle Mahomet, à Lille, ne se gênait pas pour
guère, et Voltaire, en tout cas, n'était pas assez naïf pour attendre
un compliment de l'auteur de Gustave.
21 f INGRATITUDE DES COMÉDIENS.
dire le plus de mal de Séminnnis. « En un mot, je n'ai
essuyé d'eux que de l'ingratitude et de l'insolence.
Permettez, je vous en prie, que je ne sacrifie rien de
mes droits pour des gens qui ne m'en sauraient au-
cun gré, et qui en sont indignes de toutes façons *. »
Il ressort de là ce qu'on savait déjà, qu'à moins de
mécontentements, Voltaire abandonnait ses droits
d'auteur aux comédiens, comme les bénéfices qui pou-
vaient lui revenir de ses livres aux libraires et aux
gens de lettres nécessiteux. Et, s'il lient à faire sentir
qu'il est blessé, l'argent passera cette fois encore en
petits cadeaux à l'adresse de mesdemoiselles Dumesnil
et Ciairon , et de l'acteur Grandval.
Le duc de Luynes cite un fait qui à lui seul eût suffi
pour brouiller le poëte avec ses interprètes. « Tout le
monde , dit-il, convient qu'il y a de très-beaux vers.
On ne convient pas de même sur le succès de cette
pièce ; et l'on parle surtout de deux vers que les ac-
teurs mêmes vouloient retrancher; Voltaire a obtenu
qu'on les laissât dans la pièce 2. » Mais, s'ils se prê-
tèrent à cette tracasserie du vieux tragique, l'obstacle,
comme on l'a constaté plus haut, vint de Crébillon. Il
1. Voltaire, Œuvres complètes BeuehoL, t. LV, p. 201. Lnttre
de Voltaire à d'Argenlal ; à la Malgrange, le 1 octobre 17 4 8. On peut
être curieux de savoir quel cadeau il eut fait en leur abandonnant ses
droits d'auteur. Nous avons relevé avec soin ra pnrt sur chaque re-
cette, et nous avons trouvé que les quinze premières représentations
et les six de la reprise formaient un total de 300'; livres. La première
représentation de Sémiramis, la plus forte, lui rapporta 290 livres;
la neuvième, la plus faible, n'arriva qu'à 7 8 livres. Archives de la
Comédie française. Registre de l'année 1748.
2. Duc de Luynes, Mémoires, t. IX, p. 94; du dimanche, lô sep-
tembre 17 48.
SUPPRESSION DE LA CENSURE. 215
s'agit de la scène entre Assur et Sémiramis, au second
aotr. Et le distique incriminé, dont l'extraction avait
nécessité la suppression d'un assez bon nombre d'au-
tres, est sans doute celui-ci:
.A h! ne vous formez plus de craintes inutiles1,
C'est par la fermeté qu'on rend les dieux faciles.
Mais Voltaire n'était pas homme à passer sous ces
fourches caudines. La crainte d'importuner ne l'arrêtait
guère, lorsque de tels intérêts étaient en jeu, et il ne
recula point devant de nouvelles démarches auprès du
bienveillant M. Berrier. « Je vous prie, monsieur, lui
écrivait-il aussitôt, de vouloir bien permettre qu'on ré-
cite quelques vers que M. de Crébillon a retranchés et
qui sont absolument nécessaires. Je vous en fais juge.
Si le personnage chargé de ces vers ne les débite pas,
Sémiramis, qui lui réplique, ne répond plus conve-
nablement ; et ce disparate gâte un endroit essentiel à
l'ouvrage. Tous trouverez ci-joint les vers en ques-
tion; je vous prie de me les renvoyer approuvés de
votre main, afin que l'acteur puisse les réciter. Je vous
demande bien pardon de ces bagatelles, mais vous
entrez dans les petites choses comme dans les
grandes. » Voltaire obtint la réintégration des disgra-
ciés, comme cela ressort d'un billet du lieutenant
de police en réponse à sa lettre. « Quant à l'endroit
de votre pièce où la censure a retranché quelques vers,
je parlerai aux comédiens, pour tâcher d'arranger les
1. Ce vers est une première version, le voici tel que le poëte l'a
rcronilu, en dernier lieu, moins faible et aussi plus scabreux, vu la
dalc :
Ah ! ne consultez point d'oracles inutiles...
216 BIENVEILLANCE DU LIEUTENANT DE POLICE.
choses à votre satisfaction. Au surplus, elle doit être
remplie par le succès qu'elle a eue. Recevez-en mon
compliment que je vous fais de tout cœur. 11 y a
longtemps que vous êtes accoutumé aux applaudisse-
ments, et je me suis toujours fait un plaisir de les pré-
venir dans le public '. » On ne pouvait mieux dire et
mieux faire, et Voltaire eût eu, certes, mauvaise grâce
à ne se pas trouver satisfait.
I. Ldouzon Leduc, Etudes sur la Russie (Amyot), p. 44G, 447.
VI
SEMIRAMIS. - LES SOLDATS DE CORBULON. —VOLTAIRE
MALADE A CHALONS. - LETTRE A LA REINE.
Tout en mesurant son voyage au voyage du roi de
Pologne, Voltaire était parti seul, il retourna seul.
Stanislas prenait congé de son gendre et de sa fille,
le mardi 10 septembre; ainsi fit le poëte, quenoustrou-
vons le \2, à Chàlons, dans un état à faire pitié. Les
courses, les émotions du théâtre lui avaient donné la
fièvre ; il eût eu besoin de repos et de soins; mais le
moyen, dans cette fournaise où les fatigues corporel-
les étaient sans doute les moindres, pour cetle âme qui
usait le fourreau? Ses amis eussent voulu le retenir;
il résista à tout ce qu'on put lui dire, laissant ceux-ci
dans une inquiétude que l'événement allait justifier.
L'on chemina sans encombre jusqu'à Château-Thierry,
où la fièvre le reprit de plus belle et le mit dans un
état de prostration alarmant. Cependant, on poursuivit
jusqu'à Chàlons. Voltaire, à bout de forces, pouvait à
peine parler. On dut le porter à la poste et le mettre
au lit. Longchamp, qui se demandait si ce n'était pas
le début d'une. maladie grave, effrayé de la responsa-
bilité qui pesait sur lui, fit avertir l'évêque et l'inten-
iii. 13
218 VOLTAIRE MALADE A CHALONS.
dant (Lepeletier de Beaupré), avec lesquels son maître
était dans les meilleurs termes. Ceux-ci accoururent et
le pressèrent d'accepter une hospitalité moins som-
maire chez l'un ou chez l'autre. Mais il répondit qu'il
était déjà mieux et qu'un peu de calme et de sommeil
suffirait pour le tirer d'affaire. Malgré cette assurance
l'intendant lui envoya son médecin; le malade le reçut
avec politesse et le laissa formuler son ordonnance,
bien déterminé à ne rienfaire de ce qu'elle prescrirait.
Il n'avait touché à aucun aliment depuis Paris. Vers la
nuit, Longchamp lui offrit un bouillon qu'il accepta;
mais à peine le porta-t-il à ses lèvres. Illui dit alorsd'une
voix mourante «de ne le point abandonner et de rester
près de lui pour jeter un peu de terre sur son corps
quand il serait expiré. » La nuit fut très-mauvaise , il
eut le transport, et, lorsque lendemain le prélat et l'in-
tendant vinrent le voir, il leur parut au plus mal. Il
continuait à ne vouloir prendre quoi que ce fût, sauf
de légères infusions de thé et de l'ëau panée. Il devint
si faible, nous dit encore Longchamp, qu'il ne s'aidait
plus en lien et pouvait à peine remuer ses membres.
Six jours s'écoulèrent ainsi, à la poste de Chàlons,
entre la vie et la mort. Tout affaissé qu'il fût, Voltaire
se préoccupait encore de sa Sémiramis, du Cali-
lina de Crébillon, du Demjs de Marmontel, du libraire
Prault et de Zadig. Soit qu'il ne veuille pas effrayer
son monde, soit que Longchamp exagère (ce qui lui
arrive bien quelquefois) le poète ne semble pas se
croire en danger. Il est malade, il est épuisé, il n'en
laisse point soupçonner davantage. «Je ne peux pas
vous écrire de ma main, mes divins anges, dictait-il,
LE SOUPER DE LONGCHAMP. 219
le 12, à l'adresse du ménage d'Argental; j'ai la fièvre
bien serrée à Chàlons ; je ne sais plus quand je pourrai
partir. » Et, après avoir parlé de ses affaires et de celles
de ses amisavec cette présence d'esprit qu'on n'a guère
à deux doigts de la mort, il finissait, comme il avait
commencé, en manifestant la crainte de se voir retenu
quelques jours parla maladie. « Je vais mettre un V
au bas de cette lettre, c'est tout ce que je puis faire,
car je n'en peux plus l. »
Le soir du sixième jour, Voltaire dit à son secrétaire
de faire tous les préparatifs pour partir de Chàlons, où
il ne voulait pas mourir. En effet, le lendemain matin
celui-ci le portait dans sa chaise et l'y installait de son
mieux; et ils arrivèrent ainsi, sans autre accident, à
Nancy, à la fermeture des portes. L'on arrêta à la poste
de la ville, et le malade, épuisé, fut étendu dans un
bon lit, où son fidèle serviteur lui fit apprêter un excel-
lent bouillon qu'il parut prendre avec plaisir. Ce der-
nier, à peu près à jeun, commanda pour son compte
un copieux souper. La verve avec laquelle il expédiait
les morceaux frappa le moribond, qui ne put s'empê-
cher de murmurer : a Que vous êtes heureux d'avoir
un estomac et de digérer ! » En effet, après avoir dé-
pêché- la moitié d'une éclanche de mouton et une
entrée, Longchamp allait se trouver aux prises avec
deux grives et une douzaine de rouges-gorges qui ne
semblaient pas l'épouvanter. Il s'avisa de demander à
son maître s'il ne sentait pas l'envie de l'imiter. Celui-
ci se laissa tenter, et mangea deux de ces petites bêtes
1. Vollaire, OEnvres complètes (Beuchol), t. LV, p. 199. Lettre de
Voltaire à d'Argental,- à Chàlons, ce 12 septembre 17 48.
■220 MADAME DU CHATELET A PLOMBIÈRES.
avec appétit; il but d'un trait un verre de vin coupé
d'un tiers d'eau, après quoi il décida que l'on se remet-
trait en route le lendemain matin pour Lunéville, et
s'arrangea pour dormir de son mieux. Ce sommeil,
contrairement à ses plans, se prolongea jusqu'à trois
heures d'après-midi ; mais quand il se réveilla il se
trouva beaucoup plus dispos. Deux heures après, ils
remontaient en voiture et arrivaient le soir à Lunéville,
où la vue et les soins de madame du Châtelet et quel-
ques jours de calme vinrent aisément à boutd'une ma-
ladie avortée causée par l'agitation, les tracasseries, les
inquiétudes de toute espèce qui l'avaient assailli durant
son court séjour à Paris.
Le départ de Stanislas avait dispersé la petite cour.
Madame du Châtelet et madame de Boufflers étaient
allées prendre les eaux de Plombières, où le besoin
seul d'un traitement les pouvait appeler, car rien n'était
moins agréable, moins réjouissant qu'un pareil séjour.
« Ns sommes ici logés corne des chiens, mande Emilie
à Saint-Lambert, mais ie ne sais pas quand ns en parti-
rons, i'ay toujours espérance que ce sera lundi... ie me
suis levée à 6 heures auiourd'hui pr la fontaine, mais
cela ne m'arrivera plus1. » Nous n'avons pas oublié la
maussade description que nous a fait Voltaire de cet
antre pierreux qu'il visita deux années de suite (1729 -
1730); et l'endroit ne s'était pas sensiblement embelli et
amande depuis. «le crains que le travail, écrit encore la
marquise, ne me manque, car ie travaille \ 0 heures par
1. Cabinet de M. Feuillet de Conches. Lettres autographes de mu-
dame du Châtelet à Saint-Lambert. Lettre 56 (bis); vendredi, au ma-
tin, à Plombières.
INCOMMODITÉS DU LIEU. 221
iour et ie n'avois pas compté être si longtems. Dieu
sait quand cela finira, il eût été impossible que \s y
vinssiés ; premièrement touty est d'une chereté affreuse,
et cela vous auroit ruiné, de plus on est logé cinquante
dan-; une maison, l'ai un fermier général qui couche à
côté de moi, us ne sommes séparés que par une tapi-
serie, et quelque bas qu'on parle, on entend tout ce
qu'on dit, et quand quelqu'un vient vs voir tout le
monde le sait, et vs voit jusque dans le fond de votre
chambre '. » Le lieu était peu propice aux amoureux,
qui ne devaient pas être les derniers à en reconnaître
les désagréments et les ennuis; et madame du Chàtelet
eut raison de se refuser à ce que le marquis la suivit,
s'il se trouva dans le cas de le lui offrir, car son ser-
vice ne lui permettait pas de se transporter toujours
où il eût le mieux aimé être. Nous pensons aussi ,
quelque besoin qu'elle pût avoir des eaux, que madame
du Chàtelet ne se résigna à ce voyage que par con-
descendance et pour accompagner madame de Bouf-
fi'rs. Cette dernière était à ménager, et Emilie le
sentait si bien, qu'elle se faisait avec elle souple et con-
ciliante, malgré certains dégoûts qu'elle n'eût pas sup-
portés en toute autre situation. Elle ne dut donc pas
s'éioigner volontairement, et sa passion lui eût fait, à
coup sûr, négliger le soin de sa santé, si c'eût été l'u-
nique considération qui l'eût appelée à Plombières.
Elle se soulngeait de l'absence en écrivant à son
amant des lettres d'amour où la tendresse faisait place
à tout instant aux reproches, aux récriminations cha-
1. Colleclion Feuillet de Conclie?, Lettres autographes de madame
du Chàtelet à Saint-Lambert. Lettre 58; samedi matin.
222 MENACES DE RUI'TURE.
grines. « En vérité ie relis votre lettre, la troisième
page est bien ridicule, bien offensante pr moi, bien peu
tendre, ie ne sais pas s'il ne faudroit pas mieux n'être
point aimée que de l'être par quelqu'un qui se reproche
de vs aimer '... » Encore une fois Saint-Lambert, qu i
voulait et prenait ses aises en amour comme ailleurs,
tout en sentant une véritable affection pour la mar-
quise, était souvent excédé de ces emportements, et,
dans ces moments-là, il ne dissimulait, lui non plus,
ni sa lassitude ni son aigreur. Nous n'avons aucune de
ses réponses, mais les lettres de la marquise nous en
donnent parfois la substance. La dernière phrase de
celle que nousvenons de citer suffirait pour nous édifier
sur ces petits moments de crise où l'amant mettait,
comme on dit, le marché à la main. Mais ces indications
se retrouvent à plus d'un endroit. Dans une lettre de
date antérieure, elle lui reproche de lui avoir fait en-
tendre très-clairement qu'il ne l'aimait plus, qu'il ne
voulait plus L'aimer, qu'il se repentait de l'avoir aimée 2 .
La menace d'une rupture, la perspective d'une sépara-
tion irrévocable, tels semblent avoir été les grands
moyens de Saint-Lambert pour dompter son monde.
Le séduisant marquis n'en usera pas autrement, dans
la suite, avec madame d'Houdetot, qui, elle aussi, tout
en s'humiliant, tout en implorant, ne cachera pas sa
pensée et reprochera à son amant de n'avoir payé un
1. Cabinet de M. Feuillet de Conchos. Lettres autographe» tir ma-
dame du Chiitclet à Saint-Lambert. Lettre 57 ; le vendredi, à 7 lieurus
du soir, à Plombières.
2. Ibid., Lettres autographes de madame du Chùielel à Saint-Lam-
bert. Lettre 51; de Paris, le 1 G juin 17 48.
UNE LETTRE DE MADAME D'HOUDETOT. 223
attachement sans bornes que par une tendresse insuf-
fisante et essentiellement personnelle. Elle lui écrivait,
en proie à un désespoir où se révèlent encore la dou-
ceur et la grâce de cette nature exquise :
La dernière foi que je vous vis, je vous prié de ne plus me voir,
je sentois que votre vue entretiendrait en moi des sentimens
qu'il m'est important d'éteindre, mais dans le cruel estât où vous
m'avez réduit, le plus affreux de mon malheur est de ne vous
voir pas. Ne craignez point que je vous fasse des reproche, je
scai combien ils seroient inutil, je me plains plus de moi que
de vous. Si mes yeux n'avoient pas été si cruellement fermée,
si ma passion moins folle m'avoit permis de réfléchir sur vos
démarches, de vuir combien vous étiez insensible à ce que je
faisois pour vous, vous n'auriez pas eu besoin de m'annonce!-
votre inconstance. Mais tel étoit mon aveuglement que je ne
vous voyois que comme je désirois que vous fusiez. Je ne vous
demande plus de la tendresse, mais pour avoir cessé d'être
amans avons-nous renoncé au plaisir d'être amis? Ayez pitié
de l'état où je suis, je ne veux que vous voir avant de partir.
Cette complaisance ne vous engage à rien, puisque mon ab-
sence vous délivre de l'embarras d'en avoir davantage '.
Mais ces nuages, pour madame d'Houdetot comme
pour madame du Châtelet, se dissipaient vite, et la ré-
conciliation suivait de très-près la crise. Quoi qu'il en
soit, le voyage à Plombières ne devait être originaire
ment que de quatre jours; une légère indisposition
de madame de Boufflers les retint dix jours dans cet
« infernal séjour, » qu'elles quittèrent le 6 septembre 2.
Elles étaient donc de retour depuis une semaine, ou
peu s'en fallait, lorsque Voltaire reparut à Lunéville.
1. Cabinet de M. Feuillet de Conches. Lettres autographes de Sainl-
Lambert à madame d'Houdetot. Lettre 21.
2. Lettres inédites de madame du Cltàtelet à d'Argental (Paris,
1800}, p. 283; Plombières, 5 septembre 1748.
224 PARODIE DE SKMIRAMIS.
Ce calme, cette parfaite quiétude qu'il retrouvait à
la cour d'un prince débonnaire n'exigeant de ses hôtes
que de se mettre à leur aise, ne devait pas être de
longue durée. La nouvelle arrive que les Italiens pré-
paraient une parodie de Sémiramis. Voltaire gardait
la chambre ; il fait demander aussitôt une audience par-
ticulière à Stanislas qui le vient trouver, écoute ses
doléances, donne son assentiment à une lettre des plus
pathétiques adressée à la reine sa fille, et se charge
même de la faire parvenir et de l'appuyer fortement.
C'est sur la pitié de la princesse, son inépuisable bonté
et même sa piété (ce qui était assez plaisant en sem-
blables cas), que l'on s'en repose du soin d'empêcher
une telle infamie.
Daignez considérer, madame, que je suis domestique du roi
et par conséquent le vôlre; mes camarades les gentilshommes
du roi, dont plusieurs sont employés dans les cours étrangères,
et d'autres dans des places très-honorables, m'obligeront à me
défaire de ma charge, si j'essuie devant eux et devant toute la
famille royale un avilissement aussi cruel. Je conjure Votre
Majesté, par la bonté et par la grandeur de son âme, et par sa
piété, de ne pas me livrer ainsi à mes ennemis ouverts et ca-
chés, qui, après m'avoir poursuivi par les calomnies les plus
atroces, veulent me perdre dans une flétrissure publique. Dai-
gnez envisager, madame, que ces parodies satiriques ont été
défendues à Paris pendant plusieurs années.
Faut-il qu'on les renouvelle pour moi seul, sous les yeux de
Votre Majesté! Elle ne souffre pas la médisance dans son cabi-
net; l'autorisera-t-elle devant toute sa cour? Non, madame;
votre cœur est trop juste pour ne pas se laisser toucher par
mes prières et par ma douleur, et pour faire mourir de douleur
et de honte un ancien serviteur, et le premier sur qui sont tom-
bées vos bontés '...
1. Voltaire, OEuvrcs complètes (Beuchol), t. LV, p. 204. Le lire de
Voltaire à Mûrie Leczinska ; 10 octobre 17 4 8.
DÉFAITE DE LA REINE. 225
Voltaire évoquait là des souvenirs bien anciens, et
ils étaient loin ces temps où la jeune reine pleurait à
Marianne, riait à Y indiscret et l'appelait : « Mon pauvre
Voltaire1. » Us étaient passés et bien passés ces jours
de bienveillance ; et la pieuse Marie ne voyait plus, dans
ce dernier, qu'un écrivain irréligieux, indigne en tout
point de sa protection, l'auteur récent d'un conte abo-
minable, Zadig, dont, au reste, on repoussait opiniâ-
trement la paternité2. Voltaire comptait, toutefois,
beaucoup sur les recommandations du roi de Pologne,
et il fut fort désappointé du refus de la reine, qui fit
répondre qu'elle ne se mêlait ni du choix ni de l'exclu-
sion des pièces de théâtre, que c'était une loi qu'elle
s'était faite, même pour les opéras que l'on jouait dans
ses concerts, et qu'en aucun cas elle ne s'en était dé-
partie3. Voltaire eût pu opposer à cette fin de non-
recevoir la conduite toute différente de Sa Majesté
dans une circonstance identique. Au Fontainebleau
de 1732, le duc de Mortemart, ayant voulu faire jouer
1 . Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. Ll, p. 158, 159. Lellre
de Voltaire à Thiériot ; à Fontainebleau, ce 17 octobre 1725.
2. Ibid., t. LV, p. 208. Lettre de Voltaire à d'Argenlal ; à Com-
merci, le 10 octobre. — Lettres inédites de madame du Châtclet à
d'Argenlal (Paris, 180C), p. 285; Lunéville, 17 octobre 17 4S. — Ce
qui rendait abominable ce conte si charmant, c'était l'intention sour-
noise, l'allusion perfide. « l'eu de personnes, dit Duvernet, s'aper-
çurent que dans ce roman, sous le nom de Yebor, le plus sot, le plus
fanatique et le plus dangereux des archimages, se trouve le portrait
du théalin Boijer, son persécuteur. Par ce portrait odieux et ressem-
blant, le philosophe se vengeoit de six ans de tribulations, que ce
moine luiavoit l'ait éprouver. » Duvernet, la Vie de Voltaire (Genève,
178G), p. 135.
3. Duc de Luynes, Mémoires, t. IX, p. 1 1 G ; vendredi 1er no-
vembre 17 48.
13.
2-2G DÉMARCHES SUR DÉMARCHES.
la critique de Marianne par les comédiens italiens, au
moment où ceux-ci allaient entrer en scène, la reine
s'était levée et avait quitté le spectacle au grand éba-
hissement de toute la cour et au grand triomphe de
l'auteur, que ce dénoùment ne devait pas contribuer
à rendre modeste *,
Ce serait bien peu connaître le poète que de pense r
qu'il s'en tint à cette unique démarche. En même
temps qu'il s'adressait à la reine, il écrivait à madame de
Pompadour et faisait parler à celle-ci par Montmartel.
« J'écris à madame d'Aiguillon, et j'offre une chan-
delle à M. de Maurepas. J'intéresse la piété de madame
la duchesse de Villars (la piété ! il y tient), la bonté de
madame de Luynes, la facilité bienfaisante du prési-
dent Hénault, que je vous prie d'encourager. Je presse
M. le duc de Fleuri ; je représente fortement, et sans me
commettre, à M. le duc de Gèvres, des raisons sans ré-
plique, et je ne crainspas qu'il montre ma lettre, qu'il
montrera 2... » E-t-ce bien tout? Il y a encore le duc
d'Aumont, auprès duquel d'Argentalest supplié d'agir;
1. Bibliothèque impériale, Manuscrits. F. R. 24,415. Correspon-
dance du président Bottliier, t. VII, f. G 13. Lettre de Marais au pré-
sident; à Paris, ee 28 octobre 1732. Voltaire fait allusion à des tra-
casseries qu'il a eu à essuyer « au sujet d'une mauvaise comédie que
j'ai empoché, dit-il, d'être représentée, » dans sa lettre à mademoi-
selle de Lubert, datée du 29 octobre, et, conséquemment, écrite le
lendemain même de l'épître de Marais à Bouhier. 11 en est aussi ques-
tion dans une aulre lettre à Formont. de novembre, mais sans quan-
tième. S'il constate son triomphe, il ne spécifie rien, et ses sons-en-
tendus, tout en indiquant qu'il ae passa quelque chose, ne suffisent
pas pour nous assurer de l'exactitude parfaite d'une anecdote que
Marais ne sut que par le bruit public.
2. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchol), t. LV, p. 205, 20G.
Lettre de Voltaire à d'Argental; à Commerci, le 10 octobre 17 iS.
ARGUMENTS DÉCISIFS. 227
il y a Bernis dont on attend les instances chaleureuses
devers sa protectrice; il y a M. Berner, il y a toute la
terre.
Les démarches auprès de Berrier sont des plus
pressantes. D'Àrgental écrit à celui-ci, comme manda-
taire de son ami absent, une lettre d'une argumenta-
tion serrée, à laquelle il n'est pas bien sur qu'il ait prêté
autre chose que son nom '. Berrier, de répondre que
l'on prêche un converti et qu'il est plein de bon vou-
loir, mais que ses bonnes intentions peuvent être anni-
hilées par des ordres supérieurs2. Voltaire, que ces assu-
rances inquiétaieut plus qu'elles ne le tranquillisaient,
s'adresse directement au magistrat et invoque son
appui au4iom des intérêts les plus sacrés, au nom de
son honneur, au nom de tout un corps qu'où humiliait
dan? sa personne et dont il n'aurait plus qu'à se sé-
parer. Ce sont là de très-spécieux arguments, et il
n'était pas besoin qu'on leur en adjoignît d'autres qui
n'avaient rien de fondé et de réel, du moins a-t-on
tout lieu de le penser.
Les bonlés dont vous m'honorez, monsieur, poursuivait-il,
m'enhardissent à ne vous rien cacher, et je vous avouerai que
je traite actuellement d'une charge honorable que je n'aurai
certainement pas, si je suis aussi avili aux yeux du roi, dont
je suis le domestique et pour qui j'avais fait Sëmiramis, Une
de mes nièces est prête à se marier à un homme de condition
qui ne voudra point un oncle vilipendé. Vous savez comme
1. Léouzon Leduc, Eludes sur In Bussie (Amyot), p. 457, 458.
Lettre de d'Argental à M. Berner; à Paris, ce mercredi 27 sep-
tembre 1 7 tS.
2. Ibid.. p. 469, 4G0. Réponse du lieutenant de police à d'Ar-
gental; Paris, le 27 septembre 17 48.
228 ROUERIE INNOCENTE.
tous les hommes pensent, et quelles suites ont toutes les choses
auxquelles on attache du mépris et du ridicule. Il est très-
probable que cette niaiserie aurait un effet funeste pour ma
fortune et pour ma famille'...
Cette nièce, du prochain mariage de laquelle il est
ici question, ne saurait être que madame Denis, car
madame de Fontaine ne perdra son mari que plus tard,
en 175G. Nous croirons aisément aux aspirations ma-
trimoniales de l'aînée des demoiselles Mignot, qui eût
convolé sans trop de répugnances à de nouvelles
noces, malgré les regrets sincères que lui avait laissés
la perte de M. Denis. Disons, toutefois, que nous
n'avons trouvé, à cette date nulle trace de pareils pro-
jets. Mais, quant à cette « charge honorable » dont
Voltaire prétend traiter, qu'il ne nomme pas, dont il
ne traitera point, nous avouons que rien ne nous
paraît moins sérieux. C'était là une petite finesse, une
rouerie innocente, qui ne faisait de tort à personne
et qu'on pouvait se permettre sans trop de remords.
Dix ans auparavant, il usait de la même machine de
guerre, « un établissement assez avantageux, » pour
apitoyer un prédécesseur de Berrier, M. Hérault, que
le poëte eût souhaité plus chaud à le servir2. Le
magistrat répondait, quatre jours après, qu'il ferait de
son mieux et que, quand il serait vrai qu'on voulût se
relâcher sur le fait des parodies, le théâtre et même la
patrie devaient trop à M. de Voltaire pour que l'on
commençât par lui « à se déranger des maximes qu'on
1. Léouzon Leduc, Etudes sur la Russie (Amyot), p. 401. Lettre
de Voltaire à Berrier; àCommerei, ce 20 octobre 1748.
2. Ibid., p. 402. Lettre de Voltaire à M. Hérault; ce 27 octobre
1738.
9ÉMIRAMIS A FONTAINEBLEAU. 229
s'était proposé de garder1. » C'était parler comme
Voltaire; restait à savoir si le bienveillant lieutenant
de police serait écouté. La question fut tranchée par
la favorite, qui manda à l'auteur par Montmarlel «que
le roi était bien éloigné de vouloir lui faire la moindre
peine. » Et M. de Fleuri donna l'ordre de retirer la
parodie qui ne fut point jouée à la cour.
La tragédie Sémiramis fut représentée, le jeudi
24 octobre, sur le théâtre de Fontainebleau et y fut
assez bien reçue, nous dit le duc de Luynes, qui, tout
circonspect qu'il est, témoigne d'une médiocre bien-
veillance pour le poëte. Ce dernier se flattait que la dé-
fense s'étendrait à la ville, et que les parodiâtes en se-
raient pour leurs frais. On se demande pourquoi tant
de mouvement, d'inquiétudes, de ténacité, de démar-
ches désespérées? Œdipe, Zaïre, Alzire n'avaient-
ils pas été, avant Sémiramis, justiciables des Irai-
teaux de la Foire? et n'était-ce pas une prétention
exorbitante et presque inhumaine de vouloir empêcher
ces petites scènes de vivre en paix de leur innocente
industrie? Sans doute Voltaire, et nous le savons de
reste, a l'épiderme singulièrement sensible; mais il
n'était pas le premier qui eût fait intervenir l'autorité
en semblable occurrence. Boileau, si agressif, ne s'é-
tait pas montré en son temps plus disposé à se laisser
bafouer, et avait usé de son crédit pour empêcher la
représentation de la Satyre des Satyres, de Boursault,
qui n'était pourtant qu'une réplique à ses attaques 2.
1. Léouzon Leduc, Etudes sur la Bussie (Amyot), p. 4G2, 4G3.
Lettre de M. Berner à Voltaire; Paris, le 24 octobre 1748.
2. Ed. Fournicr, La T 'alise de Molière (Dentu, 18G8), p. 80, 8 1,82.
230 QUITTE POUR LA PEUR.
Pour revenir à Yoltaire, il n'avait gagné qu'une pre-
mière manche. La parodie de Sémiramis avait été
écartée à la cour, mais on la donnerait à Paris, et la
malignité n'y perdrait rien. Le poète, dans sa détresse,
avait écrit la lettre « la plus respectueuse, la plus sou-
mise, la plus tendre » à M. de Maurepas, malgré le
peu de faveur qu'il devait attendre de celui-ci; il lui
fut répliqué sèchement et durement que la parodie se-
rait jouée '. Les ducs de Fleuri et d'Aumont, débordés,
ne répondirent que par des faux-fuyants. Yoltaire en
devait néanmoins être quitte pour la peur. Au demeu-
rant, l'influence de M. de Richelieu2 et un mot de ma-
dame de Pompadour sauvèrentà l'impressionnable écri-
vain un chagrin qui n'avait de sérieuses conséquences
que dans son imagination surexcitée 3. Que devaient lui
importer, en somme, tous ces bourdonnements d'in-
sectes , et n'était-ce pas avoir de la sensibilité à re-
vendre que de s'attrister de quelques critiques au gros
sel fondées parfois, et dont il finissait par tenir compte,
tout en enrageant?
1. Voltaire, Œuvres complètes (Beuchol), t. LV, p. 215. Lellre
de Voltaire à d'Argenlal; Lunéville, le 30 octobre 1748.
2. Lettres inédites de madame du Cliàtelet â d'Argent al (Paris,
1806), p. 288. « Je suis sûre, lui mande-t-elle, de M. de Richelieu,
et que la parodie ne sera pas jouée. » Cirey, 13 janvier 17 49.
3. Celte farce, qui fut imprimée à Amsterdam (Pierre Marteau,
1749), était deMontigny. L'indication des personnages donnera l'idée
de ce qu'elle pouvait être. Ce sont Sémiramis, l'Exposition, le Dénoue-
ment, l'Intérêt, la Pitié, la Cabale, le Remords, la Décoration, l'ombre
du grand Corneille; plusieurs Beautés, troupe de Défauls. Le marquis
de Lucliet prétend que la foire eut aussi sa parodie sous le titre de
Zorarnis. Cela n'a été ni joué ni imprimé; il faut bien croire pour-
tant à l'existence de cette petite pièce dont Lucliet cite quelques vers
qui ne sont pas trop mal tournés, eu égard au genre et au lieu.
PETITS NUAGES. 231
Le moment e?t venu d'entrer plus particulièrement
dans l'intimité de la cour de Lorraine où Voltaire et
son amie passèrent, sans désemparer, la seconde quin-
zaine de septembre, tes mois d'octobre et de novembre,
et la première moitié de décembre. Sauf une appari-
tion d'un jour ou deux à la Malgrange, au commence-
ment d'octobre, l'on ne quitta point Lunéville, où les
plaisirs, les tètes se succédèrent avec une continuité
implacable. « Depuis que je suis ici, écrivait madame
du C.hâtelet, je n'ai fait que jouer l'opéra et la comé-
die. Votre ami nous a fait une comédie en vers et en
un acte qui est très-jolie, et que nous avons jouée pour
notre clôture1. J'ai joué aussi l'acte du feu des Élé-
ments, et je voudrais que vous y eussiez été; car, en
vérité, il a été exécuté comme à l'Opéra2. »
La pauvre marquise avait pourtant plus d'un souci.
Il fallait dissimuler, cacher sa joie, son bonheur. -
emportements, ses angoisse-. Madame de Boulflers
avait des moments de bouderie et de mauvaise humeur
que cette dernière était bien forcée de subir, à moins de
casser lès vitres. Nous avons déjà indiqué ces nuages,
dont il est plus d'une fois question dans les lettres à
Saint-Lambert. Il y avait entre elles deux comme un
malentendu qui les empêchait l'une et l'autre de se
livrer au penchant de leur cœur, a l'aime vs injustices,
écrivait Emilie à son amant, car i'aime tout de vs,
mais ie n'aime point celles de M. B. (madame de Bouf-
1. Probablement La Femme qui a raison, que Voltaire mit ensuite
en trois actes.
2. Lettres inédites de madame du Cliàleld à d'Argental l'aii*.
180G). p. 280, 287 ; Lunéville, 30 novembre il 48.
232 MAUSSADE DÉCOUVERTE.
fiers) ; ic fais ce que ie puis pr les détruire, ie lui ai
fait répéter son rôle ce matin i'ay été ches elle ie la
crains parce quelle peut ns séparer1... » À quoi attri-
buer cette sorte d'hostilité de la part d'une femme
qui était toute indolence et toute bienveillance ? Crai-
gnait-elle pour son influence auprès du vieux roi,
qui en était arrivé à ne plus se passer de Voltaire
ni de la docte Uranie? Ces moments d'humeur, quelle
qu'en fût la raison, n'étaient que passagers, et l'on
en venait aisément à bout avec de la patience, de la
douceur, de l'adresse et une obstination affectueuse.
Hélas ! lorsqu'elle se plaignait des petites injustices
de la favorite, la marquise ne soupçonnait pas quel
terrible orage son imprudence allait provoquer, et
quelle étrange situation elle allait faire à chacun. On
pressent où il nous va falloir en venir, et de quelle
aventure scabreuse notre maligne étoile nous con-
stitue l'historien.
Un soir, à Commercy, durant le bref séjour qu'y fit
la cour, dans la première moitié d'octobre, Voltaire,
qui ne soupçonnait rien, entre chez son amie sans être
annoncé. Il aperçoit M. de Saint-Lambert et la mar-
quise dans une posture abandonnée qui dénotait par
trop d'intimité. A cette vue, il ne se possède plus, il
éclate, il accable d'injures l'infidèle. Mais il est inter-
rompu par Saint-Lambert qui, loin de se déconcerter,
se met tout à la disposition de l'outragé. Si Voltaire
s'était jadis montré très-décidé à jouer sa vie avec le
I . Cabinet de M. Feuillet de Conçues, Lettres autographes de madame
du Cliùtekt à Saint-Lambert. Lettre 05.
FUREUR DE VOLTAIRE. 233
chevalier de Rohan, il était jeune alors et il avait subi
une de ces offenses qui donneraient du cœur au moins
intrépide. Mais, à l'époque où nous sommes, il avait
cinquante-quatre ans, et, à cet âge-là, ce serait un
ridicule de plus de se battre pour la trahison d'une
maîtresse. Quant au marquis, il abusait un peu, ce
nous semble, de ses trente et un ans. Quoi qu'il en soit,
Voltaire quitte la place, rentre chez lui furieux, et com-
mande àLongchamp de tout préparer pour son départ.
Longchamp, ne comprenant rien à cette fuite, va pren-
dre sous main les ordres de madame du Châtelet, qui
lui dit de gagner du temps sous un prétexte ou sous
un autre. Mais le poëte semblait résolu à déloger, quels
que fussent les obstacles. La marquise, épouvantée
d'une pareille détermination et voulant l'empêcher à
tout prix, se rendit près de lui. Il était couché. Elle
alla s'asseoir sur le pied de son lit : et, comme Long-
champ n'était pas encore sorti, elle adressa la parole
au poëte en anglais, répétant un nom d'amitié « qu'elle
lui donnait ordinairement en cette langue. »
Mais ils sont seuls, et les deux interlocuteurs vont
reprendre leur idiome naturel, sans se douter que l'in-
discret serviteur écoutât leur entretien à travers un
mur très-mince. Madame du Châtelet, en vraie femme
qu'elle était, commença par soutenir à Voltaire qu'il
avait la berlue. Mais il était comme M. Orgon : il avait
vu, et bien vu, et trop vu. Alors madame du Châtelet
avoua tout sans sourciller : leurs tempéraments à tous
deux étaient fort différents ; mais, puisque la santé de
Voltaire le condamnait au repos, ne valait-il pas mieux
qu'il fût remplacé par un ami que par tout autre?
234 LOGIQUE ÉTRANGE.
«Ah! madame, répliqua Voltaire, vous aurez toujours
raison ; mais, puisqu'il faut que les choses soient ainsi,
du moins qu'elles ne se passent point devant mes
yeux1. » Madame du Châtelet n'avait pas^ on en con-
viendra, l'argumentation timide; elle arrivait au fait
sans s'embarrasser dans les broussailles des circonlocu-
tions, des adoucissements et des atténuants. Et que l'on
ne prenne pas cela pour une impudence en dehors du
possible; c'est tout bonnement de l'ingénuité cyni-
que, cette absence totale de sens moral qui, comme
on l'a déjà indiqué, fut la lèpre de cette époque que
la satiété et l'abus avaient amenée à la négation de
tout. A moins d'être la dernière des misérables, il n'est
pas une femme tombée qui osât alléguer les excuses
que donne tout naturellement, tout naïvement à Vol-
taire madame du Châtelet. Autre temps, autres mœurs.
Et il faut bien qu'il en soit ainsi, pour que l'outragé,
au lieu d'écraser la coupable sous son infamie, se
sente ébranlé, convaincu par cette logique étrange.
Pour demeurer équitable envers madame du Châtelet,
on a bon besoin de se reporter à ce siècle déjà inin-
telligible pour la génération qui l'a suivi. Il y a eu des
1 . Cela rappelle un dialogue de même nature entre Fontenelle el une
mailresse infidèle. Averti de la trahison de la dame, le galant auteur de
la Pluralité des Mondes se transporte chez elle plein de fureur et l'ac-
cable des plus violents reproches. « Fonlenelle, répond celle-ci après
l'avoir laissé dire, lorsque je vous pris, c'était le plaisir que je cher-
chais: j'en trouve plus avec un autre, est-ce au moindre plaisir que
je dois donner la préférence ? Soyez juste et répondez-moi. — Ma toi,
repartit le philosophe, vous avez raison; el si je ne suis plus voire
amant, je peux du moins rester votre ami. » Delort, Histoire de In
détention des philosophes à la Bastille et à Yincennes (Paris, 1829),
t. Il, p. 139.
VOLTAIRE PARDONNE. 23.»
galantes en tous les temps; disons plus, les
ses mœurs ont toujours été le caractère din-
des classes désœuvrées, et les pages les plus
de Brantôme et de Bussy-Rabutin sont bien
des indiscrétions que des calomnies sans fon-
dement aucun; mais, à nulle époque, l'on ne mani-
festa ce suprême dédain de toute retenue et de toute
deur.
dame du Châtelet, après avoir calmé Voltaire,
, lui dit de n'y plus songer, et se retire. Elle
ompli que la moitié de sa tâche : il lui fallait
de Saint-Lambert, qui se considérait comme
elle n'y parvint pas sans quelque peine,
eux marquis se laissa fléchir, il finit par re-
ître que l'âge de M. de Voltaire commandait des
égards, et sa maîtresse obtint qu'il ferait une démarche
conciliatrice. Le lendemain s-oir, l'auteur des Saisons
se présente chez son rival; il est reçu : il balbutie avec
embarras quelques phrases d'excuse, mettant les ex-
pressions un peu vives qui lui étaient échappées sur le
compte d'une émotion, d'un trouble très-concevable.
Voltaire ne lui en laisse pas dire davantage, il lui serre
les mains, l'embrasse avec une touchante bonhomie:
• ftfoD enfant, lui dit-il, j'ai tout oublié, et c'est moi
qui ai eu tort. Vous êtes dans l'âge heureux où l'on
aime, où l'on plaît; jouissez de ces instants trop
courts : un vieillard, un malade comme je suis, n'est
plus fait pour les plaisirs. »
Voltaire a, de temps à autre, dans sa vie de ces mo-
ments-là. En dehors de ses irritations et d>_- ses haines
littéraires, il est plein de mansuétude; il pardonne ai-
236 LÉGÈRETÉ DE SON CARACTÈRE.
sèment, et des rechutes ne lassent ni sa générosité ni
sa miséricorde. Le lendemain, on soupa en commun
chez madame de Boufflers, et l'on parut ne plus songer
des deux parts à cet orage qui s'était dissipé sans
catastrophe. Le poëte-philosophe, bien qu'il jouât
dans tout cela le rôle sacrifié, trouva qu'il y avait là
matière à comédie. 11 se mit à rimer un petit acle dont
il supprima plus tard le manuscrit. Il paraîtrait, toute-
fois, que quelques vers ont été transportés dansAT«?m?e,
qu'il composa peu de temps après à Commercy : il
est à regretter que cet étrange morceau ait été anéanti.
Pas le moindre ressentiment n'était resté dans sa
pensée. Il s'était résigné, il avait pardonné, il s'était
accommodé de la félonie. Pouvait-il se montrer plus
sensible, plus impitoyable que dans sa jeunesse; et sa
longanimité passée à l'égard de mademoiselle de Livry
et du petit Génonville ne lui faisait-elle pas une obli-
gation de l'indulgence et de la mansuétude? À quel-
ques jours de là, en une élégante épître au président
Hénault, il proclame sa vie la plus agréable et la plus
enviable des vies, au sein de cette cour sans courtisans,
entre Boufflers et Emilie1. Quant à Saint-Lambert, il
lui adresse, comme à La Faluère, une de ces pièces
charmantes, d'un tour inimitable, anacréontique sans
cynisme, aussi facile et plus châtiée que les meilleures
de l'abbé de Chaulieu.
Tandis qu'au-dessus de la terre,
Des aquilons et du tonnerre,
I. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. XIII, p. 192, 193,
194 ; Ëpîlre au président Hénault; Ltinéville, novembre 1748.
ÉPITRE A SAINT-I.AMBERT. 237
La belle amante de Newton,
Dans les routes de la lumière
Conduit le char dePhaéton,
Sans verser dans cette carrière,
Nous attendons paisiblement, *
Près de l'onde castalienne,
Que notre héroïne revienne
De son voyage au firmament;
Et nous assemblons pour lui plaire,
Dans ces vallons et dans ces bois,
Les fleurs dont Horace autrefois
Faisait des bouquets pour Glycère.
Saint-Lambert, ce n'est que pour toi
Que ces belles fleurs sont écloses :
C'est ta main qui cueille les roses,
Et les épines sont pour moi...
Dans l'heureux printemps de tes jours
Du dieu du Pinde et des amours
Saisis la faveur passagère :
C'est le temps de l'illusion ;
Je n'ai plus que de la raison :
Encore, hélas! n'en ai-je guère.
Mais je vois venir sur le soir ',
Du plus haut de son asphélie,
Notre astronomique Emilie,
Avec un vieux tablier noir9
Et la main d'encre encor salie.
Elle a laissé là son compas,
Et ses calculs, et sa lunette;
Elle reprend tous ses appas :
Porte-lui vite à sa toilette
Ces fleurs qui naissent sous tes pas,
1. Cette transition rappelle un peu celle de l'Épître de l'abbé de
Chaulieu au chevalier de bouillon, qui est un modèle du genre. 1704.
Chaulieu, OEuvres Lahaye, 17 7 7), t. II, p. 7.
2. Madame de Grafigiiv écrivait à Panpnn, à propos de madame du
Chàlelet : « ...elle est plus négligée que moi, c'est beaucoup dire,
et plus mal tenue... » Elle parle ailleurs de son grand tablier de
taffetas noir. Vie privée de Voltaire et de madame du Chàlelet (Paris,
1820), p. 4, 91.
2538 VOLTAIRE GAGNAIT UN AMI.
Et chante-lui sur ta musette
Ces beaux airs que l'amour répète,
Et que Newton ne connut pas.
A part ce que ce morceau a de grâce aisée, il y règne
un désintéressement, une absence de toute prétention,
un renoncement aux droits les mieux acquis, qui ne
sont pas communs et que l'âge n'explique point ; car
le vieillard (et Test-on à cet âge?) ne se désintéresse
guère, tant s'en faut, des biens dont il ne saurait jouir.
Mais Voltaire, dans l'amour, ne vit jamais que l'union
de deux cœurs , quelque chose non pas de différent
mais de plus chaud que l'amitié. La première ardeur
passée, son bon sens, son égoïsme peut-être, parlait
plus haut que la vanité blessée. Rompre c'était tout
perdre, une intimité de quinze années basée sur la su-
périorité de l'esprit et du caractère, sur un attache-
ment réciproque qui, quoique ayant changé de na-
ture, n'en était pas moins très-sincère et très-profond.
Est-ce que lui, tout le premier, l'aimait de la même
façon qu'autrefois? Et, s'il était forcé de reconnaître,
sinon un affaiblissement, au moins une transformation
dans ses sentiments, serait-il bien reçu à blâmer chez
elle ce qu'il constatait en lui? En perdant une maîtresse,
Voltaire ne perdait rien, s'il conservait l'amie. Il se con-
quérait, de plus, un ami avec lequel les relations seront
des plus courtoises, même un prôneurquine marchan-
dera point la louange et l'enthousiasme, et ira jusqu'à
proclamer l'auteur de Zaïre et de Métope :
Vainqueur des deux rivaux qui régnaient sur la scène ;
ce qui devait attirer au chantre des Saisons cette bou-
tade de Gilbert :
l/.N DISTIQUE DE GILBERT. 239
Saint-Lambert, noble auteur, dont la mu«e pelante
Fait des vers trop vantés par Voltaire qu'il vante.
Voltaire, en effet, écrivait, de son coté, à Frédéric, à la
date du 17 mars 1749 :
Je me porte trop mal pour envoyer des vers à "Sotre Ma-
jesté, mais en voici qui valent mieux que les miens, lis sont
d'un capitaine dans les tardes du roi Stanislas; ils sont adres-
sés au prince de Beauvau. L'auteur, nommé Saint-Lamberl,
prend un peu ma tournure, et L'embellit. Il est comme vous,
<ire, il écrit dans mon Lroût. Vous êtes tous deux me? i
en poésie; mais les élèves sont bien supérieurs par l'esprit au
pauvre vieux maître poète1.
Tout cela n'était-il pas préférable, encore une fois, à
une rupture qui eût plongé l'amant trahi dans l'aban-
don le plus absolu? Mais, pour aussi sainement rai-
sonner, il fallait un tempérament à part, il fallait avoir
médiocrement à compter avec cette partie de nous, la
plus exigeante comme la moins estimable, et que
Xavier de Maislre appelle si expressivement mais si in-
congrûment « la bête. » Madame de Tenein disait à
Fontenelle, qui ne s'en formalisait point, en lui posant
la main sur la poitrine : « Ce n'est pas un cœur que
vous avez là, c'est de la cervelle comme dans la tête. »
Tout n'était pas cervelle dans le cœur de Voltaire, mais
la cervelle y entrait pour un bon tiers, sinon plus. En
1. Son enthousiasme ne se bornait pas à si peu, et allait, à l'oc-
casion, jusqu'aux voies de fait. « Il voulait terminer militairement
avec M. Clément, qui n"a pas ménagé le poêle, la querelle que le zèle
de sa défense ava;t engagée, » lisons-nous dans une note relative à
une demande de pension à laquelle il fut répondu négativement.
Tecuener, Bulletin du Bibliophile (ISG1), XVe s-îrie. p. ô3i. Liai
des gens de lettres demandant des pensions (vers 17 8G).
240 ARRESTATION DU PRÉTENDANT.
matière aussi scabreuse, c'est déjà beaucoup d'indi-
quer, ne fût-ce que du doigt. Il était, toutefois, indis-
pensable que l'on ne se méprît point sur cet étrange
compromis, que les mœurs n'eussent pas seules ex-
pliqué.
Cette étape à Commercy ne fut que de quelques
jours, et, dès le 17 octobre (peut-être plus tôt), l'on
était de retour à Luné ville. Là, comme à Sceaux, Vol-
taire, toujours facile, malgré le danger de pareilles confi-
dences, donnait les prémices de ses travaux à son royal
hôte et aux grands seigneurs de sa cour. Il poursuivait
avec ardeur son histoire de la guerre de 1741. L'épi-
sode relatif aux dernières infortunes de la maison de
Stuart était terminé ' -, il le lut avec une profonde émo-
tion qui gagna l'assemblée : les propres infortunes de
Stanislas, le souvenir des dangers qu'il avait courus,
prêtaient à ce tableau, déjà si pathétique, un intérêt
indicible. L'auteur avait à peine achevé, qu'on apporte
des lettres de Paris. Par une étrange coïncidence, ces
papiers annonçaient au prince l'arrestation du Préten-
dant à la sortie de l'Opéra, sur l'ordre du roi, et en
conséquence du traité conclu avec l'Angleterre (10 dé-
cembre 1748). On avait cédé en cela à la rigueur des
temps, et le prince Edouard eût peut-être dû recon-
naître notre hospitalité passée en sauvant au pays, qui
avait été si longtemps le refuge de sa famille et de lui,
la honte d'une mesure imposée par une nécessité im-
placable. Ce service, le ministère l'avait imploré; mais
1. Voltaire, OEuvres complètes (Beucliot), t. XXI, p. 199 ï 236.
Précis du siècle de Louis XV, chapitres XXIV, XXV.
INDIGNATION DE VOLTAIRE. 241
le proscrit, en dépit des ordres du roi son père, dé-
clara qu'il ne céderait qu'à la violence, et il fallut se
résoudre à le faire arrêter et conduire de force à Vin-
cennes, puis hors des limites du royaume '.
Stanislas, raconte Longchamp, ayant fait part de cette nou-
velle aux personnes qui étaient près de lui : ô ciel ! s'écria aus-
sitôt M. de Voltaire, est-il possible que le roi souffre cet affront,
et que sa gloire subisse une tache que toute l'eau de la Seine ne
saurait lacer! La compagnie entière parut affectée d'une pro-
fonde douleur. M. de Voltaire, en rentrant chez lui, jeta de
dépit ses cahiers dans un coin, renonçant à continuer cette
histoire. Je l'ai vu rarement affecté d'une impression aussi
forte qu'en ce moment. Il oublia ce travail pendant plusieurs
années, et ne le reprit qu'à Berlin, à la demande du roi de
Prusse; et ce fut plus tard encore, quand il se fut établi à Fer-
oey, qu'il en fit entrer une partie dans le précis du siècle de
Louts XV2.
Quoi qu'il en soit, cette exécution indigna. De telles
rigueurs envers un prince dans l'infortune, un descen-
dant d'ailleurs de Henri IV à un plus proche degré
même que Louis XV, parut un acte aussi révoltant que
lâche. L'opinion publique ne se gêna pas pour s'affir-
mer de la façon la plus catégorique ; et le poëte Des-
forges, l'auteur d'une Lettre critique sur la tragédie
de Sémiramis, ne craignait pas de faire courir cette
sanglante satire qu'il allait expier par six années
de captivité (juin 1750 à juin 1736) dans la cage de fer
du Mont Saint-Michel.
1. Duc (le Luynes, Mémoires, t. IX, p. 117 à 152,- mercredi 11
décembre 17 18. — Barbier, Journal (Charpentier), I. IV, p. 329 ;
décembre 17 43. — Aniédée Pichot, Histoire de Charles-Edouard
(Paris, Amyol, 1815-1840 , t. II, p. 319-351.
2. Lont-'cliamp et Wagnière, Mémoires sur Voltaire (Paris, 182G),
t. Il, p. 225.
m. H
■2M ASSERTION ERRONÉE DE LONGCHAMP.
Peuple jadis si fier, aujourd'hui si serviie,
Des princes malheureux vous n'êtes plus l'asile '.«
À Lunéville, cette nouvelle devait impressionner
douloureusement. Le prince Edouard avait des amis
près du roi de Pologne, notamment la princesse de
Talmond (une Jablonowska), « extrêmement amie du
prince2, » nous dit le duc de Luynes, qui, quoique
fixée en France, avait conservé d'étroites relations à
la cour de Lorraine. Quant à ce petit récit arrangé et
trop bien arrangé par Longchamp, le soin de la mise
en scène nous semble avoir quelque peu nui aune vé-
rité très-judaïque des faits. Cette nouvelle de l'arresta-
tion de Charles-Edouard succédant à la lecture émou-
vante des infortunes légendaires de cette maison
poursuivie par une destinée implacable, est une de ces
rencontres fortuites dont le roman s'accommode plus
que l'histoire. Il nous est plus difficile encore d'admet-
tre cette brusque détermination de ne plus travailler à
des annales désormais souillées par une lâcheté désho-
norante pour le pays comme pour le souverain qui y
avait consenti. La petite scène que rapporte Longchamp
1. Cette pièce est généralement attribuée ;\ Desforges. Cependant
Morellet nous dit que l'abbé Sigorgne, accusé d'en être l'auteur, fut
arrêté et dut expier à la Bastille un crime dont le vrai coupable était
l'abbé Bon, maître de quartier à Sainte-Barbe. Morellet, Mémoires
(Paris, 1821), 1. 1, p. 13, 14. D'après les recherches qu'il nous a été
donné de faire, la pièce reste à Desforges. Quant à Sigorgne, arrêté
a la même occasion, avec quatorze autres, il est accusé d'avoir dicté
à un abbé Guyard des vers qui commencent ainsi : « Quel est le triste
soit des malheureux François!... » Archives de la police. Notes sur
les prisonniers de la Bastille, année 1749. B. C20, G44. Voir aussi
la Bastille dévoilée (Paris, 1789), l'e livraison, p. 108.
2. Duc de Luynes, Mémoires, t. IX, p. 30; 14 mai 1748.
MAISON DE PLAISANCE DK M. DK CHALONS. 2.13
devait se passer le 12 ou le 13 décembre; et, le 24 du
même mois, Voltaire mandait à Cideville : « J'ai presque
achevé l'histoire de cette maudite guerre qui vient
enfin de finir par une paix que je trouve très-glorieuse,
puisqu'elle assure la tranquillité publique... Je vous
attends à Paris pour vous montrer tout cela1. » Comme
on le voit, le travail était achevé ou peu s'en fallait ;
encore quelques coups de pinceau et il était terminé.
Mais nulle allusion à une interruption dictée par un
sentiment d'humiliation patriotique.
Madame du Châtelet avait des intérêts qui la rappe-
laient à Cirey : un maître de forges sortant, un autre
prenant possession, des bois à visiter, des contestations
à terminer et qui nécessiteraient, avec d'autres petits
soins, l'emploi de tout le mois de janvier2. Il était
convenu que l'on passerait les fêtes de Noël chez elle,
et l'on dut prendre congé de Stanislas et de sa cour,
vers le 20 décembre. Voltaire et la marquise montent en
chaise et arrivent à Châlons, à huit heures du matin.
Ils se souvenaient trop bien de l'hospitalité de la Cloche
pour s'y exposer désormais, etils se firent conduire à la
maison de plaisance de l'évêque, leur ami commun,
pour lui dire un simple bonjour; car ordre fut transmis
aux postillons d'amener au plus tard les relais à neuf
heures et demie. Un fermier s'étant présenté, le règle-
ment ne fut ni difficile ni long, et, pour tuer le temps,
Emilie propose à la compagnie de faire une partie
1. Voltaire, Œuvres complètes (Beucliol,, t. LV, p. 22". Lettre de
Vollaire à Cideville; à Loisei, le 2i décembre 1748.
2. Lettres inédites de madame du Cliàlelet « d'Argeutal (F';ui-.
180C), p. 288. Cirey, lj janvier 17 19.
244 UNE JOUEUSE OBSTINÉE.
de comète ou de crtvagnole. L'offre est acceptée. A
neuf heures et demie, on vient la prévenir que la
voiture est attelée, elle n'en tient compte. Après une
attente indéfinie, les postillons à bout de patience me-
nacent de remmener leurs chevaux. Ils sont pris au
mot, et l'on convient que Tonne remontera en chaise
qu'après le dîner, à deux heures. Le jeu avait re-
commencé de plus belle, et il n'y avait guère d'appa-
rence que madame du Châtelet fût plus disposée que
le malin à s'arracher aux délices de la comète. Le temps
était horrible , la pluie cinglait au nez des postillons
faisant tapage avec leur fouet dans l'espérance d'être
entendus; mais la divine Emilie, qui était en perte,
n'était pas femme à se retirer sans avoir obtenu sa re-
vanche, et une autre partie s'engagea. Pour apaiser
ceux-ci, on leur dit de dételer et de mener leurs bêles
dans les écuries de Monseigneur, et qu'ils n'auraient
rien perdu à être complaisants. Madame du Châtelet
était encore au jeu à huit heures ! Toutefois, il fallut
bien interrompre; ils prirent congé del'évêque et con-
tinuèrent leur route, Voltaire peu content de cette
halte démesurée, la marquise regrettant que les heures
passassent si vite et que la journée fût sitôt achevée1.
Ils étaient à Cirey le 24 décembre2. L'intention des
1. Longchamp el Wagnière, Mémoires sur Voltaire (Paria, 1826),
I. II, p. 220, 227.
2. Les Œuvres complètes (Beucliolj, t. LV, p. 227, renferment
une lettre de Voltaire à Cideville, datée de Loséi, pies de Bar,
le 24 décembre; et Ips Lettres inédiles (Didier, 1857), t. 1, p. 170,
en contiennent une autre à d'Argenlal, datée de Cirey, même jour.
Cela inspirerait des soupçons sur l'exactitude de la date de l'une ou
l'autre des deux épîlres, si l'on ne savait Voltaire homme à écrire à
toutes les étapes et dans l'intervalle d'un relai de poste. Loisei se
TERRIBLE RÉVÉLATION. 24r>
deux amis était bien de passer l'hiver à Paris ; mais la
nécessité qui devait les retenir tout un grand mois
dans cette solitude enchantée était de celles auxquelles
on se résigne sans trop de mérite. Lors même qu'elle
n'eût pas eu quelques raisons de compter sur la visite
de Saint-Lambert, la marquise n'était nullement em-
barrassée de l'emploi du temps. Son retour à la foi new-
tonienne ne s'était pas effectué sans componction et sans
remords, et elle n'avait pas cru pouvoir mieux expier
et réparer ses erreurs qu'en se vouant à la traduction du
livre des Principes de Newton, dont Voltaire nous
parait enthousiasmé. «Elle vient d'achever, mande-t-il
à d'Argental, une préface de son Newton, qui est un
chef-d'œuvre '.» Il en écrit autant, et dans les mêmes
termes, au président Hénault2. L'ouvrage, toutefois,
n'était pas tellement terminé, quoi qu'il en dise, que
l'auteur n'eût encore à y revenir, à éplucher et à re-
manier, durant de longues journées, sous l'aile d'un
savant qui ne marchandera pas les séances.
Mais cette paix, cette sérénité sont inopinément
troublées par la menace d'un événement auquel on ne
songeait guère et qui fut un véritable coup de foudre..
Depuis quelques jours, Voltaire remarquait l'air sou-
cieux, sombre de la marquise; il l'interroge, la presse,
lui arrache son secret : madame du Châtelet était en-
trouve à deux lieues el demie de Bar-le-Duc ; le eomle de Lomonl,
Frère puîné du marquis du Châtelet y avait un château, ce qui explique
la station des deux voyageurs dans ce village.
t. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot . t. LV. p. 23f>. Lettre de
Voltaire à d'Argental; à Cirey, le 21 jamier 17 19.
2. lbid., t. LV. p. 238. Lettre de Voltaire au président Hénault.
14.
246 GRAVITÉ DE LA SITUATION.
ceinte1. Le poète, à cette nouvelle, dissimule son
propre chagrin pour reconforter son amie, dont on
comprend aisément les angoisses et même le désespoir.
Il était naturel que l'auteur de tout le mal fût appelé à
y porter remède, encore bien qu'il n'y pût guère. On
écrit à Saint-Lambert de venir en toute hâte, et, trois
jours après, il accourait à Cirey. Que faire? Quel parti
prendre? Cela était assez grave, ce nous semble, quoi-
que le concours de Voltaire, en pareille circonstance,
eût bien aussi son coté comique. Au reste, ce côté-là
n'échappa point aux trois amis, qui oublièrent un
instant les autres faces de la situation pour en rire de
leur mieux. Il n'y avait pas lieu de songer à tenir la
grossesse de la marquise cachée ; toute la question
était donc de savoir comment elle s'avouerait, et à quel
père on donnerait l'enfant : « Qu'à cela ne tienne, eût
dit Voltaire, nous le mettrons au nombre des œuvres
mêlées de madame du Chàtelet. » Le mot est joli2;
mais il ne tranchait pas la difficulté. Au surplus, n'y
avait-il point deux issues : l'enfant ne pouvait être qu'à
M. du Chàtelet; restait à le lui faire accepter. Depuis
une quinzaine d'années et plus, les époux avaient cessé
d'habiter ensemble ; et, tout accommodant que fût le
1. D'après une letlre que nous citerons plus loin, elle devait l'être
des premiers jours de décembre; et, par conséquent, elle dut s'aper-
cevoir de son état presque aussitôt après son arrivée à Cirey.
2. Disons que nous croyons médiocrement à celte saillie qui ap-
partiendrait tout autant à Frédéric, comme cela ressort d'une letlre
de lui à Aigarolli, dalée de Postdam, le 12 septembre 11 18. « La
du Chàtelet est accouchée d'un Ihre. et l'on attend encore l'enfant ;
peut-être que. par distraction, elle oubliera d'accoucher, ou, si l'em-
bryon parait, ce sera des œuvres mêlées. » OEuvres complètes de
Frédéric le Grand Berlin. Prends.), t. XVIJI, p. C6.
COMÉDIE PEU ÉDIFIANTE. 247
marquis, il était douteux qu'il ne parût pas au moins
surpris de ce surcroît de famille. Ce dernier était alors
à Dijon ; il tut convenu qu'on lui écrirait de venir. On
mettait en avant la menace d'un procès que sa pré-
sence pouvait empêcher; on lui parlait aussi d'u ne-
somme d'arpent qui l'attendait, et destinée à subvenir
aux dépenses de la campagne prochaine. M. du Châ-
telet fait diligence; il est reçu par Voltaire, Saint-
Lambert et la marquise, à bras ouverts, fêté, caressé
comme il ne l'avait jamais été. On pressent quelle
comédie va se jouer, comédie fort peu édifiante, et
que, moins courageux que Longchamp, nous ne ferons
qu'indiquer. Qu'il suffise de savoir que M. du Chàtelet
donna pleinement dans le piège et prit au sérieux ces
grandes démonstrations de tendresse, ce retour con-
jugal qui avait lieu un peu sur le tard.
Trois semaines et plus s'étaient ainsi écoulées dans une sorte
d'enchantement, lorsque madame du Chàtelet déclara à son
mari que, d'après certains signes, elle avait lieu de se croire
enceinte. A cette nouvelle, M. du Chàtelet pensa s'évanouir de
joie; puis se ranimant, il saute au cou de son épouse, l'em-
brasse et va conter ce qu'il vient d'apprendre, à tous ses amis
qui étaient dans le château. Chacun l'en félicita, et alla faire
part à madame la marquise de l'intérêt qu'il prenait à leur
satisfaction mutuelle. La nouvelle se répandit bientôt dans les
villages circonvoisins. Des gentilshommes, des gens de loi, de"
gros fermiers vinrent en faire compliment à M. du Chàtelet. Il
les recevait tous à merveille. Peut-être était-il flatté en secret
de leur faire voir qu'il pouvait être encore de service ailleurs
qu'à la guerre. Cela donna lieu à de nouvelles réjouissances à
Cirey'.T.
Ces précautions prises, rien n'obligeait plus M. du
1. Longchamp et Wagaière, Mémoires sur Voltaire (Paris, 1820),
t. II, p. 234, 235.
248 VOLTAIRE ET LA MARQUISE A PARIS.
Châtelet, qui regagna son corps1. M. de Saint-Lam-
bert, rappelé par son service, retourna de son côté à
Lunéville, tandis que Voltaire et la marquise se diri-
geaient vers Paris, où nous les trouvons installés,
dès le 17 février2. Le poëte y débarquait fort souffrant,
aux trois quarts agonisant, s'il faut l'en croire, et
n'attendant son salut que d'une livre de vraies pilules
de Stahl, qu'il priait sans façon le roi de Prusse de lui
envoyer, sous l'enveloppe de M. de La Reynière, ou,
comme jadis, par les sieurs Mettra.
Sire, ce n'est pas le tout d'être roi, et d'être un grand homme
dans une douzaine de genres, il faut secourir les malheureux
qui vous sont attachés. Je suis arrivé à Paris paralytique, et je
suis encore dans mon lit. Vespasien guérit bien un aveugle;
vous valez mieux que lui. Pourquoi ne me guérissez-vous pas?
Je n'ai encore trouvé rien qui me fit plus de bien que les v raies
pilules de Stahl, et nous n'en avons à Paris que de mal contre-
faites. Je vois bien que tout mon salut est à Berlin. Votre Ma-
jesté me dira peut-être que le roi Stanislas est mon médecin, et
elle me renverra à lui. Eli bien! sire, je prends le roi Stanislas
pour mon médecin, et le roi de Prusse pour mon sameur3.
Quoique moins suivie, leur correspondance allait
toujours son train, Frédéric s'obstinant à l'attirer en
1. Collé cite à ce propos une facétie qui caractérise Lien l'esprit
de cette époque sans principes, riant et s'amusant de tout, et dansant
au besoin sur une lomLe même, comme on en pourra juger à la mort
de la pauvre marquise. « ...sur cela quelqu'un disoit : Mais quelle
diable d'envie a donc pris ù madame du Cluilelet de coucher avec son
mari? — Vous verre:, répondit-on, que c'est une envie de femme
çjrossc. 8 Journal 'Paris, 180,")), t. I, p. 81. Avril 1749.
"2. Le roi de Pologne, dans une lettre dont il va <* tic queslion plus
loin, l'y croit établi àèi le li janvier 17 49 .
:j. Voltaire, OEuvret complètes Ueuchot , t. LV, p. 252, 263.
Lettre de Voltaire à Frédéric; Paris, 17 février 17 19.
UN POÈTE ENTRE DEUX ROIS. 249
Prusse, Voltaire, peu pressé au fond de se rendre à
ce désir, mais entretenant le feu sacré et payant le
prince en belles paroles. Si le poète n'est pas à Berlin
et s'il est à Lunéville, c'est que Lunéville est. près des
eaux de Plombières et que l'on ne laisse pas de proh-
ter de ce voisinage pour faire durer encore quelques
jours une malheureuse machine dans laquelle il y a
une âme qui est toute à lui '. À beau mentir qui écrit
de loin, et Voltaire n'est pas en peine pour exagérer
sa faiblesse et ses infirmités. « J'ai une maladie qui
m'a rendu sourd d'une oreille, et qui m'a fait perdre
mes dents. Les eaux de Plombières m'ont laissé lan-
guissant. Voilà un plaisant cadavre à transporter à
Postdam 2. » Notez que Voltaire n'est pas allé à Plom-
bières depuis des années, et qu'il était, comme ou
l'a vu, à Paris, lorsque madame du Chàtelet y fit en
septembre une apparition de quelques jours. Avec
Frédéric, l'on fait bon marché de Stanislas, quoique,
au fond, l'on soit enchanté de la jalousie et du dépit
que causent ces étapes à Commercy et à Lunéville. Il
faut que Frédéric sache qu'il est au mieux avec le roi
son maître et ce bon roi de Pologne, dont la cour est
un séjour enchanté. Mais de quoi ne s'avise-t-il pas ?
Il s'imaginera d'établir des relations polies, sinon des
liens d'amitié, entre les deux souverains, comme cela
ressort notamment de cette lettre de Stanislas à l'au-
teur de Sémiramis : « Je vous suis redevable, mon
1. Vollaire, OEuvres complètes (Ueuchol), t. LV, p. 232. Lettre
de Vollaire à Frédéric; Cirey, janvier 17 49.
2. Ibid., 1. LV, p. 243. Lettre de Voltaire à Frédéric; à Cirey,
le 26 janvier 1749.
2.'i0 LE PHILOSOPHE CHRÉTIEN.
cher Voltaire, des compliments du roi de Prusse, et
de ceux que vous lui avez fait de ma part. Notre
goût est d'accord sur votre sujet, et je suis bien
flatté d'avoir les mêmes sentiments qu'un prince que
j'aime et estime beaucoup. C'est à vous à partager les
vôtres entre nous, sans exciter notre jalousie '. »
On voit que Stanislas sait prendre le ton qu'affectent
avec le poëte les têtes couronnées, au moins celles qui
ont la faiblesse de se croire philosophes et de mettre au
jour leurs rêveries. Philosophes tous deux, Frédéric
et Stanislas ne seront pas de la même école ; le second
est aussi religieux et aussi croyant que le premier est
demeuré sceptique, comme l'indique surabondamment
le titre seul de son livre : Le Philosophe chrétien.
Voltaire avait confié le manuscrit du conte de Mem-
non au duc de Lorraine, qui lui envoyait en échange
la suite de son Philosophe, dont l'auteur de Zaïre,
avant son départ, avait lu le début. « Memnon dira
bien qu'il y a de la folie à vouloir être sage ; mais, du
moins, il est permis de se l'imaginer, (le Philosophe
ne mérite pas un moment de votre temps perdu pour
le parcourir, mais il connaît votre indulgence pour se
présenter devant vous. Faites-lui donc grâce en faveur
du bonheur qu'il cherche et que vous lui procurerez,
si vous le jugez digne de vous occuper un moment 2. »
Ainsi les rois de tout grade et de toute fortune s'in-
clinent devant cette puissance de l'intelligence qui, en
1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchol), t. LV, p. 24ti. Lettre
de Stanislas à Voltaire ; à Lunéville, le 31 janvier 1 7 49.
2. îbid.., I. LV, p. 247. Lettre de Stanislas à Voltaire ; le 5
janvier.
STANISLAS CONSULTE SA FILLE.
tin décompte, vient à bout des bataillons et va boule-
verser le vieui monde ; bien plus, ils sont ses coopé-
rateurs et ses complices. Ils font et soutiennent des
thèses, selon leurs préjugés et leur humeur, s'en rap-
portant, quant à la forme, à des serviteurs discrets,
dont, toutefois, la collaboration n'est pas restée un
mystère. Frédéric faisait dégrossir sa prose et ses vers
par Jordan, avant de les soumettre à Voltaire; il y au-
rait de la mauvaise grâce à refuser ce droit à Stanislas.
Rousseau veut que ce soit au P. Menoux que celui-ci
confie cette mission délicate '; il est désormais dé-
montré qu'elle était le lot de son secrétaire, le cheva-
lier de Solignac, et c'est à lui qu'est due la révision
des manuscrits du roi de Pologne, recueillis à la Bi-
bliothèque de Nancy 2. S'il faut en croire l'auteur de
Zadig, on persuada à la reine que Voltaire et madame
du Châtelet n'avaient que trop de part au Philosophe
chrétien; et ce soupçon seul suffit pour établir dans
l'esprit de la dévote Marie la prévention la plus forte
contre le très-innocent traité.
Lorsque j'étais à Luuéville, écrivait plus tard Voltaire au
maréchal de Richelieu, le roi Stanislas s'avisa de composer un
assez nié liocre ouvrage, intitulé le Philosophe chrétien. Il en fit
corriger les fautes de français par son secrétaire Solignac, et
envoya le manuscrit à la reine sa fille, la priant de lui en dire
son a\is. Je soupçonne fort celui que la reine consulta; mais
n'ayant pas de certitude, je me contenterai de vous dire que
la reine manda au roi son père que le manuscrit était l'ouvrage
d'un athée; qu'on voyait bien que j'en étais l'auteur et que
1. J.-J. Piousseau, Œuvres complètes (Paris, Dupont, 1824), t. 1,
p. 147. Confession», part. Il, liv. VIII.
2. Comte d'Haussonville, Histoire de la réunion de la Lorraine ù
la France (Paris, Lévy, ISGO). t. IV, p. 282.
2o2 LE PANÉGYRIQUE DE LOUIS XV.
madame du Châtelet et moi nous le pervertissions. La reine
s'imagina que nous étions les confidents du goût du roi Sta-
nislas pour madame de Boufïïers; que nous l'entraînions dans
l'irréligion pour lui ôter ses remords. Jugez de là quelles im-
pressions elle a données de moi à Monsieur le Dauphin et à
ses filles '...
Un seul était resté indifférent aux avances et aux
agaceries du poëte ; le roi de France, même en accor-
dant faveurs et pensions, avait gardé sa froideur et ses
airs glacés. Ce n'avait pas été faute d'efforts de la part de
l'auteur du Temple de la Gloire, qui, malgré le peu
de succès jusque-là de ses tentatives, avait juré de
triompher d'une antipathie inexplicable. Voltaire avait
écrit le Panégyrique de Louis XV, qu'il s'obstinait à
assimiler à Trajan ; il imagina de le faire traduire en
quatre langues, latin, anglais, italien et espagnol,
avec l'intention de mettre aux pieds du roi Très-Chré-
tien « ce petit monument de sa gloire, » le jour où
l'Académie irait en corps le complimenter au sujet de
la paix 2. En de telles occasions, les grands corps de
l'État avaient pour habitude de haranguer le monar-
que ; et l'Académie, depuis longtemps, était en pos-
session des mêmes privilèges 3. Ce fut le maréchal de
Richelieu 4 qu'elle choisit pour l'interprète de ses sen-
timents. Il y avait là goût et convenance. Le duc ne
trouva rien de mieux, à son tour, que de charger Voltaire
1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchol), t. LV, p. 403. Lettre
de Voltaire à Richelieu; août 17 50.
2. Voltaire, Lettres inédites (Didier, 1857), t. I, p. 179. Lettre
de Voltaire à M. Uerrier; Paris, 4 février, 1749.
3. D'Alembert, OEuvres complètes (Belin, 1818), t. Il, p. 02.
Éloge du président Rose.
4. Richelieu avait été créé maréchal, le 1 1 octobre 1748.
L'ACADÉMIE A VERSAILLES. 253
de lui composer un discours, pas trop long, qu'il pût
apprendre et réciter sans peine. Celui-ci s'exécuta
avec d'autant plus de zèle qu'il comptait bien que
Richelieu, à la suite de sa harangue, ne refuserait pas
de présenter la polyglotte de son Panégyrique^ reliée
en maroquin bleu aux armes royales, avec dentelles,
filets et autres magnificences.
L'Académie informée par une lettre de M. de Maure-
pas, en date du 1 0 février, qu'elle serait reçue par le roi,
le vendredi 21 du même mois1, se rendait à l'heure
désignée, à Versailles, dans la galerie du château. Fut-ce
sa sciatique qui le retint, ou simplement la circonstance
de son Panégyrique? Voltaire, quel qu'en soit le motif,
ne figure pas dans le chiffre des académiciens présents,
tous considérables soit par leur notoriété, soit par le
rang et les charges2. La députation des Quarante dut
attendre avec le grand Conseil et l'Université, que ce
fût son tour d'être reçue. La galerie était remplie de
courtisans. M. de Richelieu , qui peut-être repassait men -
talementson discours, l'entend tout à coup réciter à ses
côtés : il avait été trahi, joué par Voltaire, qui voulait
apparemment, en le prenant au dépourvu, mettre à nu
ce que pouvait un duc et pair livré à ses seules res-
1. Et non le 25 février comme l'indiquent la Gazette de France
du 1er mars 1749, p. 10S, et le Mercure de France, de mars,
p. 203, qui la copie.
2. Voici la liste des membres de la dépulalion qui s'élève au chiffre
de vingt-trois : le maréchal de Richelieu, le duc de Saint-Aignan ,
Mirabaud, l'abbé d'Olivet, le président Hénault, l'abbé Alary, Car-
dion, Crébillon, Monerif, l'évêque de Mirepoix, La Chaussés, Fonce-
magne, le cardinal de Soubise. l'abbé Duresnel, Marivaux, l'évêque
de Baveux, Rignon, l'abbé de Remis, l'abbé de la Ville, Duclos.
Paulmy, Gresset.
m. 15
254 BROUILLE DE VOLTAIRE ET DE RICHELIEU.
sources ! Le tour était sanglant. M. des Granges, maître
des cérémonies, venait chercher les trois corps, un
peu avant cinq heures, pour les conduire à la chambre
du roi où se tenait M. de Maurepas. La figure nar-
quoise de ce dernier, si alerte à saisir le moindre
ridicule, eût inquiété un orateur plus rompu aux
secrets de la rhétorique que ne l'était le maréchal, qui
d'ailleurs ne se démontait pas aisément. Force fut bien
d'improviser un compliment qui ne dût rien à Vol-
taire ; et la rage, faute d'autre stimulant, l'y aida appa-
remment, car nous en sommes à cet égard réduit aux
conjectures. Après la harangue, le directeur, selon
l'usage, nomma au roi les académiciens présents'.
C'eût été le moment d'offrir le Panégyrique de
Louis XV. Mais le petit-neveu du grand cardinal
n'était pas d'humeur, plus que son oncle, à pratiquer
le pardon des injures, et il n'eut rien de plus pressé,
lorsqu'on se fut séparé, que de retourner à l'auteur
l'exemplaire royal, avec un mot acerbe où il lui mandait
qu'il s'était sans trop de peine passé de sa besogne. On
se met à la place du trop irritable poëte : il avait dans
son cabinet une sorte d'apothéose de Richelieu peinte
à la gouache, œuvre de Beaudouin; il l'arracha de son
cadre, piétina dessus, et la livra aux flammes avec une
vraie furie. Ce malentendu, car c'en était un, ne pou-
vait toujours durer: les deux confrères se rencontrèrent
dans une maison tierce, une explication eut lieu.
1. Secrétariat de l'Institut. Copie de la lettre de M. de Maurepas
et procès-verbal de la réception de l'Académie par Sa Majesté. Du
vendredi, 21 février 1749. Il l'a 1 1 1 remarquer que celle scène, dans
les Mémoires de Loiujchump, se trouve placée à l'année 1 7 i S .
ILS SE RACCOMMODENT. 2oo
Madame du Chàtelet avait eu naturellement commu-
nication du discours. La marquise de Boufflers était
présente, quand on l'apporta a la divine Emilie qui
achevait sa toilette, avant L'heure de l'Opéra, où elles
devaient aller ensemble; elle eut l'indiscrétion d'en
vouloir prendre copie, et l'indiscrétion non moins
grande, de retour chez elle, de permettre la même
licence à ses propres amis. Dès le lendemain, on en
faisait des lectures dans vingt salons ; nous savons
le reste. Ces éclaircissements donnés, il n'y avait
plus lieu de se garder rancune, l'on s'embrassa, et la
paix fut faite. Mais le discours n'avait point été pro-
noncé, et le panégyrique remis.
Longchamp, toutefois, non? a conservé ce morceau
d'éloquence, dont le début semble annoncer la sincé-
rité d'un stoïcien1. « Une voix faible et inconnue
s'élève, mais elle sera l'interprète de tous les cœurs. Si
elle nel'e.-tpas, elle est téméraire : si elle flatte, elle est
coupable ; car c'est outrager le trône et la patrie que de
louer son prince de vertus qu'il n'a pas. » Et ces pié-
1. Voici ce qu'il est dit du Panégyrique, dans le Commentaire his-
torique : « Une chose, à mon avis, singulière, c'est qu'il ne donna
point sous son nom le Panégyrique de Louis XV, imprimé en 1749,
et traduit en latin, en italien, en espagnol et en anglais...; l'auteur
ne loue que par les faits, et on y trouve un ton de philosophie qui
caractérise tout ce qui est sorti de sa main. Ce panégyrique était ce-
lui des ofliciers autant que de Louis XV : cependant il ne le présenta
a personne, pas même au roi. Il savait bien qu'il ne vivait pas dans
le siècle de Pélisson. Aussi écrivait-il à M. de Formont, l'un de ses
amis :
Cet éloge a très-peu d'effet ;
Nul mortel ne m'en remercie :
Celui qui le moins s'en soucie
Est celui pour qui je l'ai fait.
256 LIBÉRALITÉ DE L'ÉLOGE.
cautions oratoires prises, c'est, on le pense bien, tout
le contraire qui aura lieu. Non-seulement le successeur
de Louis XIV sera loué à l'égal des grands hommes
de l'antiquité, mais encore tout le monde, dans ce dis-
cours, aura sa part et sa très-large part d'encens. 11
n'est pas jusqu'aux deux frères Paris, qui ne soient
traités en héros. « Ceux qui ont fait ainsi subsister nos
armées, s'écrie le panégyriste, étaient des hommes
dignes de seconder ceux qui nous ont fait vaincre. »
Et c'est ainsi que, le cas échéant, Voltaire sait prêter
sur l'avenir ou payer ses dettes de reconnaissance '.
I. Longchamp et Wagnière, Mémoires sur Voltaire (Paris, 182G),
I. II, p. 180 à 1 8 i . — OEuvres complètes (Beuchot), t. XLVIII,
p. 349.
VII
CATILINA. - NEWTON ET SAINT-LAMBERT. - NANINE.
UN SERMON DE VOLTAIRE.
Voltaire n'avait pas cessé de retoucher, de refondre
SémiramiSy qui reparut, le 10 mars, et obtint six
représentations fructueuses1. Cette reprise, à laquelle la
foule se pressa, avait sa signification, à la suite des der-
nières représentations fort peu courues de Catilina.
Ce ne fut point la faute de madame de Pompadour si le
succès ne fut pas plus grand, car elle servit chaude-
ment le vieux tragique, et avec un zèle presque
filial. Aussi celui-ci s'empressa-t-il de dédier sa
tragédie à celle qui l'avait si puissamment aidé dans
cette dernière bataille. « Il y a longtemps, lui disait-il,
qu'e le public vous a dédié de lui-même un ouvrage
qui ne doit le jour qu'à vos bontés: heureux si on
l'eût jugé digne de sa protectrice ! Et qui ne sait pas
les soins que vous avez daigné vous donner pour retirer
des ténèbres un homme absolument oublié? Soins
généreux, qui ont plus touché que surpris. Que ne
1. Elles produisirent H475 livres. Registre de la Comédie.
258 CATILINA.
doit-on pas attendre d'une àme telle que la vôtre1?... »
C'avait été, en effet, un événement de cour, que cette
première représentation. Sémiramis avait obtenu de
la munificence royale une allocation de fonds affectée
à l'achat des costumes et à la splendeur de la mise en
scène. Catilina ne pouvait être moins bien traité, et
jamais jusque-là sénat romain n'avait été aussi riche-
ment, aussi superbement attifé : des toges de toile
d'argent avec des bandes de pourpre et des vestes de
toile d'or, avec profusion de festons et de diamants
faux. « On a trouvé ce sénat- Là un peu pomponné,
nous dit Collé auquel nous empruntons ces détails,
mais cela vaut mieux que s'il eût été mal vêtu, et en
vieil oripeau. » Toutes les loges et une partie des
places étaient louées depuis trois mois. Madame de
Pompadour avait voulu assister à la première repré-
sentation ; et le roi, qui avait pris Crébillon en grande
affection, disait à la marquise, du plus loin qu'il
l'apercevait : « Eh bien! avons-nous gagné notre
procès? avons-nous réussi? »
Tout censeur royal qu'il fût, l'auteur de Rhadamiste
n'entendait pas malice quant à ses propres vers; et la
favorite avait dû réclamer amicalement la suppression
de douze alexandrins dans lesquels elle eut la modestie
de se reconnaître, bien qu'il ne fût question que de
Fui vie. La parole est à Probus (acte II, scène première) :
C'est ainsi que toujours, en proie à leur délire.
Vos pareilles ont su soutenir leur empire;
1. Catilina de Crébillon. 20 décembre 1748. Dédicace à madame
de Pompadour.
LES ADMIRATEURS DE CRÉBILLON. 2SI
Car vous n'aimez jamais. Voire cœur insolent
Tend bien moins à l'amour qu'à subjuguer l'amanl!
(Ju'on vous laisse régner, tout vous paraîtra juste.
Et vous mépriseriez l'amant le plus auguste,
S'il ne sacrifiait au pouvoir de vos yeux
La justice, les lois, sa patrie et ses dieux 1 !
cela, en effet, eût pu prêter à la malignité et à l'équi-
voque, et mieux valait en demander le sacrifice.
Quoi qu'il en soit, Crébillon avait ses admirateurs,
ses admirateurs passionnés, qui l'aimaient avec ses
défauts, peut-être pour ses défauts, très-coulants sur
l'incorrection, le mauvais goût, les accents sauvages
de ce poëte tragique auquel on savait gré de n'être
pas un bel esprit. Sans doute, au fond de cet enthou-
siasme, qu'on s'en rendît compte ou non, il y avait
cette antipathie, cette aversion que Voltaire n'inspirait
qu'à trop de gens.
Je suis admirateur sincère de Catilina, écrivait l'auteur des
Lettres persanes à Helvétius, et je ne sais comment cette pièce
m'inspire du respect. La lecture m'a tellement ravi, que j'ai été
jusqu'au cinquième acte sans y trouver un seul défaut, ou du
moins sans le sentir. Je crois bien qu'il y en a beaucoup, puis-
que le public lui en trouve beaucoup; et de plus, je n'ai pas de
grandes connoissances sur les choses du théâtre. De plus, il y
a des cœurs qui sont faits pour certains genres de dramatique;
le mien, en particulier, est fait pour celui de Crébillon : et
comme, dans ma jeunesse, je devins fou de Rhadamiste, j'irai
aux Petites-Maisons pour Catilina. Jugez si j'ai eu du plaisir
quand je vous ai entendu dire que vous trouviez le caractère
de Catilina peut-être le plus beau qu'il y ail eu au théâtre2...
1. Collé, Journal (Paris, 1805), t. I, p. le. Décembre 17 4 8. —
D'Alembert, Œuvres complètes (Belin, 1821), t. III, p. 5C9. Éloge
de CrébiUon.
2. Montesquieu, Œuvres complètes (Paris, De Bure, 1847), p. 704.
Lettre de Montesquieu à Helvétius (sans date).
260 PROFONDE RANCUNE DE VOLTAIRE.
Ce zèle, ce concours, cet engouement ne pouvaient
qu'accroître le dépit, la profonde rancune d'un rival
qui discernait à merveille ce qu'il y avait pour lui
de malveillance dans cet enthousiasme. Toutefois le
succès médiocre de Catilina le calma en le rassurant.
« La cabale veut bien crier, écrivait-il triomphant à
d'Argental, mais elle ne veut pas s'ennuyer, et il n'y
a personne qui aille bâiller deux heures, pour avoir le
plaisir de me rabaisser1. » Mais, loin de l'arrêter dans
son projet de refaire, l'une après l'autre, les tragédies
de Crébillon, les partis pris de la haine, l'opposition
systématique à laquelle il se heurtait, n'avaient d'autre
effet que de raffermir encore cette volonté implacable ;
et, la colère aidant, en huit jours il brochera, lui aussi,
un Catilina qui ne sera pas joué de sitôt, il est vrai.
On a fait Voltaire jaloux de tous les succès et de
toutes les gloires. Piron, La Chaussée le disent envieux
et l'accusent d'avoir mis tout en œuvre pour entraver
la fortune de leurs pièces. Voltaire était passionné,
haineux; il n'était pas envieux. Est-on plus charmant,
plus affable, plus désintéressé qu'il ne le fut à l'égard
de Vauvenargues, qu'il traitait en ami et presque en
maître ? À l'heure même où l'apparition de Catilina
le rendait si soucieux, il applaudissait, avec une joie
1. Voltaire. Œuvres complètes (Beuehot), t. LV, p. 228. Lettre
de Voltaire à d'Argental; le 31 décembre 1748. Disons, toutefois,
que si l'on compare les dix-neuf représentations de Catilina au dix-
neuf premières de Sémirarnis, c'est le vieux Crébillon qui a l'avan-
tage du chiffre. Sémirarnis ne faisait que 43100 livres de recettes,
quand Catialina allait à 45823. Remarquons, néanmoins, et cela est
significatif, que le succès s'accrut, pour Voltaire, avec les représenta-
tions, et que ce fut tout le contraire pour Crébillon.
ARISTOMÈNE. 261
sincère, au second succès de Marmonlel, dont il avait
d'ailleurs, autant qu'il était en lui, facilité les débuts.
Le coup d'essai de celui-ci avait été des plus heureux,
et l'auteur de Zaïre avait exprimé au jeune poëte la
part qu'il prenait à l'accueil fait à son Denysl.Aristo-
mène ne le trouva ni moins chaud, ni moins bien-
veillant. A en croire Marmontel, son attitude, à la
représentation, fut celle d'un père; il lui parut aussi
tremblant, aussi ému que lui-même. Il avait voulu se
placer derrière lui, dans sa loge, prêt à jouir de son
triomphe ou à le consoler de sa chute.
Aristomène eut autant de succès que Denis. Voltaire, à cha-
que applaudissement, me serrait dans ses bras... Certainement
personne ne sent mieux que moi combien, du côté du talent,
j'étais peu digne de lui faire envie; mais le succès était assez
grand pour qu'il en fût jaloux s'il avait cette faiblesse. Non,
Voltaire avait trop le sentiment de sa supériorité pour crain-
dre des talents vulgaires. Peut-être qu'un nouveau Corneille
ou qu'un nouveau Racine lui aurait fait du chagrin: mais il
n'était pas aussi facile qu'on le croyait d'inquiéter l'auteur de
Zaïre, à'Alzire, de Mérope et de Mahomet 2.
Tout cela est fort judicieux, et c'est là un des argu-
ments les plus concluants que l'on puisse opposer à
ces accusations de malveillance et d'envie à l'égard du
premier venu, un Baculard d'Arnaud, un Desforges-
Maillard, qui ne se gênent pas, eux, pour laisser en-
tendre que les circonstances seules ont fait la supériorité
de l'auteur de la Eenriade. « Si la fortune, disait ce
1. Voltaire, ÛEuvres complètes (Beuchot), t. LV, p. 173, 179.
Lettre do Voltaire à Marmonlel, des ] 3 et 15 lévrier 17 48.
2. Marmontel, OEuvres complètes (Belin), t. 1, p. 100. Mémoires,
liv. 111.
15.
202 ÉTRANGE MÉPRISE DE MARMONTEL.
dernier, m'avait donné comme lui la faculté de vivre
dans un loisir doux et commode, j'eusse porté mon
vol peut-être aussi haut que lui1... » On sait gré àMar-
montel de reconnaître ce qu'il doit à son maître, encore
que ses souvenirs, comme à tant d'autres, le fassent
tomber dans une étrange méprise. Toute cette scène,
qu'il raconte avec tant de complaisance, est de pure
confusion, nous nous garderons de dire de pure in-
vention. Nous ne doutons point que Voltaire ne se fut
conduit comme il le fait agir, s'il eût assisté à cette
première représentation; mais encore fallait-il qu'il s'y
trouvât. Aristomène futjoué le mercredi, 30 avril. Le
soir même, Voltaire écrivait à l'auteur : « Je suis arrivé
à Paris trop tard pour être témoin de vos succès. La
première chose que j'ai faite a été de m'en informer,
et la seconde, de vous dire que j'y suis aussi sensible
que vous-même'2. » Deux jours après, il lui écrivait
encore : « Je ne pourrai voir demain le second jour
de votre triomphe. Je suis obligé d'accompagner ma-
dame du Ghâtelet, toute la journée, pour des affaires
qui ne souffrent aucun délai 3. » Marmontel, qui rédi-
geait ses mémoires longtemps après les événements
de sa jeunesse, se sera trompé de tragédie. Disons,
toutefois, que le temps presse, que Voltaire ne tar-
dera pas à partir pour la Prusse, et qu'il ne pourra
1. L'Amateur d'autographes, 1er janvier 18G5. ie année, p. 9.
Lettre de Desforges-Maillard à M. de Béarnais, professeur au collège
de l'Oratoire, à ISantes ; Le Croisic, 21 juin 17 53.
2. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LV, p. 27 2. Lettre de
Voltaire à Marmontel ; mercredi au soir (30 avril).
3. lhid., t. LV, p. 274. Lettre de Voltaire àMarmontel; vendredi
au soir (2 mai).
OH MADRIGAL EN PROSE. 263
plus assister qu'à la Çléopàire de Marmontel. Nous
savons d'ailleurs qu'il s'y trouva, et dans la loge grillée
de l'auteur '. Par malheur, si Aristomènelut un succès,
ce fut le dernier du poète , dont la Cléopàtre fut
accueillie, on le sait, avec peu de faveur et même avec
des risées que provoqua le trop ingénieux aspic de
Vaucanson.
Voltaire était-il en disgrâce; sa protectrice avait-elle
tourné complètement à l'ennemi, comme les rivaux
s'efforçaient de le faire croire? Non, assurément. L'in-
térêt de celle-ci, autant que son penchant, la disposait
favorablement envers ce dispensateur de la renom-
mée, qui savait si largement d'ailleurs reconnaître
les services. L'auteur de Mérope, lorsqu'il eut achevé
son histoire de la guerre de 1741, que venait clore
le traité d'Aix-la-Chapelle, s'empressa d'en remettre
une copie à madame de Pompadour, qui dut sans
doute avoir des éblouissements à la lecture du dernier
feuillet.
Il faut avouer, disait le moderne Tacite en finissant, que
l'Europe peut dater sa félicité du jour de cette pais. On ap-
prendra avec surprise qu'elle fut le fruit des conseils pressans
d'une jeune dame du plus haut rang, céièbre par ses charmes,
par des talens singuliers, par son esprit et par une place en-
viée. Ce fut la destinée de l'Europe dans cette longue querelle,
qu'une femme la commençât, et qu'une femme la finît; la se-
conde a fait autant de bien que la première avait causé de
mal, s'il est vrai que la guerre soit le plus grand des fléaux qui
puissent affliger la terre, et que la paix soit le plus grand des
biens qui puissent la consoler.
1. Voltaire, Lettres inédites (Didier, 1857), t. I. p. 19?. Lettre
de Voltaire à mademoiselle Clairon (mercredi 20 maij.
264 ILLUSION DE LA FAVORITE.
Quelle était l'intention de Voltaire en écrivant ces
lignes? Ktait-ce une flatterie sans conséquence et qui
ne l'engageait en rien dans l'avenir, ou était-il alors
résolu à maintenir des éloges excessifs qui ne pouvaient
abuser personne? Nous ne voyons là, nous autres,
qu'une sorte de madrigal en prose, d'un tour exquis,
aussitôt qu'il n'est que cela, mais qui devait s'effacer
à la publication. Ce n'était pas, toutefois, la pensée de
la marquise. Duclos, auquel nous empruntons cette
piquante anecdote, après avoir cité le passage qu'on
vient de lire, ajoute : « C'est madame de Pompadour qui
me montra cette histoire manuscrite avec une sorte de
complaisance ; elle ne doutait pas que cet article ne fût
un jour imprimé1. » Quelque illusoire que nous semble
cette espérance, elle n'était point, on en conviendra,
de nature à altérer l'attachement de la favorite pour ce
courtisan si délié. Mais les circonstances n'étaient pas
propices; et, en dépit des meilleures intentions, devant
le déchaînement de la cour, l'animosité des princesses
et l'antipathie manifeste du maître, madame de Pom-
padour dut se renfermer dans une excessive réserve.
Au fond, c'était beaucoup déjà de parer les coups, de
1. Duclos, Œuvres complètes (Belin, 1821), t. III, p. 4G7. De La-
place, qui avait eu communication des papiers de Duclos, avait repro-
duit celte page curieuse dans ses Pièces intéressantes et peu connues,
(Bruxelles, 17 85), t. l,p. 207, 208. On la trouve encore dans la Gale-
rie de l'ancienne cour, t. VIII, p. 59. Restait à savoir jusqu'à quel point
l'on pouvait ajouter foi à une anecdote de cette nature sur la simple
affirmation du narrateur. A l'heure qu'il est, il n'est plus de doute
possible; le manuscrit Pompadour se trouve à la Bibliothèque d'Àix,
provenant de la bibliothèque Méjanes, et il contient, en effet, le pré-
cieux passage tel que Duclos l'avait transcrit. Voltaire, OEuvres com-
plètes (Beuchol), t. XXI, p. i.
UNE DERNIÈRE GRACE. 265
déjouer la malveillance; mais l'auteur de Sémiramis
n'était pas homme à se contenter d'une protection
couarde, nageant prudemment entre deux eaux, et il
ne pardonna jamais complètement à la marquise de
n'avoir pas épousé sa cause comme la sienne propre.
En somme, si on le subissait plus qu'on ne l'affection-
nait, iî n'était pas disgracié. Il était même, vers ce
temps, l'objet d'une faveur spéciale, et Louis XV signait
le brevet qui lui conservait le titre de gentilhomme
ordinaire, après même qu'il se serait défait de sa
charge.
Aujourd'huy 27 may, le roy étant à Versailles ayant agréé
que le sieur Arrouet de Voltaire l'un de ses gentilshommes or-
dinaires et historiographe de France se démit de la charge de
gentilhomme ordre de Sa M té1 a cru ne pouvoir luy témoigner
d'une manière plus distinguée la satisfaction qu'elle ressent de
ses services et du zèle avec lequel il travaille à l'histoire du
règne de Sa Mté qu'en luy conservant l'honneur que cette
charge luy donnoit d'aprocher près de sa personne, et à cet
effet elle luy a permis et permet de servir quelquefois près
d'elle pendant le semestre de janvier et de se qualifier du titre
de l'un de ses gentilshommes ordinaires dans tous les actes qu'il
passera2...
Voltaire avait donc témoigné l'intention de se défaire
de sa charge, comme semblent le donner à entendre
les termes mêmes du brevet? Si l'on en pouvait douter,
le Commentaire historique dissiperait toute incertitude
à cet égard, « C'était , y est-il dit en parlant du don
gratuit de la charge de gentilhomme ordinaire de la
1. Son successeur fui le comte Dufour.
2. Archives impériales. 0-93. Registre du secrétariat du roi, de
l'année 17 49, p. 189. Brevet qui conserve le tilre de gentilhomme
ordinaire au S. de Vollaire.
260 VIE MONDAINE D'EMILIE. '
chambre, an présent, d'environ soixante mille livres,
et présent d'autant plus agréable que, peu de temps
après, il obtint la grâce singulière de vendre cette place,
et d'en conserver le titre, le privilège et 1 es fonctions '. »
L'on flaire, toutefois, le dépit dans ce parti pris.
Soixante mille livres, quelle que fût la parcimonie du
poëte, n'étaient pas une affaire, et, bien que titres,
fonctions et privilèges, lui fussent conservés, c'était
relâcher le lien qui l'attachait à la cour; et sans doute
ne s'y fût-il pas déterminé, sans des mécomptes que
son imagination grandissait encore , et la découverte
tardive du peu de goût qu'il inspirait au maître.
Madame du Châtelet avait, de son côté, l'existence
la plus remplie et la plus agitée, allant dans le monde,
allant à la cour, pénétrant, sans doute à la suite de
Voltaire, dans les plaisirs intimes de la favorite. «le
vais demain, écrivait-elle à Saint-Lambert, à la date
du 23 février, à une répétition des cabinets, ie mesne-
rois une vie fort heureuse si votre idée ne venoit pas
sans cesse me faire sentir que tout cela n'est pas le
bonheur 2. » Non, ce n'était pas le bonheur ; mais ce
t. Voltaire, OEuvres complètes (lîeuchot), t. XLVIII, p. 34 i. Com-
mentaire historique.
2. Cabinet de M. Feuillet rie Conches. Lettres autographes de madame
du Chûtelet à Saint-Lambert. Lettre 73; du dimanche, 23 février
17 49. — Les Mémoires du marquis d'Argenson (Jannet), t. V, p. 33.
contiennent une lettre de madame du Châtelet écrite de Lunéville au
ministre, le 2 mars 1 7 49. 11 y a là infailliblement erreur d'une année ;
c'est au 2 mars de l'année précédente qu'il faut la classer. Elle était
bien alors à Lunéville, et nous connaissons une lettre manuscrite de
celle-ci adressée à dom Calmet, deux jours après, le 4 mars 1748.
Nous serrons de trop près la marquise pour qu'elle nous ait dérobé
une échappée même de quelques jours; tout, d'ailleurs, dans ses
AGITATIONS DE SON AME. 2fi7
bonheur auquel elle aspirait n'était et ne pouvait être
qu'une succession d'angoisses, de rapides ivresses sui-
vies d'emportements, de scènes violentes, quand la
confusion, des remords trop justifiés, ne venaient pas
déchirer cette âme en proie à toutes les émotions et à
tous les troubles. Cette mère devait-elle oublier qu'elle
introduisait dans une famille dont la fortune ne valait
pas la naissance, un membre étranger qui viendrait
voler une part à laquelle il n'avait nul droit? Il y avait
aussi la honte et le ridicule de devenir grosse à un âge
où des femmes plus jeunes sont déjà grand'mères; et
la pauvre marquise n'appréhendait pas faiblement le
moment prochain où il lui serait impossible de cacher
son état. Longchamp, pms haut, nous représente
M. du Châtelet allant proclamer superbement sa pater-
nité future. Il nous le fait, c'est à croire, plus ridicule
qu'il n'était. Il en eût d'ailleurs été ainsi , que la mar-
quise se fût sans doute crue dispensée d'apprendre à
madame de Boufflers ce que ses fermiers connais-
saient depuis longtemps. Convenons, toutefois, qu'elle
eût pu le faire plus tôt; car, à cette date, sa situation
n'était pas plus ignorée à Paris qu'en Champagne et
probablement en Lorraine, et l'on croyait, qui pis est,
savoir même à qui il fallait attribuer cette étrange
paternité '.
Eh bien, il faut donc vous dire mon malheureux secret sans
attendre votre réponse sur celui que ie vs demandois, ie sens
épitres à son amant, indique, avec l'impatience fiévreuse de le revoir,
l'inexorable continuité de la séparation.
1. Collé, Journal (Paris, 1805), t. I, p. 80, 81 ; avril 17 49.
268 LETTRE A MADAME DE BOUFFLERS.
que vs me le promettrez et que vs le garderez, et vs allés voir
qu'il ne poura pas se garder encore longtems.
le suis grosse, et vs imaginés bien l'affliction où ie suis,
combien ie crains pr ma santé, et même pr ma vie, combien
ie trouve ridicule d'acoucher à quarante ans (c'est quarante-trois
qu'il faut lire) après en avoir été dix-sept sans faire d'enfant,
combien ie suis affligée pr mon fils, ie neveux pas le dire encore
crainte que cela n'empêche son établissement... Personne ne
s'en doutte, il y parait très-peu, ie comte cependant être dans
le 4 et ie n'ai pas encore senti remuer, ce ne sera qu'à 4
mois et demi, ie suis si peu grosse que si i'avois quelque élour-
dissement ou quelque incommodité, et si ma gorge n'étoit pas
fort gonflée, ie croirois que c'est un dérangement. Vs sentes
combien ie comte sur votre amitié et combien i'en ai besoin
pr me consoler et pr maider à suporter mon état, il me seroit
bien dur de passer tant de tems sans vs et d'être privée de vs
pendant mes couches, cependant cornent les aller faire à Luné-
ville, et y doner cet embarras-là, ie ne sais si ie dois asés
comter sur les bontés du roi pr croire qu'il le désirât et qu'il
me laissât le petit apartement de la reine que i'ocupois, car ie
ne pourois acoucher dans l'aile à cause de l'odeur du fumier,
du bruit, et de l'éloignement de M. de V. et de vs, ie crains
que le roi ne soit alors à Comerci, et qu'il ne voulût pas abré-
ger son voiage, i'acoucherai vraisemblablement la fin d'août,
ou au commencement de septembre au plus tard •...
Ainsi, ia divine Emilie expiait, par plus d'une an-
goisse, le bonheur intermittent d'aimer et d'être aimée.
Si son caractère ne la disposait que trop à s'alarmer,
à voir les choses en noir, à se croire trompée, trahie,
abandonnée, il faut dire que le flegme de Saint-Lam-
bert était bien fait pour désespérer une nature ardente
qui ne se livrait pas à demi. Un des crimes de celui-ci,
l'un de ceux que pardonnent le moins l'exil et l'éloi-
1. Cabinet de M. Feuillet de Conches. Lettres autographes de madame
du Cliùlelet à Saint-Lambert. Lettre 7 5; de Paris, jeudi 3 avril
1749.
STANISLAS A TRIANON. 260
gnement, c'était le peu d'empressement et d'exacti-
tude à donner de ses nouvelles. « le n'ai point de lettres
de vs encore aujourd'hui, s'écrie la pauvre femme,
cela est abominable, cela est d'une dureté et d'une
barbarie qui est au dessus de toute qualification corne
la douleur ou ie suis est au dessus de toute expres-
sion, ne soies pas cependant excédé de mes lettres,
si ie n'en reçois pas la première poste, ie ne vs écrirai
plus '...» Elle en reçut de tendres, qui l'apaisèrent
et la firent passer de l'extrême emportement à toute
l'allégresse d'un cœur auquel il fallait aussi peu pour
se rassurer que pour prendre alarme et entrer en dé-
fiance. La santé de la marquise pouvait, jusqu'à un
certain point, lui servir d'excuse. « Il est très vrai, lui
écrivait- elle peu après, que depuis huit jours i'ay été
si incommodée que i'ai été forcée de me faire saigner
sans quoi i'aurois eu le même accident qu'à Comerci,
ie suis donc venue me faire saigner ici, afin de pou-
voir aller voir le roi de P. (Pologne) à Trianou où ie crois
même que ie m'établirai pendant son séjour ici 2. »
Stanislas, en effet, projetait une apparition à la cour
de France après Pâques. Il y arriva le 14 avril, un peu
avant le jour où il était attendu, selon sa coutume 3.
Il descendit directement à Trianon, avec le duc Ûsso-
linski, le marquis de Boufflers et M. de la Galaizière.
Son voyage avait pour but, celte fois, de voir madame
1 . Cabinet de M. Feuillet de Conehes. Lettres autographes de madame
du Chàtelel à M. de Saint-Lambert. Lettre 7 7.
2. lbid., Lettres autographes de madame du Chàtelel à Saint-Lam-
bert. Lettre 7'J; de Versailles, le 13 avril 1749.
3. Duc de Luynes, Mémoires, t. IX, p. 385 ; mardi lô avril 17hU.
270 MADAME DU CHATELET L'Y SUIT.
l'infante et l'infante Isabelle '. La divine Emilie, ainsi
qu'elle l'annonçait à son amant, alla s'établir près du
roi de Pologne, à Trianon. Malgré sa position, elle ne
songeait pas à \ivre absolument en recluse et ne re-
nonçait point à accorder au monde les loisirs que lui
laissait Newton. Elle se fit envoyer une partie de sa
garde-robe, même ses robes d'été, ce qui fut mal pris
par Saint-Lambert, qui n'avait pas le droit de se mon-
trer exigeant. Le marquis était pauyre et très-excu-
sable sans doute de penser à sa fortune. Il se remuait
fort alors pour obtenir un régiment de grenadiers, ce
qui eût eu pour premier résultat de l'éloigner. L'om-
brageuse Emilie ne l'ignorait pas, elle en mourait
d'indignation et de peur; et elle ne sut contenir son
amertume en présence des reproches égoïstes qui lui
étaient adressés si inopportunément.
De quel droit, s'écrie-t-elle, osés vs vs fâcher que ie fasse
venir mes robes d'été, et exiger que i'acouche en Loraine, vs
qui n'êtes pas sûr de ne pas quitter la Luraine pr toujours
dans un mois, et qui sériés déjà à votre garnison en Flandres
sans le refus du p. (prince) de Beauvau, quoi vs êtes asés per-
sonel pr trouver mauvais que ie ne m'engage pas irrévocable-
ment à faire mes couches à Lunéville, et cela pr que i'y sois
en cas que vs y restiés, et que ie coure le risque d'y acoucher
sans vs, peu vs importe où ie fasse mes couches si vs n'êtes
pas à Lunéville, vs voulés bien avoir la liberté de vs séparer
de moi pr toujours si c'est votre avantage, mais vs ne voulés
pas que ie reste ici quinze jours de plus si ma santé ou mes
affaires l'exigent, oh! vs en voulés trop aussi, ie ne marange
point pr partir ni le 20 ni le \" de mai ni jamais que vs ne
soyés décidé sur ces grenadiers, et votre indécision (que dis-ie
1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LV, p. 247, 254.
Lettres de Stanislas à Voltaire; des 31 janvier et 17 février 1749.
SÉCHERESSE DE SAINT-LAMBERT. 271
votre iadéeision, ce n'esl pas vs qui êtes indécis, puisque vs
les demandés à cor et à cris) devroit me décider si i'avois un
peu de courage1...
Comme avec Voltaire, les colères, les violences, les
cris de passion se succèdent, et cette lettre est une des
plus véhémentes, des plus amères, des plus cassantes
du recueil. Mais tout grands que sont l'emportement
et le ressentiment de l'injustice, on se souvient à temps
que l'on aime, que l'existence entière est dans cet
amour; on faiblit vers la fin, et la dernière phase de
cette sortie virulente est un aveu de sa propre fai-
blesse. Saint-Lambert disposait d'elle à sa plus grande
commodité, elle le sentait et le lui reprochait assez
brutalemeut même. Mais, des deux, c'était elle qui
aimait le plus, elle devait donc en passer, malgré ces
révoltes stériles, par la volonté de cet homme d'esprit,
que le cœur n'étouffait point. Douze jours après cette
épître peu tendre, la pauvre femme n'était pas loin de
rendre les armes et semblait s'en remettre à la magna-
nimité du vainqueur. «. Peut-être lui disait-elle avec
une visible confusion d'en tant accorder, serois-ie asés
foible pr vs aimer et pour acoucher à Luné ville quand
même vs n'iriés pas à Nanci mais ie serois malheu-
reuse et tourmentée et ie vs tourmenterois. Il n'y a
que ce sacrifice qui puisse remettre le calme dans mon
cœur et ie ne vs vois aucune raison de me le refuser J. »
1 . Cabinet de M. Feuillet de Gonches. Lettres autographes de madame
du Chûtelet ù Saint-Lambert. Lettre 80; de Trianon, le jeudi 1? avril
1749.
2. If'id., Lettres autographes de madame du Chàtelel à Saint-Lam-
bert. Lettre 81; de Trianon, mardi 29 avril 1749.
272 DÉPART DU ROI DE POLOGNE.
La marquise profita du séjour du roi de Pologne à
Trianon et de la facilité de l'approcher pour lui dicter
ses conditions. La débonnaire Majesté lui accorda tout
ce qu'elle demanda avec une grâce qui doublait le
bienfait, et c'en était un véritable, dans la situation
particulière où se trouvait madame du Châtelet.
le vs ai mandé, écrivait-elle, quatre jours après au jeune mar-
quis, qu'il me laissoit le petit apartement de la reine, il
ferme le grand, et i'en suis bien aise, ie n'aurai plus cette
pierre d'achopement, on passera par l'escalier de la marquise
(madame de Boufflers) et qui rend à son petit escalier, et il
m'a promis un petit escalier dans la chambre verte pr aller
dans le bosquet, ce qui me sera fort utile dans mon dernier mois
où il faudra me promener malgré que i'en aie, ce poura même
être, tout l'été le passage du roy pr venir chés moi, de son
peron il n'y aura qu'un pas... Le roy est plein de bonne vo-
lonté pour ma petite maison, et la fait meubler sans que ie lui
aie demandé1.
Après une halte de quatorze jours, le roi de Pologne
quitta la cour de France, le 28 avril. Bien qu'une des let-
tres delamarquise que nous venons de citer, soit datée,
le 29, de Trianon, il est présumable que madame du
Châtelet, qui n'avait plus de motif ni de prétexte d y
séjourner, alla sans plus de retard rejoindre son ami à
Paris. Ses études, la dernière main à donner à l'intro-
duction du livre de Newton l'y rappelaient. Madame
du Châtelet s'était imposé, comme un devoir auquel
elle n'avait pas le droit de se soustraire, l'obligation de
ne quitter qu'après avoir achevé un ouvrage qu'elle
ne voulait point laisser ébauché et que la mort pouvait
1 . Cabinet de M. Feuillet de Conelics. Lettres autographes de madame
du Chùtclet à Saint-Lambert. Lettre 82 ; du 3 may de l'an 1749.
l'empêcher de terminer. L'idée d'une fin prochaine la
poursuivait, quoi qu'elle en eût, et au moins lui sem-
blait-il prudent de prendre ses sûretés avec l'avenir.
Mais il fallait faire agréer ce prolongement de séjour à
Saint-Lambert qui, encore une fois, était sincère dans
son affection, si son affection ne brillait que médiocre-
ment par l'abnégation, le désintéressement et l'immo-
lation. Nous l'avons vu plus haut reprocher à sa maî-
tresse de s'être fait envoyer sa garde-robe d'été; main-
tenant, c'est ce maudit livre de Newton l'objet de ses
récriminations, de ses tendres doléances. Il est vrai
que le mobile de ces plaintes n'avait rien que d'obli-
geant, et qu'il y eûteu mauvaise grâce et quelque péril
à maltraiter un amant, dont l'impatience dans sa viva-
cité même est le témoignage le moins équivoque de
l'attachement qu'il nous porte. Mais c'est ainsi que
l'entend la divine Emilie. Elle prend le ton le plus in-
sinuant, elle s'excuse, elle le supplie de croire qu'elle
souffre autant et plus que lui de cet éloignement, et
que, si elle demeure, quand son cœur l'appelle à ses
côtés, c'est qu'elle obéit à un devoir d'honneur qu'il
comprendra le premier. Au moins qu'il ne s'avise pas
de penser qu'elle donne ce temps qui lui appartient, à
la dissipation, au plaisir, aux distractions du monde!
Non. il n'est pas possible à mon cœur de vs exprimer com-
bien il vs adore, l'impatience extrême où ie suis de me rejoin-
dre à vs pr ne vs quitter jamais... Ne me reprochés pas mon
Newton i'en suis asés punie, ie n'ai iamais fait de plus grand
sacrifice à la raison que de rester ici pr le unir, c'est une be-
sogne afreuse et pr laquelle il faut une tête et une santé de
fer, ie ne fais que cela ie vs iure, et ie me reproche bien le peu
274 COMPLÈTE SÉQUESTRATION.
de tems que i'ai doné à la société depuis que ie suis ici, quand
ie songe que ie serois actuellement avec vs1...
Mêmes excuses dans cette autre lettre que nous vou-
drions pouvoir reproduire en entier, et qui éclaire
d'une façon si complète le peu de temps qu'elle passa
à Paris, depuis son retour de Trianon.
Mon départ ne dépend pas absolument de moi, mais de Gé-
rant et de la difficulté de ce que ie fais, j'y sacrifie tout, jusqu'à
ma figure, ie vs prie de vs en souvenir, si vs me trouvés chan-
gée. Savés vs la vie que ie mené depuis le départ du roy, ie me
levé à neuf heures quelquefois à huit, ie travaille jusqu'à trois,
ie prens mon café à trois heures ie reprens le travail à quatre,
ie quitte à dix pour manger un morceau se;ile. le cause jusqu'à
minuit avec M. de Y. qui assiste à mon souper et ie reprens le
travail à minuit jusqu'à cinq heures, quelquefois i'attens après
M. Cléraut, et i'emploie le tems à mes afaires et à revoir mes
épreuves. Madame du Défaut, 31. de Y. tout le monde sans ex-
ception est refusé pr souper et ie me suis fait une loi de ne plus
souper dehors pr pouvoir finir. le conviens que si i'avois mené
cette vie depuis que ie suis à Paris, i'aurois fini à présent, mais
i'ai commencé par avoir beaucoup d'afaires, ie me suis livrée
à la société le soir, ie croiois que la iournée me sufiroit, i'ay
vu qu'il falloit ou renoncer à aller acoucher à Lunéville ou
perdre le fruit de mon travail en cas que ie meure en couche.
... Ma santé se soutient merveilleusement, ie suis sobre, et
ie me noie d'orgeat, cela me soutient, mon enfant remue beau-
coup, et se porte à ce que i'espère aussi bien que moi....
Il faut que ie vs réponde à la crainte que vs avés d'être seul
avec M. du Chàtelet, il ne dépend pas absolument de moi de vs
en garantir, et si vs aimés mieux me voir dix ou douze jours
plus tard que de risquer cet accident, ie n'ay rien à vs dire, il
me semble que vs mettes cela dans la balance, et vs devés sen-
tir l'effet que cela fait sur moi...
Le voiage du roi à Comerci me chagrine, si ie ne puis pas
partir quand il partira, il faudra, ie crois, engager M. du Chû-
1. Cabinet de M. Feuillet de Conçues. Lettres autographes de madame
du Chàtelet ù Saint-Lambert. Lettre 87 ; du 18 mai 1749.
UNE MÈRE COUPABLE. 27o
teletà va mener à Comerci, vous emparer du cite du cxalieux
curé, et ie ne tarderai pas, i'espère à vs en faire partir "...
Cette longue épître finissait par deux passages ca-
ractéristiques et qui en disent trop par eux-mêmes
pour nécessiter d'amples commentaires. « Te ne puis
rien aimer que ce que ie partage avec vs, car ie n'aime
pas Newton, au moins, ie le finis par raison et par
honeur, mais ie n'aime que vs. » Nous l'avons déjà
vue renier Newton, par cette faiblesse de femme sub-
juguée qui ne peut faire naître en nous qu'une indul-
gente et sympathique pitié. C'est encore de la pitié,
mais une pitié d'une tout autre nature, que nous in-
spire cette mère, dont le cœur pourtant était loin d'être
fermé à ses enfants, quand elle ose écrire cette phrase
qui semble si simple, qui n'est qu'une précaution et
qui l'eût fait sûrement mourir de remords et de honte,
s'il lui eût été possible de descendre en elle-même :
« le prie M. B 'madame de Bouftlers) de garder mon fils
sous prétexte de comédies, il ne ferait que vous embar-
rasser à Cirey 2 ! »
Madame du Châtelet, qui passe aisément de la ten-
dresse à l'aigreur, adresse à son amant un reproche
que l'on n'a peut-être pas compris suffisamment et
qu'il n'est pas inutile d'expliquer. Pour voir plus tôt le
jeune capitaine aux gardes lorraines, elle avait trouvé
un expédient des plus naturels et qui eût dû être
accueilli avec reconnaissance; c'était de s'arranger
1 . Cabinet de M. Feuillet deConches. Lettres autographes de madame
du Chûtelel à Saint-Lambert. Lettre 80.
2. Ibid., Lettres autographes de madame du Châtelet à Saint-Lam-
bert. Lettre 89.
276 M. DU CHATELET DANS LE TÈTE-A-TÊTE.
avec M. du Châtelet pour venir au-devant d'elle. Il n'y
avait pas à user d'une bien grande finesse; il paraît
même que le débonnaire mari en fit la proposition :
et la divine Emilie de s'écrier, dans toute la joie
de son âme , à cette nouvelle : « Mon Dieu ! que
M. du Châtelet est aimable de vs avoir offert de vs
amener M » Le marquis était brave et bon homme,
inoffensif, complaisant, de mœurs douces, avait de
grands airs au besoin, comme il convenait à un per-
sonnage de son rang et de sa naissance ; mais, nous le
savons de vieille date, son génie était médiocre, et
madame de Grafîgny ne nous a pas laissé ignorer le
peu de cas que l'on faisait de lui à Cirey. Comme son
cousin Trichâteau, il n'eût pas été le voisin que l'on
eût recherché à table ou dans la conversation, et il
fallait la supériorité de la femme pour faire accepter la
nullité du mari. « Le roi n'avait nullement la fureur de
M. du Châtelet, qui l'ennuie tant qu'il veut, » nous dit
Collé, cette fois, bien renseigné. Encore un coup, le
marquis, homme excellent, n'avait que le tort très-
grave assurément d'être ennuyeux ; et lorsque sa
femme songea à se servir de lui, pour ménager à son
amant et à elle une plus prochaine entrevue, Saint-
Lambert , comme aux approches des lèvres d'une
boisson trop amère, ne sut réprimer' une légère gri-
mace. Madame du Châtelet dut être blessée, et elle
estima avec raison qu'elle méritait bien le sacrifice de
quelques heures et de quelques jours d'ennui. D'ail-
I . Cab-net de M. Feuillet de Couches. Lettres autographes de madame
du Chatelel à Saint-Lambert. Lettre 87 ; du 18 mai 1749.
EMPLOI DU TEMPS. 277
leurs elle était unie à M. du Chàtelet, et, quelque-
abîme qui sépare deux époux, il survit une certaine
responsabilité à laquelle on ne se soustrait point ; tout
en trompant son mari, l'on porte encore son nom, et,
partant, cet homme qui nous est en réalité si indifférent,
peut aussi bien encore flatter notre amour-propre que
l'humilier. En somme, la marquise, qui aime les que-
relles, cherche-t-elle peut-être chicane au futur poëte
des Saisons ; et ce qui nous le ferait croire, c'est que,
quelques lignes plus loin, dans la même lettre, elle lui
recommande de se faire conduire à Commercy par
M. du Chàtelet.
Mais les détails les plus intéressants et les plus
piquants de cette lettre sont, à coup sûr, ceux qu'elle
donne sur son lever et son coucher, l'emploi de ses
heures, le travail opiniâtre auquel elle se livre pour
achever le plus rapidement cet odieux ouvrage qu'elle
ne croirait pas pouvoir abandonner sans se manquer à
elle-même. Mais cette besogne, à laquelle elle est rivée,
elle ne la fait pas seule, elle y est aidée par un savant qui,
sans le soupçonner, tient son bonheur, sa vie en ses
mains, Clairaut, pour tout dire, un ami de vieille date,
qu'elle associait à Maupertuis dans son affection et ses
études. Tout l'hiver de 1734, durantl'éloignement forcé
de Voltaire, il s'était montré des plus assidus auprès de
la jeune femme, qu'il ne venait pas voir autant qu'elle
l'eût désiré. Cependant, à cette époque surtout, le cœur
de la marquise était trop plein de Voltaire, pour qu'il
fût possible d'admettre dans leurs rapports autre chose
qu'un commerce parfaitement innocent. Quant à
lui, loin de prendre ombrage, il s'engoue de Clai-
m. ig
278 CLAIRAUT.
raut, lui failfète à Cirey où celui-ci avait eu l'héroïsme,
à l'exemple de Maupertuis, de visiter les deux amis :
« Un des meilleurs géomètres de l'univers, écrit-il à
Thiériot, et sans contredit aussi un des plus aimables
hommes, quitte Cirey pour Paris.
Et c'est la seule faute où tomba ce grand homme1. »
Clairaut s'est mis, présentement, a la disposition de
la marquise ; elle s'enferme avec lui, et ils passent une
partie des journées à vérifier les calculs et à poursuivre
cette révision avec le soin, la sévérité, le scrupule
qu'exige un pareil travail. Yoltaire et le ménage du
Châtelet tenaient à loyer une maison de la rue Tra-
versière-Saint-Honoré, « Traversine, » comme on disait
alors, et s'étaient partagé les étages. Le poëte, qui
avait son ménage monté, occupait le premier étage.
Depuis quelque temps, se sentant plus souffrant, il
s'était, selon son habitude, imposé une diète rigou-
reuse, et ne se soutenait guère qu'avec d'abondantes
libations de thé vert. Cette hygiène, qui tendait à
l'isoler, avait sans doute amené madame du Châtelet à
moins compter sur lui pour les repas. Un jour, étant
sorti pour des courses, il se trouva en appétit, et
demanda à souper de meilleure heure. Longchamp fut
dépêché, en conséquence, auprès de la marquise et de
l'académicien pour les prier de descendre. Ceux-ci,
enfoncés dans leurs calculs, requièrent le quart d'heure
de grâce, qui leur est accordé. Mais la demi-heure
1. Vollaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LUI, p. 538. Lettre
de Vollaire à Thiériot; le 24 mars 17 39. Vers de la Mort de César ,
cal. 11, scène IV.
ONE SCÈNE DE VOLTAIRE. 271
s'écoule, .-ans que personne ne bouge. Longchamp est
envoyé de nouveau, il frappe, on lui crie : « nous des-
cendons. » Sur cela, le poète fait servir, s'assied à table
et attend. Les minutes se succèdent, les plats se figent,
et nulle apparence que l'on s'exécute de sitôt. Il
n'y tient plus. Ce moribond, ce perclus, cet infirme
bondit , s'élance dans l'escalier qu'il enjambe quatre à
quatre, essaye d'ouvrir et trouve la porte fermée à la
clef. Évidemment on ne voulait point être dérangé. La
précaution était excessive, et, à premier examen, elle
peut paraître étrange1. Mais, en dépit des insinuations
de Longchamp qui, d'ailleurs, anticipe d'une année sur
les événements (ce qui n'est pas ici sans importance),
la marquise et Clairaut alignaient des chiffres en tout
bien et tout honneur ; et, lors même que Voltaire eût
cru devoir prendre en main la défense des droits de
Saint-Lambert, sa sollicitude et ses ombrages eussent
porté à faux. Mais Voltaire jaloux, après l'épreuve
qu'il a subie et dont il a su triompher ! Il n'y a guère
1. Tous ces Bayante n'en étaient pas moins hommes, avec loules
les faiblesses el tous les entraînements de l'humanité. La réputation
de .Matiperluis n'était plus à faire à cet égard, et Clairaut n'était pas
moins galant que son colli'gue, avec plus de jeunesse. Treize ans après
(1762J , il est vrai , .Morellet nous le montre acoquiné avec une demoi-
selle G***, qui demeurait chez lui, parce qu'en homme laborieux et
appliqué, il tenait à avoir sous la main les choses dont il avait besoin.
« C'étoït une assez bonne fille, qui a tenté depuis de s'empoisonner
pour l'amour d'un M. Le Blanc, parce qu'il n'avoit pas voulu l'épou-
ser après lui en avoir fait la promesse; mais pour se dépiquer elle a
épousé dans 1 année un autre H. Le Blanc, auteur tragique Le Blanc
de Guillet, l'auteur de Mmneê Capac el des Druides ). Klle aimoit alors
Clairaut. qui lui avoil enseigné assez de calcul pour l'aider dans ses
éludes astronomiques. » L'abbé Morellet, Mémoires (Paris, 1821),
t. I, p. 120, 121.
280 SOUPER SILENCIEUX.
d'apparence. Il semble, en définitive, s'être chargé lui-
même de renverser toute interprétation malveillante
sur une intimité purement scientifique :
... A l'égard du Commentaire algébrique, écrivait-il plus tard,
c'est un ouvrage au-dessus de la traduction. Madame du Châ-
telet y travailla sur les idées de M. Clairaut; elle y fit tous les
calculs elle-même; et quand elle avait achevé un chapitre,
M. Clairaut l'examinait et le corrigeait. Ce n'est pas tout; il
peut dans un travail si pénible échapper quelque méprise : il
est très-aisé de substituer en écrivant un signe à un autre.
M. Clairaut fesait encore revoir par un tiers les calculs, qui
étaient mis au net; de sorte qu'il est moralement impossi-
ble qu'il se soit glissé dans cet ouvrage une erreur d'inatten-
tion; et ce qui le serait du moins autant, c'est qu'un ouvrage
où M. Clairant a mis la main ne fût pas excellent en son genre '.
Bien que l'on eût pu croire l'auteur de Zaïre poussé
par une Euménide, toute cette fureur n'avait d'autre
cause que l'attente prolongée qu'on lui imposait. Il
enfonce la porte d'un coup de pied, à la grande frayeur
des deux algébrisants, qui durent se lever et le suivre;
et Voltaire, de s'écrier en redescendant l'escalier :
« Vous êtes donc de concert pour me faire mourir? »
Ordinairement, dit Longchamp, leur souper était gai et très-
long; ce jour-là, il fut très-court, on ne mangea presque point;
chacun d'eux, les yeux fixés sur son assiette, ne disait mot.
M. Clairaut se retira de bonne heure, et ne revint point de
quelque temps à la maison. On se raccommoda pourtant à la fin;
madame du Chàtelet, avec son adresse ordinaire, vint à bout de
calmer les esprits de part et d'autre. M. Clairaut revint, on
continua la révision du commentaire newtonien, et on ne man-
qua plus de se trouver avec exactitude au rendez-vous du
souper2. »
1. Voltaire, Œuvres complètes (Beachot), t. XXXIX, p. 416. Êlorje
historique de madame la marquise du Chàtelet. 1752.
2. Longchamp et Wagnière, Mémoires sur Voltaire (Paris, 1826),
t. 11. p. 175, 176, 177.
LA TASSE CASSÉE. 281
Voltaire passa une mauvaise nuit, un peu confus
sans doute de cette étrange sortie. Madame du Châtelet
eût été en droit de lui en garder rancune ; mais ses
propres torts l'obligeaient à plus d'indulgence et de
mansuétude, et apparemment céda-t-elle à une consi-
dération de ce genre, le lendemain matin, en envoyant
chez le poète lui demander s'il aurait pour agréable
qu'elle vint prendre son café avec lui. Sur sa ré-
ponse affirmative elle descendait , un instant après ,
tenant à la main un déjeuner de porcelaine de Saxe,
qu'elle affectionnait particulièrement et qui était un
bijou, à ne s'en rapporter qu'à la description sédui-
sante que nous en fait Longchamp. Tout en goûtant,
elle met doucement la conversation sur la petite scène
de la veille et veut démontrer à son ami qu'il s'est
emporté à tort. Elle s'était rapprochée de son fauteuil;
Voltaire, qui l'écoutait assez froidement, se redresse
tout à coup comme pour la faire asseoir, et la heurte ,
" en se levant. Ce mouvement fit échapper des mains de
la divine Emilie la tasse et sa soucoupe qui allèrent
tomber sur le parquet et se briser en mille éclats.
Longchamp accourt au bruit et arrive assez à temps
pour entendre la marquise décocher à l'auteur de la
Henriade quelques mots foudroyants, en anglais, et
disparaître avec toutes les marques d'un violent cour-
roux. Ici les rôles changent : les débris sont ramassés,
examinés avec soin, et Longchamp, dépêché tout aus-
sitôt chez La Fresnaye, un bijoutier du Palais-Royal.
Mais l'on eut beau fouiller la boutique du marchand,
il fallut se résigner à choisir entre ceux qui s'éloi-
gnaient le moins du modèle. Cinq ou six déjeuners sont
16.
282 , RÉCONCILIATION COUTEUSE.
apportés à Voltaire, qui s'arrêta au plus riche et au
plus coquet. La Fresnaye en demandait dix louis ; Vol-
taire jeta les hauts cris. L'ouvrier de répondre qu'en
cédant à ce prix, son maître renonçait atout béné-
fice. « M. de Voltaire, raconte Longchamp, finit
par compter à l'ouvrier les dix louis, non sans regret-
ter cet argent, et disant entre ses dents que madame
du Châtelet aurait bien dû prendre son déjeuner chez
elle, avant de descendre chez lui. Cependant il m'en-
voya lui faire des excuses de sa bouderie, et lui porter
ce nouveau déjeuner, qu'elle reçut en souriant. La
réconcilation fut prompte, et cette petite tracasserie
n'eut pas de suite '. » Mais cela ne peint-il pas bien
Voltaire, dont on aurait à raconter cent scènes du
même genre et tout aussi réjouissantes ?
Voltaire, qui avait toujours deux ou trois pièces sur
le chantier, qui rêvait à un Catilina en complotant un
Ores te, travaillait également à une comédie emprun-
tée à la Paméia de Richardson. 11 eût été désespéré de
laisser derrière lui cette Na?ii?ie, qui avait toutes ses.
préférences, et de quitter Paris sans avoir vu décider
de son sort. Aussi, tout malingre, tout souffrant qu'il
se dit et qu'il soit, il remue ciel et terre pour précipi-
ter l'heure de la représentation. « J'ai fait cent vers à
1. Longchamp et Wagnière, Mémoires sur Voltaire (Paris, 182G),
t. II, p. 117 à 180. Ces débals entre acheteur el marchand, égale-
ment opiniâtres de part et d'autre, sont fréquents dans la vie de Vol-
taire et donnent lieu à de vraies comédies. Marmontel cite une anec-
dote de ce genre, à propos de l'acquisition d'un couteau de chasse,
qui est la chose la plus amusante el la plus bouffonne. Œuvres com-
plètes (Belin), t. I, p. 136,137. Mémoires, liv. IV.
VOLTAIRE CHEZ MADAME D'ARGE.NTAL. 2^3
\<inine, mais je nie meurs ', » écrit-il à madame
d'Argental, qui partageait avec son mari la confiance
et les confidences du poëte. L'emploi n'était pas tout
bénéfice avec un pareil homme, et avait bien ses aspé-
rités, comme le prouve cette lettre très-curieuse de la
comtesse à d'Argental , au sujet même de Nanine,
après une apparition de Voltaire qu'elle lui raconte en-
core sous l'impression de cette scène moitié tragique,
moitié burlesque.
Voltaire est \enu ici à onze heures du soir, comme un fu-
rieux; il m'a conté qu'il avait été à Versailles, à Sceaux, chez
les notaires, depuis qu'il était revenu, et cent choses, avec une
volubilité, prodigieuse et toujours criant qu'il était au déses-
poir. Enfin, quand il a pu mettre quelque ordre dans ses dis-
cours, il m'a dit que, tout chemin faisant, il avait fait non-
seulement les retranchements que vous lui aviez demandés,
mais même davantage, et que, comme il ne s'agissait pas seu-
lement de retrancher mais d'avoir le sens commun, en liant les
choses, qu'il avait fait des liaisons; qu'ayant été à dix heures
porter à mademoiselle Granval ce qui la regardait, il l'avait
trouvée apprenant une leçon que vous, qui ne vous fiez jamais
à lui, lui aviez envoyée. Il m'a demandé d'une voix terrible de
quoi vous vous mêliez; que cela était réparé par mademoiselle
Granval, qu'il avait vue, mais qu'il fallait qu'il allât réveiller
Granval et mademoiselle Dange\ille qui logeaient aux deux
bouts de Paris; qu'il avait fait douze lieues, qu'il était tué,
excédé; qu'il fallait qu'il allât demain matin à Plaisance2, et
qu'il mourrait de la fatigue que cela allait lui causer; enfin, je
n'ai jamais vu quelqu'un si hors de lui. Je l'ai calmé, cepen-
dant, et tout s'est terminé à me prier de vous écrire avant de
me coucher, qu'il fallait que vous envoyassiez de bon matin
chez Granval et chez mademoiselle Dangeville, et que vous
leur mandassiez de suivre sa leçon et non pas la vôtre. Et puis
1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LV, p. 273. Lettrede
Voltaire à madame d'Argenlal ; ce vendredi soir (2 mai 1 7 49).
2. Maison de campagne de Pàris-Duverney.
284 SA FACILITÉ A S'APAISER.
il m'a fait promettre que je vous engagerais (attendu qu'il ne
peut pas être à la comédie avant six heures) à faire recorder
devant vous Granval, sa femme, mademoiselle Dangeville et
Minet '. La fin de tout ce tapage a été qu'il a ri de sa fureur,
qu'il m'a dit que l'honneur le faisait mettre en colère et extra-
vaguer, mais que son cœur n'y avait point de part, et qu'il se
jetait aux genoux de son ange pour le remercier de ses soins
paternels; que pour moi, il m'aimait à la folie, et ne saluerait
jamais un fermier général jusqu'à ce que j'eusse cinquante mille
li\res de rentes2.
Cette lettre est charmante 3. Voltaire est présent, on
semble le voir s'emportant, se grisant au bruit de ses
paroles, gémissant, se lamentant, criant qu'on l'assas-
sine, y croyant ; puis, par un de ces soubresauts sou-
dains qui lui étaient familiers, comprenant tout le ridi-
cule de ces clameurs, de ces larmes, de ces exagéra-
tions, se moquant de lui avec une bonne humeur, une
gaieté irrésistible, et implorant son pardon avec la
grâce, la gentillesse câline d'un enfant mutin qui sait
qu'on ne lui gardera pas rancune. Il serait difficile de
faire un tableau plus vivant et plus réel. Mais il res-
1. Souffleur et copiste de la Comédie française que Voltaire accu-
sait de faire des copies des manuscrits de ses pièces, dont il traitait
avec les comédiens de province.
2. Mélamjes publics par la Société des Bibliophiles français (Paris,
Didot, 1822), I. Il, p. 13, 14, 15. Lettre de madame d'Argental à
son mauj qui était allé souper à la campagne, à minuit. Celte lettre,
qui est sans date, doit être de mai ou de juin 1749. Xanine n'est
pas nommée, mais il ne peut être question que d'elle, comme le dé-
montre suffisamment sa distribution.
3. Aussi la comtesse élait-elle d'un esprit charmant, auquel peut-
flre manquait cette bonhomie qui l'accompagne si raremenl, il est
vrai : « Sa femme (mademoiselle Rose du Bouchet) aurait encore plus
d'esprit, dit le président Hénault, si elle en avait moins. » Mémoires
(Denlu, 1855), p. 396.
DÉVOUEMENT SINCÈRE DE D'ARGENTAL. 285
sort delà, comme on l'a remarqué plus haut, que cette
amitié, ces relations n'étaient pour d'Argental ni une
sinécure, ni un emploi du temps toujours souriant.
Une femme de la société de l' Ange gardien disait de
lui « qu'il vivait de Voltaire1. » Au moins, Voltaire
prenait-il une bonne part de ses journées, et jamais
ministre ne fut plus occupé, plus affairé, plus absorbé.
« Son admiration pour Voltaire, raconte de son côté
La Harpe, était un sentiment vrai et sans aucune osten-
tation ; il adorait ses talents comme il aimait sa per-
sonne, avec la plus grande sincérité. Il jouissait véri-
tablement de ses confidences et de ses succès; il n'en
était pas vain, il en était heureux, et de si bonne foi,
que tous ceux qui le voyaient lui savaient gré de son
bonheur. » Ami dévoué, d'Argental était encore un
ami éclairé, un juge compétent, sur la bienveillance
duquel il n'y avait point à se méprendre, mais ayant
son opinion arrêtée, et la défendant en homme con-
vaincu qui croit pouvoir compter sur la sûreté et la
solidité de son goût.
Ce n'est pas tout à fait ainsi que nous le présente
Marrnontel, dont il avait, en une circonstance, froissé
l'amour-propre, et qui parle de lui comme de l'ennemi
de tous les talents en passe de réussir, comme d'une
nullité minaudière, cachant son peu de fonds, d'idées,
d'initiative sous « des demi-mots, des phrases indé-
cises, du vague et de l'obscurité. » L'auteur de Béli-
saire raconte certaine audition de Denys, chez made-
1. Lettres inédites de madame du Châtelet à d'Argental (Paris,
1806), p. 299. Notice sur M. d'Argental.
286 - INDÉPENDANCE DE SES AMIS.
moiselle Clairon, et il lui fait jouer le rôle d'un sot et
d'un niais \ C'est trop et beaucoup trop en dire pour
être cru. On sent, tout au contraire, dans la Cor-
respondance, l'influence et l'action de d'Argental ;
Voltaire bataille avec ses a?iges, dispute pied à pied le
terrain, et finit rarement par être d'un autre avis,
malgré les sacrifices et l'ennui des remaniements
qu'on lui impose. Les témoignages fourmillent, et
nous avons eu occasion déjà plus d'une fois de con-
stater l'intervention critique des deux frères, car Pont-
de-Veyle était presque aussi consulté et son jugement
n'avait pas moins de poids. Et, si l'on en pouvait
douter, nous renverrions au Discours de M. de Vol-
taire en réponse aux invectives et outrages de ses
détracteurs, soumis à l'avis d'un conseil littéraire,
composé de d'Argental, Pont-de-Veyle et Thiériot,
que l'auteur appelait son Triumvirat ~. Voltaire y est
épluché de fort près par le cénacle : rencontre-t-on
un mot impropre, on le signale ; l'on n'est pas plus
indulgent pour la passion et l'amertume, et rien ne
lui est passé de ce que Ton croit faux, injuste ou ex-
cessif. Ce sont toujours des amis qui parlent, mais des
amis sincères, qui ont leur franc-juger et qui n'hési-
tent pas à formuler une sentence , même avec la con-
viction qu'elle ne pourra que contrarier et déplaire.
D'Argental était, d'ailleurs, un pilier de théâtre, un
habitué de la Comédie française , très au fait de son
répertoire, très-influent auprès des acteurs qui respec-
1. Marmontel, OEuvres complètes (Belin), t. I, p. 76, "7. Mémoires,
liv. III.
2. Voltaire, Pièces inédites (Dîdot, 1820), p. 115-137.
NA.NINE. 287
taient en lui un véritable amateur, un esprit aimable
et conciliant, indispensable trait d'union entre le poëte
et eux. Et il y a loin et fort loin, sans doute, d'un pa-
reil homme au portrait ridicule et grotesque que Mar-
montel s'est plu à crayonner.
Ce fut le 1G juin que fut représentée Na?iine, qui,
s'il en fallait croire Collé, étonna plus qu'elle ne fut
goûtée. « Cet auteur prend, nous dit-il, un parti sin-
gulier pour attirer le monde h ses pièces ; il paye la
comédie au public ; il donne les deux tiers du parterre
et des loges à ses nièces, ou à quelques autres femmes
de sa connaissance; enfin les comédiens ont assuré à
Dutartre, que la réussite de Sémiramislm avait coûté
huit cents livres de son argent, au delà des quinze
représentations qu'elle a eues '. » Collé, dont ce n'est
pourtant point le vice originel, nous paraît ici bien
naïf, et il vivrait de notre temps qu'il rougirait un peu
et de ses surprises et de son indignation. Voltaire avait
une foule d'amis; n'était-il pas naturel qu'il les appelât
à ces fêtes de famille, eux et les leurs, sans demander
à ces derniers autre chose que de rire à ses comédies
ou de pleurer à ses tragédies? « Amusez-vous donc, si
vous pouvez, à Xanine, écrivait-il à Baculard, le jour
delà seconde représentation, voicy deux billets qui me
restent. Si vous voulez, d'ailleurs, vous trouver chez
Procope, je vous ferai entrer, vous, vos amis, vos filles
de joye ou non joye, partout où il vous plaira 2. » Si
1. Collé, Journal (Paris, 1805), t. I, p. 98; juin 17 49.
2. Cliaravav aîné, Catalogne d'autographes du lundi février 1808
(du docteur Michelin de Provins), p. 18, n° 193. Lettre de Voltaire
à Baculard d'Arnaud, agent du roi de Prusse; 18 juin 1749.
288 UN MAUVAIS VOISIN.
Collé tenait ses renseignements le plus souvent de
Uutartre , il lui en venait aussi d'ailleurs. Laplace,
le traducteur du Théâtre anglais , lui racontait qu'à
la troisième représentation, un petit ricanement s'étant
fait entendre dans le parterre, Voltaire, qui était aux
troisièmes loges., en face du théâtre, se leva et cria
tout haut : « Arrêtez, barbares, arrêtez! » et que le
parterre se tut l. Au moins l'anecdote est-elle dans la
vraisemblance d'un tel caractère ; et pareil incident se
reproduira aux représentations de son Oreste. «11 était
un peu désagréable, nous dit Wagnière, de se trouver
à côté de lui aux représentations, parce qu'il ne pou-
vait se contenir. Tranquille d'abord, il s'animait insen-
siblement; ^a voix, ses pieds, sa canne, se faisaient
entendre plus ou moins. Il se soulevait à demi de son
fauteuil, se rasseyait; tout à coup se trouvait droit,
paraissant plus haut de six pouces qu'il ne l'était réelle-
ment. C'était alors qu'il faisait le plus de bruit. Les ac-
teurs de profession redoutaient même, à cause de cela,
de jouer devant lui ~. »
Voltaire n'attendit pas la clôture des représentations
de Nanine. Madame du Chàtelet, qui sûrement en
avait fini avec Clairaut, pressait le départ et avait hâte
de quitter Paris, où d'ailleurs elle menait une vie de
cloîtrée. C'était vers Cirey qu'ils allaient se diriger,
bien que l'on fût impatient de les avoir h. Lunéville.
Le roi de Prusse, qui n'avait pas perdu l'espérance de
l'attirer à Berlin, écrivait de son côté lettres sur lettres
1. Collé, Journal (Paris, 1805), 1. I, p. 10 1; juillet 17 4 9.
2. Longcharap et Wagnière, Mémoires sur Voltaire (Paris, 182G),
t. I, p. 51, 52. Additions au Commentaire historique.
SOLLICITATIONS DU ROI DE PRUSSE. 289
à Voltaire *, et faisait agir occultement auprès de cette
vanité toute féminine sur laquelle le preslige royal
n'avait que trop de pouvoir. Frédéric, malgré les pré-
textes de santé que l'on faisait valoir, ne se tenait
pas pour battu, et ne négligeait rien pour triompher de
ses indécisions; les caresses, les supplications même
ne lui coûtaient point : « Sacrifiez-moi, je vous prie,
ces deux mois que vous me promettez. Ne vous ennuyez
point de m'instruira : si l'extrême envie que j'ai d'ap-
prendre et de réussir dans une science, qui de tous
temps a fait ma passion, peut vous récompenser de
vos peines, vous aurez lieu d'être satisfait... Mandez-
moi précisément le jour que vous partirez, et si la
marquise du Chàtelet est une usurière, je compte
m'arranger avec elle pour vous emprunter à gages 2. . . »
Cette expression lui plaît. On la retrouve dans une
lettre de date antérieure, adressée à Maupertuis. «J'ai
proposé à madame du Chàtelet de me le prêter sur gage;
et le gage auroit été un de mes géomètres à son
choix... » À quoi Maupertuis répondait : « Votre
Majesté n'auroitrien perdu au choix qu'elle proposoit,
et madame du Chàtelet y auroit gagné. Je ne conçois
pas comment elle et M. de Voltaire ne vous ont pas
pris au mot 3 . » Un mois après sa lettre au poète,
1. Voltaire, Pièces inédites (Didot, 1820), p. 329. Lettre de Vol-
taire à Thiériot; 17 mars 17 49.
2. Voltaire, OEuvres complètes (Deuchot), t. LV, p. 27 7, 278.
Lettre de Frédéric à Voltaire; le 1G mai 17 19.
3. La Beaumelle, Vie de Maupertuis (Paris, Ledoyen , 185G),
P. 414, 415. Lettre de Frédéric à Maupertuis; à Berlin, 3 janvier.
Réponse de Maupertuis; à Saint-Malo, 20 février 1749. Disons que
toutes ces lettres de Frédéric à Maupertuis ont été traitées par La
m. • 17
290 RÉSISTANCE DE VOLTAIRE.
Frédéric réitère ses instances et fait sentir , quoique
doucement, que, s'il ne se lasse pas d'implorer, il y
aurait savoir-vivre à s'exécuter sans surexciter davan-
tage l'envie qu'on avait de le posséder. « Madame du
Châtelet accouche dans le mois de septembre ; vous
n'êtes pas une sage-femme ; ainsi elle fera bien ses
couches sans vous ; et, s'il le faut, vous pourrez alors
être de retour à Paris. Croyez, d'ailleurs que les plai-
sirs que l'ont fait aux gens sans se faire tirer l'oreille
sont de meilleure grâce et plus agréables que lorsqu'on
se fait tant solliciter '.» Mais Yoltaire ne se laisse point
ébranler. «... Ni M. Bartenstin, ni M. Bestuchef, tout
puissants qu'ils sont, m même Frédéric le Grand, qui les
fait trembler, ne peuvent à présent ni empêcher de
remplir un devoir que je crois très-indispensable. Je
ne suis feseur d'enfants, ni médecin, ni sage-femme,
mais je suis ami, et je ne quitterai pas , même pour
Votre Majesté , une femme qui peut mourir au mois
de septembre. Ses couches ont l'air d'être fort dange-
reuses ; mais si elle s'en tire bien , je vous promets,
Sire, de venir vous faire ma cour au mois de septembre2.»
Beauinelle comme celles de madame de Mainlenon. L'éditeur, M. Mau-
rice Angliviel, a dû le reconnaître et l'a fait loyalement, devant l'in-
spection des lettres originales dont IL Feuillet de Conelies est le pos-
sesseur. Toutefois, les deux fragments que. nous venons de citer ap-
partiennent à des lettres qui ne figurent pas parmi celles que possède
M. de Conches ; nous n'avons donc pu les soumettre à aucun contrôle,
et nous nous serions gardé de les reproduire, si la lettre de Frédéric
à Voltaire n'était pas une preuve que La Beaumelle avait au moins
respecté les passages que nous citons.
1. Voltaire, Œuvres complètes (Ueuchot), t. LV, p. 280. Lettre
de Frédéric à Voltaire; le 10 juin 17 49.
2. lbid., t. LV, p. 287. Lettre de Voltaire à Frédéric: à Girey,
29 juin 1749.
L'ABBÉ D'ARTY. 201
Il fallut bien en passer par là. « Après m'avoir donné,
répond le prince, non sans persiflage, des espé-
rances pour l'été , vous me remettez à l'automne.
Apparemment qu'Apollon, comme dieu de la méde-
cine , vous ordonne de présider aux couches de ma-
dame du Chàtelet. Le nom sacré de l'amitié m'impose
silence, et je me contente de ce qu'on me promet '. »
La veille ou l'avant-veille de leur départ, Voltaire
recevait une étrange visite. L'abbé d'Arty, chaperonné
par une de ses tantes 2 fort connue de madame du
Chàtelet, venait implorer du poëte un service qu'un
docteur en Sorbonne était, ce semble, plus en pos-
ture de lui rendre. Cet abbé, fils du prince de Conti
et de madame d'Arty, avait obtenu la faveur très-
disputée de prononcer, au Louvre, le panégyrique de
saint Louis, devant messieurs de l'Académie française.
C'était une occasion de se révéler, d'attirer l'attention
et les bonnes grâces de la cour. Mais encore fallait-il
qu'il y eût sinon à admirer, du moins quelque chose
à louer dans ce lieu commun oratoire, roulant inexo-
rablement sur la même donnée et dont la forme seule
pouvait varier. L'abbé, après trois mois de labeurs, était
accouché de son discours ; et l'on eût bien voulu avoir
1. Voilai re, OEuvrts complûtes (Beuchot), t. LV, p. 294, 295.
Lettre de Frédéric à Voltaire; à Sans-Souci, le 25 juilici 1749.
2. La mère de l'abbé était fille de madame de Fontaine et de Sa-
muel Bernard; ses sœurs étaient Mesdames de Barbançois, Dupin et
de La Touche. Celle des tantes de M. d'Arty qui devait être la plus
connue de madame du Chàtelet et de Voltaire, était, à coup sûr, ma-
dame Dupin, avec laquelle la marquise avait eu de fréquents rapports
lors de l'acquisition de l'hôtel Lambert. Mais aucunes ne prenaient
le titre de comtesse, que Longchamp donne obligeamment au cha-
peron de l'abbé.
292 VOLTAIRE FABRICATEUR DE SERMONS.
l'avis de l'auteur de Zaïre. Voltaire se retrancha der-
rière son incompétence, allégua mille affaires, son
départ imminent ; il eut beau dire, madame du Châ-
telet tourna à l'ennemi, et il dut promettre de revoir
et même de retoucher l'ouvrage du jeune orateur. Le
soir même, il parcourt le manuscrit et ne laisse pas
d'être édifié, dès les premières lignes. 11 biffe, ilrature,
il efface, chemin faisant, et avec une telle conscience,
que, lecture achevée, il ne subsistait plus rien du pa-
négyrique de M. l'abbé.
Le lendemain, le jeune d'Arty et sa tante arrivent
pour avoir le sentiment du poëte. Lorsque le premier
aperçut son manuscrit en pareil état, il faillit presque
s'évanouir. La tante n'était pas moins désolée, et mêlait
ses larmes aux larmes de son neveu. Madame du Châ-
telet, qui eût voulu les sortir de peine, fit entendre
à Voltaire qu'il ne pouvait les laisser ainsi dans l'em-
barras. Ces supplications, ces pleurs ne manquèrent
pas de l'émouvoir, il s'attendrit avec tout le monde et
consentit à tout. Il quittait Paris la nuit suivante;
mais, une fois à Cirey, il reverrait, remanierait, ferait
à nouveau ce discours qui, pour l'abbé, était et devait
être un coup de partie. Voltaire, fabiïcateur de ser-
mons ! Si cela paraît paradoxal , c'est là un de ces
mille traits qui caractérisent un siècle où tous les con-
trastes se heurtent. Des sermons ! Mais c'était le gagne-
pain de tout homme de lettres auquel on savait de la
verve et de l'éloquence, un gousset peu garni et de
grands besoins. On était philosophe, mais il fallait
vivre, et l'on se mettait, anonymement, au service de
quelque abbé de cour, qui avait à faire ses preuves et
ROUSSEAU, DIDEROT ET MERCIER. 2 13
avait assez de modestie pour s'en rapporter à autrui du
soin de confectionner ses homélies. Jean -Jacques
composera de la sorte, en 1752, une oraison funè-
bre du duc d'Orléans pour le compte du même abbé
d'Arty1. Diderot écrira, sur commande, pour un mis-
sionnaire, six sermons, à cinquante écus pièce2. Mer-
cier, le dramaturge, dans sa jeunesse, vivait également
du profit de sermons, qu'un ecclésiastiqueinconnu lui
payait sur le taux de quinze louis chacun3. Un libraire
n'eût pas donné ce prix d'un chef-d'œuvre. Quoi
qu'il en soit, Voltaire s'était engagé à refaire le Pa-
négyrique de l'abbé, et, une fois à Cirey, il fallut bien
s'exécuter. Cela lui coûta une journée d'un travail
maussade; et, avant la huitaine, l'abbé d'Arty recevait
son discours où il ne dût guère se retrouver, car rien
n'y avait été conservé du premier travail. On ne peut
dire, toutefois, qu'il n'y mit point la main.
Dès l'abord, une chose l'arrêta : c'est que M. de Voltaire
n'avait point observé les di\isions ordinaires aux discours de
ce genre. M. d'Arty n'y vit rien qui distinguât l'exorde, les
premiers et seconds points, et la péroraison. C'était un texte
continu. 11 crut qu'il ne lui serait pas difficile d'établir ces divi-
sions, et il ne consulta personne pour cela. Il n'eut que la peine
de choisir, à distance convenable, des phrases ou périodes
dont le sens indiquait assez naturellement le point de repos. Il
y fit des marques, écrivit à l'un de ces endroits : Ave Maria;
et c'est là, avec l' Ainsi-soit-il de la fin, tout ce qu'il a mis du
1. J.-J. Rousseau, OEuvres complètes (Paris, Dupont, 1824), 1. 1,
p. 392. 39.3; t. XVI, p. 43.
2. Diderot, OEuvres choisies (Dido), t. I, p. vu. Sa vie, par
Génin.
3. Mercier, Tableau de Paris (Pagnerre, 1853), p. vin, îx. Voir
la notice que nous avons faite, en tèle de celle édition.
294 RAPIDE SÉJOUR A CIREY.
sien dans ce sermon ou panégyrique qui lui a valu quelque
temps après un évèché1.
Le séjour de Voltaire et de madame du Châtelet, à
Cirey, fut d'une quinzaine environ. Cette dernière
devait être pressée de retrouver Saint-Lambert, et le
beau temps n'était pas ce qui les pouvait retenir; car
il gelait bel et bien encore les 23, 24 et 25 juin. Le
froid ne cessa qu'au mois de juillet. Voltaire remar-
quait, à ce propos, qu'on parlait beaucoup en Lorraine
de l'été de la Saint-Martin, et que l'on ne disait rien de
l'hiver de la Saint-Jean2. Le poète et son amie prirent
le chemin de Commercy, où le roi de Pologne se trou-
vait alors, et qu'ils quittèrent bientôt pour Lunéville,
où la petite cour était installée, dès le 21 juillet, comme
nous Tapprend une lettre de Voltaire à cette date 3.
1. Longchamp et Wagnière, Mémoires sur Voltaire (Paris, 1826)y
t. II, p. 236 à 245. — Gazette de France du 3 août 1749, p. 4*4.
— Voltaire, OEuvres complètes (Beuchol,. t. XXXIX, p. 125 el sahr.
Jamais l'abbé d'Àrty n'a élé évéque. Xous le voyons figurer sur le
contrat de mariage d'un de ses parents, à la date du 9 février 17C3,
avec les titres de conseiller au grand conseil (qu'il n'obtint pas sans
peine au dire de d'Argenson , de prévôt de Favières et de doyen de
Pontois. Registre des mariages célébrés à la paroisse Snint-Emtache.
en l'année 17G8, p. 27. — Marquis d'Argenson, Mémoire» i-'d. Ra-
thery), t. IX, p. ?C2; 3 mai 17 56. Ajoutons que ses mœurs étaient
loin de démentir son origine; et les inspecteurs de police nous le
révèlent comme un abbé galant, allant sur les brisées, à un certain
moment, du marquis d'Ëlreliam, l'amant de mademoiselle Camille
Vésian, jeune italienne dont Casanova nous a fait un gracieux por-
trait dans ses Mémoires. Journal des inspecteurs de M. de Sartines.
Bruxelles, 1SG3), p. ICO; du 16 juillet 1762.
2. Durival, Description de la Lorraine et du Barrais fXancy. 17 7 S),
t. I, p. 198.
3. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchol), 1. LV, p. 290. Lettre de
Voltaire à madame d'Argenlal; à Lunéville. le 21 juillet 17 49.
UN FANTOME DE SOUVERAIN. 295
Nous l'avons dit, c'était la vie de château, une exis-
tence de grand seigneur plus que de souverain, que l'on
menait à Commercy et à Lunéville. Au demeurant, Sta-
nislas (il le savait et s'y résignait sans trop d'amertume)
n'était qu'un grand seigneur, avec quelque pouvoir
sur ses vassaux, mais sans autorité réelle dans son
royaume, qu'administrait, sans lui, et au besoin contre
son gré, un intendant dépêché par le roi de France.
Il s'était, à l'occasion, montré courageux, énergique,
digne de l'amitié de ce fou sublime qui sortait d'affaires
en périssant à Stralsund ; il avait vu la mort de près,
sans effroi, avec grandeur d'âme. Mais il n'était pas
né, comme Sobieski, pour être un héros de Plutarque,
et il s'accommoda de la paix, du calme, du bien-être,
d'un semblant de royauté, lorsque la fortune, lasse de
le persécuter, voulut l'indemniser des traverses passées
en assurant la tranquillité de sa vieillesse.
Ce mot qui a fait proverbe : « Mon secrétaire vous
dira le reste », saillie des plus plaisantes dans le sens
où l'entendait Stanislas, avec madame de Boufflers, ce
mot eût pu avoir de bien autres applications. Le ter-
rible secrétaire, qui disait le reste, qui avait mission
d'achever la phrase embarrassante, disait tout, en
somme, le commencement aussi bien que la fin. Com-
ment Stanislas eût-il été un duc de Lorraine effectif,
quand il n'y avait plus de duché, s'il y avait encore
des Lorrains qui s'obstinaient à demeurer Lorrains?
Malgré ce fantôme de roi et de duc, le pays était an-
nexé, annexé par une main impitoyable, un poignet
de fer, par un tyran, à l'heure qu'il est encore, en
exécration, mais sans lequel la Lorraine n'eût jamais
296 CE QUE FUT M. DE LA GALAIZIÈRE.
été soudée à la France. Au. point de vue français ,
au point de vue de l'unité, M. de la Galaizière fut
un de ces instruments qui, comme Richelieu, Lou-
vois, savent forcer la fortune; et, en dépit de te-
naces préventions, il fut l'homme de son pays, ru-
dement, durement, mais efficacement à une époque
difficile, et s'il fut le maître et le seul maître, il s'en
tira comme ne s'en serait point tiré, c'est à croire,
le bon roi de Pologne. Soyons justes même pour M. de
La Galaizière, qui fit face à tout avec ses seules res-
sources et contint par sa seule volonté, sa seule in-
trépidité l'ennemi extérieur prêt à envahir la frontière
et l'ennemi du dedans qui l'appelait au moins de tous
ses vœux.
VIII
L'ABBÉ P0RQUET. - VOLTAIRE PRIS PAR FAMINE.
COUCHES DE LA MARQUISE. -SA MORT.
L'ambition de ce roi sans pouvoir, ambition qui, ré-
pétons-le, lui a été aigrement reprochée, futde faire date
dans l'histoire de la Lorraine, et, ce qui est mieux en-
core, dansle cœur reconnaissant desLorrains. Il succé-
dait à des princes affectionnés, et il fallait plus d'un jour
pour qu'on rendît justice à ses efforts. Stanislas aimait
à construire, et ses bâtiments étaient son passe-temps
le plus doux. La matinée était régulièrement consacrée
à l'examen des travaux, en compagnie de ses archi-
tectes, de ses peintres et de ses sculpteurs. Les jardins
de Lunéville étaient peuplés de petits cabinets, de
grottes, de bassins. Ces cabinets, il les distribuait entre
ses courtisans privilégiés, auxquels il allait demander
sans façon, quand la fantaisie lui en venait, un dîner
improvisé, se contentant le plus souvent de les faire
avertir trois heures à l'avance1. Au reste, en fait de
table, ses exigences n'étaient pas grandes. Le repas
1. Narbonne, Journal des rennes de Louis XIV et de Louis XV, de
1701 à 17Î4 (Versailles, 18GC); p. 578.
17.
298 SOCIÉTÉ INTIME DE STANISLAS.
ne durait jamais plus d'une heure, et la hâte d'en finir
avec cette nécessité de la vie le portait à avancer tous
les jours son dîner; ce qui fit dire à M. delà Galaizière :
«Sire, si vous continuez, vous finirez par. dîner la
veille l. » L'après-midi se passait au jeu, en concerts,
en comédies, en opéra. La comète était le jeu favori de
la petite cour, et on s'y livrait avec une vraie furie.
Voltaire, qu'eût guéri madame du Châtelet, si c'eût été
encore à faire, gardait rancune à la comète. « Je vou-
drais, lui écrivait le bon roi, dans une lettre déjà citée,
à tel prix que ce soit, que la malheureuse comète vous
amusât plus favorablement qu'elle n'a fait, et qu'il n'y
ait rien qui vous ennuie à Lunéville. Ma troupe de
qualité de la comédie, qui surpasse celle de profession,
y suppléera2. » Cette troupe de qualité, c'était toute la
société intime du prince, les grandes dames et les
courtisans de sa cour, madame de Boufflers, madame
de Lénoncourt, madame de Lutzelbourg, le vicomte
de lîohan, Saint-Lambert, M. Devaux, l'abbé Porquet,
tous gens d'esprit et poètes pour la plupart, même les
femmes.
Madame de Boufflers faisait agréablement les vers et
l'on a conservé d'elle un quatrain sur la mort de Vol-
taire qui n'est pas d'une caillette, et dans lequel elle
force un peu ses cordes. Pour l'ordinaire, la dame de
Volupté ne fronce point son joli sourcil ; la vie à ses
yeux n'est qu'une plaisanterie à laquelle, jusqu'à la fin,
il faut conserver sa gaieté. Elle riait de tout. Le huitain
1. Chamfort, OEuvres ([.eeou, 1852,, p. 14 7.
2. Voltaire, OEuvres complètes (Beucliol) , t. LV, p. 24G, 24*.
Lettre de Stanislas à Voltaire; à Lunéville, le 31 janvier 17 iO.
L'ABBÉ PORQUET. 299
qui suit est un échantillon et de sa belle humeur et de
cette plaisanterie un peu osée mais que font accepter
la forme et le naturel. Nous avons déjà parlé de cet
abbé Porquet, le précepteur de son jeune fils, qu'elle
avait imposé comme chapelain au roi de Pologne.
L'abbé était tout un type. De petite taille et de plus
petite santé, il semblait n'avoir que le souffle, et se
rendait à cet égard la justice la plus stricte. « Je suis
comme empaillé dans ma peau, disait-il; » d'ailleurs,
incapable du moindre excès, même, devant l'eau
claire. C'eût été là un piètre amant, et il ne fallait que
le voir pour trouver fort innocent, sinon fort conve-
nable, l'aveu rimé de la spirituelle Boufflers :
Jadis je plus à Porquet
Et Porquet m'avait su plaire :
Il devenait plus coquet;
Je devenais moins sévère.
J'estimais son rabat,
J'admirais sa perruque
Aujourd'hui j'en rabats,
Car je le crois eunuque1.
En revanche, l'abbé était un délicat, un homme de
goût et d'un goût exigeant, dont les petits vers, si
petits qu'ils fussent, lui coûtaient un soin scrupuleux.
Il rêvait trois mois un quatrain, nous dit La Harpe.
Saint-Lambert, lui aussi, s'était révélé par des
poésies légères élégamment tournées.
Je ne puis me refuser, écrivait à la fin de juillet 1748 ma-
dame du Cliâtelet à la comtesse d'Argental alors à Plombières,
1. La Harpe, Correspondance littéraire (Paris, 180 i). f. III,
p. 280, 281.
300 SAINT-LAMBERT.
je ne puis me refuser de vous envoyer des vers d'un homme
de notre société, que vous connoissez déjà par l'Épîtrc à Chloé1,
je suis persuadée qu'ils vous plairont. Il meurt d'envie de faire
connoissance avec vous, et il en est très-digne... Votre ami,
qui l'aime beaucoup, veut bien lui faire avoir ses entrées à la
Comédie pour Sémiramis, et, assurément, je ne crois pas que
les comédiens y répugnent, vu tout ce qu'il leur procure. Je
vous demande cependant votre protection pour cette affaire :
c'est un homme de condition de ce pays-ci, mais qui n'est pas
riche2, qui meurt d'envie d'aller à Paris, et à qui ses entrées
à la Comédie feront une grande différence dans sa dépense...
Notre petit poëte vous prie de ne point donner à Plombières
des copies de ses vers, parce qu'il y a beaucoup de lieutenants-
colonels lorrains3.
C'était donc sous le manteau de la cheminée et en
tapinois que le jeune officier faisait et récitait ses vers.
La poésie, cependant, ne devait pas être pour lui une
bagatelle; il s'était de gaieté de cœur condamné à un
rude labeur, et il n'y avait guère d'apparence qu'il fût
inquiété dans une pareille besogne , lorsqu'il apprit
tout à coup qu'il ne faisait lui-même qu'aller sur les
1. Indiquons également les vers de Saint-Lambert au prince de
Beauveau qui sont de ce temps, et que l'on trouve dans le Journal de
Collé (Paris, 1805), t. I, p. 69. 70; mars 1749.
2. Vers 17 8C, Saint-Lambert, qui était alors de l'Académie fran-
çaise, sollicitait une pension de 1053 fr. 12 sous, comme homme de
lettres, pour, avec 2546 fr. 8 sous dont il jouissait comme officier,
lui compléter un traitement de 3600. Tecliener, Bulletin du Biblio-
phile (18G1), XVe série, p. 534. État des gens de lettres deman-
dant des pensions. Saint-Lambert n'était pas, toutefois, réduit
à ces maigres ressources, comme le démontre une quittance sur
parchemin, à la date du 10 janvier 1783, de la somme de 750 li-
vres, pour six mois échus d'une rente viagère qui lui avait été con-
stituée parle duc d'Orléans. Laverdet, Calcilo/jue d'autographes (XXXe),
p. 137. N° 107 5.
3. Lettres inédites de madame du Chùlclet à M. d'Arrjenlal (Paris,
1806), p. 280, 281; Commerci, 30 juillet 1748.
LES DEUX CAMPS. 301
brisées d'un autre poète, qui avait alors le vent en
poupe. « L'abé de Bernis, lui mandait son amie, fait un
poëme des Saisons, on le dit même fort avance, si i'en
puis voir quelque chose ie vs en instruirai *. » Celui de
Saint-Lambert était trop avancé aussi pour être aban-
donné, et il n'en poussera pas moins, en effet, un pied
devant l'autre avec une intrépidité dont il n'y a point
trop à s'étonner, car le dix-huitième siècle est le siècle
du poëme descriptif; et Dieu sait ce qu'il a sur la con-
science à cet égard !
Là, comme partout, deux partis se disputaient la
faveur et l'influence, et ne négligeaient rien pour se
substituer l'un à l'autre, le parti des mondains, des
voluptueux, et celui des rigoristes et des dévots. Chacun
avait son action auprès du galant et pieux Stanislas,
qui n'eût demandé qu'à mettre tout le monde d'ac-
cord, madame de Boufflers et le père Menoux, que
nous connaissons déjà par le mal que nous en a dit
Voltaire et dont il y a fort à rabattre. Le vrai, c'est
l'autorité du religieux , c'est l'estime qu'il inspirait au
prince, les bienfaits qu'il sut attirer sur son ordre et
qui semblaient excessifs au parti des mondains, sou-
vent à même de trouver, quand il s'agissait d'eux, Sta-
nislas trop calculateur. Un jour que le roi venait d'ac-
corder des pensions à plusieurs membres de la célèbre
compagnie, Tressan , qui était loin d'applaudir aux
largesses de cette nature, dit avec un certain accent :
« Sire, Votre Majesté ne fera-t-elle rien pour la famille
1. Cabinet de M. Feuillet de Conelies. Lettres autographes de ma-
dame du Chatelet à Saint-Lambert. Lettre 47 ; de Versailles, le di-
manche 1 5 mai J 7 \ S .
302 PETIT-TRAIN.
de Damiens, qui est dans la plus profonde misère '?»
Le mot était dur, et le père Menoux, tout bon chrétien
qu'il fut, ne le pardonna point à celui-ci, sur la tète du-
quel il attirait plus tard, à propos d'un de ses discours
à l'Académie de Nancy, le plus terrible orage. Nous
ne nous arrêterons pas sur cette physionomie spiri-
tuelle, le type du littérateur de qualité, courtisan,
guerrier et toujours homme de lettres, même jusqu'à
compromettre le gentilhomme. Tressan, qui connais-
sait Stanislas de vieille date, et avait été quelque temps
le favori de sa fille, dont il avait reçu le surnom de
Petit-Train , était encore au service avec le grade de
lieutenant général, et ce ne fut qu'à la fin de 1731
qu'il obtint la charge de maréchal des logis du roi de
Pologne, à la place de M. du Cbâtelet nommé à celle
de grand chambellan 2. Et il ne sera plus question
alors de Voltaire qui ne songeait guère auprès de
Frédéric le Graud, à la petite cour de Stanislas.
Les rigoristes, qui avaient le père Menoux pour chef
de ligne 3, ne devaient pas voir non plus d'un bon œil
l'amitié que le roi de Pologne témoignait au poëte-
1. Chamfort, Œuvres (Lecou, 1852), p. 67.
2. Duc de Luynes, Mémoires, t. IX, p. 310.
3. 11 faut citer aussi l'évêque de Troyes, Poncet de la Rivière, que
Stanislas avait nommé son grand aumônier. « Il débuta par être
amoureux de madame de Roufflers, nous dit Yoltaire, et fut chassé. »
Il serait permis de douter de l'anecdote, si celui-ci n'y revenait,
dans une lettre à la comtesse de Lulzelbourg, qui savait aussi bien
que Voltaire ce qui se passait à la cour de Lorraine. « On vous en-
voie dans votre Alsace, un confesseur, un martyr de la Constitution,
que j'ai vu quelque temps fort amoureux, et dont sa maîtresse était
aussi mécontente que ses créanciers. » 23 août 175G. Voltaire, Œuvres
compiles (Reuchol), t. XL, p. 83; I, LY1I, p. 144.
M. ALLIOT. 303
philosophe et à la marquise esprit fort. De là à l'envie
de déposséder ces intrus d'une faveur qui les scanda-
lisait et ne les chagrinait pas moins, de là à la tenta-
tion de mettre enjeu d'innocentes manœuvres que le
résultat eût, dans tous les cas, plus que fait excuser,
il n'y avait qu'un pas; et nous allons assister à une
petite machination des plus amusantes et d'un comique
exquis. Parmi la coterie des gens graves, prudents,
très-carrés dans leur antipathie, mais très-réservés,
très-discrets dans leurs démarches, figurait M. Alliot,
commissaire général de la maison du roi de Pologne,
administrateur fort capable, fort probe, sans lequel,
avec des revenus si bornés, Stanislas n'eût pu, c'est à
croire, faire face à une dépense réglée mais qui ne
laissait pas d'être lourde. «C'est lui, est-il dit avec
un peu d'emphase dans Y Année littéraire, qui a fait
les conditions de tous les contrats sous les ordres de
son maître, et ces établissemens, qui vous étonnent
par leur nombre, sont le fruit des économies de sa
maison, dont le détail lui est confié depuis longtemps.
Ce que peut l'activité intelligente d'un seul homme !
On sera tenté de croire, dans la postérité reculée, en
voyant les beaux monumens de Stanislas, qu'il étoit
le prince le plus opulent de l'Europe '. » Voltaire
n'eût pas demandé mieux de demeurer en bonnes re-
lations avec l'économe et le caisssier de son hôte ; mais
celui-ci, qui eût voulu le savoir bien loin, se tint tou-
jours avec lui dans une réserve glacée , et les avances
1. L'Année littéraire (1759), t. I, p. 173. Le précis des fondations
et établissements faits par Sa Majesté le roi de Pologne, duc de Lor-
raine et de Bar (Nancy, chez Pierre Antoine). In-4° de 200 p. 1759.
304 DÉPENSES DE STANISLAS.
du poëtc furent en pure perte. Ses politesses envers
madame Alliot ' ne réussirent pas davantage; et il se
vit, à peu de choses près, mis à la porte par la bonne
dame, qui, durant un orage épouvantable, lui fit en-
tendre que sa présence pourrait bien attirer le ton-
nerre sur sa maison. Cette crainte n'était rien moins
que flatteuse; Voltaire qui, a-t-on prétendu, n'était
pas plus rassuré qu'elle, eût reparti en montrant le
ciel: «Madame, j'ai pensé et écrit plus de bien de
celui que vous craignez tant, que vous n'en pourrez
dire de toute votre vie 2. »
La petite cour de Lunéville était gouvernée par
M. Alliot avec une régularité un peu étroite, excel-
lente pour un couvent, moins applicable au palais d'un
souverain, même d'un souverain en retrait d'emploi.
Vers cette époque, la dépense de la table s'élevait à
vingt mille livres par mois; disons que, dans l'ori-
gine, elle ne dépassait point sept à huit mille 3. Nous
avons toutes sortes de renseignements sur cette partie
des dépenses royales. Nous pourrions dire jusqu'au
nom du maître d'hôtel; il s'appelait Colombel, et com-
mandait à trois chefs de cuisine qui avaient sous eux
des aides. « Ils reçoivent très-bien leurs amis, » nous
1. Saint-Lambert nous dit dans nue lcllre à maduma d'Houdctot,
à propos du mariage de madame de l'Hôpital, fille de madame Alliot :
« Celle fille avait déjà un amant, il faut savoir aussi que la mère est
une vieille coquette qui se croit toujours malade pour ne pas se croire
vieille. » Cabinet de M. Feuillet de Conclies. Lettres autographes de
Saint-Lambert à la comtesse cl' Houdelot. Lettre G. Lunéville, 22 jan-
vier.
2. Voltaire, Œuvres complètes (Beuchol), t. LV, p. 33G. Note de
l'éditent: de Kelil.
3. Duc de Luynes, Mémoires, t. X, p. 341 ; 25 septembre 1750.
RÉVOLTE DE VOLTAIRE. 305
dit un ancien chef du comte de Toulouse, de passage
en Lorraine '. Tout était ordonné, distribué, métré,
et les fournisseurs n'avaient qu'à se féliciter du con-
seiller aulique. Peut-être les hôtes du roi de Pologne
s'accommodaient-ils moins de ces exigences de régu-
larité conventuelle, auxquelles on voulait les plier.
Voltaire avait une santé et une humeur qui s'oppo-
saient également à un tel asservissement. 11 n'était
ni moine, ni prisonnier; son âge, sa délicatesse, sa
valeur personnelle méritaient des égards, qu'il ferait
valoir au besoin. La lutte commença par des négli-
gences ou des oublis suivis de réclamations dont on
tenait peu de compte. L'auteur de Sémiramis ne se
méprit pas longtemps sur ces manquements d'une
administration qui avait l'œil à tout. Il démêla une
arrière-pensée hostile, un complot ourdi contre lui ;
et, avec sa vivacité habituelle, il voulut, dès l'instant
même, en avoir le cœur net. Il envoyait, à neuf heures
du matin, le billet qui suit à M. Alliot, et attendait
nerveusement l'effet qu'il produirait :
Je vous prie, monsieur, de vouloir bien avoir la bjnté de
me faire savoir si je puis compter sur les choses que vous
m'avez promises, et s*il n'y a point quelque obstacle. Le mau-
vais état de ma santé ne me permet ni de rester longtemps à
la cour du roi, auprès de qui je voudrais passer ma vie, ni d'a-
voir l'honneur de manger aux tables auxquelles il faut se ren-
dre à un temps précis, qui est souvent pour moi le temps des
plus violentes douleurs. Il fait froid, d'ailleurs, les matins et
les soirs, pour les malades.
Il serait un peu extraordinaire que, malgré votre amitié, on
1. Narbonne, Journal des règnes de Louis XIV et de Louis XV, de
1701 à 1744. Versailles, 1SGG), p. 580.
306 PETITS BILLETS AIGRES.
refusât ici les choses nécessaires à un homme qui a tout quitté
pour venir faire sa cour à Sa Majesté.
Je vous prie de me faire savoir s'il faut en parler au roi '.
Le billet n'avait pas beaucoup de chemin à faire
pour parvenir à son adresse , puisqu'après un quart
d'heure de patience, le poëte, estimant sans doute que
c'était autant et plus qu'il n'était besoin pour une ré-
ponse, décochait ce second poulet au même M. AUiot :
Le 29 août, à neuf heures un quart du matin.
Je vous supplie, monsieur, de vouloir bien donner des ordres,
en vertu desquels je sois traité sur le pied d'étranger: et ne
me mettez pas dans la nécessité de vous importuner tous les
jours.
Je suis venu ici pour faire ma cour au roi. Ni mon travail ni
ma santé ne me permettent d'aller piquer des tables. Le roi
daigne entrer dans mon état; je compte passer ici quelques
mois.
Sa Majesté sait que le roi de Prusse m'a fait l'honneur de
m'écrire quatre lettres pour m'inviter à aller chez lui. Je peux
vous assurer qu'à Berlin je ne suis pas obligé à importuner
pour avoir du pain, du vin et de la chandelle (s'il eût pu lire
dans l'avenir!). Permettez-moi de vous dire qu'il est de la di-
gnité du roi et de l'honneur de votre administration, de ne pas
refuser ces petites attentions à un officier de la cour du roi de
France, qui a l'honneur de venir rendre ses respects au roi de
Pologne.
Après l'envoi de cette seconde sommation, Voltaire
se croise les bras et se résigne à attendre. Soit que le
premier délai, à la réflexion, lui eût paru quelque peu
bref, soit qu'il voulût mettre dans tout son tort le
conseiller aulique et ne laisser aucun prétexte à la
1. De la Place, Pièces intéressantes et peu connues (Bruxelles.
1790), 1. H, p. 223. Lettre de Voltaire à 31. Allyot ; 29 août 17 10,
!) heures du matin.
IL S'ADRESSE AU ROI. 307
malveillance, il accorda au coupable un répit d'une
demi-heure. Mais que cette demi-heure dut lui sem-
bler mortelle ! comme il dut trépigner sur son siège,
faire claquer ses doigts , et combien de fois il dut
porter ses yeux à la pendule! Ce fut en pure perte;
M. Alliot faisait le mort, M. Alliot tenait à le pousser
à toute extrémité. Pour le coup, c'est au maître que
Voltaire écrira, qu'il demandera justice et satisfaction.
29 août 1749, neuf heures trois quarts.
Sire,
Il faut s'adresser à Dieu, quand on est en paradis. Votre Ma-
jesté m'a permis de venir lui faire ma cour, jusqu'à la fin de
l'automne, temps auquel je ne puis me dispenser de prendre
congé de Votre Majesté. Elle sait que je suis très-malade, et que
des travaux continuels me retiennent dans mon appartement, au-
tant que mes souffrances. Je suis forcé de supplier Votre Majesté
qu'elle ordonne qu'on daigne avoir pour moi les bontés néces-
saires et convenables à la dignité de la maison, dont elle honore
les étrangers qui viennent à sa cour. Les rois sont, depuis
Alexandre, en possession de nourrir les gens de lettres; et quand
Virgile était chez Auguste, AUyotus, conseiller aulique d'Au-
guste, faisait donner à Virgile du pain, du vin et de la chan-
delle. Je suis malade aujourd'hui, et je n'ai ni vin, ni pain pour
dîner.
M. Alliot avait laissé sans réponse les deux billets
à lui adressés ; cette dernière lettre eut plus d'effet, et
M. de Voltaire reçut enfin, dans une épitre qu'il nous
faut citer et qui n'est certes pas la moins piquante du
dossier, des explications dont il n'eut pas lieu sans
doute de se trouver pleinement satisfait.
Vous avez à dîner chez vous, monsieur. Vous y avez potage,
pain, vin et viandes : je vous fais donner bois et bougie; et
vous vous plaignez à M. le duc (?;, au roi môme, aussi injuste-
308 RÉPLIQUE D'ALLIOT.
ment. Sa Majesté m'a remis votre lettre, sans m'en rien dire;
et je n'ai pas voulu, pour vous-même, lui dire que vous aviez le
plus grand tort du monde de vous plaindre. Il est des règles
ici qu'il faut suivre : ainsi, vous aurez agréable de vous soumet-
tre; je ne m'en départs point : c'est que rien ne se donne à la
cave par extraordinaire, sans un billet de moi chaque jour» Le
détail est grand et pénible; il est pour moi. Que vous importe,
pourvu que vous ayez ce que vous demandez.
Vous n'avez manqué de rien : je le dis à vous-même; et vous
dites que vous avez manqué de tout!
Vous êtes le premier qui se soit plaint de la façon dont on re-
reçoit ici les étrangers, puisque vous voulez l'être. Je vous ai
fait donner ce que vous avez demandé ; et vous avez, encore
une fois, tort de vous plaindre.
Vous citez la cour de France pour modèle. Elle a ses règles
et nous avons les nôtres : mais la nôtre est absolument inutile
à la cour de France, vous le savez mieux que moi.
Je suis très-fàché, pour vous-même, de vos démarches, et
j'espère que vous sentirez combien elles sont déplacées, puisque
je compte que vous vous trouverez très-bien de la façon avec
laquelle vous avez été traité jusqu'à présent et à laquelle il n'y
a rien à ajouter.
Je vous nie qu' Allyotus, conseiller aulique, fît donner du
pain, du vin, de la chandelle à Virgile.
Je le fais à M. de Voltaire, parce que c'est un pauvre homme,
et que Virgile étoit puissant, et avoit chez lui une table fine et
excellente où il trailoit ses amis, et y étoit à son aise avec
eux : ainsi nulle comparaison des temps : Virgile, d'ailleurs,
travailloit pour son plaisir et pour la gloire de son siècle, au
lieu que M. de Voltaire le fait par nécessité et pour ses besoins ;
ainsi, on accorde à l'un par bienséance, ce que l'on n'auroit osé
offrir à l'autre, crainte d'être refusé1.
Là s'arrête cette correspondance, et c'est dommage;
1. Mettons de coté l'ironie. Fallait-il, parce que M. de Vollaireétait
riche, qu'il apportât vin, pain, viande, chez un roi dont il était
l'hôte ? Montesquieu, Helvélius (un fermier général, confrère par con-
séquent d'AUioli, sauvaient-ils au prince les frais de leur dépense, et
les laissait-on faire, « crainte d'être refusé ? » Cela est tout bonne-
ment absurde.
DE QUEL COTÉ SONT LES TORTS. 309
à part son côté plaisant, elle eût servi à élucider des
faits qui sont demeurés obscurs et contradictoires.
M. Alliot soutient à Voltaire qu*il ne l'a laissé manquer
de rien, et qu'il a eu potage, paiu, vin, \iandes, bois
et bougies; il est pourtant difficile d'admettre que
celui-ci se fût plaint de la disette de toutes ces choses,
si complète satisfaction eût été accordée à ses moindres
exigences. Mais Voltaire ne voulait pas être astreint
à figurer à la table commune; il comptait avoir ses
aises à ia cour d'un roi comme chez lui. On ne lui
refusait rien, mais tout devait être soumis au visa d'un
administrateur intègre. « Le détail est grand et pénible;
il est pour moi, que vous importe, pourvu que vous
ayez ce que vous demandez?» objecte le conseiller au-
lique. Mais cela importe beaucoup; et l'on sent que,
devant l'obligation d'en passer par toutes ces formalités,
l'on préfère cent fois se passer des choses. Ce n'est point
toutà fait, il est vrai, l'avis de Voltaire, qui n'est pas venu
à Lunéville, encore un coup, pour être moins bien que
dans sa rue Traversine. Toute cette lettre d'Alliot est
impertinente, absolue, celle d'un homme qui sait qu'il
est indispensable, et ne sera pas sacrifié, même au
plus grand poète de son temps. Il met le marché à la
main, comme s'il était le maître ', avec la bonne envie
d'être pris au mot. Nous lisons, dans un libelle, que
tout cela avait été comploté entre le conseiller aulique
I. 11 l'était bien un peu. Alliot aj. parferait autant et plus au roi
de France qu'au roi de Pologne. Pour lui, comme pour M. de la Galai-
ziire, le vrai maître était Louis XV, et, s'il était conseiller aulique
de Stanislas et commissaire général de sa- maison, il était un des
soixante fermiers généraux du roi de France.
310 TOUT S'ARRANGE.
et le roi de Pologne, qui, excédé des prétentions, des
mille caprices de son hôte, eût demandé à Alliot de
le débarrasser de cet illustre brouillon. Après y avoir
rêvé, celui-ci eût répondu, en riant : a Hoc genus
dœmonioriim non ejicitur nisiin orationc antjejunio;
mais je crois le premier de ces moyens peu efficace. —
Eh bien! reprit le prince, faites-le donc jeûner1. »
L'expédient eût été mis en œuvre, sans désemparer,
avec un succès tel, que Voltaire eût plié bagage le
jour même. Ce prétendu dénoûment indique assez
quel cas on doit faire d'une anecdote dont on assigne
d'ailleurs la date à l'année 1756.
En réalité, tout s'arrangea, puisqu'il demeura.
Mais s'en tira-t-il avec les honneurs de la guerre ?
nous n'oserions trop dire. Stanislas, habitué à ne
pas trancher dans son ménage , laissait volontiers
les adversaires aux prises, à commencer par le père
Menoux et la marquise de Boufflers; comme Pilate, il
se lavait les mains de toutes ces tracasseries, se bor-
nant, quand les choses menaçaient d'aller trop loin,
à apporter des paroles conciliantes et à rétablir de son
mieux la paix et l'union autour de lui. Au lieu de ré-
pondre à Voltaire, il remet au conseiller aulique la
lettre du poète, sans rien ajouter, s'il en faut croire
celui-ci. La réplique d' Alliot n'était pas faite pour
apaiser l'auteur de la Henriade, du caractère dont nous
le connaissons. 11 est à supposer que madame du Châ-
1. Essai sur le jugement qu'on peut porter de M. de Voltaire, suivi
de noies historiques et anecdotes. Letlre h. M. *** (Amsterdam, 1780),
p. 33, 34. — Comte d'Haussonville, Histoire de la réunion de la Lor-
raine à la France (Lévy, 18G0), t. IV, p. 333.
DÉNOUMEXT PROCHAIN. :$M
tolet, qui avait toutes les raisons du monde de rester à
Lunéville, mit tout en jeu pour le calmer; mais encore
est-il présumable que l'on donna quelque satisfaction
à cet amour-propre si irritable. Voltaire avait d'ailleurs
un appui naturel dans la favorite, dont l'avarice d'Alliot
ne faisait pas les affaires, et qui, grâce à cette lésine,
« tirait à peine alors du roi de Pologne de quoi avoir
des jupes1. » Nous en sommes réduits, toutefois, aux
conjectures , car rien ne nous apprend comment se
termina ce conflit entre le poëte et le publicain2. Ne
perdons pas de vue que ce petit incident avait lieu le
29, six jours avant les couches de la marquise, et que
ce dernier événement, par lui-même et par ses funestes
conséquences, coupait net avec des chiffonneries, bien
mesquines devant un pareil malheur.
Madame du Châtelet se livrait à tous les plaisirs, à
toutes les distractions avec cette ardeur fébrile du
condamné à mort. On l'a vu déjà, elle n'était pas sans
anxiété sur un dénoûment toujours fort grave et
encore plus périlleux pour une femme de cet âge.
Longchamp nous dit, de son côté, qu'elle avait des
pressentiments, et qu'elle était frappée de l'idée de
périr en couches. Ses rapports avec Saint-Lambert
avaient ce je ne sais quoi d'attendri des existences
1. Voltaire, OEuvrci complûtes (Beucliol), t. LV, p. 323.
2. Cependant il y eul une réconciliation, et, dans la suite, Vol-
taire semblera avoir tout à l'ait écarté de son esprit ses griefs contre
le terrible économe. « Quoique j'aie absoluement renoncé, écrivait-il
à Panpan, à la comète, cependant je n'ai point oublié la maison de
M. Alliot, et vous me ferez grand plaisir de me protéger un peu dans
cette maison. » Voltaire, Œuvres complètes (Beuchot), t. LV, p. G 1 7.
Lettre di Voltaire à Devaux (1751).
312 DÉFAILLANCES.
menacées. Les emportements, les ombrages avaient
fait place à une douceur, une tendresse, une mélan-
colie d'un charme indéfinissable. Ce n'eût pas été trop
pour la pauvre femme de l'avoir à tout instant près
d'elle, et de puiser dans ses paroles consolantes le
courage dont elle avait besoin. Mais il était souvent
rappelé à Nancy par son service, et, bien qu'il fit plus
d^une fugue et vînt à Lunéville en secret et contre son
devoir, elle sentait péniblement ces absences et gémis-
sait d'avoir à lui écrire, quand il eût été si doux de
le voir, de l'entendre, de passer les heures ensemble.
Alon Dieu, que tout ce qui était chez moi quand vs êtes parti
m'impatientoit ! que mon cœur avoit de choses àvsdire! Ys
m'avés traitée bien cruellement, vs ne m'avés pas regardée
une seule fois; ie sais bien que ie dois encore vs en remer-
cier, que c'est décence, discrétion, mais ie n"en ai pas moins
senti la privation. le suis accoutumée à lire à tous les instans
de ma vie dans vos yeux charmans que vs êtes occupé de moi,
que vs m'aimes : ie les cherche partout, et assurément ie ne
trouve rien qui leur ressemble; les miens n'ont plus rien à re-
garder, le suis d'une impatience extrême de savoir si vs mon-
terés la garde demain... Songes que si vs montés la garde
demain ie puis vs revoir lundi. Songes qu'un iour est tout pr
moi, et ie n'ai pas besoin pr le sentir de mes craintes ridi-
cules, car ie les condamne, mais un iour passé avec vs vaut
mieux qu'une éternité sans vs. le ferai mon possible pr n'avoir
pas d'humeur ce soir; mais comment ferois-ie pr qu'on ne s'a-
perçoive pas de l'inquiétude et du malaise de mon âme, car
c'est le mot qui peut rendre mon état! Xe iuiés pas de moi parce
que i'ai été, ie ne voulois pas vs aimer à cet excès; mais à pré-
sent que ie vs connois davantage, ie sens que ie nepuisiamais
vs aimer assés. Si vs ne m'aimes pas moins, si mes torts n'ont
pas alfoibli cet amour charmant sans lequel ie ne pourrois
vivre, ie suis bien sûre qu'il n'existe personne d'aussi heureuse
que moi; mais ie vous avoue que ie le crains. Rassurés-moi,
mon cœur en a besoin ; la moindre diminution dans vs senti-
mens, me déchireroit de remords; ie croirois touiours que c'a
ATTITUDE DE SAINT-LAMBERT. 313
été ma faute, que sans Paris vs auriés touiours été le même.
Songes que mon amour, que les chagrins que vs m'avés faits
en voulant me quitter et par la crainte de ces grenadiers m'ont
as.«és punie; ie vs aime avec une ardeur bien faite pr vs rendre
heureux, si vs pouvés m'aimer encore comme vs m'avés aimée.
le n'ai rien trouvé de mieux à vs envoyer que la cassette où vs
renfermerés mes lettres. Rapportés-les, ie vous le demande à
genoux, bonheur de ma vie!
La marquise avait mis en ordre tous ses papiers;
chaque paquet scellé, cacheté; et Longchamp, en cas
de malheur, devait les rendre à leurs adresses respec-
tives. « Il y en avait, nous dit-il, pour ses amis, que je
connaissais tous, pour son mari et pour quelques
autres personnes. » D'après la lettre qu'on vient de
lire, elle n'a qu'à se louer de l'affection et des procédés
de son amant. Celui-ci sent qu'il a sa part de respon-
sabilité dans l'état menaçant de madame du Châtelet,
et il l'aime assez, quelque personnel qu'on le fasse et
qu'il soit, pour en être préoccupé et inquiet. Plus on
approchait du terme, plus la pauvre femme sentait en
elle un trouble dont elle essayait en vain de se défendre.
Saint-Lambert était là aussi souvent que possible et
lui rendait le calme par sa présence ; mais chaque sépa-
ration, vers la fin, devait avoir le caractère d'un der-
nier adieu , car rien ne la garantissait qu'il la revît
vivante. On conçoit tout ce que cette idée avait de
terrible dans une imagination assiégée de sinistres
pressentiments. La dernière lettre à Saint-Lambert,
qu'on a d'elle, et très-probablement la dernière aussi
qu'elle lui écrivit, peint admirablement bien l'état de
son âme, le trouble et le découragement auxquels elle
est en proie.
III. 18
314 DERNIÈRE LETTRE D'EMILIE.
Samedi. 30 août iliiK
Vs me connaisses bien peu, vs rendes bien peu justice aux
empressemens de mon cœur, si vs croyés que ie puisse être
deux jours sans avoir de vos lettres, lorsqu'il m'est possible de
faire autrement. Vs êtes d'une confiance sur la possibilité de
monter vos gardes en arrivant qui ne s'accorde guère avec
l'impatience avec laquelle ie supporte votre absence. Quand ie
suis avec vs, ie suporte mon état avec patience, ie ne m'en
aperçois souvent pas; mais quand ie vs ai perdu, ie ne vois
plus rien qu'en noir; i'ay encore été aujourd'hui à ma petite
maison à pied, et mon ventre est si terriblement tombé, i'ai si
mal aux reins, ie suis si triste ce soir que ie ne serois point
étonée d'acoucher cette nuit, mais i'en serois bien désolée,
quoique ie sache que cela vs feroit plaisir, i'en suporterai mes
douleurs plus patieu" quand ie vs saurai dans le même lieu
que moi; ie vs ai écrit hier huit pages, vs ne les recevrés que
lundi. Vs n'articulés point si vs reviendrés mardi, et si vs
pourés éviter d'aler à N'anci au mois de septembre. Ne me lais-
sés pas d'incertitude, ie suis d'une affliction et d'un décourage-
ment qui m'efroieroient si ie croiois aux préssentimens. Le
prince va être bien heureux de vs posséder; il n'en connoilra
pas le prix si bien que moi. Dites bien au prince que vs n'irés
plus à Aroué1 avant mes couches, ie ne le souffrirois pas. l'ai
un mal de reins insuportable et un découragement dans l'esprit
et dans toute ma personne dont mon cœur seul est préservé.
Ma lettre qui est à Napcî vs plaira plus que celle-ci; ie ne vs
aimois pas mieux, mais i'avois plus de force pr vs le dire; il y
avoit moins de tems que ie vs avois quitté -...
Enfin, le moment si redouté arriva ; et madame du
1. Le prince dont il s'agit ici est le prince de Beauvau. Haroué
n'était pas, comme le pense madame Collet, une maison de plaisance
du roi de Pologne; mais le domaine du marquisat Lorrain, créé,
comme nous l'avons déjà dit (t. I, p. 413), en faveur du maréchal de
Bassotnpierre, en 10:23, et qui était passé, en 17 20, aux Beauvau-
Craon.
2. Cabinet de Feuillet de Conçues, Lettres autographes de madame
du Cliâlelel à Saint-Lambert. Lettre 9t. Samedi 30 août 17 49. (Le
manuscrit porte à tort 31 ; le 31 était un dimanche.)
SES COUCHES. 315
Châtelet, contrairement à ses appréhensions , devint
mère, presque sans s'en douter. Voltaire, que cette
grossesse avait au moins inquiété , et qui devait être
soucieux du dénoûment, entonne des chants d'allé-
gresse; il est aussi transporté que pouvait l'être Saint-
Lambert. 11 annonce la nouvelle à tous ses amis et
l'accompagne de plaisanteries, de lazzi, de folies qui
témoignent et des craintes qu'il avait ressenties, et de
son bonheur d'en être quitte à aussi bon compte.
« Madame du Châtelet, écrit-il à d'Argental, cette nuit,
en griffonnant son Newton, s'est senti un petit besoin;
elle a appelé une femme de chambre qui n'a eu que
le temps de tendre son tablier, et de recevoir une petite
fille qu'on a portée dans son berceau. La mère a
arrangé ses papiers, s'est remise au lit ; et tout cela
dort comme un liron, à l'heure où je vous parle1. » Il
écrivait à Yoisenon : «Mon cher abbé Grehœhon saura
que madame du Châtelet étant cette nuit à son secré-
taire, selon sa louable coutume, a dit : mais je se?is
quelque chose ! Ce quelque chose était une petite fille
qui est venue au monde sur-le-champ. On l'a mise sur
un in-quarto qui s'est trouvé là, et la mère est allée
se coucher2. » Mêmes détails mandés le même jour,
sous la même impression de joie, à M. d'Argenson3.
L'enfant avait été porté à la paroisse et mis en
nourrice. Quant à la malade, à part l'épuisement et
1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchol), t. LV, p. 334. Lettre
de Voltaire à d'Argental: à Lunéville, le \ septembre 1749.
2. Ui'L, t. LV, p. 337. Lettre de Voltaire à l'abbé de Voisenon ;
à Luné\ille, le 4 septembre 17 4 0.
3. lbid.} t. LV, p. 338. Lettre de Voltaire au marquis d'Argen-
son; à Lunéville, le 4 septembre 17 40.
316 SA MORT.
les incommodités inévitables, tout allait au mieux,
lorsqu'une imprudence inqualifiable vint tristement
changer la face des choses. Le temps était d'une chaleur
accablante, la fièvre de lait qui était venue n'était pas
de nature à apaiser la soif dévorante qui tourmentait
la marquise ; elle demanda un verre d'orgeat à la glace,
et l'on eut la faiblesse de lui obéir. L'effet en fut aussi
soudain que désastreux. Le médecin du roi, M. Rey-
nault, est appelé, qui, un instant, croit tout sauvé;
mais, dans la journée du lendemain, des étouffements
et des suffocations révèlent l'imminence du danger.
Deux praticiens de Nancy, M. Salmon et l'illustre
Bagard, sont adjoints au médecin de Stanislas. Ce qu'ils
prescrivent semble apporter une amélioration sensible
dans l'état de la marquise. C'était vers le soir. Madame
du Châtelet, plus calme, paraissait disposée à s'assou-
pir. Les nombreux visiteurs se retirèrent alors chez
madame de Boufflers, et M. du Châtelet les y suivit.
Saint-Lambert demeura seul près d'elle avec Long-
champ et mademoiselle du Thil, cette demoiselle du
Thil que nous avons vue intervenir dans la négocia-
tion des médailles de Benoît XIV, et que madame du
Châtelet avait mandée pour ses couches. Tout à coup,
« huit ou dix minutes après, » l'on entend une sorte
de râlement entremêlé de hoquets ; l'on se précipite
à son chevet : elle était sans connaissance. On s'em-
presse de l'asseoir sur son lit, de lui faire respirer des
sels, on lui agite les pieds, on lui frappe dans les mains
sans réussir à la rappeler à elle. De son côté, made-
moiselle du Thil vole prévenir madame de Boufflers,
M. du Châtelet, Voltaire ; toute la société, qui soupait
CONSTERNATION GÉNÉRALE. 317
chez la favorite, accourt. Ce ne fut que pour constater
un malheur irréparable. « On était si troublé, que per-
sonne ne songea à faire venir ni curé, ni jésuite, ni
sacrements : elle n'eut point les horreurs de la mort;
il n'y eut que ses amis qui les sentirent1. » Ce lugubre
drame avait lieu le 10 décembre, le sixième jour après
l'accouchement.
La" consternation fut profonde. On emmena M. du
Châtelet. Voltaire et Saint-Lambert demeurèrent quel-
que temps près du lit, résistant à tous les efforts. Enfin,
Voltaire sort, se traîne sans avoir conscience de ce
qu'il fait, et va tomber au pied de l'escalier extérieur,
près de la guérite d'une sentinelle2; il se frappe la tête
contre le pavé, dans un de ses accès de désespoir fou.
Son laquais, qui le suivait, se précipite et s'efforce de
le relever. Saint-Lambert descendait également l'esca-
lier; il aperçoit Voltaire étendu à terre et vole à son
secours. « Ah ! mon ami, s'écrie l'auteur de Zaïre, la
voix pleine de sanglots, c'est vous qui me l'avez tuée!»)
Puis, se redressant, avec un accent de fureur sauvage :
« Eh ! mon Dieu, monsieur, de quoi vous avisiez-vous
de lui faire un enfant ! » Dès le jour même, il annon-
çait cette catastrophe à d'Argental 3 et à madame du
1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchol), t. XL, p. 84. Mémoires
pour servir à la vie de M. de Voltaire.
2. Les appartements de la feue reine de Pologne, qu'occupait ma-
dame du Cbàlelet, avaient une sortie particulière du côté de la ville,
par un petit escalier qui existe encore. C'est au pied de cet escalier,
et non sur les marches du grand perron du château, qu'alla tomber
Voltaire. Comte d'Haussonville, Histoire de la réunion de la Lorraine
à la France (Paris, Lévy, 1800), t. IV, p. 335.
3. Voltaire, Lettres inédites (Didier, 1857), t. I, p. 185. Lettre
de Voltaire à d'Argental; 10 septembre 1749.
318 LÉGENDE DE LA BAGUE.
Deffand, qui avait appris les couches de la marquise
par le président Hénault. On l'a \u, toutes ses lettres
étaient sur le ton grotesque; le danger écarté, il n'y
avait plus qu'à se sauver du ridicule d'enfanter à un
âge où on laisse d'ordinaire un tel soin à ses filles, et
il avait été convenu que l'on prendrait l'initiative des
railleries et de la moquerie. « Hélas ! madame, nous
avions tourné cet événement en plaisanterie; et c'est
sur ce malheureux ton que j'avais écrit, par son ordre,
à ses amis. Si quelque chose pouvait augmenter l'état
horrible où je suis, ce serait d'avoir pris avec gaieté
une aventure dont la suite emp oisonne le reste de ma
vie misérable1. » Pareilles lettres désespérées à d'Ar-
genson et à l'abbé de Yoisenon, contrastant lamenta-
blement avec la folie des premières2.
Mais la comédie ne tarde pas à se mêler aux larmes.
Voltaire, qui avait repris un peu d'empire sur lui-
même, se souvint d'une bague en cornaline, entourée
de petits diamants, que madame du Chàtelet portait
au doigt et dont le chaton recouvrait son portrait à lui,
Voltaire. Il s'inquiète, appelle Longchamp, lui ordonne
de s'informer près de la première femme de chambre
de ce qu'était devenu l'anneau, et, dans le cas où il
serait entre ses mains, d'en ôter le portrait et de le lui
rendre. Longchamp répond qu'il l'avait lui-même
enlevé du doigt de la marquise et donné à M. du Châ-
1. Voltaire, OEuvres complètes (Beucliot), t. LV, p. 339. Lettre
de Voltaire à madame du Detïand; le 10 septembre 1749.
2. Ibid., t. LV, p. 340. Lettre de Voltaire à Voisenon ; auprès de
Bar, ce 14 septembre 1749. — Lettres inédites (Didier, 1857), t. I,
p. 18G. Lettre de Voltaire au marquis d'Argenson; à Lunéville, ce
tl septembre 174 9.
MAUSSADE RÉVEIL. 310
telet. On s'imagine le trouble de Voltaire. Il avait
hélas ! bien grand tort de concevoir la moindre crainte ;
et le fidèle serviteur le tira tout aussitôt, par un a.-sez
maussade réveil, il est vrai, de son anxiété, en lui
apprenant que madame de Boufflers avait extrait le
portrait devant lui, mais que ce portrait était celui de
Saint-Lambert. « 0 ciel ! s'écrie alors l'ami sacrifié, en
joignant les mains, voilà bien les femmes ! j'en avais
ôté Piichelieu, Saint-Lambert m'en a expulsé; cela est
dans l'ordre, un clou chasse l'autre : ainsi vont les
choses de ce monde *. »
Au surplus, Voltaire ne devait pas être le seul à
faire des découvertes de ce genre. Les papiers de la
marquise étaient renfermés dans une cassette; elle
avait écrit sur le couvercle ces mots qui eussent dû
être respectés : « Je prie M. du Châtelet de vouloir
bien brûler tous ces papiers, sans y regarder; ils ne
1. Longchamp et Wagnière, Mémoires sur Voltaire (Paris, 1820).
t. Il, p. 253, 254. Longchamp nous semble avoir encore ici le mé-
rite de l'invention et de l'arrangement. Dans une lettre à Voltaire,
où il essaye de se disculper d'accusations d'infidélité qu'il n'avait que
trop méritées, il fait également allusion à cette bague, et voici ce
qu'il ajoute : « ... 11 me pria (Saint-Lambert) de lui avoir son por-
trait qui était dans une bague que madame portait au doigt, et me
donna le secret pour l'ouvrir. Je détachai le portrait que je lui remis
chez madame de Boufflers, et donnai en même temps la bague à M. le
marquis du Chùidet. Voilà tout ce que je sais, et c'est la plus exacte
vérité. » Longchamp ne parle-t-il pas comme s'il pensait apprendre
quelque chose au poëte? Si celte étrange explication eût eu lieu entre
Voltaire et lui, il se fût apparemment borné à la rappeler par un
mot, sachant bien qu'il n'eut pas été besoin de plus pour être com-
pris. Nous pouvons nous tromper, mais nous soupçonnons fort notre
homme d'avoir voulu nous donner la comédie. Après tout, la scène
est bonne, et nous avons regret aux doutes que nous allons semer dans
l'esprit du lecteur.
320 CASSETTE DE LA MARQUISE.
peuvent lui être d'aucune utilité, et n'ont nul rapport
à ses affaires. » Cet air de mystère piqua la curiosité
du mari qui voulut voir. Le comte de Lomont, avec
lequel il se trouvait, lui donnait prudemment le con-
seil de n'en rien faire. Mais l'indiscret marquis, sans
l'écouter, se mit à lire les premiers papiers qui tom-
bèrent sous sa main. C'étaient des lettres; de qui
étaient ces lettres et que contenaient-elles? « Proba-
blement elles ne lui plaisaient guère, poursuit Long-
champ, car je lui voyais faire la grimace et secouer les
oreilles. Son frère, qui s'en aperçut, lui dit que c'était
bien fait, et qu'il était payé de sa curiosité. » Sur cela,
le comte ordonna à Longchamp d'allumer une bougie,
vida le contenu de la cassette dans la cheminée et y mit
aussitôtle feu, ce qui ne laissa pas de prendre quelque
temps. Longchamp, profitant d'un moment où ils
avaient le dos tourné, s'empara prestement de plu-
sieurs papiers, qu'il put ainsi arracher à cet auto-
da-fé. Il paraîtrait que ces derniers étaient des lettres
où Voltaire était assez maltraité. Madame du Chàtelet,
en sacrifiant le poète, donnait-elle satisfaction à quelque
exigence jalouse de Saint- Lambert? Étaient-ce des
lamentations amères comme en arrache l'irritation
du moment? C'est ce que le secrétaire peu discret ne
dit pourtant pas, quoique la chose en valût la peine.
Mais tout cela est encore d'une mince vraisemblance.
Madame du Chàtelet avait trop d'esprit et d'expérience
de la vie, pour ne pas ignorer combien peu d'ordinaire
sont respectés ces derniers vœux des mourants, et s'en
reposer outre mesure sur la docilité de son mari.
Mais les lettres de Voltaire, les lettres, les manuscrits
ÉMILUNA. 321
de la marquise, dans quelles mains passèrent-ils?
Madame du Chàtelet avait écrit, sous le titre à'Emz-
/iana, des mémoires sur sa vie, qu'elle continuait
encore, lorsqu'elle se mit au lit. Longchamp déclare
les avoir vus et même en avoir lu plusieurs pages à
reprises différentes. Quelles trouvailles seraient ces
papiers, s'ils n'ont pas été détruits, ce qui est plus que
supposable à cette heure ! Et ces huit volumes d'épîtres
de Voltaire à la divine Emilie, dont nous parle Yoise-
non, dans quel gouffre sont-ils allés se perdre ?
J'ai ouï dire, écrivait François de Xeufchâteau à Panckoucke,
que M. de Saint-Lambert avoit eu de madame du Chàtelet une
grande quantité de lettres que Voltaire avoit écrites à son Emi-
lie, dans son meilleur temps; que cette collection considérable,
puisqu'elle portoit à cinq ou six volumes in-4°, renfermoit toute
la coquetterie de l'esprit de Voltaire amoureux, et toute la har-
diesse de la philosophie du même Voltaire, catéchisant une
prosélyte qui l'adoroit, et qui étoit digne de l'entendre; mais
comme je ne tiens pas ce fait d'une source bien pure, je n'ose
vous l'assurer; il vous sera facile de sçavoir ce qui en est de
H. de Saint-Lambert même; ne vous informez cependant qu'avec
précaution. On soupçonne que M. de Voltaire, peu content de
la manière dont M. de Saint-Lambert avoit, en quelque sorte,
escamotté ses lettres à sa maîtresse, ne lui avoit pardonné cette
double perfidie que par un ménagement politique et forcé, pour
ne pas induire M. de S... à publier indiscrètement les billets
doux du grand homme '.
Ce que l'on petit dire, c'estque, pour qu'il n'ait rien
surnagé de cet amas énorme, pour que pas même un
billet ne se soit retrouvé, il faut que tout ait été bien
complètement anéanti. Mais qui pouvait être intéressé
1. L'Amateur d'aulorjraphes, 2eannée (1G novembre 1 8G3), p. 348,
349. Lettre de François de Xeufchâteau à Panckoucke; Mirecourt,
le G décembre 1778.
322 EXPLICATIONS DE LONGCHAMP.
cet acte d'absolue destruction? Nous soupçonnons,
comme bien d'autres, que Saint-Lambert fut TÉros-
trate de cette correspondance dont rien ne saurait
compenser la perte. Longchamp déclare formellement
qu'à la mort de la marquise rien ne se retrouva de
ses papiers. A qui les avait- elle confiés? Il n'y a à
hésiter, selon lui, qu'entre deux personnes, mademoi-
selle du Thil et Saint-Lambert; et encore pense-t-il
avoir ses raisons de donner décharge de ce dépôt au
dernier. « Ce qui me le fait croire ainsi, dit-il, c'est
que je lui ai remis un paquet le jour de la mort de
madame du Châtelet, qu'elle avait recommandé à
madame Lafond de lui remettre, en cas qu'elle vînt à
mourir. Ce paquet n'était pas considérable, et ne pou-
vait contenir aucun ouvrage étendu, mais plutôt quel-
ques lettres qu'on avait roulées ensemble et cachetées,
avec cette adresse : Pour remettre à M. de Saint-
Lambert, après ma mort; et, au-dessous, la date de
deux jours auparavant. » Mais cela ne suffit pas pour
nous convaincre. La marquise eût pu lui envoyer, à
une autre époque et par une autre voie, ceux de ses
papiers qu'il eût été dangereux de laisser derrière elle,
et qu'elle ne se sentait pas le courage de détruire.
Ainsi, ses Réflexions sur le Bonheur, qui ne pouvaient
faire partie du mince dossier dont parle Longchamp,
et que l'auteur des Saisons se laissa soustraire ', prou-
vent assez que madame du Châtelet préféra comme
dépositaire son jeune amant à son vieil ami, et nous
autorisent à supposer sans trop de témérité que sa con-
1. Laverdet, Catalogue d'autographes du 7 décembre 1854, p. 108,
K° 811. Lettre de Saint-Lambert à Suard.
LES LETTRES DE VOLTAIRE A EMILIE. 323
fiance s'étendit à d'autres papiers. Et maintenant
admettons que les lettres de Voltaire à Emilie et celles
d'Emilie à Voltaire aient été laissées à la disposition et
à la discrétion de Saint-Lambert par sa maîtresse :
qu'imagine-t-on qu'il fera? Anéantir ces témoignages
flagrants d'une passion coupable n'eût-ce pas été acte
d'honnête homme? En bonne morale, qui eût pu l'en
blâmer? Si ce ne furent pas les raisons qui le déter-
minèrent; si, au fond, un sentiment jaloux et chagrin '
eut plus de part à ce vandalisme que le soin d'une
réputation qui lui était chère, il put se payer lui-même
de ces prétextes et se persuader qu'il accomplissait là
un indispensable devoir. Il est vrai qu'alors il n'eût
pas dû s'arrêter en chemin, et que la même main
impitoyable eût dû faire également disparaître ces
lettres si passionnées, si peu contenues, si étrange-
ment éloquentes, que. lui adressait la marquise. Mais
le sentiment tout personnel qui le poussait à la destruc-
tion des premières préservait les dernières d'un sort
aussi rigoureux; et c'est sans doute la véritable et
seule raison de leurs fortunes bien diverses. Citons,
pour en finir, une petite anecdote qui ne laisse pas
d'être concluante. Bien des années après ces événe-
ments, un jour, devant Saint-Lambert et madame
1. Ce ne serait pas calomnier l'auteur des Saisons que de dire qu'il
avait un orgueil qui se fût arrangé difficilement même de la rivalité
d'un souvenir. On l'admettra aisément quand on saura qu'il fit la
scène la plus étrange, parce que M. et madame d'Houdetot, amenés
l'un et l'autre par l'âge à la condescendance et à une affection dont
Saint-Lambert n'avait certes pas à être jaloux., s'étaient avisés de célé-
brer, en bons vieux qu'ils étaient, le cinquantième anniversaire de
leur mariage. Madame d'Épiuay, Mémoires (Charpentier, 18(55),
t. II, p. -i S 6 .
324 ON AVEU DE SAINT-LAMBERT.
d'Houdetot, on parlait des lettres de Rousseau. La
comtesse, interrogée sur leur existence, répondit en
toute sincérité qu'elle les avait brûlées, à l'exception
de quatre qu'elle avait remises à l'auteur des Saiso?is.
Un vif intérêt, un reste d'espoir se reportait dès lors
sur ces quatre privilégiées, que leur éloquence, leur
passion, une raison quelconque, semblaient avoir pré-
servées; et l'on demanda au marquis ce qu'il en avait
fait. « Brûlées aussi, » répliqua-t-il avec un sourire et
une grimace1. Les lettres de Jean-Jacques ne pou-
vaient pourtant qu'affirmer le constant triomphe de
son rival. "Voltaire, au contraire, avait été longtemps
aimé souverainement d'Emilie, et plus et mieux que
Saint-Lambert ne le fut d'elle durant leurs rapides
amours; et ces huit énormes volumes de correspon-
dance étaient un monument de leur tendresse que le
délicat Saint-Lambert devait être encore moins dési-
reux de transmettre à la postérité.
Cette mort, qui fut pendant quelques jours l'objet
des conversations de tout Paris, donna lieu à plus de
quolibets que d'épilhalames. Madame du Châtelet était
médiocrement aimée. Les uns la haïssaient par haine
pour Yoltaire ; les autres pour ses talents propres, pour
les qualités viriles dont elle était douée ; les femmes
surtout (et on en a pu juger par les sentiments qu'elle
inspirait à celles qui se disaient ses amies, à madame du
Deffand et à la baronne de Staal) ne lui pardonnaient
point d'être une femme supérieure. Des mots atroces
furent dits sur son compte, en vers comme en prose.
1. Daniiron, Mémoires pour servir à l'histoire de la philosophie au
XVIIIe siècle (Paris, 1858), t. 11, p. 178.
ÉPITAPHE. 325
« J'apprends àEstioles, où je suis revenu le 16, que
madame du Châtelet est morte, hier ou avant-hier, en
couche. Il faut espérer que c'est le dernier air qu'elle
se donnera : mourir en couche à son âge, c'est vouloir
se singulariser ; c'est prétendre ne rien faire comme
les autres1. » Quelque temps après, une épitaphe
anonyme se passait dans les soupers, épitaphe qui
n'honore pas le cœur du roi de Prusse auquel on la
donne (du moins, a-t-elle été recueillie dans ses
œuvre? :
Ci-gît qui perdit la vie
Dans le double accouchement
D'un traité de philosophie
Et d'un malheureux enfant.
On ne sait précisément
Lequel des deux l'a ravie.
Sur ce funeste événement
Quelle opinion doit-on suivre?
Saint-Lambert s'en prend au livre;
Voltaire dit que c'est l'enfant2.
À ces vers opposons ceux que le poëte, quelques jours
après, traçait au bas du portrait de son amie.
L'univers a perdu la sublime Emilie.
Elle aima les plaisirs, les arts, la vérité.
Les dieux, en lui donnant leur âme et leur génie,
N'avaient gardé pour eux que l'immortalité3.
1. Collé, Journal (Paris, 1805), t. I, p. 118 ; septembre 17 49.
2. OEuvres complètes de Frédéric le Grand (Berlin, Preuss), t. XIV,
p. 1G9. Épilaphe de la marquise du Châtelet. Il existe une variante
mieux tournée et qui eût été à préférer.
3. Voltaire, Œuvres complètes (Beucholj, t. XIV, p. 407. Voltaire
les désavoue, pourtant. « 11 faut, dit-il, être bien indigne de l'amitié
et avoir un cœur bien frivole, pour penser que, dans l'état horrible
où je suis, mon esprit eût la malheureuse liberté de faire des vers
m. 19
326 JUSTICE RENDUE A LA MARQUISE.
Nous avons cité les épigrammes, les propos de salon ;
citons, en revanche, l'opinion d'un homme compétent,
qui nous semble avoir, en quelques lignes, tracé un
portrait iidèle de madame du Chàtelel.
La société (c'est Maupertuis qui parle) perd une femme d'une
figure noble et agréable, et qui mérite d'autant plus d'être re-
grettée qu'avec beaucoup d'esprit elle n'en faisoit aucun mau-
vais usage. Ni tracasserie, ni médisance1, ni méchanceté,
caractère de femme d'un prix infini surtout aujourd'hui. Quelle
merveille d'ailleurs d'avoir sçu allier les qualités aimables de
son sexe avec les connoissances sublimes que nous croyons
uniquement faites pour le nôtre. Ce phénomène surprenant ren-
dra sa mémoire éternellement respectable.
Un mauvais plaisant ajouteroitque le public, par cette perte,
se voit privé des nouvelles scènes dont la liaison de ces deux
personnes, les plus singulières dans leur espèce qu'il y ait jamais
eu, auroit continué de le régaler8.
pour elle... » Lettre de Voltaire à madame du Boecage; à Paris, ce
12 octobre 17 49. — Fréron, après avoir annoncé la mort de la dé-
funte, à laquelle il ne marchande pas l'éloge, finit, comme de raison,
par une critique malveillante du quatrain de Voltaire. « On pour-
roit, dit-il, objecter à l'auteur de ces vers, qu'il n'est guère possible
que les dieux donnent leur àme sans donner leur immortalité.
D'ailleurs les dieux gardant pour eux l'immorlalilé il n'en reste
point à madame du Châteîet. 11 me semble qu'il eût été plus flatteur
pour sa mémoire d'assurer que les dieux l'avaient fait participer à
leur immortalité, ses ouvrages ne devant jamais périr. » Lettres sur
quelques écrits de ce temps (Genève, 1749), t. II, p. 32, 33, 34; à
Paris, ce 8 septembre 17 49. Cette critique fut-elle pour quelque chose
dans le désaveu de Voltaire qui vint un mois après l'attaque du jour-
naliste?
1. « Tout ce qui occupe la société était de son ressort, bors la
médisance. Jamais on ne l'entendit relever un ridicule. » Éloge histo-
rique de madame la marquise du Chatelet. Voltaire, OEuvres complètes
(Beuehot), t. XXXIX, p. 119. — « Une femme qui n'a jamais dit de
mal de personne, et qui n'a jamais proféré un mensonge... » Ibhl.,
t. LV. p. 350. Lettre de Voltaire à d'Arnaud; ce 14 octobre 17 i9.
2. Isoqraphie des hommes célèbres (Mesmer, 182S-1830), t. III.
Fragment d'une lettre de Maupertuis.
: ÉLOGE PAR VOLTAIRE. j;
Ces dernières lignes ont un ton dégagé qui choque
dans un homme traité et considéré jusqu'à la fin
comme un ami ; mais l'éloge n'en a que plus de
poids et d'autorité. Madame du Châtelet, en dépit de
ce qu'en pensaient ses bonnes amies, était une belle et
brillante organisation, une grande et rare intelligence,
qui ne se perdait pas dans les nuages, ne s'arrêtait ni
aux mots ni aux tournures, et que ridée seule frappait
et fixait.
Née avec une éloquence singulière, nous dil son panégyriste,
cetle él( quenec ne se déployait que quand elle avait des objets
dignes d'elle; ces lettres où il ne s'agit que de montrer de l'es-
prit, ces petite.- finesses, ces tours délicats que l'on donne à des
pensées ordinaires, n'entraient pas dans l'immensité de ses
talents. Le mot propre, la précision, la justesse et la force,
c'étaient le caractère de son éloquence. Elle eût plutôt écrit
comme Pascal et Nicole que comme madame de Sévigné; mais
cette fermeté sévère et cette trempe vigoureuse de son esprit
ne la rendaient pas inaccessible aux beautés de sentiment. Les
charmes de la poésie la pénétraient, et jamais oreille ne fut
plus sensible à l'harmonie1...
I. L'harmonie musicale, .«oit; madame du Châtelet était bonne
musicienne : mais l'harmonie de la période, l'harmonie du rhythme,
l'harmonie du vers, rien n'est moins exact, s'il fallait surtout en
croire celte anecdote dont Chamforl s'est constitué l'historien, a M. de
Voltaire se trouvant avec madame la duchesse du Chaulnes, celle-ci,
parmi les éloges qu'elle lui donna, insista principalement sur l'har-
monie de sa prose; lonl d'un coup, voilà M. de Voltaire qui se jette
ieds. « Ah ! madame, je vis avec un cochon qui n'a pas d'or-
« ganes, qui ne sait pas ce que c'esi qu'harmonie, mesure, etc. »
Le cochon dont il parlait, c'ftaîl madame du Châtelet, son Emilie.
Chamforl OEuvrea (Leçon, 1852 . p. 72. Chamforl rapporte quelques
anecdotes de celte force, dont celle qui suit n'est pas la moins ris-
quée. « M. de Voltaire étant chez madame du Châtelet et même dans
sa chambre s'amusait avec l'abbé Mignot encore enfant, et qu'il tenait
sur ses genoux; il se mit à jaser avec lui et à lui donner des instruc-
tions. « Mon ami, lui dit-il, pour réussir avec les hommes, il faut
32S ELLE N'AIMAIT PAS L'HISTOIRE.
Mais c'est là où l'éloge cesse d'être vrai. Madame du
Châtelet n'aimait ni les vers, ni la poésie, qu'elle ne sen-
tait guère; et, si elle se donna le change à elle-même,
ce fut un grand effort de l'amitié ' . Pour ce qui est de la
forme, elle se fût accommodée du nécessaire, et elle
ne comprenait l'ornement et la parure que pour l'ajus-
tement et la toilette; car, en cela, elle était restée
femme et autant femme que possible. Elle éprouvait
peu de penchant même pour l'histoire. L'histoire, telle
qu'on l'écrivait alors, devait médiocrement contenter
un jugement rigoureux qui n'y rencontrait point cette
solidité, cette certitude, sans lesquelles il ne pouvait
être ni touché, ni fixé. L'auteur de Charles XII, qui
aimait l'histoire et réunissait, à un degré éminent,
quelques-unes des qualités qui constituent l'historien
de haut vol, souffrait de cette antipathie et de ce dé-
« avoir les femmes pour soi, il faut les connaître. Vous saurez donc que
« toutes les femmes sont fausses et catins. .. — Comment! toutes les
« femmes ! que dites-vous là, monsieur? dit madame du Chàlelel en
« colère. — Madame, dit M. de Voltaire, il ne faut pas tromper l'en-
« fance. » Ibid., p. 96. L'abbé Mignot, que Ton aurait tort de con-
fondre avec un frère aîné venu au monde en 1711 et mort en juin
17 40, ne dut pas naître longtemps avant la mort de sa mère. Il
s'appelait Alexandre-Jean, et Voltaire songea un instant à le faire
entrer officier dans le régiment de M. du Châtelet. Lettre à Thié-
riot; 7 février 17 38.
1. Elle présient même quelque part le reproche d'exclusivisme
qu'elle sentait bien au fond mériter. « Nous sommes bien loin d'aban-
donner, dit-elle, ici la poésie pour les mathématiques... Ce n'est pas
dans cette heureuse solitude qu'on est assez barbare pour mépriser
aucun art. C'est un étrange rétrécissement d'esprit que d'aimer une
science pour haïr toutes les autres ; il faut laisser ce fanatisme h ceux
qui croient qu'on ne peut plaire à Dieu que dans leur secte. On peut
donner des préférences, mais pourquoi donner des exclusions ? La na-
ture nous a donné si peu de portes par où le plaisir et l'instruction
peuvent entrer dans nos aines ! faudrait-il n'en ouvrir qu'une? »
SON INFLUENCE SUR LES TRAVAUX DE SON AMI. 329
dain; et ce fut pour en triompher qu'il composa, à
son usage et dans la forme qu'il jugeait le mieux con-
venir à cette organisation philosophique, YEssai sur
les mœurs et l'esprit des nations1 .
Si la marquise, en applaudissant à ses vers, faisait
bien moins acte d'appréciateur que d'ami, le poëte
pût s'y tromper, et l'intérêt chaud et sincère que
l'on témoignait pour ses moindres compositions
était bien fait pour l'entretenir dans une erreur
dont elle fut dupe la première. En somme, elle n'en-
trava rien. Jamais Yoltaire ne rima plus que durant
ces quinze années ; et cette étape à Cirey fut une des
phases les plus heureuses et les plus fécondes de ce
talent souple, élégant, universel. Ces deux esprits, si
différents, étaient entraînés l'un vers l'autre par les
dissonances mêmes de leurs aptitudes, et si tous deux
n'eurent qu'à se louer intellectuellement de cette com-
munauté de toutes les heures, ce fut encore le poëte
qui gagna le plus à cet échange, parce qu'il avait, au
degré le plus éminent, le don d'assimilation et d'ap-
propriation, quand son amie, d'un génie unicorde, ne
sentait , ne comprenait bien que ce qui satisfaisait
pleinement son esprit exact et mathématique. Une
telle influence n'était point à redouter pour lui ; la
pente était trop de l'autre coté ; elle ne faisait que rap-
peler à sa raison native, à son admirable bon sens ce
tempérament passionné, emporté, paradoxal, trop
enclin à s'abandonner au courant. Yoltaire, nous ob-
jectera-t-on, fut toujours plutôt un écolier sagace
1. Voltaire, OEuvres complètes (Beudiot), t. XV, p. 245.
330 APTITUDE DE VOLTAIRE POUR LES SCIENCES.
qu'un savant considérable1; encore dut-il à la marquise
d'avoir joint à la somme de ses connaissances une
série d'études dont le penseur et le philosophe allaient
faire leur profit. L'auteur de Y Essai sur la nature du
feu et sa propagation discourra sur ces matières avec
cette limpidité, cette précision, cet agrément dont on
n'avait pas cru, jusqu'à Fontenelle, les sciences sus-
ceptibles, et il ne déraisonnera que quand il le voudra
bien, au moins quand la passion brouillera ses verres,
comme dans ses étranges hypothèses sur les coquilles.
Sans cloute, avant de connaître madame du Châtelet,
1. C'est l'aire bon et trop bon marché de la valeur scientifique de
Voltaire; et des esprits compétents sont venus tout récemment rendre
à ce génie universel, né avec toutes les aptitudes, la justice qui lui
était due. M. Saigey (Edgard Saveney) lui a consacré dans la Revue
des Deux-Mondes deux articles fort étendus où il reconnaît au poète,
entre autres facultés, une rectitude de jugement, un flair, presqu'un
don de découverte qui eussent pu faire de l'auteur de la Henriade un
savant de premier vol, s'il eût été homme à laisser là les vers et toutes
les vanités des lettres. Dans son Essai sur la nature du feu, il s'en
faut de bien peu que Voltaire n'ait compris le phénomène de l'oxyda-
tion, et celte sagacité est d'autant plus singulière, qu'en France la
doctrine de Stahl sur la combustion, qui devait précéder la découverte
de l'oxygène, élail complètement ignorée; et lord Brougham ne sem-
ble pas être trop hyperbolique, quand ii dit que les expériences faites
à Cirey, si elles eussent élé poursuivies avec plus de persévérance,
auraient probablement placé son nom parmi ceux des plus grands
novateurs de son siècle. L'un des savants les plus considérables de
l'Allemagne prononçait de son côté, en janvier 1 7 G 8 , à l'Académie
des sciences de Berlin, à l'occasion de l'anniversaire de Frédéric 11,
un discours remarquable et qui faisait sensation, sur les rapports de
Vollaire avec les sciences naturelles, el tel qu'un académicien français
eût pu en prononcer un dans une assemblée française. M. du Bois-
Raymond a su s'élever généreusement au-dessus des préjugés de na-
tionalité, en un moment où rien de ce qui pouvait regarder de près
eu de loin la France ne devait êlre en faveur, et se montrer non-seule-
ment équitable , mais reconnaissant envers le « grand Français »
HEUREUSE PÉRIODE DE CIREY. 331
Voltaire effleurait la grande question newtonienne; ses
Lettres philosophiques précédèrent leurs relations,
quoique de bien peu, et ce fut même lui qui fit de son
amie une adepte de la nouvelle doctrine. Mais la divine
Emilie était vouée de toute éternité à la physique, à
l'algèbre, aux sciences exactes, et, la voie ouverte,
elle s'y précipita avec l'ardeur et l'obstination de sa
nature, entraînant le poëte qui, tout en la suivant, ne
renia pas ses dieux. Le commencement de leur inti-
mité est une date dans le talent de Voltaire, et la
période de Cirey une période de développement, de
comme il appelle Voltaire. Ce n'est pas lui qui eut donné, comme Clai-
rautj le conseil au poète de se borner à être poêle. Sans exagérer l'im-
portance de travaux scientifiques qui n'étaient qu'un premier pas dans
ce champ sans limites de la science, il proclame, lui aussi, la sagesse
de vue, la clairvoyance, la sagacité, les hautes qualités de cet esprit
curieux, investigateur, qui eût fait sa moisson, et qui était
déjà sur la voie de découvertes intéressantes. A quoi attribuer pour-
tant l'oubli, lindifférence profonde dans lesquels est tombé, en ce
pays, un écrivain d'une influence si universelle sur la Prusse de
1" 50 ? La raison que M. Raymond donne de ce discrédit est piquante,
sans doute vraie, mais a meilleure grâce dans sa bouche qu'elle
ne l'aurait formulée par nous. « La véritable cause, c'est para-
doxal à dire, en est que nous sommes tous plus ou moins vol-
tairiens, voltairiens sans le savoir et sans nous nommer ainsi... Sa
puissance a été telle qu'aujourd'hui les biens intellectuels pour les-
quels il a lutté toute sa vie avec un zèle infatigable, un dévouement
passionné, avec toute arme de l'esprit, et surtout avec sa terrible
ironie, la tolérance, la liberté, la dignité humaine, la justice, sont
devenus pour nous des éléments vitaux aussi naturels que l'air auquel
nous ne songeons que quand il nous manque, qu'en un mot, ce qui
tombait jadis de la plume de Voltaire comme la pensée la plus har-
die est devenu pour nous lieu commun. » Emile du Bois-Raymond,
Voltaire in Seiner Bezieliung zur Naturwissenschaft (Berlin, 18G8/,
p. G. — Revue des Deux-Mondes (l«r janvier 18C9), t. LXX1X, p. 30.
La physique de Voltaire, par M. Edgard Saveney. — Lord Brougham,
Voltaire et Rousseau (Paris, Amyot, 1845K p. 110.
332 BÉNÉFICES DE CETTE EXISTENCE EN COMMUN.
maturité, de progrès, dont, il est vrai, l'âge a bien le
droit de revendiquer sa part.
Voilà les grands côtés et les grands bénéfices de
l'association. Sont-ce les seuls? Ne faut-il compter
pour rien un milieu élégant, élevé, la familiarité d'une
femme bien née qui maintint et disciplina, autant que
faire se put, cette exaltation permanente, cette tête en
constante ébullition, capable de tous les excès, si on
la livrait à elle-même? Elle n'eut pas à l'introduire
dans la bonne compagnie ; peut-être même son séjour
à Cirey et les procès de la marquise le tinrent-ils éloi-
gné de Paris autant que de continuelles imprudences;
aussi, sont-ce moins ses manières que ses démarches,
ses façons d'être que ses façons d'agir qui sont à sur-
veiller, et l'on n'a été que trop à même d'apprécier
et la délicatesse et la difficulté de la tâche assumée
par madame du Châtelet. Cette existence en commun,
qui eut ses jours d'orage, n'en laissa pas moins un
sillon lumineux dans le souvenir reconnaissant du
poëte, quelque mobile et quelque envahi qu'il soit
par les intérêts présents. Plus tard, avec madame De-
nis, Voltaire aura également les tiraillements domes-
tiques, les scènes intimes, les exigences, les heurts de
caractère; mais ce sera un esprit étroit succédant à
un esprit supérieur, une organisation vulgaire à la
nature la mieux douée et la mieux trempée. Ce qui
est incontestable, c'est que personne désormais ne
prendra la direction de sa vie. Madame du Châ-
telet eût vécu, qu'à coup sûr son existence eût été
moins remplie d'aventures, comiques celles-ci, celles-
là tragiques. Un historien de Voltaire peut se féliciter
HONNEURS RENDUS A LA MARQUISE. 333
de ce concours d'événements, dans l'intérêt de son livre;
mais que gagnera la renommée de Voltaire au voyage
à Berlin, à ce séjour de trois années près du philo-
sophe de Sans-Souci? Ne sera-ce pas là, à part les tri-
bulations et les déboires, une phase improductive, une
sorte de sommeil éveillé, traversé par les enivrements
de la faveur et les amertumes de la disgrâce? Et sup-
posez ces années écoulées à Cirey, près de cette même
femme dévouée à sa gloire; que d'œuvres écloses
au sein d'une intimité fécondante ! 11 n'y a pas à
insister davantage. Peut-être trouvera-t-on que c'est
trop déjà. Mais notre devoir était de dégager, d'a-
nalyser l'influence exercée par L'Égérie du poëte, et de
reconnaître avec équité l'action qu'elle avait pu avoir
sur son illustre et terrible ami.
Madame du Chàtelet fut inhumée dans la nouvelle
église paroissiale de Lunévîlle l. Stanislas voulut que
les plus grands honneurs lui fussent rendus. Il envoya
à son convoi ses principaux officiers, et tout ce qu'il y
avait à la cour de grands seigneurs et de gens de dis-
tinction assista à ses funérailles. Voltaire était comme
1. Une grande plaque de marbre noir, sans inscription, indique
encore, au milieu de la nef, l'endroit où elle fut déposée. Durant la
Révolution, quelques misérables ouvrirent son cercueil pour en voler
le plomb, et laissèrent ses restes épars. « Celte odieuse profanation des
cendres de l'amie célèbre de Voltaire, nous dit M. d'Haussonville,
s'élait accomplie au temps même où le corps de l'apôtre de la liberté,
du précurseur du grand mouvement de 1 7 89, était porté en triomphe,
par un peuple enivré, dans les caveaux du Panthéon. Aujourd'hui,
grâce aux recherches entreprises à notre occasion, on a pu inhumer
enfin convenablement les dépouilles mortelles de la pauvre créature
pour qui la tombe même n'a pas été un séjour de repos, d Comte
d'Haussonville, Histoire de la réunion de la Lorraine à la France
(Paris, Lévy, 1860), t. IV, p. 335, 33G.
19.
334 INCERTITUDES DE VOLTAIRE.
anéanti. Trois fois dans la journée Stanislas alla s'en-
fermer dans sa chambre pour pleurer avec lui. Il
l'emmena à la Malgrange, et l'y garda jusqu'au mo-
ment où le poète se décida à partir pour Cirey. Qu'al-
lait-il faire? qu'allait-il devenir? Il s'était arrangé pour
passer le reste de son existence avec cette rare amie,
il ne comptait pas lui survivre, et jamais l'idée d'une
séparation de cette nature ne lui était venue. C'était un
passé charmant à oublier, d'autres habitudes à pren-
dre, tout un inconnu plein d'effroi, à un âge où les
plis sont formés, où l'obligation de relations nouvelles
est un vrai supplice. Plus d'un parti lui traversa l'es-
prit dans ces premiers moments de trouble. Il eut un
instant l'idée de se réfugier à l'abbaye de Sénones,
auprès de dom Calmet, l'ami particulier et le généalo-
giste des du Châtelet, avec lequel il s'était rencontré
plus d'une fois à Cirey. Nous avons cité une lettre de
Voltaire au savant religieux, dans laquelle il le mena-
çait d'une prochaine invasion, ne réclamant de son
hospitalité que des livres et des œufs frais. Ce qui
devait tenter le poète, c'était le calme de la solitude et
une bibliothèque considérable qui lui eût été ouverte
alors comme elle le fut plus tard. Avec la réflexion, les
inconvénients apparurent. Les livres, l'isolement, c'eût
été au mieux, sans la règle, sans les moines. Long-
champ nous dit qu'il tourna ensuite les yeux vers l'An-
gleterre, sa patrie intellectuelle, et qu'il annonça à lord
Bolingbrocke,en même temps que la perte qu'il venait
de faire, son intention d'aller chercher près de lui des
consolations, un asile et une existence plus stable."
Cette lettre ne s'est point retrouvée, et, si elle n'a pas été
DÉPART POUR CIREY. 335
détruite, elle dort dans quelque collection particulière.
En somme, Voltaire ne s'arrêta pas plus à l'un qu'à
l'autre projet.
Il avait, avant tout, à régler avec If. du Chàtelet
certains intérêts qui n'étaient pas à remettre, et il
fut décidé qu'il l'accompagnerait à Cirey. L'on prit
congé du roi de Pologne, qui témoigna au poëte la
plus réelle affection, et lui fit même promettre de le
revenir voir. Voltaire appréhendait ce voyage. Poser le
pied dans cette maison, où il ne la retrouverait plus;
cette idée le glaçait. Cependant madame de Champbo-
nin, cette fidèle amie de tous les deux, l'y attendait, et
ils purent mêler leurs larmes et confondre leurs re-
grets. Voltaire se trompait, du reste, sur l'impression
que lui produirait l'aspect de ces lieux où il avait vécu
si longtemps d'un si réel bonheur. « Je ne crains point
mon aftliction, je ne fuis point ce qui me parle d'elle,
écrit-il àd'Argental. J'aime Cirey; je ne pourrais pas
supporter Lunéville, où je l'ai perdue d'une manière
plus funeste que vous ne pensez; mais les lieux qu'elle
embellissait me sont chers. Je n'ai point perdu une
maîtresse; j'ai perdu la moitié de moi-même, une âme
pour qui la mienne était faite, une amie de vingt ans
que j'avais vue naître. Le père le plus tendre n'aime
pas autrement sa fille unique. J'aime à en retrouver
partout l'idée; j'aime à parler à son mari, à son fils.
Enfin les douleurs ne se ressemblent point, et voilà
comme la mienne est faite *. »
Envisagée de la sorte, cette affection désintéressée
I. Voltaire, Œuvres complètes (Beucliol, , 1. LV, p. 312, 343.
Lettre de Voltaire à d'Argentalj à Cirey, le m2Z septembre ! T 40.
336 UN PROBLÈME INSOLUBLE.
de tout commerce des sens, dans les dernières années
du moins, était celle d'un ami indulgent et généreux,
et non d'un complaisant qui tolère par habitude et par
égoïsme. Si madame du Chàtelet avait considéré long-
temps Voltaire comme un amant, et si longtemps elle
lutta obstinément contre une évidence qui la désespé-
rait et l'humiliait, celui-ci n'avait pu donner que ce
qui était en lui, un foyer moral très-ardent et qui ré-
pondait si bien à l'un des côtés de cette nature élevée,
qu'elle sacrifia complètement l'être matériel à cette en-
tente, à cet accord tout intellectuel. Il y avait dans la di-
vine Emilie et la femme et le grand homme; la femme
devait, un jour ou l'autre, échapper à Voltaire, et lui
échappa, en effet. Mais Saint-Lambert, auquel dans
l'intimité il était immolé avec cette lâcheté ordinaire de
la passion, Saint-Lambert eût-il réussi à amener une
rupture avec cet ami de quinze années, à qui tant de
liens attachaient encore la marquise, quelque envahie
qu'elle fût? Piquant problème que l'on se pose, tout en
sachant qu'il n'y a pas de solution, mais que la force
seule des choses, à défaut du despotisme bien connu
de l'auteur des Saisons, eût sans doute posé, quelques
ours plus tôt ou plus tard, si la mort n'eût prématu-
ément tranché la difficulté de sa faux inexorable.
IX
RETOUR A PARIS. - ORESTE. - L'HOTEL DE CLERMONT.
LE KAIN.
Voltaire, en accompagnant à Cirey M. du Châtelet,
croyait accomplir un devoir de convenance et d'huma-
nité; mais ses intérêts l'y appelaient également, et les
douze ou quinze jours qu'il y passa furent employés
à recueillir sa bibliothèque, à emballer les meubles,
les objets de prix qu'il s'était plu à entasser dans l'aile
du château construite par lui de ses deniers. La galerie
contiguë à son appartement était peuplée de statues,
de bustes en marbre qu'on logea du mieux que l'on put
dans des futailles vides; un nombre infini de caisses
reçut le cabinet de physique et les instruments d'as-
tronomie. Cet énorme chargement fut alors dirigé vers
Paris, où il devait précéder son destinataire, recom-
mandé à l'amitié de M. de la Reynière qui lui sauva
les droits et l'inspection pointilleuse de MM. de la
chambre syndicale, dont les scrupules eussent pu trou-
ver à redire à la composition fort mêlée de la biblio-
thèque du poète.
M. du Châtelet, devant un pareil néant, sembla
338 GÉNÉROSITÉ DE VOLTAIRE.
regretter de ne s'être pas arrangé avec son hôte pour
conserver ces reliques précieuses que Yoltaire eût d'au-
tant mieux abandonnées qu'un aussi long voyage en
compromettait étrangement l'intégralité. Mais, lors-
qu'il s'en avisa, les voitures étaient déjà sur la route de
la capitale. Le marquis, auquel plus de quarante mille
francs avaient été avancés pour les transformations
et les embellissements de Cirey, n'eut pas, en tous
cas, à se plaindre de la générosité du poète, qui se
contenta d'une dizaine de mille francs, comme cela
ressort fort en détail d'une lettre do Yoltaire à madame
de Montrevel1, une sœur cadette de M. du Châtelet.
Ils se séparèrent l'un et l'autre dans les meilleurs
termes, mais pour ne plus se revoir. Désormais Cirey
ne pouvait plus être, pour l'auteur de Zaïre, qu'un
asile désenchanté, et qu'il avait d'ailleurs en quel-
que sorte réduit à ses quatre murs. Il annonçait
son départ pour le 2o septembre, avec l'intention de
passer deux jours chez une amie de ce grand homme
et de cette malheureuse femme, madame de Champ -
bonin, qui ne l'avait pas quitté durant celte étape dou-
loureuse. Il fallait bien regagner Paris ; mais ce n'était
pas sans une sorte d'appréhension sinistre qu'il en pre-
nait le chemin. Il était souffrant, cette catastrophe
l'avait frappé, et l'idée de sa fin prochaine semble
l'avoir poursuivi d'une façon assez sérieuse. « Il fau-
dra bien revenir à Paris, mandait-il à Yoisenon; je
compte vous y voir. J'ai une répugnance horrible à
1. Voltaire, Œuvres complètes (Deuchol), l. LV, p. 363, 364,
365. Lettre de Voilairc à la comtesse de Montrerai; le 15 novenibre
1740,
SÉJOUR A REIMS.
être enterré à Paris : je vous en dirai les raisons1. »
En conséquence, il ne se pressait point, et revenait
à petites journées. On le trouve à Chàlons, le 3 octo-
bre. 11 annonçait ensuite à ses anges une halte du deux
ou trois jours chez M. de Pouilli, où il arrivait, kj S,
au soir. On a déjà dit quel homme était M. de Pouilli;
un délicat, un gourmet de l'antiquité, un véritable
érudit, paresseux pourtant et butinant un peu au
hasard2. Tout désolé qu'il est, Voltaire parle de ses
études, communique son Catilina. « C'est un homme
que vous aimeriez bien que ce Pouilli; il a votre can-
deur, el il aime les belles-lettres comme vous. » Ce
Catilina, a peine ébauché, tout plein de ratures, était
illisible, et il lui fallait une autre enveloppe pour se
produire à Paris. L'on cherche un copiste dans Reims,
et il s'en rencontre un, qui commence par prendre
connaissance de l'ouvrage et, ravi de sa lecture,
adresse au poëte les vers suivants :
Enûn le vrai Catilina
Sur notre scène va paraître;
Tout Paris dira : le voilà!
Nu] ne pourra le méconnaître.
Ce scélérat par sa fierté,
César par sa valeur altière,
Cicéron par sa fermeté,
Montreront leur vrai caractère;
Et, dans ce chef-d'œuvre nouveau,
1. Voltaire, Œuvre» complètes (Beuehot), t. LV, p. 340. Lettre
de Voltaire à l'abbé de Voisenon ; auprès de Uar, ce 14 seplemore
1749.
2. Louis Lévesque de Pouilli, le frère de Durigny, né à Reims en
1693. 11 avait élé élu lieutenant général du présidial de Reims en
1746. Il est l'auteur de la Théorie des sentiments agréables.
340 TINOIS.
Chacun reconnaîtra, par les coups de pinceau.
César, Calilina, Cicéron et Voltaire1.
Ce M. Tinois avait beaucoup d'esprit pour un co-
piste, et un copiste rémois. « Yous m'avouerez qu'il
est singulier qu'un copiste ait senti si bien, et ait si
bien écrit2. » Voltaire ne demande pas mieux de s'at-
tacher un pareil homme, et voilà notre Tinois qui,
alléché par l'idée de courir le monde et d'appartenir à
un aussi grand poëte, quitte la bonne ville de Reims,
à la suite de l'auteur de la Henriade, lequel était de
retour à Paris, le 12 octobre. Ce dernier y arrivait ma-
lade de corps et d'esprit. L'encombrement de meu-
bles, de tableaux, de caisses, d'objets de toute espèce
ne dût pas être un mince tourment pour cette organi-
sation épuisée par tant de secousses et pour laquelle le
repos, le calme extérieur étaient les premiers des be-
soins. M. duChâtelet, qui venait rarement à Paris, de-
puis la mort de sa femme, trouvait fort inutile de garder
un appartement qu'il n'occuperait point. Il informa
Voltaire de l'intention où il était de rendre la maison de
1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuclioti, t. LV, p. 347. Lettre
de Voltaire à d'Argenlal; à Reims, le 8 octobre 1749.
2. Il paraîtrait que la maison était au nom de M. du Chàtelet.
« H. le marquis du Cliùtelet, dit Longchamp, venait fort rarement
occuper .-on appartement dans la maison qu'il tenait en location rue
Traversière, et dont il avait cédé la moitié à M. de Voltaire. » Long-
champ et Wagnière, Mémoires sur M. de Voltaire (Paris, 182G), t. II,
p. 2GG. L'hôtel existe encore, au coin des rues du Clos-Georgeau et
Fontaine-Molière (ancienne rue Traversière). 11 porte le n° 25 de celte
dernière. Son aspect est sensihlenienl modifié. Le locataire actuel est un
marchand devins. Le propriétaire de l'immeuble est l'élégant traducteur
de Lucrèce, M. de Pongerville, de l'Académie française. Le comédien
Fleury habita, à un certain moment, le premier étage. Edouard
Fournier, Paris démoli 'Auhry, 1855), p. 200.
LA MAISON DE LA RLE TRAVERS1ÈRE. 341
la rue Traversière au propriétaire, du moins d'en re-
mettre la partie occupée par la marquise, et de la sous-
louer, s'il n'y avait pas d'autre solution. Son homme
d'affaires avait ordre de vendre les meubles à lui appar-
tenant, ce qui eut lieu en effet. Qu'allait devenir Vol-
taire alors? où s'abattrait-il en arrivant à Paris? avait-il
quelque idée sur son installation future? C'est ce qui
•préoccupa, dès la première heure, les époux d'Ar-
gental. « Vous portez l'attention de votre amitié, leur
écrivait-il de Cirey, à la date du 21 septembre, jusqu'à
chercher à me loger. Pourriez-vous disposer de ce de-
vant de maison? J'en donnerai aux locataires tout ce
qu'ils voudront; je leur ferai un pont d'or... Voyez si
vous pouvez me procurer la plus chère des consola-
tions, celle de m'approcher de vous. » Tout cela semble
le séduire fort. Mais, soit que les obstacles le rebutent,
soit qu'après tout, malgré le vide de la demeure, il
trouve que cette maison de la rue Traversière est encore
ce qui lui convient le mieux, deux jours après, il est
déjà sensiblement refroidi. « Il n'y a guère d'apparence,
mandait-il à ses anges, que je puisse, en arrivant,
jouir de ce petit bouge qui serait un palais. Je prévois
bien qu'on ne pourra faire déloger sur-le-champ des
locataires, et que je serai obligé de loger chez moi. Je
vous avouerai même qu'une maison qu'elle habitait,
en m'accablant de douleur, ne m'est point désa-
gréable. » Il se détermina donc à prendre l'hôtel
à son compte, quitte à chercher un autre locataire,
qu'il se flatta un instant d'avoir trouvé.
Vous revenez, dites-vous à Paris, écrivait-il à d'Aigueberre,
un ancien ami de madame du Cliàtelet; Dieu le veuille! si vous
342 ARRANGEMENTS DÉFINITIFS.
faites cas dune vie douce, avec d'anciens amis et des philoso-
phes, je pourrais bien faire votre affaire. J'ai été obligé de
prendre à moi seul la maison que je partageais avec madame
du Chàtelet. Les lieux qu'elle a habités nourrissent une douleur
qui m'est chère, et me parleront continuellement d'elle. Je loge
ma nièce, madame Denis, qui pense aussi philosophiquement
que celle que nous regrettons, qui cultive les belles-lettres, qui
a beaucoup de goût, et qui, par-dessus tout cela, a beaucoup
d'amis, et est dans le monde sur un fort bon ton. Vous pour-
riez prendre le second appartement, où vous seriez fort à votre-
aise; vous pourriez vivre avec nous, et vous seriez le maître
des arrangements. Je vous avertis que nous tiendrons une assez
bonne maison1...
Quelque séduisante que fût l'offre, d'Aigueberre la
déclina, ou parce qu'une pareille communauté l'ef-
frayait plus encore qu'elle ne l'attirait, ou tout simple-
ment parce qu'il avait déjà pris ses arrangements.
Madame Denis y gagna d'être installée plus vastement,
car son oncle lui abandonna tout ce qu'occupait la
marquise. Mais elle ne devait prendre possession qu'à
Noël, et, jusque-là le poëte se trouva tête à tête avec
sa douleur, n'ayant d'autre distraction que le travail
et les visiteurs qui, chaque jour un peu plus, s'enhar-
dirent à venir saluer le grand homme. Sa désolation
était un spectacle que bien des gens voulaient se don-
ner. Parmi ceux qui la croyaient sincère, beaucoup
comptaient peu sur sa durée. A une lettre d'Algarotti
où l'aimable Italien s'étendait avec attendrissement sur
un pareil malheur2, Frédéric répondait : « Voltaire
déclame trop dans son affliction, ce qui me fait juger
1. Voltaire, OEuvres complètes (Beucliot) , t. LV, p. 356, 357 .
Lettre de Voltaire h d'Aigueberre; Paris, le ?G octobre 1" 19.
2. Œuvres de Frédéric le Grand (Berlin, Preuss), t. XVIIT, p. <;8.
Lettre d'Algarotti à Frédéric; Berlin, 17 septembre 17 49.
VOLTAIRE SE CONSOLE. 343
qu'il se consolera vite1. » Généralement, le plus sûr
est de spéculer sur l'instabilité de la nature humaine
qui, heureusement pour elle, se relève des plus terri-
bles coups ; l'organisation mobile du poète était une
présomption de plus, et qui, en fin de compte, devait
donner raison à Frédéric, dont l'optimisme s'était
vite changé en un scepticisme que le temps ne fera
qu'accroître. Marmontel, sachant Voltaire de retour,
s'empresse de l'aller voir et de lui témoigner toute la
part qu'il prenait à son affliction.
(t Venez, dit-il en me voyant, venez partager ma douleur.
J'ai perdu mon illustre amie; je suis au désespoir, je suis in-
consolable. » Moi à qui il avait dit souvent qu'elle était comme
une furie attachée à ses pas. et qui savais qu'ils avaient été plus
d'une fois dans leurs querelles à couteaux tirés l'un contre
l'autre, je le laissai pleurer et je parus m'aïïliger avec lui. Seu-
lement pour lui faire apercevoir, dans la cause même de cette
mort, quelque motif de consolation, je lui demandai de quoi
elle était morte. « De quoi! vous ne le savez pas? Ah! mon ami,
il me l'a tuée, le brutal. 11 lui a fait un enfant! » C'était de
Saint-Lambert, de son rival, qu'il me parlait, et le voilà me
faisant l'éloge de cette femme incomparable et redoublant de
pleurs et de sanglots. Dans ce moment arrive l'intendant Chau-
vclin qui lui fait je ne sais quel conte assez plaisant, et Voltaire
de rire aux éclats avec lui. Je ris aussi en m'en allant de voir
dans ce grand homme la facilité d'un enfant à passer d'un ex-
trême à l'autre dans les passions qui l'agitaient2.
Il est vrai que Longchamp expliquerait cet apaise-
ment prématuré par des révélations capables de cal-
mer le plus violent désespoir. De retour à Paris, Yol-
i. OEuvresde Frédéric le Grand Berlin, Preuss), t. XVIII. p. G8.
60. Letlro de Frédéric h ÀlgarolU; Postdam, 19 septembre 1 T 49 .
2. Marmontel, Œuvre* complètes (Belin), t. I, p. 130. Mémoires,
livr. IV.
344 LONGCHAMP S'EN ATTRIBUE LE MÉRITE.
taire, tout au souvenir de la marquise, s'était parqué
dans sa douleur, ne voulant voir personne, se refu-
sant aux consolations et aux distractions qui venaient
à lui. Il se levait au milieu de la nuit, parcourait ses
appartements comme une âme en peine, articulant
d'une façon lamentable le nom de son amie. Long-
champ le trouva, une fois, transi, à demi évanoui sur des
in-folio qui l'avaient fait trébucher. Celale détermina à
sortir son maître, fût-ce par une douleur aiguë, de cet
état de marasme que chaque jour semblait accroître.
Il exhibe les lettres d'Emilie et les lui donne à lire.
... Fort de ces pièces concluantes, je me hasardai de lui
dire qu'il avait grand tort de se chagriner ainsi de la mort
d'une personne qui ne l'aimait point. Malgré sa faiblesse, à ces
mots, il fit un bond et s'écria vivement et avec force : « Com-
ment, mordieu! elle ne m'aimait pas? — Non, luidis-je, j'en ai la
preuve en main, et la voilà. » Je lui donnai en même temps trois
lettres de madame du Châtclet. La lecture qu'il en fit aussitôt
le rendit muet pendant quelques minutes. Il pâlissait et frémis-
sait de colère et de dépit d'avoir été si longtemps trompé par
une personne qifil n'en croyait pas capable. Enfin il prit son
parti et il se calma; alors, revenu à lui-même, il dit en sou-
pirant : Elle me trompait! Ah! qui l'aurait cru? Depuis ce mo-
ment, je ne l'entendis plus dans la nuit prononcer le nom de
madame du Chûtelet, et je le vis reprendre sa santé et son
train de vie ordinaire, ce qui fit grand plaisir à tous ses
amis '.
Mais que pouvaient renfermer ces lettres queYol-
taire ne sût? D'après ce que nous raconte Longchamp
lui-même, non-seulement son maître était pleinement
renseigné, mais il avait, de bonne grâce, sanctionné une
1. Longchamp et Wagnière, Mémoires sur Voltaire (Paris, 1826).
!. Il, p. 2C4, 2G5.
CAUSE PLUS VRAISEMBLABLE. 3 i '6
liaison faite à même ses droits. Encore une fois, cette
correspondance soustraiteauxflammespouvait contenir
des expressions peu mesurées, peut-être railleuses, par
cette petite lâcheté de femme qui croit faire sa cour à
l'amour en ne ménageant pas les sarcasmes à l'ami-
tié; mais sans doute rien de plus. Quant au change-
ment assez et trop subit qui se fit dans l'humeur de
Voltaire, nous devrons l'attribuera une cause tout hu-
maine. Les imaginations vives ont cela de bon ou de
mauvais que les déchirements les plus cruels ne sont
chez elles que passagers, et disparaissent aussi vite,
san? laisser plus de traces. Nous ne sommes que ce
que Lieu nous a faits, et Voltaire était une de ces na-
tures exaltées sur lesquelles les impressions glissent
comme le rayon sur une surface polie, sans s'y ar-
rêter.
Les seules personnes qui, dans les premiers temps,
purent pénétrer jusqu'au poëte, furent Delaleu son no-
taire, son neveu l'abbé Mignot, M. de Richelieu etd'Ar-
gental. Tous les soirs, tantôt l'un, tantôt l'autre, ve-
nait s'asseoir à son foyer et le distraire de ses idées
sombres et mélancoliques. Ils avaient à leur disposition
les moyens de séduction les plus effectifs contre une
misanthropie qui était loin d'être incurable. Il ne fal-
lait que parler théâtre pour faire tressaillir le cœur du
poète. Voltaire pouvait bien mourir de sa douleur,
mais non sans avoir antérieurement assisté à la repré-
sentation et au succès de ses derniers ouvrages, deux
tragédies conçues, faites et parfaites dans le but de
porter le coup de grâce à l'auteur de Catilina. 11 était
profondément ulcéré de l'engouement de parti pris
346 LE CATILINA DE VOLTAIRE.
témoigné à Crébillon dans la seule vue de l'humilier.
11 avait juré de s'en venger à force de triomphes; et,
malgré sa santé déplorable , de retour à Lunéville,
poursuivi par ce spectre boiteux de Catilina, il s'était
mis à l'œuvre avec frénésie. Sa colère fut sa muse in-
spiratrice.
Le 3 du présent mois, ne vous en déplaise, le diable s'em-
para de moi, et me dit : Venge Cicéron et la France, lave la
honte de ton pays. Il m'éclaira, il me fit imaginer l'épouse de
Catilina, etc. Ce diable est un bon diable, mes anges; vous ne
feriez pas mieux. Il me fit travailler jour et nuit. J'ai pensé
mourir; mais qu'importe? En huit jours, oui, en huit jours, et
non en neuf, Catilina a été fait, et tel à peu près que les pre-
mières scènes que je vous envoie... Omes chers anges! Mêrope
est ù. peine une tragédie en comparaison... Croyez-moi, croyez-
moi, voilà la vraie tragédie. Nous en avions l'ombre, mais il
s'agit qu'elle soit aussi bonne que le sujet est beau1.
C'est bien là l'enthousiasme de la première heure,
du premier jet. Et ne sourions pas trop; tenons compte
du moment, du point de vue d'alors, ne regardons pas
avec nos verres. Deux jours après, il écrivait au prési-
dent Hénault : «... J'achèverai, s'il vous plaît, mon
Catilina, que j'ai ébauché entièrement en huit jours.
Ce tour de force me surprend et m'épouvante encore.
Cela est plus incroyable que de l'avoir fait en trente
ans. On dira que Crébillon a trop tardé, et que je me
suis trop pressé2... » Et, le même jour, c'est une au-
tre lettre à la duchesse du Maine, que l'on veut attirer
1 . Voltaire, Œuvres complètes Beuchol), t. LV. p. 301 , 302. Lettre
de Voltaire à d'Argenlal ; à Lunéville, le 12 août 1749.
%. Ibid., t. LV, p. 303. Lettre de Yoltaire au président Hénault ;
à Lunéville, ce 1 k août 17 49
IMPATIENCE FIÉVREUSE DU POÈTE.
à soi, et dont, en somme, on n'a fait qu'accomplir les
ordres en mettant en cinq actes cette page fangeuse de
l'histoire de Rome. « Madame, Yotre Altesse sérénis-
sime est obéie, non pas aussi bien, mais du moins
aussi promptement qu'elle mérite de l'être. Vous m'a-
vez ordonné Catilina, et il est fait. La petite-fille du
grand Condé. la conservatrice du bon goût et du bon
sens, avait raison d'être indignée de voir la farce
monstrueuse de Catilina de Crébillon trouver des ap-
probateurs. Jamais Rome n'avait été plus avilie, et ja-
mais Paris plus ridicule. Yotre belle âme voulait ven-
ger l'honneur de la France ; mais j'ai bien peur qu'elle
n'ait remis sa vengeance à d'indignes mains... Enfin,
l'ouvrage est achevé, je suis épouvanté de cet effort;
il n'est pas croyable, mais il a été fait pour madame
la duchesse du Maine1. » Il est plein d'ardeur pour le
combat, un combat à outrance. D'Argental, l'homme
prudent et circonspect qui n'aime pas à tenter le ciel,
qui sait d'ailleurs qu'il s'agit moins pour Yoltaire de
faire un Catilina supérieur à celui de Crébillon que
d'arracher un jugement équitable à des ennemis, d'Ar-
ien tal eût voulu que le poëte n'allât pas par avance
crier à tous les échos qu'on ne tarderait pas à avoir
de ses nouvelles. « Je sais bien ce que j'aurai à es-
suyer, répondait Yoltaire aux observations et même
aux reproches de ses anges ; je sais bien que je fais la
guerre, et je la veux faire ouvertement. Loin de me
proposer des embuscades de nuit, armez-vous, je vous
1. Voilaire, OE livres complètes (Beuchof, t. LV, p. 307, 308.
Lettre de Voltaire à la duchesse du Maine; à Lunéville, ce 14 août
17 Î9.
348 DIFFICULTÉS PRÉSUMABLES DE LA LUTTE.
en prie, pour des batailles rangées, et faites-moi des
troupes, enrôlez-moi des soldats, créez des officiers...»
Cela était moins aisé à faire qu'à dire, et Voltaire n'im-
posait pas à son ami une tâche commode. Mais, trop
passionné pour voir le péril ou s'en effrayer, il cédait
rarement aux représentations les mieux fondées, quand
elles contrariaient ses desseins. Rhadamiste excepté,
il prétendait couler à fond toute l'œuvre du vieux tra-
gique, il y userait plutôt sa vie : c'était là son dernier
mot. La haine, toutefois, ne lui fermait pas les yeux
sur la nécessité de diminuer, autant que possible, les
chances qu'il avait contre lui. Crébillon était la créa-
ture de madame de Pompadour; Voltaire avait intérêt
à obtenir d'elle une neutralité bienveillante. « Il faut
en être protégé, ou du moins souffert. Je lui rappelle-
rai l'exemple de Madame, qui fit travailler Racine et
Corneille à Bérénice1. »
Mais il a été question de deux tragédies. A peine Cati-
lina était-il ébauché, que le poète s'attelait à une autre
tragédie destinée, elle aussi, à concourir au même but.
« Je ne sais, écrivait-il à Yoisenon, si madame du Châ-
telet m'imitera, si elle sera grosse encore; mais, pour
moi, dès que j'ai été délivré de Catilina, j'ai eu une
nouvelle grossesse, et j'ai fait sur-le-champ Elective:
Me voilà avec la charge de raccommodeur de moules,
dans la maison de Crébillon 2. » Ce sera une Electre
1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchol), t. LV, p. 333. Lettre
de Voltaire à d'Argenlal; à Lunéville, le premier septembre 17 49.
2. Ibid., t. LV, p. 337. Lettre de Voltaire a l'abbé de Voise-
non; à Lunéville, le 4 septembre 1749.
UNE LECTURE CHEZ D'ARGEXTAL. 349
sans amour, sans partie carrée ', quelque chose dans
le goût de Mérope, mais d'un tragique supérieur. 11 est
dans toutes les ivresses de l'enfantement. Avec Vol-
taire, le nouveau-né est toujours le plus aimé et le
plus digne de l'être. Collé, qu'il faut toujours lire avec
réserve et défiance, se fait l'historien d'une prétendue
surprise, dont la raison lui échappe et qu'il veut croire
ridicule jusqu'à plus ample informé.
Le lundi \1 courant, Voltaire as?embla chez M. d'Argental,
MM. de Choiseul, l'abbé Chauvelin, Pont de Veisle, et quelques
autres de ses fanatiques, avec Dumesnil, Clairon, Grandval, et
quelques-uns de leurs camarades. L'invitation était faite pour
une lecture de Catilina; Voltaire tire son manuscrit, et com-
mençant par lire les personnages, il dit : Oreste, Clytemnestre,
Electre... Tout le monde reste surpris; et alors : Vous vous
attendiez, dit-il à l'assemblée, que j'allais vous faire une lecture
de Catilina; point du tout, messieurs, c'est Electre que je donne
cette année, et je ne ferai paraître Catilina que l'année prochaine.
Je vais faire la distribution des rôles. Je demande le plus pro-
fond secret. Ce secret profond a été gardé jusqu'au lendemain
matin, et il est actuellement le véritable secret de la comé-
die...
A quoi tend cette gentillesse? quelle gloire, quel profit
trouve- t-il dans ce mystère? Quel est son but? Qu'est-ce que
ce beau jeu? C'est une misère que ses contemporains ni ceux
qui nous suivront ne comprendront point, et sur laquelle on se
travaillera beaucoup pour lui donner des motifs.
Quoi qu'il en soit, on va jouer Electre, encore que les rôles
de Catilina soient actuellement distribués pour donner le change,
et que Dumesnil et Clairon jurent sur leur Dieu qu'elles n'ont
point entendu parler d'Electre, et qu'elles ne savent ce que
c'est.
Un mauvais plaisant a dit à l'occasion de tout ceci : Vous
croyiez d'abord, messieurs, qu'on allaii 'jouer Catilina; on vous a
1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchol), t. LV, p. 319. Lettre
de Voltaire à d'Argental; à Lunéville, le 21 août 1749.
III. 20
3oO LE MOT DE L'ÉNIGME.
donné le change en répandant le bruit que ce serait Electre; il
n'est rien de tout cela, M. de Voltaire va nom donner Atrée et
Thyeste, afin de nous surprendre davantage1.
Et ce mauvais plaisant ne supposait pas être si bon
prophète, car A trée et Thyeste ne devaient pas échapper
à l'active rancune du poëte, qui leur opposera, mais
bien plus tard, se? Pé/opides. Quoiqu'il en soit, Yol-
taire avait bien véritablement renoncé, pour le présent,
à faire jouer son Catilina. (le que Collé nous donne
comme un de ces caprices qui caractérisent Voltaire,
avait, pourtant sa raison d'être bien explicable. L'auteur
de l'une et l'autre tragédie écrivait à la duchesse du
Maine : « Madame, en arrivant à Paris, j'ai trouvé les
comédiens assemblés, prêts à répéter une comédie
nouvelle, en cas que je ne leur donnasse pas Oreste
ou Rome sauvée à jouer en huit jours. Ce serait damner
Rome sauvée que de la faire jouer si vite par des gens
qui ont besoin de travailler six semaines. J'ai pris mon
parti, je leur ai donné Oreste, cela se peut jouer tout
seul2... » Et voilà à quoi tendait « cette gentillesse, »
dont la postérité malgré les appréhensions de Collé,
aura eu le mot, s'il ne fut pas réservé aux contempo-
rains d'en saisir les motifs.
Mais Oreste ne pouvait pas plus se passer que Sémi-
1. Collé, Journal (Paris, 1805), t. I, p. 132, 133; novembre
17 49. — Montesquieu annonçait aussi à la même date ce mystérieux
revirement au chevalier d'Aydie : * ...On prétend que le jour où il
doit donner son Catilina, il donnera une Electre. » Montesquieu,
OEuvres complètes (Paris, De Dure, 1 827 j, p. 73. Lettre du président
au chevalier; Paris, ce 24 novembre 17 19.
2. Voltaire, OEuvres complètes (Ueuchot), l. LV, p. 381. Leltrede
Voltaire à la duchesse du Maine: Paris, ce vendredi.
LE VISA DE CRÉBILLON. 351
ramis du 'risa de Crébillon ; et, après les retranchements
qu'il avait fait subir à celle-ci, Voltaire était fondé
à appréhender de la part de son rival une recrudes-
cence de sévérité et de scrupules dont sa tragédie ne
pouvait que pâtir. Il s'adresse à son recours habituel,
à M. Berrier. Sa première idée avait été de le prier
de remettre l'approbation de sa tragédie au président
Hénault, « afin d'éviter les aventures auxquelles cette
vieille mégère de Villeneuve ' et ses chiens exposent les
manuscrits. » Ce n'est pas la première fois que Voltaire
fait allusion aux dangers que couraient les manuscrits 2
chez le vieux tragique, dont l'appartement, à sa mort,
était encombré et infecté par une légion de chiens et de
chats (dix chats et vingt-deux chiens, s'il faut en croire
son ami Favart3). Quoi qu'il en soit, l'auteur de la
nouvelle Electre se ravise. Il a pensé qu'il serait peut-
être mieux d'aller lui-même, de la part du magistra t,
chez son censeur. « C'est au bout du compte mon
confrère et mon ancien. Les démarches honnêtes sont
toujours nobles. Je lui dirai qu'en travaillant sur le
même sujet, je n'aipas prétendu l'égaler, que je lui rends
justice dans un discours que je ferai prononcer avant
la représentation, et que j'ose compter sur son amitié.
Ce procédé et un petit billet de vous que j'ose vous
1. C'était une horrible vieille, haute de quatre pieds et large de
trois, avec des jambes torses. « Elle avoil bien le nez le plus long
et les yeux les plus malignement ardents que j'aie vus de ma vie.
C'éloil la maîtresse du poète. » Mercier, Tableau de Paris (Paguerre,
1853), p. 356, 337.
2. Voltaire, Œuvres complètes (Beuchol), t. LI, p. 303. Lettre
de Voltaire à Moncrif; 11 avril 1733. « lis disent que M. de Crébil-
lon laissera manger mon Temple par ses chats.,. »
3. Favart, Mémoires et Correspondance (Paris, 1808), t. II, p. [>.
3o2 SOUHAIT D'UN CONFRÈRE A SON CONFRÈRE.
demander pour le lui rendre doivent le désarmer '... »
Berner souscrivit de grand cœur à l'arrangement et
lui envoya une lettre pour Crébillon. Voltaire se trans-
porta alors chez son censeur, qui demeurait rue des
Douze-Portes, au Marais2, et ne manqua pas de lui
débiter le compliment dont il nous donne la substance.
L'auteur de Rhadamisfe, quelle que fût sa bonhomie,
savait à quoi s'en tenir sur la sincérité de celui-ci,
qu'il appelait « un très-méchant homme, » et sa ré-
ponse, en lui remettant le manuscrit, a un accent de
fierté qui ne messied point : « Monsieur, j'ai été con-
tent du succès & Electre ;\q souhaite que le frère vous
fasse autant d'honneur que la soeur m'en a fait s. »
En somme, le souhait était charitable; Y Electre de
Crébillon avait obtenu , dans son temps , un beau
succès, et YOreste de Voltaire, quelle que fût sa supé-
riorité, avait à compter avec un goût plus délicat et
autrement exigeant. Celui-ci l'éprouva bien, à la pre-
mière représentation, qui eût lieu le lundi 12 janvier
1750. Ce parti pris d'entrer en lutte avec un vieillard,
dont les ouvrages avaient eu leur heure de triomphe,
pouvait déplaire même à cette portion de public qui
n'épouse aucune coterie et ne veut voir que l'œuvre.
Aussi, Voltaire a-t-il soin de se défendre de toute in-
tention mesquine et personnelle; il n'a eu en vue que
1. Léouzon Leduc, Etudes sur la Russie (Amyol), p. 408, 409.
Lettre de Voltaire à M. Berner; Paris, ce mardi 6 janvier 17 50.
2. L'appartement donnait bien sur la rue des Douze-Portes, mais
l'on entrait par la rue Saint-Louis. C'est dans ce même appartement
que Crébillon mourait, douze ans après, le jeudi 17 juin 1702.
3. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. VI, p. 148. Aver-
tissement des éditeurs de Kelil.
LES BILLETS DE PARTERRE. 353
l'art, d'autre préoccupation que de transporter dans
notre littérature et notre langue l'un des grands chefs-
d'œuvre de l'antiquité. Qui oserait l'en blâmer? N'a-t-il
pas pour lui l'exemple des siècles ? « Les Athéniens,
qui inventèrent ce grand art que les Français seuls sur
la terre cultivèrent heureusement, encouragèrent trois
de leurs citoyens à travailler sur le même sujet. Vous,
messieurs , en qui l'on voit aujourd'hui revivre ce
peuple aussi célèbre par son esprit que par son cou-
rage, vous qui avez son goût, vous aurez son équité1. »
Voilà ce qu'il faisait dire, par l'un des acteurs, avant
la représentation , dans ce discours à l'adresse des
spectateurs, dont il est parlé plus haut.
Une petite nouveauté dans la rédaction des billets
de parterre, qui avait peut-être sa malice, ne pissa
pas inaperçue et fut l'objet d'interprétations et de plai-
santeries de plus d'une sorte. Voltaire avait fait ajouter
les initiales de chacun des sept mots qui composent
ce vers bien connu d'Horace :
Omne tulit punctum qui miscuit utile dulci.
« C'était sans doute, nous fait remarquer Collé, un petit
coup de patte qu'il voulait donner à Crébillon sur sa
versification, qui, effectivement, n'est pas aussi cor-
recte et aussi douce que la sienne, mais qui est plus
mâle. » De braves gens, qui apparemment ne savaient
pas le latin, expliquaient de la façon suivante ces signes
hiéroglyphiques : « Ores te, Tragédie Pitoyable Que
1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. VI, p. ICO. Discours
prononcé au Théâtre Français avant la première représentation de la
tragédie d'Oreite.
20.
354 ORESTE.
M. Voltaire Donne1. » La plaisanierie est assez inno-
cente, et semble d'ailleurs imitée de celle que l'on fit,
en son temps, sur la Pélopée de l'abbé Pellegrin2.
Quoi [qu'il en soit, la première représentation fut loin
d'être un succès décisif, bien qu'il ne faille pas s'en
rapporter au dire de l'auteur de la Partie de chasse
de Henri IV, qui déclare qu'à l'exception du parterre,
recruté par Voltaire, mais que l'ennui gagna comme
le reste des spectateurs, Oreste fut hué de la salle
entière. Même en prenant l'affirmation à la lettre ,
plus d'un endroit dut triompher de cette malveillance
ou de cette justice rigoureuse, comme on voudra. Le
poète se tenait blotti dans la loge de d'Argental avec
l'intention d'y faire le mort. Mais, à un moment où
l'on applaudissait avec force, il oublia Y incognito qu'il
s'était promis de garder, et se porta vivement sur le
bord de la loge, en s'écriant : « Courage, braves Athé-
niens, c'est du Sophocle3 ! » Cela n'empêcha point
quelques frondeurs de demander Y Electre de Crébillon.
1. Clément, Les Cinq années littéraires ou Nouvelles littéraires des
années 1748-1752 (La Haye, 1754), t. II, p. 42. Paris, 30 janvier
1750.
2. Anecdotes dramatiques (Paris, 1775), t. II, p. 45.
3. La Harpe, Commentaires sur le théâtre de Voltaire (Paris, 1814),
p. 250. — Voltaire, OEuvres complètes (Reuchot), t. VI, p. 147.
Avertissement des éditeurs de Kehl. — Marmontel raconte ce petit
incident un peu différemment, a 11 fit VOreste d'après Sophocle, et
i! s'éleva au-dessus de Sophocle lui-même dans le rôle d'Electre, et
dans l'art de sauver l'indécence et la dureté du caractère de Clytem-
neslre. Mais dans le cinquième acte, au moment de la catastrophe,
il n'avait pas encore assez affaibli l'horreur du parricide; et le parti
de Crébillon n'étant là rien moins que bénévole, tout ce qui pouvait
donner prise à la critique fut relevé par des murmures ou tourné
en dérision, le spectacle en fut troublé à chaque instant; et celte
pièce, qui depuis a été justement applaudie, essuya des huées. J'étais
CORRECTIONS JUGÉES NÉCESSAIRES. 353
Au moins était-il prudent de donner satisfaction,
dans ce qu'elles pouvaient avoir de légitime, aux cri-
tiques du public ; Alzire fut annoncée pour le mer-
credi, et Oresle pour le samedi suivant. « Je vous écris
le lendemain de la première représentation; l'auteur
en prépare une seconde avec les corrections qui ont
paru nécessaires, ce sont les termes de l'affiche '. »
Mais ces mots, soulignés par Clément avec une inten-
tion visiblement malveillante, ne sont-ils pas, tout
au contraire, à la louange du poëte que la passion,
l'engouement, l'infatuation de soi-même n'aveuglent
point ?
"Voltaire se met aussitôt à l'œuvre, dépêche version
sur version à mademoiselle Clairon ; il y joint ses con-
seils qu'il adoucit par les éloges et les flatteries, par ces
paroles emmiellées qui dénotent tout ce qu'un pauvre
auteur, fût-il célèbre, doit employer de réserves
couardes avec cette race ombrageuse et hautaine des
comédiens et comédiennes. « Je prie la divine Electre.
dont je me confesse très-indigne, de ne point trouver
mauvais que j'aie chargé son rôle de quelques avis. Je
n'ai point prétendu noter son rôle, mais j'ai prétendu
indiquer la variété des sentiments qui doivent régner,
et les nuances des sentiments qu'elle doit exprimer :
c'est Y allégro et \epiano des musiciens. J'en use ainsi
dans l'amphithéâtre plus mort que vif. Voltaire y vint, et, dans un
moment où le parterre tournait en ridicule un trait de pathétique,
il se leva et s'écria : Eh ! barbares, c'est du Sophocle! » Harmonie!,
OEuvres complètes (Belin), t. I, p. 134. Hémoires, liv. IV.
1. Clément, Les Cinq années littéraires ou nouvelles littéraires des
années 1748 à 1752 (La Haye, 1754), t. II, p. 31. Paris, 13 janvier
1750.
3o6 LES PRINCESSES DE THEATRE.
depuis trente ans avec les acteurs, qui ne l'ont jamais
trouvé mauvais '. » Nous avons quatre lettres de Vol-
taire à l'actrice à propos d' Oreste, où le poëte demande
pardon des avis qu'il donne, pour ne pas blesser et
faire qu'on les agrée. Mais une princesse de théâtre en
vaut bien une autre ; et Voltaire n'est guère plus hum-
ble, plus respectueux, plus implorant dans sa lettre à
madame du Maine, à laquelle Oreste allait être dédié,
et qui, pour une cause ou pour une autre, s'était dis-
pensée de paraître à la première représentation. Cette
abstention était faite pour chagriner le poëte, qui pou-
vait y voir une sorte de défection dont ses ennemis ne
manqueraient pas de se prévaloir.
Quoi ! j'ai fait Electre pour plaire à Votre Altesse sérénis-
sime; j'ai voulu venger Sophocle et Cicéron, en combattant
sous vos étendards; j'ai purgé la scène française d'une plate
galanterie dont elle était infectée; j'ai forcé le public aux plus
grands applaudissements; j'ai subjugué la cabale la plus enve-
nimée; et Tàme du grand Condé qui réside dans votre tète2
reste tranquillement chez elle à jouer au cavagnole et à cares-
ser son chien! Et la princesse, qui, seule, doit soutenir les
beaux-arts et ranimer le goût de la nation, la princesse qui a
daigné jouer Iphigénie en Tauride, ne daigne pas honorer de
sa présence cet Oreste que je lui dédie! Je vous demande en
grâce, madame, de ne me pas faire l'affront de négliger ainsi
mon offrande. Oreste et Cicéron sont vos enfants; prolégez-les
également. Daignez venir lundi. Les comédiens viendront à
votre loge et à vos pieds. Votre Altesse leur dira un petit mot
de Rome sauvée; et ce petit mot sera beaucoup. Je vais faire
transcrire les rôles; mais il faut que madame la duchesse du
Maine soit ma protectrice dans Athènes comme dans Rome.
Montrez-vous; achevez ma victoire. Je suis un de ces Grecs
1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LV, p. 387. Lettre de
Vollaire à mademoiselle Clairon; janvier 1749.
2. La duchesse du Maine était petite-fille du grand Condé.
SECONDE REPRÉSENTATION. 357
qui avaient besoin de la présence de Minerve pour écraser leur?
ennemis... Je vous demande en grâce de venir lundi1.
On l'a vu pour Mariamne, pour Eriphyle, pour
Zaïre, pour Sémiramis, pour toutes, Voltaire ne mar-
chandait pas sa peine, et n'y allait pas de main morte,
en fait de remaniements et de corrections. « M. de
Voltaire, fait-on dire à Fontenelle au sujet même
d'Ores te, est un homme bien singulier, il compose
ses pièces pendant leur représentation 2. » Oreste ne
pouvait être joué le samedi 17, comme on l'avait an-
noncé, et ce ne fut que le lundi 19 qu'il reparut, re-
touché et expurgé, devant un aréopage qui lui sut gré
de sa docilité et de son ardente envie de lui plaire.
Il va sans dire que Collé ne se laissa pas désarmer et
tint bon dans son sentiment et une antipathie dont
nous avons vainement recherché les motifs, si Collé a
besoin de motifs pour haïr les gens.
Le parterre soudoyé fit son devoir d'applaudir, et tâcha de
gagner son argent; en sorte qu'aidé de ses fanatiques, soutenu
par ses cabales et son manège, je ne doute pas que Voltaire ne
fasse traîner sa pièce huit ou dix représentations, peut-être
même ne lui fasse faire une petite fortune injuste, comme il l'a
procurée à Sémiramis en payant s'entend ). Je ne serois point
étonné qu'elle eût quinze ou dix-huit représentations comme
cette dernière rapsodie.
On a appelé le cinquième acte de cette tragédie, qu'il a re-
fait, à peu de choses près, en entier, un acte de contrition; et
1. Voltaire, Œuvres complètes (Deuchot), t. LV, p. 387, 388.
Lettre de Voltaire à la duchesse du Maine; cette lettre est sans date,
mais écrite entre la première et la deuxième représentation, le samedi
soir 17 ou le dimanche 18 janvier 1750.
2. Âlmanach littéraire ou Etrennes d'Apollon (à Athènes, 1 777),
p. 129. Fontenelliana.
358 JEAN-JACQUES.
je dis, moi, que c'est tout au plus un acte cVaitrition, car la
contrition n'est nullement parfaite1.
Oreste obtint, dans sa nouveauté, neuf représenta-
tions, dont la dernière eut lieu le 7 février. Yoltaire,
s'il faut en croire Collé, qui ne lâche pas aisément sa
proie, incessamment sur la brèche, animait ses parti-
sans, distribuait ses séides etsesapplaudisseurs à gage,
claquant sa pièce lui-même, et criant à ceux qui l'en-
touraient : «Battons des mains, mes chers amis, ap-
plaudissons, mes chers Athéniens! » Ce cri-là, il le
proféra à la première soirée, nous le savons; mais
Collé se soucie peu du double emploi, il y mettrait
plutôt du sien, que de rien négliger de ce qui peut
être préjudiciable à la renommée d'un écrivain qu'il
déteste. «Enfin, ajoute-t-il, un jour il a poussé les
choses jusqu'à insulter un nommé Rousseau, parce
qu'il avoit les mains dans son manchon, et qu'il n'ap-
plaudissoit pas. Ce dernier lui répondit assez ferme,
mais sagement, et point aussi vertement qu'il auroit
pu 2. » Nous avons été un instant sur le point de croire
que ce « nommé Rousseau » n'était autre que l'auteur
futur du Devin du Village. Voltaire précisément alors,
sur des rapports mensongers, se répandait en plaintes
contre Jean-Jacques, et s'attirait de ce dernier une
lettre digne, fière, mais polio et respectueuse, où le
citoyen de Genève se défendait avec indignation de
torts qu'il n'aurait jamais, et où il se proclamait haute-
ment l'obligé de l'auteur de la Princesse de Navarre*.
1. Collé, Journal (Paris, 1805), t. I, p. 151 ; février 1750.
2. lbid., t. I, p. 155 ; février 1750.
3. J.-J. Rousseau, Œuvres complûtes (Paris, Dupont, 1824),
LE PETIT ROUSSEAU.
Rousseau était encore complètement inconnu, si
quelques mois plus tard il devait se révéler par un
coup de tonnerre; et son nom n'ayant nullement
figuré sur le livret imprimé des Fêtes de Ramire, Collé
pouvait l'avoir mêlé à quelque commérage de l'autre
monde avec sa légèreté et sa malveillance habituelles.
Mais il nous apprendra par la suite que ce Rousseau
était Pierre Rousseau, qui avait déjà donné au théâtre la
Coquette sans le savoir, la Rivale suivante et Y Année
merveilleuse l. Quant à l'anecdote, elle est véritable;
nous conviendrons que nousen doutions un peu, mais
nous en avons trouvé la confirmation ailleurs. L'on ne
raconte point comment s'engageala dispute, mais, avec
Voltaire, les choses allaient bon train. « Qui êtes- vous?
criait le poëte hors de lui. — Rousseau, répondait
la partie adverse. — Quel Rousseau? le petit Rous-
seau ~... » Voltaire. ne réfléchissait pas qu'il empêchait
le spectacle, et sans doute était-il loin d'avoir fini,
(. XVIII, p. 138, 139, 150. Lettre (la Jean-Jacques à Voltaire; à
Paris, le 30 janvier 1750.
1. Collé, Journal (Paris, 1805), t. I, p. 20C.
2. L'abbé de Laporte dil, à propos de ce surnom : a En parlant
de quelques écrivains de ce tems, qui ont travailla' pour la Comédie
italienne, je ne dois pas oublier M. Rousseau, dit le petit Rousseau,
pour le distinguer du grand poëte de ce nom. et d'un autre Rousseau
de Genève, qui, par un discours qui a remporté le prix de l'Àcad 'mie
de Dijon a excité une dispute littéraire, à laquelle toute la France a
para prendre quelque part... » Voyage en l'autre momie ou Nouvelles
littéruires de celui-cy (Paris, Ducbesne. 1752), 2e partie, p. 169.
L'abbé de Laporte se trompe, quant à Jean-Jacques ; car ce ne fut que le
9 juillet 17 50; que l'Académie de Dijon couronna ce fameux, discours,
qui faisait dire à Diderot : « Il prend tout par-dessus les nues. »
Musset-Patbay, Histoire de la vie et des ouvrages de J.-J. Rousseau
(Paris, 1821), t. II, p. 364.
3C0 INTERVENTION B-E MADAME LE BAS.
losrsqu'une grande femme, à l'air viril, se dressant
de toute sa hauteur, lui dit d'une voix de stentor :
« Si vous ne vous taisez pas, je vais vous donner un
soufflet; » ce qui le mit en fuite et fît rire toute la salle.
Celte virago, habituée dans son ménage à parler sur
ce ton, était l'hommasse madame Le Bas, la femme du
célèbre graveur, qui du reste n'était point inconnue à
notre poëte '.
Collé est intarissable, d'ailleurs, lorsqu'il s'agit d'é-
grener quelque bon conte sur Voltaire. Polichinelle
prend aussi Oreste à partie, et ce sont des ordures que
nous nous garderons bien de reproduire, mais que
l'auteur de la Vérité dans le vin, de Léandre grosse ,
1 . Edmond et Jules de Goncourt, Portraits intimes du XVIIIe siècle
(Dentu, 1858). Deuxième série, p. 219. « Elle entre un jour ches
une aclrice de la Comédie française pour lui demander des billets.
Voltaire était dans un fauteuil, et tout absorbé parles conseils qu'il
donnait à celle-ci. Madame Le Bas l'appelle, il ne répond pas; à la
troisième fois, elle s'avance, lui saisit le bras et lui fait une belle
révérence. « Que me voulez-vous ? — Deux billets d'amphithéâtre
pour votre tragédie. — Qui étes-vous, madame ? — La femme de
Jacques-Philippe Le Bas, graveur du roi. — Comment, des billets
d'amphithéâtre, dit Voltaire, pour la femme d'un de mes confrères ?
Je vous enverrai, madame, des billets de première galerie. » Ibid.,
p. 220. Jacques-Philippe Le Bas était de l'Académie royale, depuis
1743. Son énergique moitié, qu'il avait épousée en 1733, était née
Elisabeth Duret. Bibliothèque impériale. Cabinet des Estampes,
Notice manuscrite sur la vie et les ouvrages de Le Bas, p. VI. Le
Bas envoyait ses œuvres à son « confrère » et il existe une lettre
de remerciaient du poêle à qui il avait adressé l'estampe d'une foire,
d'après un tableau de Vernet. « Je n'ai pu me lasser, lui répond obli-
geamment Voltaire, d'y admirer cette multitude de ligures, et la
beauté de l'ensemble. Si les tableaux de Vernet restent en France,
vos estampes les font passer dans les quatre parties du monde. »
Voltaire, OEuvres complûtes (Beuchot), t. LXIX, p. 102. Lettre de
Voltaire à Le Bas; 17 74.
PARODIES ET FACÉTIES SUR ORESTE. 364
et d'une demi-douzaine de chefs-d'œuvre de ce genre,
consignera dans son journal sans supposer qu'on y
trouve le moindre mal ', Viennent ensuite une épi-
gramme de Piron, dont le trait final est un emprunt à
un sonnet de Scarron, deux couplets que notre amphi-
gouriste s'est lui-même permis contre l'ennemi com-
mun et que, plus tard, il reconnaîtra en tout dignes de
ceux que rimait en son temps le cocher de M. de Yer-
thamont; enfin, une sorte de calotte en prose, ayant
pour titre : Lettres patentes de Bourge d'âne, produc-
tion misérable, illisible. Encore Collé nous dira-t-il, en
abandonnant de guerre lasse le chapitre de Voltaire :
« Quoique j'ayeété beaucoup plus long que je n'aurois
voulu sur le sujet de Voltaire, je n'ai cependant pas
rapporté le quart des mauvaises plaisanteries qui ont
été faites sur lui à l'occasion d'Oreste '-. » Quel homme
discret que ce Collé !
Le poète n'eût pas éprouvé, sans se l'avouer, le be-
soin impérieux de rentrer en possession de soi et des
autres, que les répétitions et les représentations d'O-
reste eussent eu le résultat inévitable de l'enlever à sa
solitude et de le rejeter en pleine fournaise. Mais sa
douleur avait fait son temps; si ses regrets n'étaient
pas éteints, la vie avait repris ses droits, et il avait dû
s'arranger pour remplir le vide que la mort avait fait a
1 . Voltaire âne, jadis poète (en Sybérie, de l'imprimerie volontaire,
17 50), petit in-8° de 39 pages. Ce dont Collé parle figure dans ce
recueil sons le titre de la Pétarade ou Polichinelle auteur, espèce de
parodie d'Oreste.
2. Collé, Journal Paris, 1805), t. I, p. 100. Février 1750. Voir,
pour tout ce qui a été écrit à propos d'Oreste, la Bibliothèque voltai-
riame, de Quérard, p. 130, 137, du n° 7 93 à 80 i.
'il. 21
362 MADAME DENIS.
ses côtés, par d'autres affections, d'autres intérêts. De-
puis Noël, madame Denis était venue définitivement
s'installer près de son oncle et tenir sa maison. Elle
aussi, après avoir donné à M. Denis des larmes sin-
cères, avait pris son parti sur un malheur irréparable,
et s'était résignée à vivre le plus agréablement qu'il
était possible à une veuve qui se trouvait jeune encore
et n'avait pas renoncé à tâter du mariage. Madame De-
nis, qu'il ne faut pas juger sur les éloges métaphori-
ques de Voltaire, était loin d'être une femme supé-
rieure. Elle avait du babil, du jargon, un certain pa-
pillotage. A entendre l'auteur de la Henriade , elle
jouait Zaïre comme ne l'eût pas jouée mademoiselle
Clairon, et peut-être le croyait-il. Elle n'avait guère,
en tout cas, le physique de l'emploi, et les années, déjà
en nombre, ne devaient pas lui apporter ce qui lui
manquait de ce côté. « Il faudrait, disait-elle plus tard,
être belle et jeune. » Et un naïf de lui répondre : « Ah!
madame, vous êtes bien la preuve du contraire1. »
Depuis son veuvage, elle tenait maison à Paris, rece-
vant les amis du poëte et sa propre famille. Marmontel,
qui y avait été admis, se montre reconnaissant de son
accueil et fait de madame Denis un portrait avantageux.
11 nous la peint comme une « femme aimable avec sa
laideur, et dont l'esprit naturel et facile avait pris la
teinture de l'esprit de son oncle, de son goût, de son
enjouement, de son exquise politesse, assez pour faire
rechercher et chérir sa société. » En somme, la maî-
tresse du logis était souriante, engageante, et s'était
1. Chamfort, OEuvrcs (Lecou, 1852), p. 52.
AUTEUR DRAMATIQUE. 363
fait un salon comme si elle eût pressenti le malheur
qui devait arriver.
Mon vieil ami, l'abbé Raynal, se souvient, comme moi, des
soupers agréables que nous faisions chez elle. L'abbé Mignot, son
frère, le bon Cideville, mes deux abbés gascons de la rue des Ma-
thurins, y portaient une gaieté franche; et moi, jeune et jovial
encore, je puis dire qu'à ces soupers j'étais le héros de la table,
j'y avais la verve de la folie. La dame et ses convives n'étaient
guère plus sages, ni moins joyeux que moi; et quand Voltaire
pouvait s'échapper des liens de sa marquise du Chàtelet, et de
ses soupers du grand monde, il était trop heureux de venir
rire aux éclats avec nous1.
Tout eût donc été pour le mieux, sans la déman-
geaison du bel esprit et les prétentions littéraires. Mais
madame Denis avait rêvé qu'elle ferait des comédies
aussi bien que. Destouches et La Chaussée, pour peu
qu'elle voulût s'en donner la peine; et, malheureuse-
ment, comme bien d'autres qui croient qu'esprit et
talent sont tout un, elle avait cédé à la tentation, au
grand chagrin de l'oncle qui pressentait les mille sou-
cis que leur pouvait donner à tous deux ce besoin de
noircir du papier et de faire parler de soi. « Madame
Denis m'a mandé, écrivait-il de Châlons à d'Argental,
le 3 octobre, que vous aviez sa pièce, et que vous en
étiez plus content qu'autrefois; mais ce n'est pas là
mon compte. Si elle n'est pas mieux, ce n'est pas as-
sez. Je voudrais qu'elle fût bonne, ou qu'elle ne la don-
nât point. Le bel honneur d'avoir le succès de ma-
dame du Boccage 2 ! Je l'ai conjurée d'avoir en vous au-
1. Marmontel, OEiwres complètes (Belin), t. I, p. 87. Mémoires,
liv. III.
2. L'auteur des Amazones n'en recevait pas moins des lettres où le
364 CRAINTES DE SON ONCLE.
tant de confiance que j'en ai, et je vous supplie de lui
dire la vérité sur son ouvrage, comme vous me la dites
sur les miens. Mandez-moi du moins ce que vous en
pensez. Il me semble qu'une femme ne doit point sor-
tir de sa sphère pour s'étaler en public et hasarder une
pièce médiocre '. » D'Argental, interrogé, répond par
quelques mots d'éloges qui ne satisfont qu'à moitié
Voltaire. « Je suis bien content, lui dit-il, que vous le
soyez un peu plus de l'ouvrage de ma nièce; mais je
serais désolé qu'elle se mît dans le train de donner au
public des pièces médiocres. C'est le dernier des mé-
tiers pour un homme et le comble de l'avilissement
pour une femme2. » Rien de mieux pensé, à coup sûr,
et de plus judicieux. Le tout était de persuader ma-
dame Denis et de la faire renoncer à des projets de
gloire qui pouvaient compromettre sa considération et
son repos. Les meilleurs avis et les plus autorisés sont
peu écoutés en pareil cas, et l'expérience seule est ca-
pable de décourager, quand elle décourage, sur des
insuccès que Ton a encore la ressource d'attribuer h la
méchanceté de son étoile et à la perfidie des ennemis.
Voltaire avait repris, depuis longtemps déjà, son
train accoutumé, se montrant au théâtre, chez ses
amis, chez madame du Maine, à la cour, partout.
Quelques jours après la clôture des représentations
poêle la louait à loute outrance avec la sincérité que l'on voit (21 août
et 12 octobre 17 49).
1. Voltaire, (Œuvres complètes (Beuchol), t. LV, p. 344. Lettre
de Voltaire à d'Argenlal ; à Chàlons, le 3 octobre 17 49.
2. Ibid., t. LV. p. 34G. Lettre de Voltaire à d'Argental ; à Reims,
le 5 au soir, en arrivant (octobre 17 49).
L'AMOUR DU THÉÂTRE. 365
à'Oreste, il assistait au Mauvais Biche, de Baculard,
qui, rebuté par les comédiens ordinaires du roi, avait
trouvé le moyen, en se passant d'eux, d'attirer la plus
brillante assemblée. Le théâtre a toujours été et sera
toujours notre grande passion. A l'époque même où
les comédiens de profession étaient bel et bien excom-
muniés et jetés à la voirie après leur mort, il n'était
pas un château, un hôtel dans Paris, qui n'eussent leur
salle de spectacle , et, conséquemment, leurs acteurs
tous recrutés parmi les amis et les hôtes de la maison.
La duchesse de Bourgogne, de son temps, avait joué
la comédie avec toute la cour; madame du Maine, à
Ciagny et à Sceaux, avait psalmodié les tragédies de
l'abbé Genest et de Duché. Et madame de Pompadour,
à l'heure où nous sommes, enchantait Louis XY et
les petits cabinets, dans des opéras et des b: llets, en
attendant qu'elle abordât les grands rôles. Tous ces
grands seigneurs et toutes ces belles dames que Fra-
gonard et s^s pareils nous représentent errant dans les
allées touffues en Arlequins et en Colombines , pas-
saient leur vie à répéter le jour les pièce; qu'ils jouaient
le soir, avec l'assurance et tout l'aplomb des artistes
de profession. Mais cette fureur avait envahi toutes les
conditions, le petit marchand, le commis, l'artisan,
aussi bien que les classes les plus élevées de la société-,
et la paix de 1748 fut la date d'une recrudescence dans
cette passion de la comédie et du théâtre.
Trois troupes se formèrent, composées de jeunes
gens de la petite bourgeoisie pour la plupart , qui
s'établirent, la première à l'hôtel de Soyecourt, au
faubourg Saint-Honoré; la seconde à l'hôtel de Cler-
366 COMÉDIE BOURGEOISE.
mont1, au Marais; la dernière, rue Saint-Merry , à
l'hôtel Jabach. Comme Lekaiu ne mentionne la troupe
de l'hôtel de Soyecourt que pour mémoire, nous pas-
serons aux deux dernières, qui durent bientôt, sinon
se fusionner, du moins se partager le même local. La
salle de la rue Saint-Merry nécessitant à l'intérieur
d'urgentes réparations, MM. de Jabach se virent forcés
d'implorer l'hospitalité de leurs confrères de Tonnerre;
ceux-ci consentirent de la meilleure grâce à abriter
leurs jeunes rivaux qui, tout naturellement, se char-
gèrent de la moitié du loyer et des frais. Ce petit arran-
gement à l'amiable avait lieu au mois de juillet 1749.
La jalousie, la désunion eussent pu résulter d'un sem-
blable voisinage; l'émulation seule en jaillit, et ces
deux troupes vécurent si bien côte à côte, se condui-
sirent si sagement, si honnêtement, et leur succès fut tel
qu'elles excitèrent l'ombrnge de messieurs de la Comé-
die française. De simples jeux de la foire Saint-Germain
avaient pu s'attirer leur persécution-, les grands chan-
tres de Melpomène, comme les appelle Lekain, ne
devaient se montrer ni moins attentifs ni moins poin-
tilleux à l'égard d'institutions non autorisées dont le
1. Lekain dit l'hôtel de Clermonl-Tonnerre; La Condamine ne lui
donne pas d'autre nom. L'on a compté jusqu'à quatre hôtels de Cler-
monl-Tomierre, mais aucun au Marais. L'un, rue Cherche-Midi; le
second, rue Saint-Dominique-Saint-Gerinain ; le troisième, rue du
Bac ; et un ancien, quai de la Tournelle. En revanche, au Marais, se
trouvent deux hôtels de Clermont : l'hôtel de Ctevmont-Gatleraude,
rue des Blancs-Manteaux, et l'hôtel de Clermonl-Montoison, rue des
Francs-Bourgeois. Lequel des deux s'ouvrit aux théâtres de société
dont parle Lekain ? c'est ce que nous ne saurions trop dire, l'une et
l'autre rue aboutissant également à la rue Vieille-du-Teuiple. Les
Rues et Environs de Paris (Langlois, 177 7), t. I, p. 492.
L'ABBÉ CHAUVELIN. 367
nombre pouvait décupler avec l'engouement, et très-
capables d'ailleurs de leur faire une rude concurrence.
Aussi ne s'endormirent-ils point et obtinrent -ils la
fermeture de la salle de Clermont-Tonnerre. Mais ces
artistes amateurs, également intéressants par leur zèle,
leurs efforts, leur bonne conduite et le talent de quel-
ques-uns, avaient aussi leurs protecteurs qui se re-
muèrent et réussirent à faire lever l'interdiction.
L'abbé Chauvelin, conseiller-clerc au parlement, un
janséniste, fou de théâtre, eut Je principal mérite de
ce coup d'État profitable à tous, même aux vaincus.
Le Mauvais Riche , une comédie en cinq actes et en
vers, fut choisie pour la réouverture. Une lettre de
Lekain à l'auteur nous donne sur les répétitions de la
pièce des détails qui ne sont pas sans curiosité.
Si vous voulés qu'il y ait répétition, lui mande-t-il, demain
à l'hostel de Tonnerre, j'ay des raisons particulières pour vous
prier d'engager vous-même mademoiselle Signol à s'y rendre à
trois heures précises. J'ay reçeù hier son rosle et l'ay colla-
tionné; j'ay fait récrire le rosle de Polémon et de Frontin, je
suis après01 à écrire ceux du poëte, du musicien, tailleur, etc.
Je compte voir aujourd'huy Heurtaux pour corriger et revoir
son cinquième acte. J'indiqueray aujourd'huy la répétition pour
demain trois heures après midy à l'hostel de Tonnerre; votre
présence y est absolument nécessaire1.
Si Lekain n'avait pas la direction de la troupe, au
moins était-il chargé par ses camarades de l'emploi de
régisseur, fonction délicate et qui demande, avec une
1. Charavay aîné, Catalogue d'autographes du lundi 3 février 1808
(du docteur Michelin de Provins), p. 11, N" 119. Lettre de Lekain à
d'Arnaud; ce 7 février 'samedi) 17 50. Il esta remarquer que Lekain
signe ici : Kaïn.
368 COMPOSITION DE LA TROUPE.
grande intelligence de la scène, une non moins grande
connaissance du cœur humain, beaucoup de souplesse,
de condescendance et de patience. Heurtaux, nommé
ici, sans avoir les qualités supérieures de Lekain,
n'était pas sans moyens : il montrait déjà des disposi-
tions sérieuses qu'il réalisa par la suite, à la cour de
la margrave de Bayreuth, d'où il passera dans la troupe
du roi de Prusse, durant le séjour de Voltaire à Berlin.
Quant à mademoiselle Signol, qui ne semble pas sans
exigences, elle nous échappe, et rien ne prouve qu'elle
se consacra à la carrière théâtrale. Longchamp parle,
de son côté, d'une demoiselle Bâton, fille d'un procu-
reur au parlement, qui avait de la figure, du zèle et
n'avait contre elle que trop de jeunesse, défaut passa-
ger et dont le remède vient toujours assez tôt. Le di-
recteur de l'association était un ouvrier tapissier ,
appelé Maadron, qui jouait passablement les rôles de
pères et de rois l. Quoi qu'il en soit, la première repré-
sentation du Mauvais Riche approchait, et c'était à
qui assisterait à cette fête théâtrale. La Condamine
écrivait, l' avant-veille, à l'auteur :
Vous m'avez fait espérer, monsieur, quatre billets pour la
comédie de vous qui se joue à l'hôtel de Tonnerre dimanche.
Ma sœur, ma nièce et moi nous faisons un grand plaisir de cette
partie et moi en particulier. Votre modestie seule peut vous
faire demander de l'indulgence. Madame la marquise de Ples-
sis-Bellière, sœur de M. le duc de Chaulnes, a demandé à ma
sœur si elle pourroit lui donner une place. Je voudrois bien que
1. Longchamp et Wagnière, Mémoires sur Voltaire (Paris, 182G),
t. II, p. 272, 273. Longchamp place ce théâtre à l'entrée de la vieille
rue du Temple, chez le maître de Mandron. Serait-ce le même local
que celui de l'hôtel de Clermont, également dans ces parages ?
LE MAUVAIS RICHE. 309
ce ne fût pas la mienne et je vous serai trè^-obligé de m'envoyer
un billet de plus1.
Ce billet témoigne de l'intérêt que l'on portait à la
troupe d'amateurs et de l'importance que lui avait
donnée la persécution. Yoltaire, convié à cette solen-
nité, fut ponctuel au rendez-vous. Quoique la pièce
dût lui paraître faible de composition et de versification,
si elle eut peu de succès, ce ne fut pas faute des encou-
ragements et des bravos qu'il lui accorda. Il est vrai que
l'interprétation eut sa part dans ses applaudissements.
Il avait été frappé du jeu de l'acteur chargé du rôle de
l'amoureux-, il demanda quel était ce jeune homme :
on lui répondit que c'était le fils d'un marchand-orfèvre
de Paris; qu'il jouait la comédie pour son plaisir, mais
qu'il aspirait à en faire son état. Il voulut le voir, et
recommanda à Baeulard de le lui envoyer le surlen-
demain. Lecœur de celui-ci battait violemment dans
sa poitrine en prenant le chemin de la rue Traversière-
Saint-IIonoré. Pour premier bonjour, Yoltaire lui
tendit les bras, remerciant Dieu « d'avoir créé un être
qui l'avait ému et attendri en proférant d'assez mau-
vais vers. )) Yoilàbien cette sorte d'exaltation continue
du poëte, plus sincère dans son exagération qu'on ne
pense ! Quel intérêt, en somme, eût-il eu à tromper ce
fils d'artisan obscur, s'il n'eût pas pressenti, en dépit
de l'incorrection et de l'âpreté du débit, une des na-
tures de comédien les mieux douées et les plus puis-
1. Lettre inédite de La Condamine à M. d'Arnaud, à l'hôtel de
Médoc, rue des Cordeliers; ce vendredi. Dac-ulard demeurait précé-
demment, rue de Tournon, à l'hôtel d'Entragues, qu'il avait quille
le T septembre 1749 pour ce nouveau gîlc.
21.
370 LE FUTUR ROSCIUS.
santés? Il le fît asseoir, lui fit prendre sa part d'une
douzaine de tasses de chocolat mélangées de café1,
l'interrogeant, durant cela, sur sa condition, celle de
son père, son éducation, ses projets d'avenir. Le futur
Roscius de répondre intrépidement qu'il ne connaissait
d'autre bonheur sur la terre que de jouer la comédie,
et qu'il n'avait qu'une ambition, celle de devenir comé-
dien : il était libre, maître de ses actions; il jouissait
d'une petite fortune de sept cent cinquante livres de
rentes ; rien ne s'opposait donc à ce qu'il courût une
carrière qui lui paraissait la plus belle de toutes.
« Ah ! mon cher ami, s'écria Voltaire, ne prenez jamais
ce parti-là ! Croyez-moi, jouez la comédie pour votre
plaisir; mais n'en faites jamais votre, état... Si vous
voulez renoncer à votre projet, je vous prêterai dix
mille francs pour commencer votre établissement, et
vous me les rendrez quand vous pourrez. Allez, mon
ami, revenez me voir sur la fin de la semaine, faites
bien vos réflexions, et donnez-moi une réponse posi-
tive. »
Jean-Jacques Rousseau disait un jour, chez Dusaulx,
en parlant de Voltaire : « Je ne sache point d'homme
sur la terre dont les premiers mouvemenls aient été
plus beaux que les siens2. » El l'auteur des Confes-
sions ne peut être suspecté de bienveillance envers
l'auteur de la Guerre de Genève. Personne, eu effet,
plus que Voltaire n'eut de ces élans, de ces chaleurs
1. Bibliothèque de mémoires sur le XVIIIe siècle (éd. Barrière),
t. VI, p. 109. Mémoires de Lekain.
2. J.-J. Rousseau, Oeuvres complètes ^Lefèvre, 1839), t. I, p. 6GG.
Appendice aux Confessions (Petélain).
CHALEUREUSE RÉCEPTION. 371
d'âme; et, si trop fréquemment la passion, L'intérêt
comprimèrent, étouffèrent en lui les instincts géné-
reux, il y céda bien aussi quelquefois, et plus sou-
vent qu'on ne veut le croire. Le Kain, en quelques
pages émues, rend pleine justice à ce protecteur, à ce
père, auquel il dut son art, sa fortune, sa célébrité;
c'est un hymne qu'il entonne à sa gloire et à l'hon-
neur de tous deux, bien qu'il n'y songe point. Le
pauvre garçon, troublé, bouleversé, ne sachant plus
où il en était, allait se retirer, quand le poète le rap-
pelle et le prie de lui réciter quelques fragments de ses
rôles. Le Kain propose, avec candeur, le couplet de
Gustave, du second acte. « Point, point de Piron !
s'écrie Voltaire avec une voix tonnante et terrible ! je
n'aime pas les mauvais vers : dites-moi tout ce que
vous savez de Racine. » Le Kain, qui savait son
Athalie du premier au dernier vers, pour l'avoir
apprise au collège Mazarin, ne se le fait pas dire deux
fois, et commence la première scène entre Abner et
Joad. Mais Voltaire ne le laissa pas achever. 11 avait les
larmes aux yeux, il était transporté. « Ah! mon Dieu,
les beaux vers? et ce qu'il y a de bien étonnant, c'est
que toute la pièce est écrite avec la même chaleur, la
même pureté, depuis la première scène jusqu'à la der-
nière, c'est de la poésie inimitable... Adieu, mon en-
fant, ajouta-t-il en l'embrassant, c'est moi qui vous
prédis que vous aurez la voix déchirante, que vous
ferez un jour tous les plaisirs de Paris ; mais pour Dieu,
ne montez jamais sur un théâtre public. » Tout cela
était plus encourageant quedésespérantpourqueiqu'un
qui se sentait consumé du feu sacré; et, en sortant de
372 PRÉTENTIONS DE LONGCHAMP.
chez le poète, la résolution de Le Kain était prise, elle
était immuable. Il ne reparut plus que pour supplier
Voltaire de le recueillir près de lui comme son pen-
sionnaire, son élève, et d'établir dans sa demeure, qui
était spacieuse, un théâtre où lui et ses amis joue-
raient sous ses yeux et pourraient profiter de ses
leçons.
A en croire Longchamp, les choses se seraient pas-
sées bien autrement, et ce serait à lui que Le Kain
eût été redevable de sa fortune. Le récit de ce dernier,
empreint d'une incontestable vérité, est celui auquel il
faut s'arrêter, quelque tort qu'il puisse faire aux pré-
tentions de l'important valet de chambre *. La salle de
spectacle fut bientôt construite au deuxième étage, et
1. Au surplus, Longchamp rencontra-l-il un personnage aussi ambi-
tieux que lui-même et qui, comme lui, se targuait d'avoir été l'instiga-
teur de la haute fortune dramatique du Roscius moderne. Mais il faut
voir de quelle façon est accueillie par l'honnête Longchamp la pré-
tention ridicule de ce dernier venu. « Il y a quelque temps que
j'ai ouï dire que le tapissier qui avait établi chez lui Vieille rue du
Temple, une salle pour le pelit spectacle dirigé par Mandron, se van-
tait que c'était lui qui avait procuré M. Lehain à M. de Voltaire, el
qu'il avait été cause de sa fortune, de sa réputation et de sa gloire;
je ne sais pas même s'il n'a pas eu l'audace de faire imprimer cette
assertion dans un petit ouvrage sur les théâtres. Je peux lui prouver
la fausseté de ce qu'il avance. M. Lehain ne doit qu'à moi la connais-
sance personnelle de M. de Voltaire, qu'il ne connaissait auparavant
que par son nom et ses ouvrages. J'ai été le premier qui l'ai intro-
duit dans sa maison, c'est moi qui l'ai installé dans le petit appar-
tement que M. de Voltaire lui avait fait pi*éparer (au moins rien ne
dément cette dernière allégation, ainsi que ce qui va suivre); et comme
il restait quelque chose à y faire quand il vint dans la maison, on
lui donna provisoirement ma chambre, qu'il occupa huit ou dix jours,
pendant lequel temps, je couchai dans une mansarde immédiatement
au-dessus de lui. » Longcliamp et Wagnière, Mémoires sur Voltaire
(Paris, 1820), t. H, p. 289, 290.
VOLTAIRE ET MADEMOISELLE BATON. 373
en état de recevoir le public réduit qui serait appelé
à ces solennités privées. La première pièce qui y fut
essayée fut Mahomet. C'était bien, en effet, un essai
en famille, à huis clos, en présence des deux nièces,
du ménage d'Àrgental, de PontdeVeyle, du maré-
chal de Richelieu ; et, à l' arrière-plan, de deux ou trois
serviteurs, en tête desquels Longchamp se place tout
naturellement. Mandron, le fondateur de la troupe
Jabach, jouable personnage de Zopire, LeKain celui
de Mahomet, Heurtaux faisait Séide, et mademoiselle
Bâton Palmire; une Palmire de quinze ans, plus dé-
cente, plus ingénue, plus timide qu'habile et pénétrée
de son rôle. C'est à elle, et en cette occasion même,
que Voltaire, un peu dépité d'entendre psalmodier un
rôle qui demandait des entrailles, dit avec sa vivacité
habituelle : « Mademoiselle, figurez-vous que Mahomet
est un imposteur, un fourbe, un scélérat, qui a fait
poignarder votre frère, qui vient d'empoisonner votre
père, et qui, pour couronner ses bonnes œuvres, veut
absolument coucher avec vous. Si tout ce petit manège
vous fait un certain plaisir, ah ! vous avez raison de le
ménager comme vous faites; mais pour le peu que
cela vous répugne, voilà comme il faut vous y pren-
dre... » Et se mettant lui-même à déclamer dans le
ton et avec la chaleur qu'exigeait la situation, il donna
à la pauvrette, qui ne savait où se blottir, une leçon
qu'elle ne dut jamais oublier, et qui, en somme, lui
profita, car elle finit par devenir une actrice très-
agréable, à ce qu'assure Le Kain.
Ce premier essai , en petit comité, donnait la mesure
de ce que l'on pourrait avec du zèle, du soin, de la
374 LE VESTIAIRE DE LA COMÉDIE FRANÇAISE.
persévérance. Le poëte avait retenu tous ses inter-
prètes à souper ; et Rome sauvée leur fut distribuée;
séance tenante. Ceux-ci, au comble de la joie, étu-
dièrent et apprirent leur rôle en quelques jours, et les
répétitions commencèrent. Ce fut là, pour Voltaire et
pour eux, la pierre d'achoppement, car l'auteur de
Zaïre était exigeant et ne se contentait pas de l'a
peu près. Mais il avait affaire à tous gens de bonne
volonté, fiers de son amitié, et qui tenteraient l'impos-
sible pour mériter un mot d'éloge. L'auteur, content
de tout son monde, forma aussitôt le dessein de donner
à un public de connaisseurs et d'amis les prémices
d'une œuvre qui, dans l'ordre des temps, eût du passer
avant Oreste. Ce projet une fois conçu, rien ne devait
être négligé pour attirer sur cette soirée un éclat re-
tentissant : jeu des acteurs, mise en scène, costumes,
les moindres accessoires. Pour arriver à son but, l'ar-
gent ne lui eût pas coûté, il s'agissait de sa gloire et
de sa vengeance! Mais une idée lui vient, idée machia-
vélique et économique, qui supprimait le temps et la
dépense, et l'aidait à battre l'ennemi avec ses propres
armes. On se souvient que la cour s'était mise en frais
d'habillements et d'oripeaux pour le Catilina de Cré-
billon; cette défroque dormait dans les magasins de la
Comédie. Voltaire s'adresse à M. de Richelieu qui était
en exercice et régnait en vizir sur cet empire de carton,
de papier doré et de fer-blanc. Tout le vestiaire lui fut
aussitôt envoyé dans sa rue Traversière, où il comptait
bien faire une rude guerre et à l'auteur de Catilina
et à ses insolents interprètes; car, malgré des succès
sans nombre, malgré tout l'argent que rapportait à
CHAMBREE COMPLETE. 37o
ceux-ci même une chute de Voltaire, le poëte aura
constamment à se plaindre de leur morgue, de leurs
méchants procédés et de leur inqualifiable ingratitude.
Quoi qu'il en soit, les difficultés étaient levées, la salle
était ornée, les artistes savaient leur rôle, ils étaient
aussi impatients que le maître de se produire devant
un auditoire restreint, mais composé de l'élite de la
haute société et des beaux esprits qui étaient alors à
la tête du mouvement littéraire.
Ces derniers étaient représentés par d'Alembert, Di-
derot, Marmontel, le président Hénault, l'abbé de Yoi-
senon, l'abbé Raynal, l'abbé d'Olivet. Les ducs de Ri-
chelieu et de La Yallière, tous deux amis du poëte, figu-
raient au premier rang. Mentionnons encore, pour la
singularité de la rencontre, la présence du père de Latour
qui, cédant aux caresses de Yoltaire, à ses obsessions,
avait consenti à assister avec son compagnon à la re-
présentation d'un ouvrage dont il avait eu déjà com-
munication et auquel il avait donné force éloges. Mais
iln'étaitpas, comme on va voir, l'unique religieux attiré
là par la curiosité. Cette soirée eut tout le succès qu'en
attendait le vaniteux poëte; les applaudissements, les
témoignages d'admiration ne firent pas défaut. L'abbé
d'Olivet, notamment, ne se sentait pas d'aise. En sa
qualité de traducteur de Cicéron, il avait été plus que
révolté du rôle bas et vil que lui faisait jouer Crébil-
lon, et il témoigna à l'auteur de Rome sauvée sa re-
connaissance pour cette justice rendue au père de la
patrie.
Yoltaire, transporté, écrivait à la duchesse du
Maine, à laquelle il soumettait docilement les moindres
376 ÉCLAT DE CES REPRÉSENTATIONS.
corrections : h Nous avons répété aujourd'hui la pièce
avec ces changements, et devant qui, Madame? Devant
des cordeliers, des jésuites, des pères de l'Oratoire,
des académiciens, des magistrats, qui savent leurs Ca-
tilinaires par cœur ! Vous ne sauriez croire quel succès
votre tragédie a eu dans cette grave assemblée. Ah!
madame, qu'il y a loin de Rome au Cavagnol1! » Le
théâtre de la rue Traversière ne pouvait être inauguré
dans de meilleures conditions, et, le lendemain, il n'é-
tait question, dans Paris, que du Catilina de Voltaire,
de la pompe du spectacle , de l'intelligence des acteurs,
dont quelques-uns avaient joué comme ne l'eussent
pas fait messieurs du tripot tragique. Voltaire avait-il,
dès le début, l'intention arrêtée de donner des repré-
sentations suivies? Sans doute il n'avait songé qu'à se
rendre compte de certains effets scéniques sur lesquels
il n'est qu'une façon de s'édifier avec une complète
certitude. L'éclat de cette soirée, les instances, les
supplications de ses acteurs , les sollicitations d'une
foule de gens auxquels il ne voulait pas déplaire et
qui n'avaient pu faire partie de la première chambrée,
le déterminèrent à répéter ces petites fêtes dont le re-
tentissement était d'autant plus grand qu'il y avait
quelque gloire à en avoir été le témoin, et que l'on
avait intérêt à n'en pas diminuer les mérites, ac J'y ai
vu plus d'un ministre et d'un ambassadeur, nous dit
Longchamp. Il fallut prendre le parti de faire des bil-
I. Voltaire, Œuvres complètes (Beuchot;, t. LV, p. 371. Lettre
de Voltaire à la duchesse du Maine; ce dimanche, novembre 1749.
Indication fausse de mois et d'année. Voir, plus loin, p. 409, nos
remarque- à l'égard de ce classement erroné.
COMÉDIENS DE QUALITÉ. 37 7
lets, dont les porteurs seuls étaient admis. On n'en
distribuait qu'à proportion de la capacité de la salle,
qui n'était pas fort vaste. Au moyen de quelques gra-
dins établis sur les côtés, et que M. de Voltaire appe-
lait ses loges, cent personnes environ y pouvaient être
assises, et une vingtaine d'autres au moins, debout
dans une espèce de vestibule ou antichambre, pou-
vaient encore jouir du spectacle1. »
Ces succès intimes, et, pour ainsi parler, domesti-
ques, n'étaient pas les seuls à le venger de la morgue
et de la hauteur de Messieurs de la Comédie fran-
çaise. D'autres comédiens, qui, comme talent peut-
être, ne valaient pas ceux de la rue Traversière, lut-
taient vers le même temps de zèle et d'efforts pour
interpréter le moins indignement qu'il leur serait
possible l'un de ses ouvrages les plus pathétiques,
Alzire. Jusque-là, le répertoire des petits Cabinets
consistait en comédies, en opéras, en ballets, en pan-
tomimes, tous les genres sauf la tragédie. Qui se fût
avisé de songer à ces sommets? Mais, peu à peu, l'on
en vint à se dire qu'il n'y avait pas une distance si
énorme entre la comédie de caractère et la tragédie,
et qu'après avoir joué d'une façon si remarquable le
Méchant, l'on pouvait bien aborder nos tragiques.
Les succès avaient enhardi cette petite troupe des Ca-
binets. Après de longues hésitations, madame de Pom-
padour décida que l'on passerait le Rubicon, et ce fut
Y Alzire de Voltaire, à laquelle on s'arrêta, soit qu'elle
voulût donner cette satisfaction à ce favori en délica-
1. Longehamp et Wagnière, Mémoire* sur Voltaire (Paris, 1826),
t. 11, p. 280, 281.
378 ALZIRE JOUÉE DANS LES CABINETS.
tesse, soit que la pièce fût plus qu'aucune autre dans
les cordes de chacun. Le rôle d'Alvarès échut à M. de
Pons, Don Gusman à M. de Maillebois, Montés à M. de
Lasalle, Zamore à M. de Duras, un Américain à M. de
Clerraont et Alonze à M. de Frise. Il va sans dire que
madame de Pompadour s'était réservé le personnage
d'Alzire. Madame de Marchais, compensant la qualité
par la quantité, s'était chargée des deux rôles de sui-
vantes, Émire et Céphane.
Ce ne fut pas, toutefois, sans appréhension que l'on
tenta l'aventure (28 février). Le nombre des specta-
teurs avait été notablement réduit : la reine ne s'y
trouva point, ni le Dauphin, ni Mesdames. L'événe-
ment, en définitive, vint donner le plus triomphant
démenti à ces craintes, à ces terreurs. Alzire fut bien
jouée, nous dit-on. Madame de Pompadour - Alzire
et M. de Duras - Zamore furent couverts d'applaudis-
sements1. Voltaire ne parut pas à cette première re-
présentation; il assistait, en revanche, à la seconde,
qui fut encore plus brillante (vendredi, 6 mars).
Le roi , qui s'était amusé, dit tout haut, à la fin du
spectacle : « qu'il était étonnant que l'auteur d' Alzire
pût être le même que celui qui avait fait Oreste2. »
Cela n'était pas trop aimable pour Oreste. L'on sait
que Louis XV trouvait une sensible volupté à piquer
son monde. 11 aimait à donner de l'éperon et parfois
d'une façon cruelle : il rappelait leur âge aux vieillards,
leurs infirmités, leur santé chancelante, leur parlait
d'apoplexie à propos d'un saignement de nez, avec
1. Duc de Luynes, Mémoires, t. X, p. 222.
2. Ibid., t. X, p 227.
ÉTRANGE TOURNURE D'ESPRIT DU ROI. 379
une impitoyable insistance qui, disons-le, tenait plu-
tôt de la monomanie que de la férocité \ S'il n'y avait
pas à se méprendre sur l'intention, encore fallait-il
sourire et faire bon visage. Cependant , il arrivait
parfois que le courtisan disparaissait devant l'hom-
me; et quelque verte réplique, quoique rarement,
venait couper court à ces funèbres plaisanteries.
Le mot de M. de Souvré , entre autres, est d'une
présence et d'une prestesse d'esprit, et aussi d'un osé
qui ravit. « Yous vieillissez, lui disait un jour Louis XV,
où voulez-vous qu'on vous enterre? — Aux pieds de
Votre Majesté, » répondit le marquis.
Maisle roi, dans cet éloge à'Âlzire quiétaituncamou-
flet pour Oreste , avait voulu peut-être châtier cette
obstination à chagriner les derniers jours de Crébillon ;
au moins la supposition enlèvc-t-elle à cette dureté ce
qu'elle eût eu de gratuit. C'est d'ailleurs ce que le duc
deLuynes, qui rapporte ce petit incident, semble nous
donner à entendre. « Oreste, ajoute-t-il, est une nou-
velle pièce de Voltaire; c'est Y Electre de Crébillon que
Voltaire refait. Il a déjà refait le Catilina du même au-
teur, qu'il a mis sous le nom de Rome sauvée. C'est à
l'occasion de ces ouvrages entrepris par Voltaire que
ses ennemis ont fait ces deux vers qui ont couru dans
le public :
Voltaire a cru venger Sophocle et Cicéron,
11 n'a vengé que Crébillon.
Quoi qu'il en soit, l'auteur A' Oreste fil le sourd et ju-
1. Bibliothèque de Mémoires sur le XVIIIe siècle (édit. Barrière),
1. III, p. 67. Mémoires de madame du Hausset.
380 UN IMPROMPTU.
gea que le plus habile comme le plus spirituel était de ne
pas avoir entendu une observation blessante. La favorite
n'était pour rien, après tout, dans la malveillance de son
amant, et en faisant applaudir l'une des tragédies qui
lui tenaient le plus au cœur, elle avait servi le poëte
comme il aimait le mieux l'être. Le lendemain ma-
tin, il allait à son lever et soldait sa dette de recon-
naissance envers la Lecouvreur des Cabinets par un
quatrain qu'il débitait à sa porte avant d'en franchir
le seuil.
Cette Américaine parfaite
Trop de larmes a fait couler.
Ne pourrai-je me consoler
Et voir Vénus à sa toilette ?
Hâtons-nous de dire que c'est bien là un impromptu;
car nous ne pensons pas qu'il lui soit arrivé deux
fois dans sa vie de faire d'aussi misérables vers. Yï En-
fant prodigue et Alzire furent les deux seuls ouvrages
de Voltaire joués sur le théâtre des Cabinets, dont la
clôture coïncida, du reste, avec son départ pour la
Prusse.
X
FRÉRON. - UN PENSIONNAIRE DE FRÉDÉRIC. - ROME
SAUVÉE. — ÉCHANGE DE MADRIGAUX.
Bien qu'alors, pour Yoltaire, la somme des satis-
factions d'amour-propre fît plus que compenser les
piqûres des frelons et des dégoûts qu'il n'eût pas dû
rencontrer, il perdait vite de vue les succès pour n'être
sensible qu'aux attaques, petites ou grandes, dont il
était le but. Les Desfontaines ne périssent jamais ; du
moins sont-ils sûrs, en mourant, que quelqu'un ra-
massera leur héritage. Le successeur de l'abbé était
tout trouvé. L'auteur des Observations l'avait façonné
de longue main à son image et avait pu emporter
l'espérance de laisser, pour continuer son œuvre, une
plume digne de la sienne. Son attente devait même
être surpassée; car Fréron sera un tout autre homme
que Desfontaines, quelque exagérée qu'ait été sa valeur
d'écrivain, de critique et de pamphlétaire. On s'est
demandé, on a recherché le point Je départ de cette
guerre, sourde d'abord, que l'auteur futur de Y Année
littéraire fît à l'auteur de Mérope. Disons que Voltaire,
étrangement attentif à cet égard, sentit l'ennemi même
382 FRÉRON.
avant les torts, et il se tenait prêt à repousser le nouvel
assaillant avec toutes les armes à sa disposition. En
fait d'armes, on le sait, il n'en a pas de courtoises. Ne
menacez pas son repos, admirez ou taisez-vous, et ce
sera l'homme le plus charmant, le plus affable, le plus
serviable et le meilleur. Si vous voulez la bataille, si
vous lancez le premier javelot, attendez-vous à tout.
En tout cas, ne plaignons pas trop Fréron. Fréron,
comme Desfontaines, était né homme d'attaque, con-
dottiere. Il avait de l'esprit, du trait, plus de goût que
d'élévation ; pour lui, comme pour Desfontaines , la
critique consistait plus à peser des mots que des idées;
elle n'avait pas cette ampleur, cette observation fécon-
dante et créatrice d'un Diderot. Dans de telles condi-
tions, la malice est une nécessité au premier chef; à
défaut de perlée et d'enseignement, le lecteur se con-
tentera d'épigrammes bien affilées et qui emportent la
pièce. Mais Fréron aura, au degré le plus éminent, ce
genre de qualités, et, aux cris de douleur et de rage
que poussera Voltaire, il n'y aura pas à douter de la
sûreté de la main. Encore une fois, en s'enrôlant sous
la bannière de Desfontaines, Fréron s'engageait à har-
celer le grand homme de ses attaques incessantes,
attaques sournoises à propos de rien, mais qui n'en
faisaient pas moins rugir le lion.
Bientôt, une petite déception vint fortifier cette
haine gratuite jusque-là. Fréron, l'abbé Fréron, ainsi
qu'il se fît appeler dans l'origine, s'était avisé de chanter
la victoire de Fontenoi, comme Piron, comme l'abbé
de Portes, comme bien d'autres. Mais sa voix ne fut
pas entendue dans ce concours lyrique, quoique ce
SES DÉB TS AVEC VOLTAIRE. 383
soit le contraire qu'il prétende. « Il ne me convient
pas de me citer, dit-il dans ses feuilles ; ce privilège
n'appartient qu'aux grands écrivains comme vous,
monsieur ; mais le public honora d'un favorable accueil
mon ode sur la Journée de Fontenoy. Vous daignâtes
vous-même applaudir à ce faible essai1. » Et, sans
doute, ne pardonna-t-il pas à Voltaire d'avoir tout
attiré à lui, honneurs et récompenses. Mais trop habile
pour laisser percer le bout de l'oreille, il donnera des
louanges au poëme de ce dernier, et le défendra même
contre ses détracteurs, dont il aura soin, toutefois, de
reproduire sournoisement les noirceurs. Ainsi ces
derniers dépouillent notre poëte de ce qu'ils nomment
l'invention et le dessin. Ils lui refusent le talent de
créer et ne lui concèdent que celui de l'arrangement.
Avec le secours d'autrui, il fera Œdipe, Brutus, la
Mort de César, Zaïre, qui n'est que Y Othello des An-
glais. Quand il puisera dans son propre fonds, il pro-
duira Artémire, Eriphyle, Adélaïde du Guesclin, Zu-
lime, la Princesse de Navarre. Et l'équitable critique
de répliquer aussitôt : « Mais Ahire, dont la texture
lui appartient jusqu'à présent, n'est-elle pas un sujet
vierge, aussi régulièrement construit que ceux qu'il
s'est donné la peine de refondre"? » On le voit, Fréron
est le meilleur ami de Voltaire, ou du moins son aris-
tarque le mieux disposé. On pourrait souhaiter plus
de discrétion dans des citations qui ne sont aucune-
ment à la louange de Voltaire; mais le moyen de les
combattre sans les reproduire? Et puis un journaliste
1. Lettres sur quelques écrits de ce temps (Genève, 1749], t. I,
p. 197 j à Paris, ce 15 juillet 1749. Réponse à une lettre de Roi.
384 MALIGNE EXHIBITION.
ne doit laisser rien ignorer à ses lecteurs, quitte à
chercher ailleurs ce qu'il ne lui pas été donné d'ap-
prendre par lui-même.
A l'égard du caractère de cet auteur, je ne le connois pas
assez, madame, pour entreprendre de vous le dépeindre. J'ai
seulement lu quelque part qu'Aristippe et Diogène tour à tour,
il rechereboit les plaisirs, les goûtoit et les célébroit, s'en las-
soit et les frondoit; que par ses familiarités avec les grands il
se dédommageoit de la gêne qu'il éprouvoit avec ses égaux;
qu'il étoit sensible sans attachement, voluptueux sans passions,
sociable sans amis, ouvert sans franchise, et quelquefois libéral
sans générosité; qu'avec les personnes jalouses de le connoître,
il commençoit par la politesse, continuoit par la froideur, et
finissoit par le dégoût; qu'il ne tenoit à rien par choix, et
tenoit à tout par boutade. Je le crois modeste, quoique poëte.
Il sçait trop que la vanité, ce partage des petits esprits, dégrade
un génie supérieur1...
Ce portrait n'est pas, eo. effet, de Fréron, qui eût pu
se dispenser de le reproduire dans ses feuilles, car il
avait couru Paris dans son temps (1735) et avait paru
assez piquant et assez renseigné pour que l'on en re-
cherchât l'auteur 2. Mais tout s'oublie, et, après une
1. Lettres de madame la Comtesse de *** sur quelques écrits mo-
dernes (Genève, 17 SO), t. I, p. 19 à 25. Lettre 11; Paris, ce 10 sep-
tembre 17 45.
2. Ce portrait a été reproduit en plus d'un endroit; on peut le
lire, notamment dans : Voltaire, particularités curieuses de sa vie et
de sa mort, par le P. Harel (Paris, 1818), p. 15, 1G. Voltaire y fait
allusion dans plusieurs de ses lettres ; et peut-être au fond le trouve-
l-il plus ressemblant qu'il ne veut le faire croire. <> J'ai vu le portrait
qu'on a fait de moi; il n'est pas, je cro:?, ressemblant. J'ai beaucoup
plus de défauts qu'on ne m'en reproche dans cet ouvrage, et je n'ai
pas les talents qu'on m'y attribue ; mais je suis bien certain que je
ne mérite pas les reproches d'insensiljilitj et d'avarice que l'on me
fait. Mon amitié pour vous me justifie de l'un, el mou bien prodigué
à mes amis me met à couvert de l'autre. » Lettre à Berger; à Cirey,
PENSION DONNÉE.
dizaine d'années, il n'est pas inutile de rafraîchir la
mémoire d'un public blasé, frivole, tout au moment
présent, et auquel il arrive souvent de perdre de vue
des choses d'une bien autre importance. Telle est la
première morsure de Fréron. Dans les lettres qui sui-
vent, il ne laissera pas échapper l'occasion d'un coup
de dent, sans toutefois enfoncer trop avant dans les
chairs '. Il se croyait prudent et ne semblait pas sup-
poser que ses victimes fussent en droit de jeter les
hauts cris; car Voltaire était loin d'être l'objet exclusif
de ses attaques. C'était là une illusion de journaliste
qui lui fut vite enlevée. Ses Lettres furent supprimées
tout à coup par l'autorité au moment où il préparait
la vingtième. La cause des mesures de rigueur dont il
fut l'objet se trouve dans un passage de sa lettre XIX,
intitulé : Pensio?i donnée.
Je sçais, madame, votre zèle et votre respect pour l'Acadé-
mie. Nous sommes pénétrées l'une et l'autre des mêmes senti-
mens. On dit que ces messieurs font peu de bruit pendant leur
vie; il faut qu'ils meurent pour éveiller le public sur le choix
des successeurs : encore la curiosité est-elle a?-cz faible. Pour
confondre ces discours, voici fort à propos un événement d'éclat,
qui réjouit cette célèbre compagnie, sans lui coûter aucune
perte. Un abbé, le plus jeune des académiciens, vient d'être
honoré d'une pension : non pas sur quelque bénéûce; c'est la
récompense commune à tous les ecclésiastiques. Celle-ci e*t
bien d'une autre distinction. J'en suis avec tout mon sexe
le 4 août 1735. Mais do qui était ce portrait? « Le nom de M. de
Charost, qu'on met à la tête de ce petit écrit, dit-il ailleurs, me con-
îirme dans le soupçon où j'étais que l'ouvrage est d'un jenae afeM
de La Mare, qui doit entrer chez M. de Charost. C'est un jeune poète
fort vif et peu sage... » Lettre à Thiériol; Cirey.
1 . Lettres de madame la Comtesse de*** sur quelques écrits modernes
(Genève, 17 16), t. I, p. G4, 113, 197, 205.
m. 22
386 ATTAQUE CONTRE L'ABBÉ DE BERNIS.
transportée de joye. M. l'abbé, illustre par sa naissance et par
deux petites odes, dont je vous prie de vous souvenir, l'une
intitulée les Poètes lyriques, l'autre les Rois, se vit en sortant de
classe élevé tout à coup à la suprême dignité de la littérature :
sa réception fut une des plus magnifiques fêtes du Parnasse.
J'étois au rang des spectateurs, avec plusieurs beautés; je fus
moins fâchée que jamais d'être femme. Le croiriez-vous, ma-
dame? Je conçus de flatteuses espérances sur la protection des
abbés1.
Ce jeune abbé, cet académicien imberbe, qu'on ne
nomme point, mais qu'on n'avait pas besoin de
nommer, était Bernis, le favori de la favorite, qui ve-
nait en effet de le récompenser de ses services en lui
faisant donner par le roi une pension sur sa cassette.
Pourquoi pas sur quelque bénéfice , comme cela se
pratique à l'égard des ecclésiastiques ? Cette question
était de trop. Elle avait ou parut avoir un sous-entendu
d'une suprême insolence ; et, comme on n'avait pas à
rendre de comptes à Fréron, on supprima ses feuilles
sans lui en dire les vraies raisons. La note de police
qui a trait à l'événement affecte de citer l'abbé Le
Blanc, une de ses victimes2. Mais le journaliste n'en
1 . Lettres de madame la Comtesse de *** sur quelques écrits modernes
(Genève, 1746), t. I, p. 295, 296; à Paris, ce 12 janvier 174G.
2. « C'étoit pour avoir composé, fait imprimer et distribuer des
libelles et ouvrages périodiques de toute espèce, où ils déchiraient
(son collaborateur, l'abbé d'Estrées, avait été arrêté avec lui) inhu-
mainement lout le monde, tellement que tout Paris en éloit scanda-
lisé; entre autres, ils avoient fait des satyres contre l'abbé Le Blanc,
auteur qui avoit la réputation d'honnête homme et qui ne travailloit
jamais à de mauvais ouvrages. » Archives de la police. Notes sur les
prisonniers de la Bastille et de Yincennes. Carton 2. Mais les Anec-
dotes sur Fréron, qui sont de Voltaire, disent formellement qu'il fut
envoyé à Vineennes pour avoir attaqué l'abbé de Bernis. Voltaire,
OEuvres complètes (Ceuchol), t. XL, p. 232, 233.
LE JOURNALISTE A VINCENNES.
devait pas être quitte pour la suppression de ses feuilles.
La perquisition et la saisie de ses papiers ne firent que
précéder son arrestation et son incarcération au donjon
de Vincennes, où on lui laissa tout le loisir d'apprécier
les difficultés et les écueils de sa profession militante '.
Fréron, qui espérait bien que sa captivité ne serait
pas éternelle, songea à l'adoucir autant qu'il était en
lui, et, comme il le dit, en disette de tout commerce
avec les vivants, il voulut du moins s'entretenir avec
les morts. Il demanda un Ovide au gouverneur, qui,
sans y entendre malice, lui fit porter les Miracles de
saint Ovide. En somme, la gaieté, la bonne humeur
ne l'abandonnent point, et, pour tuer le temps, il rime
contre l'abbé Le Blanc de méchantes épigrammes dont
il régale le ministre 2, et vide, chaque matin, une bou-
teille de bon vin, ce qui lui fait endurer patiemment
le reste de la journée. Ses amis ne s'endormaient pas
et sollicitaient son élargissement. Un président à la
chambre des comptes de Montpellier, M. Claris, obtint
un ordre d'exil à Bar-sur-Seine3, un exil plus ou
moins long étant une transition inévitable entre la
1. Archives impériales. 0-90. Registre du secrétariat de la maison
du Roy, de l'année 1746. « Du 21 janvier. — Les Srs Fréron et
d'Eslrées, mis au château de Vincennes, perquisition préalablement
faile chez eux dans leurs papiers et elîels. Aposition de scellé sur
iceux en leur présence et de tout procès-verbal dressé. » Enregistre-
ment. Ordres du Roy.
2. Opuscules de M. F*** (Amsterdam, 17 53), t. 1, p. 405. Lettre
écrite du donjon de Vincennes à un ministre.
3. Archives impériales. 0-90. Registre du secrétariat de la maison
du Roy, de l'année 174G. < Du 15 mais. — Ordre qui enjoint au
S. Fréron de se retirer à Dar-sur-Seine, l'ordre de se retirer à Quioi-
per révoqué. »
3^« LETTRES SUR QUELQUES ÉCRITS DE CE TEMPS.
sortie d'une prison d'Etat et la réintégration complète
dans la société. Cette hégire ne se prolongea pas beau-
coup au delà de trois mois, et le journaliste rentrait
dans Paris à la fin de juin1, mais avec défense de con-
tinuer ses feuilles 2; et il ne lui fallut pas moins de trois
années de sollicitations pour arracher la permission de
les reprendre, encore dût-il en modifier quelque peu
le titre. Les Lettres sur quelques écrits de ce temps
parurent le 1er janvier 1749. 11 \ a sans dire que cela se
fit sans demander l'agrément de Voltaire, qui s'écriait :
« Pourquoi permet-on que ce coquin de Fréron suc-
cède à Desfontaines"? Pourquoi souffrir Raffiat après
Cartouche ? Est-ce que Bicétre est plein3?»
Et pourtant Fréron, depuis la réapparition de ses
feuilles, loin de se donner de nouveaux torts, n'avait
glissé dans ses articles le nom du poëte que d'une façon
tout aimable. Il est vrai que l'auteur de la Eenriade
n'y devait rien perdre, et que la lettre XIII allait lui
être exclusivement consacrée. L'attaque était d'autant
plus sanglante qu'elle portait sur une œuvre de Vol-
taire, que Voltaire ne pouvait avouer, et où, sous le
couvert de l'anonyme, il s'adjugeait ingénument la
supériorité dans tous les genres4. L'occasion était
1. Archives impériales. 0-90. Registre du secrétariat de la maison
du roy, de l'année 1746 « Du 27 juin. — Révocation d'exil pour le
S. Fréron. »
2. Delort, Histoire de la détention des philosophes et des yens de
lettres à la Bastille et à Vincennes (Paris, 1829), t. II, p. 16G.
3. Voltaire, Œuvres complètes (Beuchol), t. LV, p. 293. Lettre de
Voltaire à d'Argental ; 24 juillet 17 49.
4. Connoissance des beauté: et des défauts de la poésie et de l'élo-
quence française ; à l'usage des jeunes gens, et surtout des étrangers,
avec des exemptes par ordre alphabétique, pur M. D***, à Londres.
NOUVELLES ATTAQUES. 389
belle pour le journaliste qui sut profiter de ses avan-
tages. Ces vingt pages sont un petit chef-d'œuvre de
persiflage, de raison et de discussion, auxquelles il y
eût eu peu de choses à répondre1. Aussi, quoique
frappé au cœur, garda-t-on le silence. Fréron, enhardi
par ce succès, croyant d'ailleurs son honneur inté-
à défendre Desfontaines traîné sur la claie dans
les Mensonges imprimés, décoche un nouveau trait qui
eut tout le résultat qu'il en attendait2. Pour le coup,
c'en était trop, l'indignation des honnêtes gens était
à son comble et c'était au magistrat chargé du soin de
protéger les citoyens, de les venger dans la personne
de Voltaire des attaques de ce misérable folliculaire.
Monsieur, écrit ie poêle à M. Berrier, je me suis présenté à
votre porte pour vous supplier de ne point laisser avilir les
gens de lettres en France, et surtout ceux que vous honorez de
vos bontés, au point qu'il soit permis aux sieurs Fréron et abbé
de La Porte d'imprimer tous les quinze jours les personnalités
les plus odieuses. L'abbé Raynal s, attaqué comme moi, est
venu avec moi, monsieur, pour vous supplier de supprimer ces
scandales dont tous les honnêtes gens sont indignés... Il e.-
dur pour un homme de mon âge, pour un officier du roi, d'être
compromis avec de pareils personnages4...
1. Lettres sur quelques écrits de ce temps (Genève, 1749;, t. I,
p. 267 à 287 ; à Paris, ce 4 août 17 40.
2. IbicL, t. 111, p. 47 à CG ; à Paris, ce 15 janvier 1750.
3. Il ne peut être question que d'une appréciation, piquante sans
dépasser la mesure, de Y Histoire du Parlement d'Angleterre. Fréron
oppose le portrait de Croniweli l'ait par Raynal à ce portrait fameux
du Prolecteur par Bo.-suet. La seule malice est dans les mois en ita-
lique. Tout cela n'a rien que de licite et n'est pas de nature à aiie
pendre son critique. Lettres sur quelques écrits de ce temps (Genève,
17 49, t. 1, p. 21 à 25; Paris, ce 2 février 17 i'J.
4. Voltaire, Lettres ittëditeê [Didier, 1857), l. I, p. 190. Lettre
de Voltaire à M. Berrier; à Paris, 15 mars 17 50.
22.
390 FRERON PROPOSÉ A FRÉDÉRIC.
Voltaire priait le lieutenant de police d'en conférer
avec M. d'Argenson. Et, comme cela n'allait pas assez
vite, au gré de sa fiévreuse impatience, il écrivait quel-
ques jours plus tard à M. de Mairan, qui avait l'oreille
du chancelier et que l'on supposait fort influent au-
près du chef de la magistrature. Ces feuilles s'impri-
maient sans permission ; cette témérité eût dû les faire
supprimer, lors même qu'elles eussent été aussi inno-
centes qu'elles étaient criminelles. « S'ils se bor-
naient (l'abbé de La Porte et Fréron) à juger des ou-
vrages, il faudrait leur interdire une liberté qui ne
leur appartient pas; mais ils vont jusqu'à insulter
personnellement plusieurs citoyens; ils causent dans
Paris un scandale continuel, ils excitent des que-
relles. Il est, sans doute, de l'équité de M. le chan-
celier de réprimer une telle licence, et de sa prudence
d'en prévenir les suites1. »
Mais voilà qu'il est question de ce même Fréron,
pour la correspondance de Frédéric. Qui avait con-
seillé un tel choix? Cette pensée seule jeta Voltaire
dans des transports de rage. Une pareille appréhension
se comprend. Le moyen d'avoir, à une distance de
deux ou trois cents lieues, d'autres idées sur les
hommes et les choses que celles que l'on nous fait?
L'auteur de la Eenriade se voyait déjà dépossédé,
1. Vollaire, Lettres inédites (Didier, 1857), t. I, p. 191. Lettre
de Vollaire à M. de Mairan ; 22 mars 1750. Ces démarches ne
semblent pas avoir été complètement sans effet. Si les feuilles ne
furent pas supprimées, au moins y eut-il une notaMe distance entre
la feuille VI et la feuille VIF, la première étant du 22 février et la
seconde du 4 octobre 17 50. A partir d'octobre, Voltaire ne sera plus
là, il sera à Berlin, et Fréron aura les coudées plus franches.
BIOGRAPHIE DE FRÉRON PAR VOLTAIRE. 301
évincé, répudié. Mais, c'est ce qu'il saurait empêcher à
tout prix. Il ne perd pas un moment, et écrit au mo-
narque prussien, précisément deux jours après avoir
adressé au lieutenant de police cette fulgurante dia-
tribe contre le successeur de Desfontaines :
Voilà d'Arnaud à vos pieds! Qui sera à présent assez heu-
reux pour envoyer à Votre Majesté les livres nouveaux et les
nouvelles sotlises de notre pays? On m'a dit qu'on avait pro-
posé un nommé Fréron. Permettez-moi, je vous en conjure, de
représenter à Votre Majesté qu'il faut, pour une telle corres-
pondance, des hommes qui aient l'approbation du public. Il
s'en faut beaucoup qu'on regarde Fréron comme digne d'un
tel honneur. C'est un homme qui est dans un décri et dans un
mépris général, tout sortant de la prison, où il a été mis pour
des choses assez vilaines. Je vous avouerai encore, sire, qu'il
est mon ennemi déclaré, et qu'il se déchaîne contre moi dans
de mauvaises feuilles périodiques, uniquement parce que je n'ai
pas voulu avoir la bassesse de lui faire donner deux louis d'or,
qu'il a eu la bassesse de demander à mes gens, pour dire du
bien de mes ouvrages. Je ne crois pas assurément que Voire
Majesté puisse choisir un tel homme. Si elle daigne s'en rap-
porter à moi, je lui en fournirai un dont elle ne sera pas mé-
contente; si elle veut même, je me chargerai de lui envoyer
tout ce qu'elle me commandera. Ma mauvaise santé, qui m'em-
pêche souvent d'écrire de ma main, ne m'empêchera pas de
dicter les nouvelles1.
Voltaire avait tout aussitôt cherché autour de lui,
parmi ses relations, ses amis, le groupe d'hommes de
lettres qui s'étaient enrégimentés sous ses bannières.
Son choix s'arrêta sur un de ces beaux esprits hâbleut s,
loquaces jusqu'à la gêne et l'infirmité, à formules
philosophiques, d'une ambition telle, qu'elle le pouvait
mener, le cas échéant, jusqu'au martyre. Il s'agit ici
1. Voltaire, OEmres complètes (Beuchot), t. LV, p. 406, 407.
Lellre de Voltaire à Frédéric; à Paris, 17 mars 17 50.
392 L'ABBÉ RAYNAL SUR LES RANGS.
du futur historien des deux Indes, de cet abbéRaynal,
que la persécution, et il y comptait bien, devait rendre
fameux, si elle ne l'immortalisa point. L'auteur de
Mahomet se contente de faire ses offres de service au
prince, sans indiquer personne. Il trouvera, si on l'en
veut charger; mais rien n'indique qu'il ait déjà trouvé.
On mois après, il était autrement explicite. Il est vrai
que, cette fois, ce n'est plus au roi qu'il parle, mais à
l'un de ses confidents, de ses serviteurs familiers les
plus en crédit, à Darget. Sa lettre, à laquelle il joi-
gnait un échantillon du savoir-faire de son protégé ,
est curieuse, et il est à regretter que sa longueur em-
pêche de la reproduire intégralement.
Voici une espèce d'essai de la manière dont le roi votre maî-
tre pourrait être servi en fait de nouvelles littéraires. L'abbé
Raynal, qui commence cette correspondance, a l'honneur de
vous écrire et de vous demander vos instructions. C'est un
homme d'un âge mûr, très-sage, très-instruit, d'une probité
reconnue, et qui est bien venu partout. Personne dans Paris
n:est plus au fait que lui de la littérature... Ce n'est pas d'ail-
leurs un homme à vous faire croire que les livres sont plus
chers qu'ils ne le sont en effet; il les met à leur juste prix pour
l'argent comme pour le mérite... Soyez persuadé qu'il était de
l'honneur de ceux qui approchent votre respectable maître de
ne pas être en liaison avec un homme aussi publiquement dés-
honoré que Fréron. Ses friponneries sont connues, ainsi que
le châtiment qu'il en a reçu; et il n'y a pas encore longtemps
que la police l'a obligé de reprendre une balle de livres qu'il
avait envoyée en Allemagne, et qu'il avait vendue trois fois
au-dessus de sa valeur. Vous sentez quel scandale c'eût été rie
voir un tel homme honoré d'un emploi qui ne convient qu'à
un homme qui ait de la sagesse et de la probité. J'ai osé man-
der à Sa YJaje?té ce que j'en pensais, j'ai ajouté même que
Fréron était mon ennemi déclaré; et je n'ai pas craint que Sa
Majesté pensât que mes mécontentements m'aveuglassent sur
cet écrivain. Fréron n'a été mon ennemi que parce que je lui
EXAGÉRATIONS MANIFESTES. 393
ai refusé tout accès dans ma maison, et je ne lui ai fait fermer
ma porte que par les raisons qui doivent l'exclure de votre
correspondance1...
Cette lettre est toute une biographie de Fréron, bio-
graphie qui ne pèche pas par excès de bienveillance et
de charité, et qu'il ne faut accepter, bien entendu, que
sous bénéfice d'inventaire. En réalité, Fréron est moins
noir qu'il ne le fait, et, pour ne parler que de cela,
très-probablement, Voltaire n'eut pas à lui fermer sa
porte, dont Fréron ne songea point à franchir le seuil.
Il s'était fait armer chevalier dans l'autre camp : ses
protecteurs, ses amis étaient tous les ennemis acharnés
du poëte; il ramassa, comme Annibal, l'héritage de
vengeance et de haine que lui laissait Desfontaines.
« Je perds un bienfaiteur, s'écriait-il, à sa mort, un
guide, et, plus que tout cela, un ami. S'il a paru de
moi quelque écrit qui ait mérité des applaudissements,
si j'ai montré quelque étincelle de talent et de goût :
C'est à vous, ombre illustre, à vous que je le dois2. »
Sans doute Fréron avait déjà vu se refermer sur lui
les lourdes portes de Yincennes; mais ce qui l'y avait
mené, nous Le savons, c'étaient les mêmes crimes qui
y conduisirent tant de philosophes et d'écrivains, des
écarts de plume contre des gens puissants dont le
crédit réclama et obtint le châtiment du folliculaire.
Voilà ce que Voltaire se garde bien de dire. Il est vrai
1. Voltaire, Œuvres complètes (Beuchot), t. LV, p. 409, 410.
Lettre de Voltaire à Darget; Paris, 21 avril 1750.
2. Lettres de madame la comtesse de*** sur quelques écrits modernes
(Genève, 17 4C , t. I, p. 239, 240. Lettre de Fréron sur la mort de
l'abbé Desfontaines; à Paris, ce 20 décembre 17 45.
394 THIÉRIOT.
qu'il mêle à cela d'autres accusations suggérées par
une haine implacable, et que nous ne croyons pas
plus sérieuses.
Nous voyons Voltaire se préoccuper outre mesure
du choix que le roi de Prusse allait faire d'un corres-
pondant littéraire. Cela, tout naturellement, nous ra-
mène au souvenir de Thiériot que le poëte avait donné
à Frédéric, sans que le père Mersennese fût cru obligé
à quelques devoirs envers une amitié que sa tiédeur
n'avait pu lui aliéner. Tout en le trouvant important
et ridicule, le prince s'accommodait assez de ses com-
mérages, et nous l'avons vu prendre sa défense auprès
de la terrible madame du Châtelet qui eût voulu le
voir casser aux gages, comme un valet. Casser aux
gages! L'expression ne saurait être plus impropre.
Frédéric ne pouvait avoir eu l'idée d'user de ce
pauvre diable sans rétribuer ses services; mais c'était
une terrible chose, pour Frédéric, que de dénouer les
cordons de sa bourse, et ce n'était pas sans douleur
qu'il s'y décidait, même pour payer les gages de ses
serviteurs. Thiériot, qui n'était pas riche, on le sait,
et ne vivait guère que des bienfaits de Voltaire, et, à
un certain moment, des générosités de La Popelinière,
Thiériot, toujours nécessiteux, se fût fort accommodé
d'avances; en tous cas, il n'était point en état de faire
de longs crédits à son royal débiteur. Telle fut, néan-
moins , tant qu'il fut employé par le roi de Prusse,
l'étrange situation qui lui l'ut faite. Il exécutait les
ordres qu'il recevait, envoyait les livres qu'il lui était
commandé d'acheter, il griffonnait régulièrement et
du mieux qu'il pouvait les cailletages et les cancans
EN INSTANCES POUR ÊTRE PAYÉ. 395
littéraires du jour, sans que la moindre rétribution
■vînt le rémunérer de ses peines. S'il se dépitait, s'il se
désespérait, c'était tout bas; la peur d'indisposer le
prince lui fermait la bouche. Dans sa détresse, il
s'adresse à Voltaire, qui, toujours serviable, consent à
prendre en main ses intérêts. Le poëte, étant alors à
Reinsberg, ne pouvait être mieux placé pour plaider la
cause de son ancien camarade. « Je commence par
vous dire que je viens de parler à Sa Majesté en pré-
sence de M. de Keiserling. Les sentiments de ce
grand homme sont dignes de ses lumières. Il a dans
l'instant réglé tout ce qui vous regarde; il se réserve
le plaisir de vous en faire instruire lui-même '. » A la
bonne heure! Après plus de deux ans de services
assidus, Thiériot palpera des écus du monarque : il
aura un peu attendu, mais enfin tout vient à point à
qui sait et peut attendre.
Voltaire, de retour à Bruxelles, plus de deux mois
après, trouvait deux lettres fort éplorées de son ami ;
il ne pouvait, cependant, que lui redire ce qu'il lui
mandait à la fin de novembre. « Il m'a promis positi-
vement, je vous le répète, une pension pour vous, et
sans délai. M. de Keiserling y était présent. Regardez-
la comme une chose sûre. Je vous redis encore qu'il
veut avoir seul tout l'honneur et tout le plaisir de faire
ses grâces 2... » Vingt jours se passent, et Thiériot ne
voit rien venir. Voltaire s'étonne un peu; mais le
1. Voltaire, Pièces inédites (Didot, 1820), p. 300. Lettre de Vol-
taire à Thiériot; Reinsberg, 24 novembre 17 40.
2. Ibid., p. 302. Lettre de Voltaire à Thiériot; Bruxelles, 7 fé-
vrier 1741.
396 S'ADRESSE A VOLTAIRE.
royal débiteur a plus d'une affaire sur les bras; appa-
remment ses arrangement sont pris pour le mois de
juin : c'est un peu plus de quatre mois à patienter;
mais, avant tout, il faut prendre garde d'importuner.
« J'ai de plus à vous dire, qu'autant que j'ai connu le
caractère de Sa Majesté prussienne, il n'aime pas
qu'on lui demande '. » Voltaire n'y entend pas malice,
mais le mot est charmant. Talleyrand, plus tard, dira
à ses créanciers s'enquérant près de lui de l'époque où
il les solderait : « Tous êtes bien curieux! » La position
de Thiéiïot était étrange et avait ses mirages. Quand il
pouvait oublier les nécessités présentes, il rêvait que
ce même roi, qui ne le payait point, réglerait sa pen-
sion à des taux fabuleux, quelque chose comme deux
mille livres. C'était un leurre sur lequel le poëte se
crut, en conscience, obligé de le désabuser : ce serait
douze cents francs, et non plus, qu'il toucherait, lors-
qu'il en arriverait là. Voltaire a beau se démener, l'on
fait la sourde oreille à Berlin. Pur oubli. « J'ai reçu
trois lettres de Sa Majesté depuis son départ pour la
Silésie, dans lesquelles il ne me fait point l'honneur
de me parler de cet arrangement2... » Mais il ne doute
pas que le roi de Prusse, en payant la pension, ne paye
aussi les arrérages ; et sa grande raison « c'est que la
chose est juste et digne de lui3. » Le temps marche, et
point de pension. Que pouvait un pauvre hère comme
1. Voltaire, Pièces inédiles (Didot, 1820), p. 305. Letlre de Vol-
taire à Thiériot; Bruxelles, 27 janvier 1741.
2. Ibid., p. 307. Lettre de Voltaire à Thiériot; Bruxelles, 1G fé-
vrier 17 41.
3. Ibid., p. 312. Lettre de Voltaire à Thiériot ; Bruxelles, 13 mars
1741.
DUMOLARD RÉDUIT AU MÊME RÉGIME. 397
Thiériot, sinon ronger son frein en silence? Il n'est
pas le seul qu'on ajourne et qu'on amuse. Dumolard,
lui aussi, s'est vu soumettre au même régime ; mais il
s'est fatigué ou indigné, et a pris la clef des champs,
ce que Voltaire n'approuve point. « Encore une fois,
ne vous découragez pas, » écrit-il, à la date du
28 mai 1 741 f. Le reste de l'année s'achevait sans
résultat. Toutefois, à moitié de janvier 1742, le poète,
qui a reçu des lettres de Berlin, est persuadé que l'on
touche enfin au terme, et l'annonce à son ami. 11 rap-
pelle au prince sa double dette envers Thiériot et
1. Ypllaire, Pièces inédites (Didot, 1820), p. 307. Lettre de Vol-
taire à Thiériot; Bruxelles, ce C avril 1741. Mais ce qui arrivait à
Thiériot elà Dumolard élail, après tout, le sort du plus grand nombre
de gens de lettres, d'arlistes, de comédiens que leur mauvaise étoile
menait à Berlin. Dans les poésies mêlées de Voltaire, se trouve un
huitain à l'adresse de Frédéric, et peut-êlre en laveur de Thiériot,
qui n'y est pas désigné : Placet pour un homme à qui le roi de Prusse
doit de l'argent. « Travailler pour le roi de Prusse est un proverbe
qui n'avait que trop son application au désespoir, à l'indignation
grande et parfois débordante du créancier évincé. Le sculpteur Tassaert
disait au prince Henri qui visita son atelier à Paris : « M. votre frère a
une singulière manière de payer les gens ! » Cela n'est qu'une boutade
plaisante; un autre staluaire donlThiébaud ne cite pas le nom, le prit
de plus haut et, de France où il était rentré, adressa au roi une
épitre où il ne marchandait point son débiteur. « Celte lettre écrite
ab halo n'était pas mal rédigée; le ton en était ferme et hardi ; elle
était même assez noble et philosophique; il n'y avait d'injures que
par le fond des choses; mais, à ce dernier égard, on n'y trouvait
aucun ménagement. Les filous, les suborneurs, les voleurs de grands
chemins, y élaienl offerls comme objets de comparaison qui mérilaient
la préférence, parce qu'au moins on avait coiilr* eux des recours ou
des moyens de vengeance. Frédéric méprisa cette lettre, dont on n'a
jamais parlé, et qui, adressée à tout autre souverain, aurait évidem-
ment causé la perte de son auteur. » Cette modération est très-con-
venable sans doute, mais, eu fin de compte, Frédéric paya-t-il? Dieu-
donné Thiébaud, Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin (Didot,
1860^, t. I, p. 137, 233, 244.
Iil. 23
308 REQUÊTE EN VERS.
Dumolard par quelques rimes courageuses. Malheu-
reusement, sa lettre ne s'est "pas retrouvée, pas plus
que celles du prince, auxquelles il fait allusion plus
haut. Ce n'est qu'en juin (1742) que nous trouvons
une requête de douze vers relatifs au père Mersenne.
Thiriot me dit tristement :
Ce philosophe conquérant
Daignera-t-il incessamment
Me faire payer mes messages?
Ami, n'en doutez nullement,
On peut compter sur ses largesses;
Mon héros est compatissant
Et mon héros tient ses promesses :
Car sachez que, lorsqu'il était
Dans cet âge où l'homme est frivole,
D'être un grand homme il promettait,
Et qu'il a tenu sa parole1.
Mais les jours, les semaines, les mois, les années s'en-
fuient et le triste Mersenne se lamente et gémit en vain.
"Voltaire, qui ne peut davantage, le repaît d'espérances ;
il est de nouveau à Berlin, il est près de Frédéric, il ne
s'en retournera pas sans s'être jeté aux pieds du roi
(8 octobre 1743). Huit mois se passent encore. Pour le
coup, l'on va s'exécuter. « Cette petite somme payée
à la fois vous mettra fort à l'aise, remarque judicieu-
sement l'auteur de Mérope, et votre philosophie s'en
trouvera très-bien (8 mai 1744). » Et, quelques jours
après : « -J'attends avec impatience la nouvelle du
paiement qui s'est fait attendre si longtemps. Il faut
bien qu'enfin vous jouissiez de cette petite aisance qui
1. Voltaire, OEuvres complètes (Beucliol), t. LV, p. ï 4 5 . Lettre
de Voltaire à Frédéric; juin 1742.
THIÉR10T REMERCIÉ. 399
ne dérangera pas votre philosophie, mais qui la rendra
plus heureuse (30 mai). » Il y avait neuf ans, en effet,
qu'il attendait; mais rien n'avait changé. Nous nous
trompons : on avait dit à Thiériot d'envoyer son mé-
moire. « Cependant je ne puis croire, s'écriait l'opti-
miste Yoltaire, que, tout Yespasien qu'il est par son
goût que vous lui reprochez pour l'argent, il ne vous
paie, à la fin , en Titus. Il ne vous a pas demandé votre
mémoire pour ne vous rien donner (1 1 juin 1744). »
Le 18 mars 1746, Thiériot n'avait pas avancé d'une
semelle. Mais les mauvais temps étaient finis, le roi de
Prusse l'avait assigné au mois de mai. Jusque-là il
avait été tellement occupé à battre les Autrichiens,
qu'il n'avait pas songé aux pensions de Thiériot1.
Deux années se succèdent, après lesquelles Thiériot
apprend qu'il est disgracié, qu'on ne veut plus de ses
guenilles, et qu'un autre le remplace. L'a-t-on payé,
en dernière analyse, de ses onze années de service?
Eh bien, non ! et il en est réduit à fatiguer tous ceux
qui approchent du roi de Prusse de ses doléances, de
ses supplications, de ses regrets; car il était au déses-
poir de s'être vu enlever ce poste qui, faute d'autres
avantages, lui donnait un vernis dont s'accommodait
fort la vanité de notre Thiériot ! Tout cela ressort de
deux lettres inédites du marquis d'Argens et de Darget
à Bachaumont, qui sont toute une révélation.
... Je vous dirai que M. Thiriot est persuadé que je puis ob-
tenir du roy le pavement de ce qui luy est dû en quoy il se
trompe fort; M. Darget et moy avons agi en conséquence de ce
1. Vollaire, Pièces inédites (Didot, 1820), p, 326. Lettre de Vol-
taire à Thiériot ; Versailles. 18 mars ITiO.
400 N'OBTIENT AUCUN SALAIRE.
que M. Thiriot souhetoit, nous avons parlé plusieurs fois; mais
nous avons été assés malheureux pour ne point réussir. Cepen-
dant nous reviendrons encor à la charge autant qu'il est permis
à un sujet qui a interest de ménager la protection du roy son
maître d'y revenir; car je crois M. Thiriot trop S9nsé pour
vouloir exiger queje déplaisse à mon maître, sans même que
cela puisse luy être utille. M. Thiriot se figure, que si je n'avois
pas proposé M. d'Arnaud il auroit été continué dans ses fonc-
tions, et il se trompe fort, car ça n'a été qu'après que le roy
eut signifié qu'il ne vouloit pas absolument se servir de luy
que M. Darget et moy nous proposâmes d'Arnaud. J'écris sur
tout cella à M. Thiriot et je vous prie de luy remetre ma letre
queje vousenvérai l'ordinaire prochain1...
La lettre de Darget n'est ni moins explicite, ni moins
curieuse, et indique le peu de chance qui restait au
pauvre Thiériot d'amener à résipiscence son redou-
table débiteur.
M. Thiériot m'écrit quelquefois, et me paroît persuadé de
toute la satisfaction que j'aurois de voir ses affaires ici termi-
nées, je le voudrais sur mon honneur aux dépens des miennes
propres, mais je vous diray, de vous à moy, monsieur, queje
n'y vois guère d'apparence; j'ay fait tout ce queje pouvois et
le marquis est témoin que j'ay poussé les choses à cet égard plus
loin peut-être qu'un autre n'auroit osé faire, aussi n'y puis-je
plus rien, et je n'ay plus d'espérance que dans quelqu'un de
ces bons momens, qu'à la cour comme auprès des belles, on ne
saurait toujours ny prévoir ny amener, et moins icy encore que
partout ailleurs. Je ne sais si le marquis vous a parlé avec
autant de franchise, mais je crois, monsieur, vous la de-
voir 2...
Le roi de Prusse s'était promis de dépeupler la
1. Bibliothèque de l'Arsenal. Manuscrits. B. L. F. 359. Porte-
feuille de Baeliuumont, Mélanges, correspondances, f. 139. Lettre du
marqufe d'Argens à M. de Baehaumont.
2. lbhh, f. 137. Lettre de Darget à M. de Baehaumont; à Berlin,
le 4 janvier 17 49.
LOUIS XV PIQUÉ AU VIF. 401
France de ses grands hommes, soit dans les lettres,
soit dans les sciences. Ses coquetteries s'adressaient à
tous, et il ne tint pas à lui si Paris en garda quelques-
uns plus attachés au sol, comme Gresset et d'AJembert,
que séduits par ses caresses et ses flatteries. Cette
ambition était louable, et ce qui en amoiudrit un peu
la valeur, ce sont ces préoccupations d'économie un
peu mesquine qui ne le quittent jamais. Tout se paye
et doit se payer, surtout la renommée d'un Léon X,
d'un François Ier et d'un Louis XIV. Frédéric visait
manifestement au titre de protecteur des lettres, des
arts et des sciences de son siècle ; mais il voulait qu'il
lui en coûtât le moins possible. On le savait en France;
et Louis XV, trop fier et trop timide pour songer à
s'entourer de grands hommes devant lesquels il n'eût
pas placé un mot, mais piqué de telles manœuvres,
disait ce qu'il en pensait, un jour, chez madame de
Pompadour, avec une certaine acrimonie.
Il entra un jour chez Madame avec un papier à la main, et
lui dit : « Le roi de Prusse est certainement un grand homme,
il aime les gens à talents, et, comme Louis XIV, il veut faire
retentir l'Europe de ses bienfaits envers les savants des pays
étrangers. » Madame et If. de Marigny, qui était présent,
attendaient : « Voici, dit-il, une lettre de lui, adressée à mi-
lord Maréchal, pour lui ordonner de faire part, à un homme
supérieur de mon r jaunie, d'une pension qu'il lui accorde; »
et jetant les }eux sur la lettre, il lut ces mots : « Vous saurez
qu'il y a un homme à Paris, du plus grand mérite, qui ne jouit
pas des avantages d'une fortune proportionnée à ses talents et
à son caractère. Je pourrais servir d'yeux à l'aveugle déesse, et
réparer au moins quelques-uns de ses torts; et je vous prie
d'offrir, par cette considération... Je me flatte qu'il acceptera
cette pension, en faveur du plaisir que j'aurai d'avoir obligé un
homme qui joint la beauté du caractère aux talents les plus
402 D'ALEMBERT PENSIONNÉ PAR FRÉDÉRIC.
sublimes de l'esprit1. » Le roi s'arrêta, et dans ce moment arri-
vèrent MM. de GoiUaut et d'Ayen, auxquels il recommença la
lettre; et il ajouta : « Elle m'a été remise par le ministre des
affaires étrangères, à qui l'a confiée milord Maréchal, pour que
je permette au génie, sublime d'accepter ce bienfait. Mais, dit
le roi, à combien croyez-vous que se monte ce bienfait? » Les
uns dirent, six, huit, dix mille livres. « Vous n'y êtes pas, dit le
roi : à douze cents livres. » « Pour des talents sublimes, dit le
duc d'Ayen, ce n'est pas beaucoup. Mais les beaux esprits feront
retentir dans toute l'Europe cette lettre, et le roi de Prusse
aura le plaisir de faire du bruit à peu de frais. » M. de Marigny
raconta cette histoire chez Quesnay, et il ajouta que l'homme
de génie était d'Alembert, et que le roi lui avait permis d'ac-
cepter la pension. Sa sœur avait, dit-il, insinué au roi de don-
ner le double à d'Alembert, et de lui défendre d'accepter la
pension. Mais il n'avait pas voulu, parce qu'il regardait d'Alem-
bert comme un impie. M. de Marigny prit copie de la lettre,
qu'il me confia2.
Louis XV pouvait avoir raison; mais, en somme,
pour avoir le droit de blâmer ou de se moquer, il fallait
faire mieux. Frédéric dénouait à regret les cordons
de sa bourse; mais son économie avait ses très-
légitimes raisons d'être, et si les pensions étaient
chétives, la considération dont il entourait les gens de
lettres les indemnisait, el au delà, des médiocres se-
cours qu'ils recevaient de lui. C'étaient ses égaux, ses
maîtres; il mettait une charmante coquetterie à vou-
loir qu'on oubliât le roi et qu'on ne vît que l'homme,
nous allions dire le confrère. Le roi, de temps à autre,
pouvait bien redresser l'oreille ; mais cela était rare, et
toujours provoqué par un défaut de tact et de mesure .
1. OEuvrcs complètes de Frédéric le Grand (Berlin, Preuss.),
t. XX, p. 257. Lettre de Frédéric à lord Maréchal (17 54).
2. Bibliothèque de Mémoires sur le XVIIIe siècle (coll. Barrière),
t. 111, p. 111, 112. Mémoires de madame du Hausset.
CE QUE LOUIS XV A FAIT POUR VOLTAIRE. 403
Quant à Louis XY, il ne demandait pas mieux, lui
aussi, de dépouiller sa défroque royale et de s'aban-
donner à toutes les licences, à tout le débraillé d'un
comité restreint qui n'était point composé de capucins.
Mais il ne s'encanaillait point, et il n'admit guère de
gens de lettres près de lui. Aussi bien, s'en expliquait-il
nettement, avec une sorte de candeur, comme le rap-
porte madame du Hausse t en un autre endroit de ses
très-piquants commérages.
Le roi, qui admirait tout ce qui avait rapport au siècle de
Louis XIV, se rappelait que lesBoileau, les Racine avaient été
accueillis par lui. et qu'on leur attribuait une partie de l'éclat
de ce règne, était flatté qu'il y eût sous le sien un Voltaire;
mais il le craignait, et ne l'estimait pas. Il ne put s'empêcher
de dire : « Au reste, je l'ai aussi bien traité que Louis XIV a
traité Racine et Boileau; je lui ai donné, comme Louis XIV à
Racine, une charge de gentilhomme ordinaire et des pensions :
ce n'est pas ma faute, s'il a fait des sottises, et s'il a la préten-
tion d'être chambellan, d'avoir une croix, et de souper avec un
roi. Ce n'est pas la mode en France; et comme il y a un peu
plus de beaux esprits et plus de grands seigneurs qu'en Prusse,
il me faudrait une bien grande table pour les réunir tous. » Et
puis il compta sur ses doigts : « Maupertuis, Fontenelle, La
Molle, Voltaire, Piron, Destouches, Montes piieu, le cardinal de
Polignac. — Votre Majesté oublie, lui dit-on, d'Alembert et
Clairaut. — EtCrébillon, dit-il, et La Chaussée. —Et Crébillon
le ûls, dit quelqu'un : il doit être plus aimable que son père. Et
il y a encore l'abbé Prévost, l'abbé d'Olivet. — Eh bien, dit le
roi, depuis vingt-cinq ans, tout cela aurait dîné ou soupe avec
moi » i .
Ce n'était pas la mode en France, nous le concé-
dons; ajoutons que le prestige de la royauté eût pu
en souffrir. Mais, puisque Louis XV salue dans son
1. Bibliothèque de Mémoires sur le XVIIIe siècle (coll. Barrière),
t. III, p. 98, 99. Mémoire» de madame du Hausse!.
404 LOUIS XIV ET LES GENS DE LETTRES.
bisaïeul le grand roi par excellence, il eût dû se dire
que, sans laisser entamer ce qu'il avait d'olympien,
Louis XIV n'avait nulle peine à se montrer bienveil-
lant, accueillant, affable, bonhomme même envers les
poètes et les écrivains célèbres de son règne, sachant
les défendre au besoin contre le dédain et les hau-
teurs de ses courtisans. Racine, Boileau (et Molière,
que Louis XV oublie) avaient près de lui leur franc
parler; il leur témoignait des égards qui honoraient
en eux l'intelligence et la pensée, à une époque où la
naissance semblait être tout. « Souvenez-vous, disait-
il à Despréaux, que j'aurai toujours une demi-heure à
vous donner1. » En un mot, il faisait plus que pen-
sionner, il protégeait. Et quant à ces sortes de levées
à l'étranger que nous voyons Frédéric pratiquer au
plus juste prix, l'exemple lui en avait été donné par le
grand roi qui n'épargnait rien, lui non plus, pour
attirer les savants et les artistes des autres pays.
Louis XV avait donc tort de se comparer à Louis XIV
pour avoir accordé à Voltaire une charge de gentil-
homme de la chambre, ce qu'il n'avait fait encore
qu'en cédant aux sollicitations et aux obsessions de
la favorite.
Pour en finir avec les appréhensions de l'auteur de
la Henriade, hâtons-nous de dire qu'il en fut quitte
pour la peur. Fréron ne devint point le correspon-
dant du philosophe couronné, ce qui eût eu lieu sans
les démarches éplorces du poète auprès du prince.
Mais si Voltaire triompha sur ce point, il échoua sur
1. Villemain, Tableau de la Littérature française au XVIIIe siècle
(Paris, Didier, 1852), l. II, \k 315.
PIERRE MORAND. 40o
le compte de l'abbé Raynal. L'héritage de Baculard
fut recueilli par Morand, qu'il ne faut pas confondre
avec le chirurgien-major des Invalides, l'ami de d'Ar-
naud et de Fréron. Poëte et écrivain dramatique,
Pierre Morand jouissait d'une certaine réputation, bien
que ses tentatives au théâtre n'eussent pas été toutes
heureuses. Sans avoir contre lui les mêmes griefs que
contre Fréron, Voltaire ne l'eût pas indiqué au choix
de Frédéric; il ne l'aimait pas, et lorsqu'il parle de
l'auteur de Childéric c'est avec peu de bienveillance.
De son côté, Morand n'était pas des mieux disposé
pour Voltaire, et il le prouva de reste dans les lettres
qu'il dépéchait de Paris au roi de Prusse.
Les représentations de la rue Traversière se suivaient
avec régularité. La petite troupe redoublait d'ardeur
et de zèle, et, à part le piquant de la nouveauté et de
l'imprévu, le mérite de l'exécution eût suffi pour as-
surer un concours de spectateurs autrement considé-
rable. A ces jeunes amateurs , dont quelques-uns
étaient, destinés à briller sur de plus vastes scènes,
vinrent se joindre d'importantes recrues. Voltaire pou-
vait-il demeurer longtemps inactif et assister passive-
ment, comme le moindre de ses invités, aux exhibi-
tions de ses propres pièces? On se battait à ses côtés et
il fût resté l'arme au bras! Nous le connaissons trop
pour nous étonner de lui voir endosser la toge de
Cicéron et en jouer le personnage avec la chaleur,
l'excès de verve qu'il apportait dans tout. Ses deux
nièces, madame Denis et madame de Fontaine, suivirent
son exemple et firent leurs débuts, la première dans
le rôle de Zulime, la seconde dans celui d'Atide, aux
23.
406 REGRETS TARDIFS DES COMÉDIENS.
applaudissements d'un parterre des mieux disposés,
cela va sans dire. Si le poëte s'enivrait de ces triom-
phes à huis clos, comme il s'était enivré de ceux qu'a-
vait remportés jadis son Jules César chez les jésuites,
il avait encore un autre but, en empilant successive-
ment dans son grenier transformé toute la bonne
compagnie de Paris. Il voulait, par la vogue de ces
représentations, inspirer à ces comédiens français si
dédaigneux, si arrogants, le regret de leurs mauvais
procédés et de leur coupable ingratitude.
Leur attitude à l'égard de l'auteur de Sémiramis et
ftOreste avait été d'autant moins concevable, que les
tragédies de Yoltaire étaient les seules qui attirassent la
foule et fissent recette. « On vous aura peut-être écrit,
mandait Buffon à l'abbé Le Blanc, que Yoltaire fait
jouer chez lui toutes les pièces que les comédiens ont
refusées. J'entends faire à quelques-uns des éloges de
sa Rome sauvée; l'abbé Sallier, qui l'a vu représenter,
m'en a dit du bien1. » Ce bien que l'on disait de Rome
sauvée était ce qui, plus qu'autre chose, devait ra-
mener ceux-ci à résipiscence. Ils n'avaient pas tardé à
s'émouvoir de cette concurrence inattendue. Que de-
viendrait la Comédie, si chaque auteur se chargeait de
l'exhibition de ses produits? Cela n'était guère à crain-
dre de la généralité, mais on pouvait se passer de leur
aide; et les pièces que l'on applaudissait hors du cé-
nacle, il n'avait tenu qu'à eux d'en recueillir et la
gloire et le profit. Les moins compromis ou ceux qui
n'avaient eu rien à démêler avec le poëte tentèrent
1. Buffon, Correspondance inédite (Hachette, 18G0), I. I, p. 47.
Lettre de Voltaire à l'abbé Le Blanc; Montbard, 23 juin 17 50.
SONT ADMIS àUX REPRESENTATIONS. 407
une démarche pour obtenir d'assister à ces solennités
si courues, et deux entrées leur furent octroyées pour
chacune des quatre représentations suivantes. Aux
yeux de gens qui s'étaient exténués à galvaniser le
cadavre de Catiluia , Ruine sauvée dut revêtir des
proportions cornéliennes ; Zulime et le Duc de Foix ne
les injpre.-sionui.rent pas moins, etils en revinrent sub-
jugués. S'ils avaient pu hésiter encore, le coup qu'al-
lait frapper le poëte eût mis fin à ce reste d'incertitude
ou de fausse honte qui partageait le tripot tragique.
Depuis longtemps, Voltaire répandait dans le monde
que la duchesse du Maine, passionnée pour son Cati-
li?ia, le pressait de le donner au public '. Au moins,
avait-il tout fait pour l'intéresser à sa cause et persua-
der à ses ennemis qu'ils la rencontreraient sbi leur
chemin dans la guerre aveugle qu'ils lui livraient. Nous
l'avons vu gémir, se plaindre tendrement de la prin-
cesse, dont l'absence avait été remarquée à la première
représentation à'Oreste. Madame du Maine, qui, jus-
qu'à la fin, aura le goût et l'amour du théâtre, et ne
ressentira pas avec les années une moins profonde
horreur pour la solitude, n'avait pu toutefois échapper
complètement aux influences de l'âge; son penchant
pour le monde était le même, elle s'entourait toujours
d'un noyau de gens d'esprit, de poëtes, d'épicuriens
aimables, mais qui, pour la plupart, vieillis avec elle,
avaient insensiblement remplacé cette activité un peu
turbulente de la jeunesse par l'attrait d'une conversa-
tion savoureuse, commerce délicieux que l'on n'appré-
1. Iiulï"on, Correspondance inédite (Hachette, 18GUj. t. 1, p. 47.
Lettre de Voltaire à l'abbé Le Diane; Monlbard, le 21 mais 1750.
408 FROIDEUR DE MADAME DU MAINE.
cie bien qu'au déclin de la vie. Voltaire avait décidé que
Rome sauvée serait représentée sur le théâtre de Sceaux ;
il en parla à la princesse comme s'il n'eût dû se heur-
ter à aucun obstacle. Mais il ne trouva pus tout l'ac-
cueil auquel il s'attendait. Madame du Maine n'avait
pas oublié sans doute ce qui s'était passé, trois ans
auparavant (décembre 1747), et le sans-façon avec
lequel on en avait usé envers elle ; et ce souvenir n'était
pas de nature à l'échauffer sur un projet qui ne ten-
dait à rien moins, en somme, qu'à mettre, sens dessus
dessous, son château. Mais Voltaire n'était pas aisé à
rebuter; il revint à la charge, alla s'installer à Sceaux,
où nous le voyons notamment établi le 8 mai1, em-
ployant tous les moyens de séduction dont il était
capable, s'adressant aux courtisans les plus écoutés
de la duchesse, qui finit par se laisser convaincre.
11 écrivait à la marquise de Malause, l'une des femmes
les plus charmantes de la petite cour ;
Aimable Colette, dites à Son Altesse Sérénissime qu'elle souf-
fre nos hommages et notre empressement de lui plaire. 11 n'y
aura pas, en tout, cinquante personnes au delà de ce qui vient
journellement à Sceaux. Madame la duchesse du Maine est bien
bonne de croire qu'il ne lui convienne plus de donner le ton à
Paris; elle se connaît bien peu. Elle ne sait pas qu'un mérite
aussi singulier que le sien n'a point d'âge; elle ne sait pas
combien elle est supérieure même à son rang. Je veux bien
qu'elle ne donne pas le bal; mais, pour les comédies nou-
velles, jouées par des personnes que la seule en\ie de lui
plaire a fait comédiens, il n'y a qu'un janséniste convulsion-
naire qui puisse y trouver à redire. Tout Paris l'admire et la
regarde comme le soutien du bon goût. Pour moi, qui en fais
1. Voltaire, Lettres inédites 'Didier, 1857), t. I, p. 101, 192.
Lettre de Voltaire au marquis d'Argenscn; à Sceaux, ce 8 mai 1750.
LES OBSTACLES ÉCARTÉS. 409
une divinité, et qui regarde Sceaux comme le temple des arts, je
serais au désespoir que la moindre tracasserie put corrompre
l'encens que nous lui offrons et que nous lui devons1.
Cette lettre, en répondant aux objections qui lui
avaient été faites, aux obstacles qu'on lui opposait,
démontre, entre autres choses, que la princesse, si elle
consentait à ce qu'on jouât la tragédie de Voltaire sur
son théâtre de Sceaux, cédait bien moins à son propre
entraînement qu'aux sollicitations tenaces de l'auteur
de Rome sauvée. Du reste, rien n'est négligé de ce qui
peut la tranquilliser. Les manteaux de « nosseigneurs
les comédiens du roi » ont été requis; mais, à la ri-
gueur, on s'en passera, et l'on conspirera fort bien
sans manteau, ce qui ne veut pas dire que les séna-
teurs ne doivent pas être vêtus; et le poète, à ce pro-
pos même, adresse un petit mémoire pour M. Martel.
Madame du Maine, entre autres appréhensions, était
effrayée d'avoir à donner la couchée aux acteurs. Mais
il a réponse et remède à tout. « Je débarrasse encore
ma protectrice du logement des histrions. Je prie seu-
lement l'intrépide et l'exact Gauchet de m'envoyer,
lundi, à une heure précise, une gondole et un carrosse
à quatre, qui amèneront et ramèneront conjurés et
consuls2. »
1. Voltaire. OEuvres complètes (Reuchot), l. LY, p. 422, 423.
Lettre de Voltaire à la marquise de Malause; à Sceaux, ce dimanche
(1750).
2. Ibicl., I. LY, p. 370. Lettre de Voltaire à madame du Maine;
ce samedi, no\emLre 1749. Celle lettre et celle qui la suit dans la
correspondance ne peuvent être de 17 49. Elles sont infailliblement de
17 50, comme on eu a la p:euve par diverses lettre» de ce temps, entre
autres celle du La Chaulée. L'indication du mois est aussi fautive ;
■HO JEU PATHÉTIQUE DE VOLTAIRE.
La représentation de Rome sauvée eut lieu le lundi
22 juin, et non en août, comme le dit Le Kain, qui
nous a laissé de cette journée quelques détails intéres-
sants. Voltaire s'était réservé le personnage de Cicéron,
qu'il joua comme lui seul le pouvait jouer.
Je ne crois pas qu'il soit possible de rien entendre de plus
vrai, de plus pathétique et de plus enthousiaste que M. de
Voltaire dans ce rôle. C'était en vérité Cicéron lui-même, ton-
nant à la tribune aux harangues contre le destructeur de la
patrie, des lois, des mœurs et de la religion.
Je me souviendrai toujours que madame la duchesse du
Maine, après lui avoir témoigné son étonnement et son admi-
ration sur le nouveau rôle qu'il venait de composer, lui de-
manda quel était celui qui avait joué le rôle de Lentulus Sura,
et que M. de Voltaire lui répondit : « Madame, c'est le meilleur
de tous. » Ce pauvre hère qu'il traitait avec tant de bonté, c'était
moi-même1.
Cette représentation eut tout le retentissement qu'en
attendait le poète. Les amis, et tout autant les rivaux
et les ennemis, firent tapage ; les premiers pour exalter
l'œuvre nouvelle, les seconds pour attirer le ridicule
sur cette façon inusitée de se produire et de se passer
des seuls interprètes auxquels on avait cru devoir re-
courir jusque-là. « Il fait jouer sa pièce chez lui et à
Sceaux, écrivait La Chaussée à l'abbé Le Blanc, alors
à Rome avec M. de Vandières (Marigny), le frère de
la favorite : il y joue lui-même le rôle de Cicéron. Il
fait comme ces pâtissiers qui, ne pouvant vendre leurs
petits pâtés, les mangent eux-mêmes2. » Si cela vise
en novembre 17 60, Vollaire est déjà à Berlin. On s'élonne que Beu-
chot. d'ordinaire si judicieux, soit tombé dans pareille méprise.
1. Bibliothèque de Mémoires sur le XVIIIe siècle (coll. Barrière),
t. VI, p. 112, 113. Mémoires de Le Kain.
2. Charavay. Catalogue d'autographes du jeudi 7 décembre 1865,
LA CHAUSSÉE MÉCHANT ET ENVIEUX. 4M
à être spirituel, le but ne nous semble que très-insuf-
fisamment atteint. Nous avons eu déjà plus d'une
occasion de le remarquer, La Chaussée faisait profes-
sion de médire de Voltaire : le pourquoi? C'est que La
Chaussée était méchant et envieux, et se soulageait en
distillant son doucereux venin. Nous avons vu ce que
pensait l'abbé de Yoisenon de La Chaussée; et l'abbé
Le Blanc, tout en insistant sur le peu d'équité de la
comparaison, nous apprend que certaines gens lui
trouvaient plus d'un rapport avec La Rancune du Ro-
man comique*. En résumé, les uniques torts de Vol-
taire avaient été une exquise urbanité dans ses rela-
tions avec lui, et une bienveillance aussi outrée dans
l'appréciation qu'il faisait de son talent2. « Mais ces
louanges, nous dit d'Alembert, qui en constate égale-
ment l'excès, prouvent au moins l'injustice des re-
proches qu'où a si souvent faits à ce grand homme, de
dénigrer tout ce qui n'est pas lui : injustice dont M. de
La Chaussée lui même n'était pas exempt. Nous l'avons
souvent entendu attaquer Voltaire sur ce point, et,
par une représaille que sans doute il croyait méritée,
se montrer lui-même fort injuste a l'égard de cet illustre
écrivain3. »
Les quatre lignes que nous avons citées plus haut,
p. 88, n° 634. Lellre de La Chaussée à l'abbé Le Blanc ; à Rome,
29 juin 17 50.
1. Biblothèque impériale. Manuscrits. Correspondance du président
Bouhier, t. IV, p. 399. Lettre de l'abbé Le Blanc au président: 19
lévrier 17 22.
2. Voltaire, Œuvres complètes (Beuchot), t. LUI, p. 59. Lettre
de Vollaire à Bercer; Cirey, février 1738.
3. D'Alembert, Olîinres complètes (ttelin, 1721), I. 111, p. 403.
Éloge de Nivelle de La Chaussée.
412 MADAME DE GRAFIGNY.
sont, en définitive, de peu de portée, et il n'y aurait
pas grand mal, si La Chaussée se fût arrêté là. Mais
c'est à la cabale de Voltaire qu'il faut s'en prendre, de
la médiocre fortune de la Force du naturel. -Notez que le
poète était dans les meilleurs termes avec Destouches,
et qu'il avait consenti même à ce qu'Oreste ne passât
qu'après sa comédie1. Cénic, de madame de Grafigny,
vient d'être représentée avec succès (juin 17o0); et
La Chaussée de dire à ce sujet : « J'espère qu'elle aura
lieu d'être contente, malgré des coquins que Voltaire
a laissés pour veiller à ses intérêts qu'il fait consister
dans la chute de tout ce qui paraît. » L'inculpation
ne pouvait être plus fausse. Voltaire s'était réconcilié
avec madame de Grafîgny, depuis la mort de madame
du Châtelet; et, si l'éloignement des quartiers l'empê-
chait de la voir assidûment7, leurs rapports étaient
excellents, et il la menait, à deux reprises, elle et sa
nièce mademoiselle de Ligniville, aux représentations
mêmes de son Oreslez.
Mais s'agit-il de lapider l'auteur de la Eenriade et
de Mérope, chacun apporte sa pierre. Le petit Rous-
seau, celui que Voltaire avait si étrangement inter-
pellé au parterre de la Comédie, donne, aux Italiens,
Y Étourdi corrigé ou Y Ecole des pères (8 août . que le
public hue du premier au dernier acte: et Dutartre
(ce Dutartre, l'ami de Collé, et dont nous avons déjà
1. Vollaire, Œuvres complètes (Beuchol), l. LV, p. 377. Lettre
de Voltaire à Deslouches. 1749.
2. Henri Beaune , Voltaire au collège (Paris, Amyot, 1 8n 7 ,
p. 22. Lettre de Voltaire à madame de Grafigny.
3. Voltaire, Oliuvres complètes (Beucltot). t. LV, p. 303. Lettre
de Vollaire à madame du Grafigny; ce lundi au soir et ce mardi.
RAPPROCHEMENT ENTRE VOLTAIRE ET LES COMÉDIENS. H3
cité plus d'un commérage ) de dire qu'il le doit à des
fanatiques de Voltaire, « qui ont fait cabale contre
Rousseau, pour venger ce premier du noble différend
qu'ils ont eu à une représentation d'Oreste. » Cepen-
dant, et c'est là où il faut reconnaître la haute équité
de l'auteur de la Vérité dans le vin, Collé, en envisa-
geant l'indignité du personnage, doute qu'on ait voulu
se donner la peine de cabaler contre lui. Et, pour cette
fois, du moins, nous serons de son avis1.
Quoi qu'il en soit, ce dernier triomphe obtenu à
Sceaux, en dehors de la Comédie, amena un rapproche-
ment également désiré par l'auteur et par les acteurs.
Le poëte consentit à livrer à ceux-ci : le Duc de Foix
[Y Adélaïde du Guesclin transformée), Rome sauvée
et Znlime, qui tous, du reste, ne devaient être joués
qu'après son départ pour la Prusse.
Frédéric, dont la mort de madame du Châtelet
avait ravivé les espérances, ne se fatiguait pas de rap-
peler à Voltaire ses promesses et de le sommer de tenir
une parole si souvent renouvelée. Celui-ci gémissait
d'être obligé d'ajourner un voyage qu'il n'eût pas
remis au lendemain, s'il ne s'agissait pour pouvoir
que de vouloir ardemment. « Je sens à la lecture de
cette lettre, écrivait-il en réponse à une épitre du
prince, que si j'avais un peu de santé, je partirais sur-
le-champ, fussiez-vous à Kœnigsberg2. » Mais les
infirmités le retiennent, et les rigueurs de l'hiver.
Toutefois, il s'exécutera dans la belle saison, et rien
1. Collé, Journal Paris, 1805). I. I, p. 2GG : août 1750.
2. Vollaire, Œuvres complètes (Deucliol), l. LV, p. 3U8. Letlre
de Vcltaire à Frédéric; à Paris, 5 février 17 50.
414 DÉPART DE BACULARD POUR BERLIN.
ne pourra l'empêcher, avant de voir couper le fil
auquel tient sa vie, de rendre une dernière visite « au
grand homme de ce siècle. » D'Arnaud était parti,
emportant une lettre et des vers charmants de Voltaire ;
et le roi de Prusse annonçait à ce dernier l'arrivée de
l'auteur de YÉpitre à Manon, à la date du 25 avril.
Voltaire le vit s'éloigner sans ombrages. Quels ombra-
ges pouvait lui causer un d'Arnaud? C'était un prôneur
enthousiaste qu'il aurait près du prince, et les absents
ne sont jamais si bien affermis, qu'ils aient le droit de
dédaigner les bons offices du plus humble de leurs
amis. Donc, à en juger par sa lettre du 19 mai à Bacu-
lard, Voltaire n'a nulle humeur; il félicite le petit
d'Arnaud de son heureuse fortune, et ne semble pas
supposer que l'on puisse se méprendre sur le génie de
l'auteur du Mauvais Riche. Disons que d'Arnaud,
dont il serait présentement impossible de lire quatre
pages de suite, était considéré par un grand nombre
comme un poëte d'avenir. Il avait fait une tragédie,
la Saint- Barthélémy ', à laquelle, faute d'autre mérite,
Collé accorde celui de vers harmonieux; il avait com-
posé des odes et des poésies galantes qui avaient leurs
admirateurs, voire un poème obscène, dont le titre
même ne peut s'écrire et qui lui valut une retraite d'un
muis à la Bastille et de deux à Saint-Lazare *. Bref, si
1. Archives impériales. 0-85. Registre du secrétariat de la maison
du Roy, de l'année 1741. « 25 février. Le sieur d'Arnaud mis à la
Bastille, dallé 17 du d. » — « 12 du d. Le S. Bacular d'Arnaud trans-
féré du château de la Bastille à Saint-Lazare où sa pension sera
payée sur son Lien. » — « 1 6 du d. (mayj. Le S. Baculard d'Arnaud
mis en liberté de Saint-Lazare datte du 1 G du d. » — Archives de
la Police. Bastille. Notes sur les prisonniers. B. année 1741, 361. —
La Bastille dévoilée, lTe livraison, p. 95.
SES RELATIONS. 415
le temps lui avait manqué pour donner toute sa mesure,
certaines gens n'élevaient pas de doute sur La grandeur
future de cet Apollon, comme il s'appelait modes-
tement l.
Un hasard étrange a transmis jusqu'à nous la cor-
respondance de Baculard, qui témoigne de la con-
sidération générale dont il jouissait près de ses confrères
et des gens du monde qui faisaient profession de
cultiver le» lettres ; et cet ensemble que nous avons
pu, quoique bien rapidement, inventorier, et qu'une
vente publique a éparpillé sans retour, eût fourni à lui
seul les documents les plu? curieux et les plus piquants
pour une histoire anecdotique de la dernière moitié
du dix-huitième siècle 2. Il nous suffira de citer les
noms de d'Àlembert, d'Argens, de l'abbé Delille, de
Dorât, du roi de Prusse et de ses frères, de Fréron, de
Gilbert. d'Helvétius, de Piron, de l'abbé Prévost, de
Thomas, de Voisenon, de Voltaire. Que Baculard, sur
cela, se soit cru un personnage; qu'il ait, devant les
caresses, perdu de sa candeur et de sa primitive mo-
destie, c'est ce qui n'est que trop selon la nature ; et
de plus fortes tètes que la sienne eussent tourné, eu
présence des adulations royales dont il fut l'objet à son
débotté, à Berlin. Frédéric, en eût-il eu l'idée, ne
pouvait procéder avec lui comme avec Tbiériot. Il lui
faisait une pension de mille livres pour être son corres-
1 . Bibliothèque impériale. Cabinet des litres. Dossier d'Arnaud
Baculard.
2. Charavay aîné, Catalogue dp la belle collection d'autographes
de Baculurd d'Arnaud (provenant du cabinet du docteur Max-Miche-
lin de Provins , du lundi 3 février 1808.
416 ÉCHANGES DE FLATTERIES.
pondant ; et, lorsqu'il fut décidé qu'il irait en Prusse,
le roi lui envoya une bourse de deux mille livres, qui
fondirent dans les mains du trop peu réglé Baculard.
11 fallait pourtant partir ; le poëte battit monnaie avec
ses ouvrages, que le libraire Durand acquit en bloc
pour cinquante louis '.
Collé rencontrait, un matin, à h promenade,
Thiériot, cette gazette ambulante, qui savait par cœur
tous les vers du moment et les colportait aux quatre
coins de Paris avec les mille commérages qu'il avait
pu ramasser sur sa route. Si le père Mersenne ne
dédaignait rien, c'était Eur le compte de Voltaire qu'il
était abondant, qu'il était prolixe ; à tous propos, le
nom de Voltaire était sur ses lèvres, et il fallait subir
bien des rabâchages et des redites. Mais, cette fois, il
avait du neuf et du rare. Des vers du roi de Prusse à
d'Arnaud et la réponse d'Arnaud au roi de Prusse,
verset réponse sur un mode si incroyable que, malgré
les assurances de Thiériot, Collé ne voulut prendre
l'une et l'autre pièce que pour une mystification ma-
chinée par quelque ennemi de Voltaire. En tous cas,
il les reproduit tels que Thiériot les lui donne et que
nous les connaissons, à quelques variantes près.
D'Arnaud, par votre beau génie,
Venez réchauffer nos cantons;
Et des sons de votre harmonie
Réveiller ma muse assoupie,
Et diviniser nos Manons.
1. J. Delort, Histoire de la détention des philosophes et des gens de
lettres à la Bastille et à Vincennes (Paris, 18 1 9), t. II, p. 151, 152.
Note de police de l'exempt d'Hemery sur Baculard.
MODESTIE DE BACULARD. 417
L'amour préside ù vos chansons,
El dans vos hymnes, que j'admire.
La tendre volupté respire,
Et semble dicter ses leçons.
Dans peu, sans être téméraire,
Prenant votre vol jusqu'aux cieux
Vous pourrez égaler Vollaire;
Et près de Virgile et d'Homère
Jouir de vos succès fameux.
Déjà l'Apollon de la France
S'achemine à sa décadence;
Venez briller à votre tour;
Élevez-vous s'il brille1 encore;
Ainsi le couchant d'un beau jour
Promet une plus belle aurore.
D'Arnaud répliquait, sans trop de confusion, par
sept strophes, dont nous nous bornerons à citer les
deux dernières où il s'efforce de ne pas sortir des
limites de la modestie, de la convenance et de la
reconnaissance.
A ma muse, qui vient d'éclore,
Vous annoncez un sort brillant ;
Grand roi, Voltaire à son couchant,
Vaut mieux qu'un autre à son aurore.
Mais si vous daignez me prêter
Quelques traits de votre lumière,
A ce prix, j'ose me flatter
D'obtenir l'éclat de Voltaire2.
Collé s'est donné la peine de mentionner la date de
sa rencontre avec Thiériot, le 23 juin. Ce fut Thiériot
1. Au lieu de : « s'il brille encore, » on lit « s'il baisse» dans la
pièce autographe, acquise à la vente Michelin, 3 janvier 1SG8. La
strophe a été reproduite avec son orthographe; p. 8, n° 82 du cata-
logue. Demi -page in-40, paraphée.
2. Collé, Journal (Paris, 1805), t. 1, p. 230; juin 1750.
418 UN NOUVELLISTE OFFICIEUX.
aussi, qui apprit à son vieil ami ce qui se passait au
bord de la Sprée, et cet échange d'amitiés et de flatte-
ries entre le Salomon du Nord et le chantre de Manon.
Marmontel nous a tracé un tableau vivant d'une
entrevue où il se trouvait en tiers et où il n'eut qu'à
écouter. C'est là une de ces scènes rares qui peignent-
l'homme et dont il n'y a pas à retrancher un iota.
Fort probablement, Voltaire ne fut pas le dernier à
avoir connaissance de ces vers, et la petite comédie
à laquelle on va assister dut précéder la communica-
tion faite à Collé par Thiériot, qui eût manqué essen-
tiellement à son ancien camarade en ne lui en gardant
pas les prémices.
Un malin que j'allais le voir (Voltaire), je trouvai son ami
ïhiriot dans le jardin du Palais-Royal, et comme il était à
l'affût des nouvelles littéraires, je lui demandai s'il y en avait
quelqu'une. « Oui, vraiment, il y en a, et des plus curieuses,
me dit-il. Vous allez chez M. de Voltaire, là vous les entendrez;
car je m'en vais m'y rendre dès que j'aurai pris mon café. »
Voltaire travaillait dans son lit lorsque j'arrivai. A son tour,
il me demanda : « Quelles nouvelles? — Je n'en sais point, lui
dis-je; mais Thiriot, que j'ai rencontré au Palais-Royal, en a,
dit-il, d'intéressantes à vous apprendre. Il va venir. »
« Eh bien! Thiriot, lui dit-il, vous avez donc à nous conter
des nouvelles bien curieuses? — Oh ! très-curieuses, et qui
vous feront grand plaisir, répondit Thiriot avec son sourire
sardonique et son nazillement de capucin. — Voyons, qu'avez-
vous à nous dire? — J'ai à vous dire qu*Arnaud-Baculard est
arrivé à Postdam, et que le roi de Prusse l'y a reçu à bras ou-
verts. — A bras ouverts! — Qu'Arnaud lui a présenté une
épître. — Bien boursouflée et bien maussade? — Point du
tout, fort belle, et si belle que le roi lui a répondu par une
autre épître. — Le roi de Prusse, une épître à d'Arnaud!
Allons! Thiriot, allons, on s'est moqué de vous. — Je ne sais
pas si on s'est moqué de moi, mais j'ai en poche les deux épî-
tres. — Voyons, donnez vite, que je lise ces deux chefs-d'œu-
PLAISANT COURROUX DE VOLTAIRE. 41!!
vre. ■ Quelle fadeur! quelle platitude! quelle bassesse! disait-il
en lisant l'épitre d'Arnaud; et, passant à celle du roi, il lut un
moment en silence et d'un air de pitié; mais quand il en fut à
ces vers :
Voltaire est à son couchant,
Vous êtes à votre aurore ' ,
il fit un haut-le-corps, et sauta de son lit, bondissant de
fureur : « Voltaire est à son couchant, et Baculard à son au-
rore! Et c'est un roi qui écrit cette sottise énorme! Ah! qu'il
se mêle de régner ! »
Nous avions de la peine, Thiriot et moi, à ne pas éclater de
rire, de voir Voltaire en chemise, gambadant de colère, et
apostrophant le roi de Prusse. « J'irai, disait-il, oui, j'irai lui
apprendre à se connaître en hommes; » et dès ce moment-là
son voyage fut décidé. J'ai soupçonné le roi de Prusse d'avoir
voulu lui donner ce coup d'éperon, et sans cela je doute qu'il
fût parti, tant il était piqué du refus des mille louis, non point
par avarice, mais de dépit de ne pas avoir obtenu ce qu'il de-
mandait 2.
Marmontel raconte que Voltaire était alors en pour-
parlers avec Frédéric pour ses frais de voyage et cer-
taines autres exigences que ce dernier ne semblait
pas d'humeur à accorder. Le roi eût consenti à le dé-
frayer, à lui accorder une pension dont Fauteur des
Incas porte le chiffre à mille louis; mais l'oncle ne
voulait pas s'éloigner sans la nièce, et Voltaire deman-
dait mille louis de plus pour le déplacement de ma-
dame Denis. Frédéric eût alors répondu , comme il
1. On voit que Marmontel ne raconte que de souvenir, car les vers
qu'il cite ne ressemblent que de loin aux vers de Frédéric. Selon lui.
les vers du roi de Prusse n'eussent été qu'une réponse à ceux de Bacu-
lard, quand, en réalité, il eut le mérite ou le ridicule, comme on
voudra, de l'initiative. Mais cela, et quelques autres petites erreurs,
ne font rien au fond de l'anecdote.
2. Marmontel, OEuvres complûtes ([Min , 1819), t, 1, p. 135,
136. Mémoires, liv. IV.
420 LA QUESTION D'ARGENT.
l'avait fait jadis pour madame du Châtelet : « Je serai
fort aise que madame Denis vous accompagne, mais
je ne le demande pas. » Et Voltaire, outré, de s'écrier :
« Voyez- vous cette lésine dans un roi, il a des ton-
neaux d'or, et il ne veut pas donner mille pauvres
louis pour le plaisir de voir madame Denis à Berlin ! Il
les donnera ou moi-même je n'irai point. » Bien que
Marmontel prétende que ces paroles lui aient été adres-
sées à lui-même, nous avons toutes les raisons de
croire que sa mémoire lui a fait défaut, là comme à
divers autres passages de ses curieux souvenirs. Ce
n'est pas que la question d'argent n'eût été mise, et
de bonne heure, sur le tapis; mais Voltaire donna à
tout cela un tour qui, en menant aussi sûrement au
but, dissimulait les exigences sous les apparences d'un
emprunt ou de moins encore, d'une simple caution.
Si ce n'est point de la diplomatie et de la plus habile,
nous nous demandons de quel nom désigner ces insi-
nuations finaudes que Frédéric comprit sans s'y repren-
dre à deux fois, et qui étaient les conditions auxquelles
il fallait souscrire, si on voulait de Voltaire à Berlin.
Je vais parler, non pas au roi, mais à l'homme qui entre
dans le détail des misères humaines. Je suis riche, et môme
très-riche pour un homme de lettres. J'ai ce qu'on appelle à
Paris monté une maison où je vis en philosophe avec ma fa-
mille et mes amis. Voilà ma situation ; malgré cela, il m'est
impossible de faire actuellement une dépense extraordinaire :
premièrement, parce qu'il m'en a beaucoup coûté pour établir
mon petit ménage; en second lieu, parce que les affaires de
madame du Châtelet, mêlées à. ma fortune, m'ont coûté encore
davantage. Mettez, je vous en prie, selon votre coutume philo-
sophique, la majesté à part, et souffrez que je vous dise que je
ne veux pas vous être à charge. Je ne peux avoir ni un bon
CONDITIONS DU VOYAGE. 421
carrosse do voyage, ni partir avec les secours nécessaires à un
malaile, ni pourvoira mon ménage pendant mon absence, etc.,
à moins de quatre mille écus d'Allemagne. Si Mettra, un des
marchands correspondants de Berlin, veut me les avancer, je
lui ferai une obligation, et le rembourserai sur la partie de mon
bien la plus claire, qu'on liquide actuellement. Cela est peut-
être ridicule à proposer; mais je peux assurer Votre Majesté
que cet arrangement ne me gênera point. Vous n'auriez, sire,
qu'a faire dire un mot à Berlin au correspondant de Mettra,
ou de quelque autre banquier résidant à Paris : cela serait fait
à la réception de la lettre, et quatre jours après je parti-
rais. Mon corps aurait beau souffrir, moji âme le ferait bien
aller ' ...
Ainsi le poëte ne demande au roi que de l'aider à
faire un emprunt que l'état présent de ses finances
rend indispensable; il n'entend solliciter que la cau-
tion royale, pure affaire de forme, car il est solvable,
il est riche, quoique gêné présentement : il n'y a pas à
craindre qu'il ne fasse point honneur à sa signature.
Quant au reste, que Sa Majesté se rassure, il ne veut
pas lui être à charge, il sera plus que payé de ses dé-
penses en vivant près d'un philosophe couronné qu'il
aime et admire également. Mais ne voit-on pas d'ici
Frédéric, lisant l'étrange poulet, avec le sourire amer
de l'avare auquel on fait une saignée, et qui, h rage
dans le cœur, est obligé de faire bon visage à qui le
dépouille? Voltaire était incontestablement le maître
de la situation, car il était moins pressé de s'expatrier
que l'on n'était pressé de le posséder. Quant aux condi-
tions, il ne les avait mises en avant, c'est fort à croire,
que parce qu'il les savait inacceptables. « Cela est
1. Voltaire, OEuvres complètes (Deuchol), t. LV, \>. 4 1 G , 417.
Lettre de Voltaire à Frédéric.
III. 24
422 ACCEPTÉES PAR FRÉDÉRIC.
peut-être ridicule à proposer, » disait-il avec toute
l'ingénuité qu'où lui connaît. Frédéric dut se résigner,
et il le fit en roi, de la meilleure grâce, mais non sans
laisser voir qu'il n'était pas dupe, et sans persifler
celui qu'il appelle le Virgile de la France. Mais, bien
que Voltaire lui dise qu'il attend ses ordres, ce ne
sera qu'au bout de six jours qu'il lui répondra, soit
que la multiplicité des affaires ne lui en eût pas donné
le loisir jusque-là, soit qu'il eût eu besoin de tout ce
temps pour digérer une plaisanterie d'un genre équi-
voque et maîtriser sa mauvaise humeur. Sa réponse,
moitié vers, moitié prose, est spirituelle. Il se com-
pare à Jupiter et traite Voltaire de Danaé, dans de pe-
tites strophes assez joliment tournées. Puis, il arrive
au sérieux, à la prose. « Vous êtes comme Horace, lui
dit-il, vous aimez à réunir l'utile à l'agréable; pour
moi, je crois qu'on ne saurait assez payer le plaisir; et
je compte avoir fait un très-bon marché avec le sieur
Mettra. Je paierai le marc d'esprit à proportion que le
change hausse. Il en faut dans la société, je l'aime; et
l'on n'en saurait trouver davantage que dans la bou-
tique de Mettra1. » On sent qu'il en a coûté un peu à
faire le roi ; mais enfin on s'est exécuté, et c'est bien
là l'important pour l'un et pour l'autre. Voltaire, qui
s'attendait à ce dénoûment, répond, cela va sans dire,
aux petits vers de Frédéric par de petits vers qui les
valent bien, et où il accepte sans façon ce titre de Danaé
qu'on lui donne, une Danaé quelque peu mûre et
1. Voltaire, Œuvres complètes (Beuchol), t. LV, p. 124. Lettre
de Frédéric à Voltaire; à Postdam, ce 2 4 mai 1750.
UNE DANAÉ ÉDENTÉE. 423
édentée, que l'on prise assurément pour autre chose
que pour son minois ridé et parcheminé.
Votre très-vieille Danaé
Va quitter son petit ménage
Pour le beau séjour étoile
Dont elle est indigne à son âge.
L'or par Jupiter envoyé
IS'est pas l'objet de son envie;
Elle aime d'un cœur dévoué
Son Jupiter, et non sa pluie.
Mais c'est en vain que l'on médit
De ces gouttes très-salutaires;
Au siècle de fer où l'on vit,
Les gouttes d'or sont nécessaires1.
Cet échange de notes avait lieu du 8 au 24 mai, el
précéda de près d'un mois la communication des vers
de Frédéric à d'Arnaud; ce ne fut donc pas cette épître
hyperbolique qui décida un voyage déjà arrêté, puis-
que Voltaire annonçait son départ, dès le 9 juin, pour
les premiers jours de juillet, dans la réponse même
dont nous avons extrait les vers qui précèdent. Il se
peut, toutefois, et l'exagération rend la supposition plus
qu'admissible, que Sa Majesté prussienne ait eu la ma-
chiavélique intention d'éperonner notre poète, si alerte
d'ailleurs à se cabrer, ne fît-on qu'érailler à peine sa
vanité. Voltaire, tout le premier, semble l'avoir en-
tendu ainsi; et, dans la lettre, datée de Compiègne,
qu'il adresse au Salomon du Nord, il relève l'intention
par une boutade qui dut faire sourire la maligne
Majesté.
1. Voltaire, Œuvres complètes 'Beuchot), l. LV, p. 425. Lettre
de Voltaire à Frédéric ; à Paris, 9 juin 1 7 f»0.
424 CAUSES DÉTERMINANTES.
Quel diable de Marc-Antonin!
Et quelle malice est la vôtre!
Égratignez-vous d'une main,
Lorsque vous protégez de l'autre1?
Quant à madame Denis, rien n'indique que "Voltaire
ait fait de son voyage une condition sine quel non. L'on
verra même que la question ne sera agitée auprès de
la nièce que lorsque le poëte sera à Postdam, et aura
pris ses derniers engagements avec son royal hôte. Il
n'eut longtemps d'autre idée que de faire un séjour
plus ou moins long à Berlin, sans songer aucune-
ment à un établissement définitif en Prusse. Il aimait
trop Paris, pour se résoudre à un tel parti sans y être
forcé par la persécution, outoutau moins des dégoûts,
des mécomptes dont son imagination devait d'ailleurs
lui exagérer si étrangement l'importance. Au fond, ce
fut le dépit, l'humeur qui le déterminèrent; un mot,
un sourire du roi de France l'eussent retenu, et le
marquis de Brandebourg en eût été pour ses agaceries
et ses frais d'éloquence. Mais loin d'inspirer un regret,
son départ faisait trop bien le compte de tout le monde
pour que l'on fût tenté de s'y opposer. Avouons que l'au-
teur de la Reine de Navarre et du Temple de la Gloire,
sans le soupçonner, en obéissant uniquement à sa nature
envahissante, avait faittoutee qu'il fallait pour s'aliéner
ceux dont l'influence avait le plus de poids auprès de
Louis XV et de la favorite. Faute d'un ministère plus
sérieux, Voltaire eût voulu ordonner, diriger, régenter
les Cabinets. Cela, après tout, semblait lui convenir tout
1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LV, p. 433. Lettre de
Voltaire à Frédéric; à Compiègne, le 26 juin 1750.
ESPRIT ENVAHISSANT DE VOLTAIRE. 425
autant qu'à M. de La Yalliere ou au duc d'Aven. Mais
l'honneur de divertir cette Majesté ennuyée et de pré-
sider à ses plaisirs n'était pas de ceux qu'on se laisse
ravir de gaieté de cœur; et cette prétention seule posait
Voltaire en personnage dangereux, qu'il fallait évincer.
« Voltaire, en faveur auprès d'elle (madame de Pom-
padour), nous dit Marmontel, s'avisa de vouloir diriger
ce spectacle. L'alarme en fut au camp des gentils-
hommes de la chambre et des intendants des menus-
plaisirs. C'était empiéter sur leurs droits , et ce fut
entre eux une ligue pour éloigner de là un homme qui
les aurait tous dominés, s'il avait plu au roi autant
qu'à sa maîtresse1. » A la cour, l'on ne machine et
conspire que le sourire aux lèvres; le dernier mot de
Louis XV au ministre qu'il va chasser est une caresse.
Longtemps, Voltaire ne crut avoir à combattre et à
vaincre que l'antipathie royale; il avait l'appui de la
marquise, il ne pouvait manquer de triompher, tôt ou
tard, d'un éloignement que sa terrible réputation d'im-
piété n'expliquait pas seule. S'il n'avait pas obtenu
ses entrées chez le roi, il avait un libre accès auprès
de madame de Pompadour, qui montra plus de cou-
rage et d'obstination à le défendre qu'il ne se l'imagina.
Mais, dans son esprit aussi, on s'efforçait de lui nuire,
on en recherchait et épiait les moyens, et, si tous les
coups ne portaient point, tous aussi ne frappaient pas
dans le vide. Avec cette verve, cet entrain étourdis-
sant, dans ce cliquetis de paroles, au milieu de ces
1. Marmontel. OEuvrrs complètes (Belin), t. I. p. 131. Mémoires,
liv. IV.
24.
426 GRASSOUILLETTE.
gerbes éblouissantes, il était bien difficile de se sur-
veiller assez pour ne point laisser échapper quelque
saillie imprudente. Le poëte connaissait de \ieille date
madame de Pompadour; il en usait avec elle le plus
souvent en courtisan respectueux; mais il lui arrivait
aussi de se rappeler leur ancienne familiarité et de se
croire autorisé à la traiter un peu sans façon. Le sou-
rire épanoui de celle-ci l'encourageait d'ailleurs à se
tout permettre. Un jour qu'elle était à table et se trou-
vait aux prises avec une caille des plus replettes, elle
s'avisa de la déclarer « graissouillette. » Le mot, à
l'heure qu'il est, serait plus qu'innocent, il est entré
dans le vocabulaire de tout le monde, et une duchesse
ne dédaignerait pas plus de s'en servir qu'une com-
mère de la rue Mouffetard. Mais alors, ce mot, à Ver-
sailles, n'avait pas plus ses petites que ses grandes
entrées ; il était tout bonnement une énormité dans la
bouche d'une reine de la main gauche. Voltaire crut
faire œuvre pie en avertissant celle qui l'avait si étran-
gement hasardé. Il s'approcha d'elle et lui dit, entre
haut et bas, mais sans tenir beaucoup à n'être entendu
que d'elle :
Grassouillette, entre nous, me semble un peu caillette,
Je vous le dis tout bas, belle Pompadourette.
On fit un crime au poëte de la licence, et l'on per-
suada à madame de Pompadour que son favori lui
avait manqué de respect. Si elle n'en fut convaincue
qu'à demi, au moins en voulut-elle à Voltaire d'avoir
donné prise auprès d'elle à ses ennemis, et lui témoi-
gna-t-elle quelque froideur. Elle voyait une fraction de
LE POÈTE A COMPIÈGNE. 427
la cour ameutée contre lui, Mesdames et le roi en tête;
devait-elle soutenir plus longtemps une lutte impossible
et compromettre sans profit un crédit qui, lui-même,
était incessamment menacé ? L'auteur de Zaïre s'aper-
çut d'un notable refroidissement, qu'il put croire
d'abord momentané mais dont la durée lui parut signi-
ficative. Il comprit que la cour et Versailles seraient
toujours pour lui un sol mouvant, et sa résolution fut
prise. 11 ne pouvait s'absenter sans l'agrément du roi :
la cour était alors à Compiègne; il en prend le chemin,
peut-être encore avec quelque espoir d'être retenu.
« Je ne suis à Compiègne, écrit-il à Frédéric , que
pour demander au plus grand roi du Midi la permis-
sion d'aller me mettre aux pieds du plus grand roi du
Nord ' . »
Le plus grand roi du Midi répondit sèchement, s'il en
faut croire la chronique du temps : « qu'il pouvait partir
quand il voudrait, » et lui tourna le dos 2. Madame
de Pompadour l'accueillit avec le même visage aimable
mais où régnait la contrainte, et le chargea de ses com-
pliments pour le roi de Prusse, bien éloignée de soup-
çonner de quelle façon seraient reçues ses avances.
J'ai oublié de vous dire que, quand je pris congé de madame
de Pompadour à Compiègne, elle me chargea de présenter ses
respects au roi de Prusse. On ne peut donner une commission
plus agréable et avec plus de grâce; elle y mit toute sa modes-
tie, et des si j'osais, et dès pardons au roi de Prusse, de pren-
dre cette liberté. 11 faut apparemment que je me sois mal ac-
1. Voltaire, Œuvres complètes (Beucliot), t. LV, p. 434. Lettre
de Voltaire à Frédéric; à Compiègne, le 20 juin 1750.
2. Longchainp et Wagnière, Mémoires sur Voltaire (Paris, 1820),
t. II, p. 295.
•528 MADAME DE POMPADOUR ET FRÉDÉRIC.
quitté de ma commission. Je croyais, en homme tout plein de
la cour de France, que le compliment serait bien reçu; il me
répondit sèchement : je ne la connais pas. Ce n'est pas ici le
pays du Lignon. Je n'en mande pas moins à madame dePompa-
dour que Mars a reçu, comme il le devait, les compliments de
Vénus ».
Effectivement, il écrivit à la marquise que ses civi-
lités avaient été des mieux accueillies, et qu'il était
expressément chargé de l'en remercier.
J'ai l'honneur, de la part d'Achille,
De rendre grâces à Vénus8.
t. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LV, p. 448. Lettre de
Voltaire à madame Denis; Postdam, le 11 août 17 i F>0.
2. Ibid., t. LV, p. 4 4G. Lettre de Voltaire à la marquise de
Pompadour ; à Postdam, le 10 août 1750.
XI
VOLTAIRE A POSTDAM. - CARROUSEL. — D'ARNAUD
CHASSÉ.
Voltaire partait de Compiègne le 18 juin, et non
le 25 juillet, comme on le lui fait dire dans le Voyage
de Berlin '. Il prit sa route par la Flandre, et visita, en
passant, les champs de bataille de Fontenoi, Raucoux
et Lawfeld. Il se trouvait, le 2, à Clèves, qu'il ne de-
vait que traverser et où il resta quelques jours, faute
de relais 2. Il avait pourtant écrit à M. de Raesfeld
pour le prier de songer au vorspann (relais) ; mais
l'ordre du roi était resté à Vesel, entre les mains d'un
homme qui l'avait reçu « comme les Espagnols re-
çoivent les bulles des papes, avec le plus profond res-
pect, et sans en faire aucun usage. » L'ordre finit par
arriver; l'auteur de la Henr ia.de reprend sa route,
1. Évidemment, c'est là une erreur de copiste. Voltaire date une
lettre à d'Argenlal, de Postdam, le 24 juillet, il ne pouvait donc pas
être à Compiègne le 25. Mais que de fautes de ce genre se sont glis-
sées dans la correspondance, et qui, toutes, ne sont pas si aisées à
relever !
2. Voltaire dit quinze jours, dans sa lettre à d'Argental, du 24
juillet, ce qui nous paraît difficile à admettre.
430 ARRIVÉE EN PRUSSE.
passe par Yesel, franchit « les vastes, et stériles, et dé-
testables campagnes de la Vestphalie, » dont l'aspect
désolé ne devait rendre que plus riantes les campa-
gnes fertiles de Magdebourg, et entrait, le 10 juillet,
dans Postdam1, ce Postdam si sauvage jadis, aujour-
d'hui un lieu de délices et d'enchantements. « Cent cin-
quante mille soldats victorieux, point de procureurs,
opéra, comédie, philosophie, poésie, un héros philo-
sophe et poëte , grandeur et grâces , grenadiers et
Muses, trompettes et violons, repas de Platon, société,
et liberté! Qui le croirait? tout cela est très-vrai 2... »
Pas autant, assurément, que le disait le poëte disposé
à tout saluer, à tout admirer; et, si les soldats vic-
torieux, les grenadiers, les trompettes, cet attirail
glorieux d'un roi conquérant étaient choses très-
réelles, Postdam ressemblait infiniment plus, on s'en
doute, à une caserne qu'à la république de Platon, et
n'était rien moins que le séjour de la liberté, qu'un
asile enchanté. Postdam, en temps habituel, était une
ville de garnison, dans l'acception la plus sévère et la
plus rigoureuse du mot, et d'une discipline d'autant
plus stricte qu'elle se sentait sous le regard investiga-
teur d'un prince qui ne plaisantait pas sur ce point.
« Jamais, lisons-nous dans une chronique à laquelle
nous avons précédemment emprunté quelques traits,
jamais l'officier ni le soldat en garnison à Postdam ne
f. OEuvres de Frédéric le Grand (Berlin, Preuss.), t. X, p. x.
Avertissement de l'éditeur. C'est donc à tort que M. Clogenson ajourne
l'arrivée du poëte à Berlin, au 23 juillet.
2. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchol), l. LV, p. 438. Lettit-
de Voltaire à d'Argental; à Postdam, ce 24 juillet 17 50.
POSTDAM. t3t
sort de la porte, pas môme pour se promener, sans un
billet signé du roi, ce qu'il accorde rarement. En
général, tout ce qui est à Postdam ne peut sortir sans
permission, même les princes, ses frères; qui que ce
soit aussi ne peut y aller, sans avoir préalablement la
permission. MM. Borghèse n'ont pu l'obtenir. Les hon-
nêtes gens, qui connoissent ce lieu, y font le moins de
séjour qu'ils peuvent, parce qu'il est peu de moments
où la pudeur ne pâtisse. Il y a cinq bataillons en gar-
nison qui ne sortent jamais. On n'y voit que soldats,
dont on exalte les horreurs. Il n'y a que quelques
femmes d'officiers et de soldats, qui à peine osent
sortir de leurs chambres. L'insulte et le viol sont rare-
ment réprimés, et qui n'a pas le goût du maître est
peu fêté '.» Cela a été écrit, suppose-t-on, par un
père de l'Oratoire se trouvant en Prusse, vers 4752.
La malveillance la moins équivoque préside au récit
du bon père, et il serait peu équitable de l'en croire sur
parole. Mais, toute réserve faite, il résulte des lignes
qui précèdent que Postdam n'était pas un Eldorado, et
encore moins le paradis de Mahomet. « Ce n'est point
une cour, dira Voltaire lui-même, quatre mois plus
tard, c'est une retraite dont les dames sont bannies 2. »
Thiébaud , dont la sympathie pour Frédéric n'est pas
à révoquer en doute, nous dit que le second fils du
chancelier Coecéi était revenu, après son ambassade
1. Nouvelle Revue encyclopédique (Paris, Didot, 1848), t. V
p. 426. Idée de la personne, de la manière de vivre, et de la cour du
roi de Prusse, Frédéric II.
2. Voltaire, Œuvres complûtes (tieuchot), t. LV, p. 515. Lettre
de Voltaire à madame Denis; Postdam, le 17 novembre 1750.
432 ENTHOUSIASME DES PREMIERS JOURS.
de Suède, mourir de mélancolie et d'ennui à Postdam ;
« destinée ordinaire de ceux qui étaient condamnés à
vivre en cette résidence, qui n'a et ne peut avoir d'a-
grément que pour le roi '. »
La bienveillance de l'accueil ne devait pas permet-
tre à Voltaire, dès l'arrivée, d'envisager ce qui l'entou-
rait sous cet aspect rigide. Il est tout au prince, au
point de négliger ses travaux et cette Rome sauvée
pour laquelle ses anges lui avaient imposé certains
changements. « Mon Frédéric le Grand, s'écrie-t-il
dans l'enthousiasme de son nouvel état, fait un peu
de tort à Auré'ie. Il prend mon temps et mon âme.
La caverne d'Euripide vaut mieux, pour faire une tra-
gédie, que les agréments d'une cour. Les devoirs et
les plaisirs sont les ennemis mortels d'un si grand
ouvrage. » Mêmes excuses, mêmes motifs de laisser dor-
mir sa tragédie, allégués dans une lettre au marquis de
Thibouville, quelques jours après. Postdam, d'ailleurs,
était transformé. 11 s'y préparait, ainsi qu'à Charlotten-
bourg et à Berlin, des fêtes d'un autre âge, des magni-
ficences et des féeries dignes du Versailles de 1685\
1 . Dieudonné Tliiébaud, Souvenirs de vingt ans Je séjour à Berlin
(Didot, 1SC0), t. II, p. 183. Tliiébaud revient, à plusieurs ren-
contres, sur le chapitre de Postdam, et toujours de la même façon.
« Ce séjour si agréable pour le maître était une sorte de prison pour
tous les autres. » Iùid., t. I, p. 220. « Que faites-vous à Postdam ?
demandait-il un jour au jeune prince Guillaume de Brunswick. —
Nous passons notre vie à conjuguer tous le même verbe : oui, mon-
sieur, nous faisons tous une conjugaison, et toujours la même : Je
m'ennuie, lu t'ennuies, il s'ennuie, nous nous ennuyons, vous vous en-
nuyez, ils s'ennuient ; je m'ennuyai, je m'ennuierai, etc. ; enfin !a con-
jugaison tout entière, et voilà noire occupation. » Ibid., t. I, p. 3 17,
318.
CARROUSEL. 433
Ces divertissements ruineux, si peu en rapports avec
l'esprit d'économie et même de lésine du roi de
Prusse, ont eu leurs historiens. Formey, le chevalier
de Chazot, le baron de Bielfeld, sont entrés dans des
détails qui ne sauraient trouver leur place ici; Yol-
taire, non moins hyperbolique qu'eux, en parle par
avance, avec un accent presque lyrique :
Un carrousel composé de quatre quadrilles nombreuses, car-
thaginoises, persanes, grecques et romaines, conduites par
quatre princes qui y mettent l'émulation de la magnificence,
le tout à la clarté de vingt mille (Formey et Chazot disent
trente mille) lampions qui changeront la nuit en jour; les
prix distribués par une belle princesse, une foule d'étrangers
qui accourent à ce spectacle, tout cela n'est-il pas le temps
brillant de Louis XIV • qui renaît sur les bords de la Sprée 2 ?
Ce carrousel était donné à l'occasion de l'arrivée
du margrave et de. la margrave de Bayreuth. Voltaire
se trouvait en pays de connaissance avec tout ce
moude. L'on n'a pas oublié son passage de quatorze
jours à Bayreuth, en 1743, et il n'avait pas dépendu
de la charmante princesse que leur correspondance
n'eût été des plus actives. Il avait fait, à ce voyage, sa
cour à toute la famille royale, qui l'avait reçu à bras
ouverts, et qu'il éblouit de sa verve et de son esprit.
Si Chazot prit part à la fête et y dépensa, malgré cer-
tains procédés économiques dont il nous a révélé le
1. Voir les descriptions du fameux carrousel de 1685, notamment
dans les Mémoires du marquis de Sourches (Adhelm Bernier, 183C),
t. I, p. 129 à 177, qui coula personnellement au roi plus de cent
mille lhres, somme énorme pour l'époque.
2. Voltaire, Œuvres complètes (Beuchoti, t. LV, p. 443, iii.
Lettre de Voltaire à d'Argental; à Posldam, le 7 août 17 50.
in. 25
434 IMPRÉVOYANCE DE L'AVENIR.
secret, onze mille et trois cents écus \ Voltaire dut
laisser faire les plus alertes et se borner au rôle effacé
de spectateur, n'ignorant pas que son tour ne pouvait
manquer d'arriver. Il était taillé pour d'autres joutes,
celles de la conversation, et, dans celles-là, téméraire
eût été celui qui lui en eût disputé le prix, si l'on en
excepté le philosophe de Sans-Souci, qui savait ma-
nier dextrement cette arme de la parole, et que l'on
n'eût d'ailleurs osé pousser au delà d'un certain
point. Une lettre autographe de Maupertuis nous ap-
prend que, jusque dans ce tumulte et tout ce brou-
haha, l'auteur de Mérope (quoiqu'il dise qu'il n'y a
que les gens bien sains qui jouissent de tout cela 2)
se faisait écouter et charmait cet auditoire de princes
suspendu à ses lèvres. « Nous avons Voltaire ici, qui
fait les délices du roi, comme les nôtres : c'est un des
ornemens des fêtes qui viennent de commencer 3. »
Ces lignes font sourire, de la part de Maupertuis.
Cette imprévoyance de l'avenir , ce contentement
naïf d'un bel-esprit qui, pourtant, ne consentait pas
plus que Voltaire à être relégué au second plan, ont
de quoi surprendre. D'ordinaire, l'amour-propre, un
amour-propre aussi ombrageux que celui du célèbre
géomètre, a plus de flair et de coup d'œil ; et il est
curieux que les indifférents y aient vu plus loin et
1. Chazot, alors major du régiment de Bayreuth, élait l'un des six
aventuriers de la quadrille des Romains, à la tête desquels marchait
le prince royal de Prusse vêtu en consul romain.
2. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LV, p. 442. Lettre
de Voltaire à madame de Fontaine; Postdam, le 7 août 1750.
3. Charavay, Catalogue d'autographes (Lajarietie). 1SG0, p. 238,
N° 2056. Lettre de Maupertuis à ; Berlin, 18 août 1750.
MUTUEL OPTIMISME. 139
plus clair. « Maupertuis me marque, écrivait Buffon
à l'abbé Le Blanc, que Voltaire doit rester en Prusse,
et que c'est une grande acquisition pour un roi qui a
autant de talent et de goût; entre nous, je crois que
la présence de Voltaire plaira moins à Maupertuis qu'à
tout autre; ces deux hommes ne sont pas faits pour
demeurer ensemble dans la même chambre ié.t » 11
faut remarquer que Voltaire n'était pas moins opti-
miste et moins imprévoyant que son futur antago-
niste : « Trouver, s'écrie-t-il, tous les charmes de la
société dans un roi qui a gagné cinq batailles; être
au milieu des tambours, et entendre la lyre d'Apollon;
jouir d'une conversation délicieuse, à quatre cents
lieues de Paris; passer ses jours, moitié dans les fêtes,
moitié dans les agréments d'une vie douce et occupée,
tantôt avec Frédéric le Grand , tantôt avec Mauper-
tuis; tout cela distrait un peu d'une tragédie2. » Pour
l'instant, tout apparaît couleur de rose ; le poëte, dans
l'enthousiasme, ne tarit point sur ces splendeurs qu'il
ne s'attendait pas à rencontrer si loin de Versailles, en
un pays plus militaire que magnifique et où le souve-
rain n'avait pas l'habitude de jeter son or par la
fenêtre.
Il n'y a pas moyen, raande-t-il à d'Argental, de tenir au
carrousel que je viens de voir; c'était à la fois le carrousel de
Louis XIV, et les fêtes des lanternes de Chine. Quarante-six
mille petites lanternes de verre éclairaient la place et formaient,
1. Buffon, Correspondance inédite (Hachette, 1860), t. [, p, 48.
Lettre de Buffon à l'abbé Le Blanc; Montbard, le 28 octobre 1750.
2. Voltaire, Œuvres complètes (Beuchot), t. LV, p. 440. Letlre
de Voltaire au marquis de Thibouville ; à Postdam, le 1er août 1750.
430 FÊTES SPLENDIDES.
dans les carrières où l'on courait, une illumination bien des-
sinée. Trois mille soldats sous les armes bordaient toutes les
avenues; quatre échafauds immenses fermaient de tous côtés
la place. Pas la moindre confusion, nul bruit, tout le monde
assis à l'aise, et attentif en silence, comme à Paris à une scène
touchante de ces tragédies que je ne verrai plus, grâce à
Quatre quadrilles, ou plutôt quatre petites armées de Romains,
de Carthaginois, de Persans et de Grecs, entrant dans la lice
i_ 7 7 ,
et en faisant le tour au bruit de la musique guerrière; la prin-
cesse Amélie ' entourée des juges du camp, et donnant le prix.
C'était Vénus qui donnait la pomme. Le prince royal a eu le
premier pris. Il avait l'air d'un héros des Amadis. On ne peut
pas se faire une juste idée de la beauté, de la singularité de ce
spectacle, le tout terminé par un souper à dix tables, et par un
bal. C'est le pays des fées. Voilà ce que fait un seul homme2.
Quelque chose nous étonne dans la distribution des
divertissements et le choix des œuvres représentées
devant l'auguste assemblée; aucune des pièces de Vol-
taire ne figure sur la liste des ouvrages donnés soit à
Charlottenbourg, soit à Berlin. Ainsi, le 17, les comé-
diens français représentèrent le Mauvais Biche, de d'Ar-
naud; le 19 et le 21, la soirée fut remplie par // Comte
imaginario, intermède italien, entremêlé de danses.
Les 22 et 24, c'était le tour de l'opéra de Phaéton, de
Quinault3; le 2G, deYIpkigénie, de Racine, mise en
1. La plus jeune des sœurs de Frédéric, abbesse de Guedlinbourg.
2. Voltaire, Œuvres complûtes (Beuchot), t. LV, p. 4 GO. Lettre
de Voltaire à d'Argental ; à Berlin, ce 28 août 1750.
3. Traduit en italien par un poète italien nommé Villati, à quatre
cents écus de gaL'es. « Cet Orphée prend le malin un flacon d'eau-de-
vie au lieu d'hippocrène, et, dès qu'il est un peu ivre, les mauvais
vers coulent de source. Je n'ai jamais rien vu d'aussi plat dans une
si belle salle. Cela ressemble à un temple de la Grèce, et on y joue
des ouvrages tarlares. » Voltaire, Œuvres complètes (Beuchot), I. LV,
p. 453. Lettre de Voltaire à madame Denis; à Berlin, le 22 août
1750.
SOLENNITÉS DRAMATIQUES. 437
musique par Graun, le maître de chapelle de Frédéric,
et qui eut l'honneur d'être exécutée deux fois encore
dans la durée des fêtes. Le 27, les comédiens français
jouèrent le Médecin malgré lui et un petit acte de
Cahusac, intitulé Zénéide*. Mais de Voltaire et de son
théâtre nulle mention. Il n'est question de lui, dans
la relation de Formey, qu'à propos d'un impromptu
galant adressé par le poëte à la princesse Amélie, le
premier jour du carrousel (23 août). Était-il donc si
impossible de monter Mérope, Mahomet ou Sémi-
ramisf Le seul fait d'une pareille abstention, qui eût
eu sa signification, nous porte à croire que si l'on ne
rendit pas cette sorte d'hommage à un homme que
l'on comblait d'ailleurs de caresses et d'attentions de
tous genres, c'est qu'il y eut à cela des obstacles insur-
montables2. Ce qui le démontre mieux que tout ce
qu'on pourrait alléguer, c'est la sérénité de Voltaire
qui bat des mains avec entraînement à tous ces prodi-
ges, et ne fait quelques réserves qu'à propos des vers
de Villati et au Mauvais Riche, de d'Arnaud. Au reste,
1. Journal historique des fêtes que le roi a données à Posldam, à
Chariot tenbourtj et ù Berlin, à l'occasion de l'arrivée de Leurs Altesses
royale et sérénissime de Brangdebourg-Baireulh, au mois d'août 17 50
(imprimé chez Chrétien-Frédéric Hennin?), p. 11, 13, 40. Cette rela-
tion est généralement attribuée à Pollnilz. 11 paraît qu'elle doit être
restituée à Formey. Preuss, Friederich mit teinta Berwandten uud
Freunden (Berlin, 1838;, p. 212. Outre les Mémoires deChasot (Paris,
Léw. 1802), on trouve encore, comme on l'a dit plus haut, une des-
cription de ces fêtes dans les Lettres familières du baron de Bielfeld
(La Haye, 1769), t. II, p. 27U à 279.
2. Voltaire arrivait à Berlin le 10 juillet, les fêtes commencèrent
le 8 août; tout devait être déjà arrêté, ordonné, les pièces étudiées
et en pleine répétition; il n'y avait plus rien à changer au pro-
gramme.
438 CHAMBELLAN DU ROI DE PRUSSE.
comme nous l'apprend Maupertuis lui-même, il eut
ses compensations d'amour-propre, et fut traité parle
roi et les princesses avec une distinction et des égards
dont sa vanité, pourtant si exigeante, semble pleine-
ment satisfaite.
Voltaire quittait la France, c'était bien le moins
qu'il fût indemnisé des sacrifices qu'il faisait à son ami
couronné. L'ami couronné le sentait; il sentait aussi
que, pour se l'assurer d'une manière définitive, il fal-
lait que le poëte n'eût aucune raison désormais de
regarder en arrière. Il le nomma son chambellan, lui
donna un de ses ordres, avec vingt mille francs de
pension, et quatre mille francs garantis à madame
Denis pour toute sa vie, si elle voulait venir tenir la
maison de son oncle à Berlin.
Tous avez bien vécu à Landau avec votre mari, écrit cet
oncle dans le ravissement; je vous jure que Berlin vaut mieux
que Landau, et qu'il y a de meilleurs opéras. Voyez, consultez
votre cœur. Vous me direz qu'il faut que le roi de Prusse aime
bien les vers. Il est vrai que c'est un auteur français né à
Berlin. Il a cru, toutes réflexions faites, que je lui serais plus
utile que d'Arnaud. Je lui ai pardonné, comme à Heurtaud, les
petits vers galants que Sa Majesté prussienne avait faits pour
mon jeune élève, dans lesquels il le traitait de soleil levant
fort lumineux, et moi de soleil couchant assez pâle. Il égra-
tigne encore quelquefois d'une main, quand il caresse de l'au-
tre; mais il n'y faut pas prendre garde de si près. Il aura le
levant et le couchant auprès de lui, si vous y consentez; et il
sera, lui, dans son midi, fesant de la prose et des vers tant
qu'il voudra, puisqu'il n'a point de batailles à donner. J'ai
peu de temps à vivre. Peut-être est-il plus doux de mourir à sa
mode, à Postdam, que de la façon d'un habitué de paroisse, à
Paris. Vous vous en retournerez après cela avec vos quatre
mille livres de douaire. Si ces propositions vous convenaient,
vous feriez vos paquets au printemps; et moi j'irais, sur la fin
IMPROBATION DE D'ARGENTAL. 439
de cet automne, faire mon pèlerinage d'Italie, voir Saint*Pierre
de Rome, le pape, la Vénus de Médieis, et la ville souterraine.
J'ai toujours sur le cœur de mourir sans voir l'Italie. Nous
nous rejoindrions au mois de mai Il faut d'abord que le roi
notre maître y consente. Cela lui sera, je pense, fort indiffé-
rent. Il importe peu à un roi de France en quel lieu le plus
inutile de ses vingt-deux ou vingt-trois millions de sujets passe
sa vie ; mais il serait affreux de vivre sans vous'.
Autant de projets qui s'en iront en fumée. On soup-
çonnait fort à Paris que cet engouement excessif prê-
tait aux choses un aspect qu'elles ne sauraient garder,
et l'on était en défiance. Le sage d'Argental, fâché de
cet exil volontaire, dont les inconvénients possibles,
présumables, inévitables, ne lui avaient pas échappé,
n'avait point approuvé le voyage ; il approuvait encore
moins les visées d'installation définitive, et n'était pas
trop d'avis que madame Denis quittât les bords de la
Seine pour les rivages trop chantés de la Sprée. Il en
avait écrit avec force, comme il croyait devoir le faire,
et en termes dont sans doute Voltaire exagérait l'éner-
gie. « Ne m'écrivez jamais, mon divin ange, une
lettre aussi cruelle que celle du 20 d'août. Vous me
rendriez malade de chagrin. » Au moins d'Argental
ne dissimulait pas tout ce qu'avait de grave, de péril-
leux une détermination de cette nature. Le poëte, de
son côté, sentait que pour vaincre les répugnances de
sa nièce il lui fallait conquérir cet ami à sa cause, et
il ne ménageait nuls moyens oratoires pour y parvenir.
... Vous m'accusez de faiblesse; comptez qu'il a fallu une
1. Voltaire, OEuvres complètes (Reucliot) , t. LV, p. 448, 449,
4 50. Lettre de Voltaire à madame Denis; à Charlottenbourg, le 14
août 1750.
440 FROIDEUR DE MADAME DENIS.
étrange force pour me résoudre à achever mes jours loin de
vous, et que j'ai été plus longtemps que vous ne pensez à me
déterminer Certainement, je me repentirai toute ma vie de
m'ètre arraché à vous et à vos amis. Il est vrai que je n'aurai
pas beaucoup d'autres regrets à dévorer. L'égarement et le
goût détestable où le public semble plongé aujourd'hui ne doi-
vent pas avoir pour moi de grands charmes. Vous savez d'ail-
leurs tout ce que j'ai essuyé. Je trouve un port après trente
ans d'orages. Je trouve la protection d'un roi, la conversation
d'un philosophe, les agréments d'un homme aimable, tout cela
réuni dans un homme qui veut, depuis seize ans, me consoler
de mes malheurs, et me mettre à l'abri de mes ennemis. Tout
est à craindre pour moi dans Paris, tant que je vivrai, malgré
les protections que j'y ai, malgré mes places et la bonté même
du roi. Ici je suis sûr d'un sort à jamais tranquille. Si l'on
peut répondre de quelque chose, c'est du caractère du roi de
Prusse
A propos, vous me reprochez de faire avec joie des portraits
flatteurs à ma nièce; voudriez-vous que je la dégoûtasse, et
que je me privasse de la consolation de vivre à Berlin avec
elle, et d'v parler de vous? Voudriez-vous que je fusse insen-
ble aux fêtes de Luculluset aux vertus de Marc-Àurèle1?
Les lettres de madame Denis étaient décourageantes.
Voltaire y trouvait un scepticisme à l'égard des enchan-
tements de Berlin qui le déconcertait et dont il s'ef-
forçait de démontrer la criante injustice. « Qui donc
peut vous dire que Berlin est ce qu'était Paris du temps
de Hugues Capet? Je vous prie seulement, ma chère
enfant, d'aller voir votre ancienne paroisse, l'église
de Saint-Barthélemi, où vous n'avez, je crois, jamais
été. C'était là le palais de ce Hugues. Le portail subsiste
encore dans toute sa barbarie. Venez, après cela, voir
1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LV, p. 47 2 à \~'>.
Lettre de Voltaire à d'Argental ; à Berlin, ce 1er septembre 1750.
LETTRE DE FRÉDÉRIC. 441
la salle d'Opéra de Berlin1. » Frédéric n'ignorait pas
qu'on le battait en brèche, que madame Denis ne se
souciait point de quitter ses habitudes, ses amis, ses
plaisirs , et qu'elle essayait de détourner son oncle
d'accepter des chaînes qui n'auraient peut-être pas, à
la longue, la douceur des premiers jours. C'était se
donner un maître, après tout, quand il connaissait si
bien le charme de l'indépendance et de la liberté. Soit
manège, soit préoccupation réelle, Yoltaire ne cacha
point la répugnance énergique qu'il rencontrait chez
sa nièce, et le roi crut voir qu'au moins tous ces efforts
ettoutes ces raisons n'étaient pas sans l'impressionner.
Frédéric, inquiet, écrivit, de sa chambre, à son hùte
une lettre où il s'attachait à combattre ces craintes
chimériques, offensantes pour sa personne, et à en
démontrer le néant.
J'ai vu la lettre que votre nièce vous écrit de Paris. L'amitié
qu'elle a pour vous lui attire mon estime. Si j'étais madame
Denis, je penserais de même ; mais étant ce que je suis, je
pense autrement. Je serais au désespoir d'être cause du mal-
heur de mon ennemi; et comment pourrais-je vouloir l'infor-
tune d'un homme que j'estime, que j'aime, et qui me sacrifie
sa patrie et tout ce que l'humanité a de plus cher? Non, mon
cher Yoltaire, si je pouvais prévoir que votre transplantation
put tourner le moins du monde à votre désavantage, je serais
le premier à vous en dissuader... Je vous respecte comme mon
maître en éloquence et en savoir; je vous aime comme un ami
vertueux. Quel esclavage, quel malheur, quel changement,
quelle inconstance de fortune y a-t-il à craindre dans un pays
où l'on vous estime autant que dans votre patrie, et chez un
ami qui a un cœur reconnaissant?... Quoi! parce que vous
1. Voltaire, Œuvres complètes (Beucliol), t. LV, p. 476. Lettre de
Voltaire à madame Denis; Lierlin, le 12 feptembre 1750.
25.
442 SÉDUCTIONS DE PARIS.
vous retirez dans ma maison, il sera dit que cette maison de-
vient une prison pour vous ! Quoil parce que je suis votre ami,
je serais votre tyran! Je vous avoue que je n'entends pas cette
logique-là; que je suis fermement persuadé que vous serez fort
heureux ici tant que je vivrai, que vous serez regardé comme le
père des lettres et des gens de goût, et que vous trouverez en
moi toutes les consolations qu'un homme de votre mérite peut
attendre de quelqu'un qui l'estime *.
Que Voltaire se laissât enivrer partant de tendresses
et de caresses, cela est tout simple. Mais madame Denis
devait être moins aisée à persuader. Malgré ce viager
de quatre mille livres qui lui était offert et la considé-
ration dont elle ne manquerait pas d'être entourée à
Berlin, il lui semblait dur de transporter aussi loin ses
dieux lares et de déserter ce Paris si charmant. Sa qua-
lité de nièce de M. de Voltaire lui avait acquis une réelle
importance, elle était accueillie à bras ouverts parles
amis de son oncle, dont elle tenait la maison et présidait
le salon. Tout cela sans doute se fût retrouvé à Berlin,
moins les liaisons personnelles que l'on avait for-
mées et que l'on ne se sentait pas d'humeur de quitter.
Longchamp, qui n'aime pas et a ses raisons de ne pas
aimer madame Denis, se répand en commérages sur
son compte, et nous la présente comme une femme dis-
sipée, inconséquente, prodigue, légère, pour ne pas dire
galante. A l'en croire, Voltaire eût confié la direction
de tout à son ancien valet de chambre, la garde de la
bibliothèque et des manuscrits, et la manutention
de ses finances; et madame Denis, blessée, humi-
1. Voltaire, OEnvrrs complètes (Beurliot). t. LV, p. ï.ri5, 4.SG.
Lettre de Frédéric à Voltaire; 23 août 17 50.
UN NOBLE GÉNOIS. 443
liée de ces arrangements, en eût conservé un profond
ressentiment, ce qui ne serait pas en pareil cas de nature
à trop surprendre. Cependant, il eût rendu à celle-ci
des services essentiels, et elle lui eût dû sa récon-
ciliation avec l'auteur de Mahomet. Quoi qu'il en soit,
madame Denis, après comme avant le départ de son
oncle, ne changea point son train de vie, reçut et fit
grande dépense. Elle avait aussi des affections assez
particulières, notamment un M. Griff, son musicien
allemand, a homme d'une stature colossale, qui dé-
plaisait fort à M. de Voltaire, » et qui, un instant
évincé, reparut lorsque le poëte ne fut plus là.
Mais voici un noble Génois, amateur des lettres, et
qui s'était fait présenter à "Voltaire, quelques jours
avant son départ. Jeune, gai, spirituel, il semblait
s'accommoder fort de cette société de gens d'esprit
dont il parlait plus que couramment la langue. Ma-
dame Denis le trouvait bien fait, aimable, et bientôt
leur liaison fut des plus étroites. Après une entente
très-cordiale des deux parts, cette intimité se rompit
par un éclat, une scène de violence, où le noble Génois
traita l'illustre nièce de la façon la plus outrageante;
et les choses eussent pu aller aux derniers excès sans
l'intervention de Longchamp, car nous sommes habi-
tués à voir Longchamp se substituer à la Providence,
et rendre à ses maîtres de bons offices que l'on ne
reconnaît que médiocrement. Il paraîtrait que le jeune
étranger avait prêté à madame Denis de l'argent qu'elle
ne se pressait pas assez de restituer; au moins Long-
champ entendit-il celui-ci s'écrier, comme un forcené :
«Je veux ravoir mes cent louis.» Il fallait, au plus
444 INFIDÉLITÉ DE LONGCHAMP.
vite, désintéresser ce créancier embarrassant, et c'est
ce que fit l'honnête serviteur, après avoir pris les or-
dres de Voltaire. « J'ose dire qu'au lieu de me persé-
cuter, madame Denis me devait de la reconnaissance.
Je n'en ai éprouvé au contraire que de l'ingratitude;
car j'attribue à cet événement la principale cause qui
a porté cette dame à me desservir auprès de M. de
Voltaire; en quoi elle n'a que trop réussi '... »
Longchamp fait ici confusion un peu sciemment,
car il est impossible qu'il eût oublié, même à la distance
de plus d'un quart de siècle, les vrais motifs qui dé-
terminèrent M. de Voltaire à se passer de ses services.
Il est plus sincère dans une longue lettre à son maître,
où il avoue des infidélités plus graves pour ce dernier
que des détournements d'argent. Il avait fait ou fait
faire des copies des manuscrits dont il avait la libre
disposition, dans l'intention indubitable d'en tirer le
parti le plus fructueux; et si cette déloyauté avorta
dans ses conséquences, c'est que le secret en fut éventé
à temps. La lettre où il confesse sa faute est à la dale
du 30 mars 1752, et, par conséquent, postérieure de
beaucoup à un commencement de procédure qui pou-
vait lui être fatale, si Voltaire n'eût pas répugné à la
pensée de perdre un homme que de mauvais conseils
avaient un instant égaré 2. Les démarches de madame
Denis pour recouvrer les papiers de son oncle remon-
tent au 24 avril 1751; elles furent assez actives et
1. Longchamp et Wagnière, Mémoires sur Voltaire (Paris, 1826),
t. 11, p. 305.
2. Ibid., t. II, p. 310 à 349. Lettre de Longchamp à M. de Voltaire,
au palais du roi de Prusse à Posklam; à Paris, ce 30 mars 17 52.
ELLE OTE DE L'AUTORITÉ A SES RÉCITS. 44o
amenèrent une restitution qui ne fut pas sans doute
aussi complète que le prétend le coupable Long-
( li iinp '. Voilà ce qu'il ne dit pas dans ses mémoires,
et ce qu'il ne supposait pas que l'avenir dût révéler. Ces
faits regrettables font tort à la notoriété aussi bien
qu'à l'honorabilité de notre historien, et mettent d'au-
tant plus en garde contre ses récits, que l'on a à con-
stater d'ailleurs la flagrante inexactitude de certaines
anecdotes. Serait-ce une raison suffisante pour rejeter
absolument ce qu'il nous raconte de son maître et de
ceux auxquels il a affaire? «Parce qu'il est tombé dans
une faute grave en un point, faudrait-il en conclure
que tout ce qu'il dit est faux et déguisé? » Nous ne le
pensons pas plus que son éditeur, et, dans les faits
qui lui sont indifférents, nous admettons volontiers
qu'il ne commette d'autres erreurs que des méprises
involontaires, inévitable inconvénient des chroniques
composées tardivement sur le seul souvenir d'un temps
déjà reculé dont le courant des choses et des évéue-
1 . Ce commencement de procédure forme un dossier de cinq pièces :
Mémoire de madame Denis; ce 24 avril 1751. — Lettre à M. Ber-
rier, ce dimanche 2 mai. — Ibid., à M. Berrier, ce 5 mai. — Noie
du lieutenant de police. — Lettre à M. Berner, ce 20 mai. Vol-
taire. Œuvres complète» (Beuchot), t. 1, p. 3G8, 3G9, 370. Pièces
justificatives. — Longchamp ne rendit pas tout et oublia dans ses
carton» plus d'une pièce curieuse. « On m'a beaucoup parlé, écrivait
plus laid François de Neufehàleau, d'un ancien secrétaire de Voltaire,
dont toute l'existence à Paris était fondée sur quelques lettres pré-
cieuses, qu'il allait lisant de maisons en maisons, pour avoir à dîner.
êomme les rapsodes grées qui demandaient l'auuiùne en récitant des
lambeaux de l'Iliade. C'est M. PaUssot qui m'a conté cette dernière
anecdote. » L'Amateur d'autographes, 2e année (10 novembre 1803),
p. 348, 349. Lettre de François de Neufehàleau à Panckoucke; Mire-
court, le 6 décembre I77S.
446 DÉMARCHE DU ROI DE PRUSSE.
ments nous éloigne souvent plus que la somme des
année?.
Voltaire, dont la détermination était encore flottante
lorsqu'il se présenta à Compiègne, avait pu indirecte-
ment faire toucher quelques mots de ses projets aux
puissances, mais cette menace entortillée fît peu d'im-
pression; on ne supposait pas qu'il prit à son âge,
dans sa position, malgré tout ce qui l'attachait à Paris,
un parti aussi extrême; il ne pouvait avoir eu d'au-
tres desseins qu'un séjour plus ou moins long près
de son ami le marquis de Brandebourg, et la facilité
dédaigneuse avec laquelle on lui accorda son congé
lui disait assez qu'il n'était nullement limité sur le
retour. Mais, chose étrange, il n'était venu à l'idée
de personne qu'il ne dût pas y avoir de retour. Fré-
déric, avant de se l'attacher, en demanda civilement
l'octroi à son auguste frère. «Il n'y a plus à reculer,
écrivait le poëte à d'Àrgental; le roi de Prusse m'a
fait demander au roi, et je ne suis pas un objet assez
important pour qu'on veuille me garder en France. Je
servirai le roi dans la personne du roi de Prusse. Ce
sera une chose honorable pour notre patrie qu'on soit
obligé de nous appeler quand on veut faire fleurir les
arts. Enfin je ne crois pas qu'on refuse le roi de
Prusse; et si, par un hasard que je ne prévois pas, on
le refusait, vous sentez bien que, la première dé-
marche étant faite, il la faudrait soutenir... » Le
consentement vint1. Voltaire crut devoir, à ce qu'il
prétend, envoyer la démission de sa charge d'histo-
1 . « Il a fait écrire au roi par S. M. prussienne une letlre où elle
dcmandoit la permission de garder Voltaire à sa cour. Le roi a répondu
L'HISTORIOGRAPHIE DONNÉE. 447
riographe, et, partant, renoncer aux appointements
qui y étaient attachés : « J'ai, Dieu merci, donné ma
démission de tout : je ne veux plus tenir qu'à Fré-
déric le Grand ', v Ce qui suit dément complètement
une pareille assertion. Il espérait, au contraire,
garder ce titre qu'il s'était efforcé de mériter par des
travaux utiles à l'histoire de son pays; et la lettre du
ministre, qui lui apprenait la décision royale, lui fut
sensiblement amère. « Sa Majesté, lui mandait celui-ci,
consent à ce que vous vous attachiez au service de
Sa Majesté prussienne... mais vous sentez que vous ne
pouvez pas conserver le titre d'historiographe de Sa
Majesté, qui s'en est même expliquée lorsque j'avais
l'honneur de lui faire le rapport de votre lettre 2. » Ce-
pendant, on voulut bien lui laisser une fiche de conso-
lation. « Mon historiographie est donnée, mes anges ;
madame de Pompadour, qui me l'écrit, me mande en
même temps que le roi a la bonté de me conserver
une ancienne pension de deux mille livres. Je n'ai que
des grâces à rendre 3. » Citons encore ces deux lignes
écrites, le lendemain, à madame Denis : Je ne sais
pourquoi le roi me prive de la place d'historiographe,
et qu'il daigne me conserver le brevet de gentilhomme
qu'il en étoit fort aise. Sa Majesté a dit à ses courtisans que c'éfoit un
fou de plus à la cour de Prusse et un fou de moins à la sienne. »
Marquis d'Arpenson, Mémoires (Jannel), t. III, p. 349. 24 août 1750.
1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LV, p. 445, 44fi.
Leltre de Voltaire à Darget ; Sans-Souci, ce 9 ou 10 (août) 1750.
2. Alphonse Jobez, La France sous Louis X V (Paris, Didier), t. IV,
p. 117.
3. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LV, p. 500. LHIre
de Voltaire à d'Argenlal; à Posldam, le 27 octobre 1750.
448 MÉCONTENTEMENT DU ROI.
ordinaire \ » Quoi qu'il dise, il reçut donc, ce qui est
un peu différent que de la donner, la démission de son
historiographie, que la bienveillance de la favorite
fit obtenir à Duclos, ce courtisan « droit et adroit 2. »
On a vu, plus haut, Louis XY s'exprimer, non sans
aigreur, sur ces prétentions du roi de Prusse au titre
de protecteur des sciences et des lettres françaises. En
lui demandant Yoltaire, Frédéric le débarrassait d'un
esprit remuant et dangereux qu'il avait, personnelle-
ment, en antipathie grande ; cependant, cette fugue
du poëte donna de l'humeur, et ce dernier apprit par
M. de Richelieu que le roi et madame de Pompadour
avaient été choqués l'un et l'autre d'un pareil coup de
tête 3. Du reste, ce départ, qui faisait l'affaire de tant
de gens, fut l'objet du blâme de ceux qu'il arrangeait
le plus. Il était parti, il pouvait revenir; il fallait le
perdre tout à fait auprès du prince et dans l'opinion.
« Il est plaisant, écrivait Yoltaire à sa nièce, à ce propos,
que les mêmes gens de lettres de Paris qui auraient
voulu m exterminer , il y a un an, crient actuellement
contre mon éloignement, et l'appellent désertion. Il
semble qu'on soit fâché d'avoir perdu sa victime 4. »
Les malveillants, les ennemis, les rivaux ou ceux qui
1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchol), t. LV, p. 503. Lettre
de Voltaire à madame Denis; le 28 octobre 17 50.
2. Archives impériales. 0-94. Registre du secrétariat de la maison
du roy, de l'année 17 50, p. 241. Brevet d'historiographe de France
pour le sieur Duclos. 20 septembre 17 50.
3. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchol), t. LV, p. 4G7. Lettre
de Voltaire à Richelieu; août 1750. — t. XL, p. 8(i. Mémoires pour
servir à la vie de M. de Voltaire, écrits par lui-même.
4. lbid., t. LV, p. 494. Lettre de Voltaire à madame Denis; à
Posldam, 13 octobre 1750.
JUGEMENT DU PUBLIC. 440
ignoraient que son apparente faveur n'était rien moins
que solide, criaient à l'ingratitude, et ne voyaient dans
cet exil volontaire d'autre mobile que son insatiable
avarice. « C'en est fait, plus de beaux vers en France,
écrivait de son côté celui des Clément que le porte
appelait Clément Morand, et qui, lui aussi, croyait
avoir ses motifs de rancune; M. de Voltaire se fixe à
Berlin; le roi de Prusse a joint, dit-on, vingt mille
livres de rentes à trente mille qu'il avoit déjà. Ce n'est
point assés d'être grand poëte , grand prosateur ,
homme illustre dans les lettres, et presque dans les
sciences, bien vu à la cour, riche enfin : il faut s'expa-
trier afin d'être plus riche, courtisan, favori, et des
petits soupers du roi '.» Ce devait être effectivement
une énigme pour qui ne savait pas le dessous des
cartes; et lord Chesterfield, son admirateur, se de-
mande, comme les autres, quelle raison assez forte a
pu déterminer l'auteur de la Henriade à brûler aussi
étrangement ses vaisseaux, à quitter une existence con-
sidérée, brillante, enviée, pour ce qui ne la valait point.
« On m'assure que Voltaire s'est établi pour toujours
à Berlin; expliquez-moi les motifs d'une telle émigra-
tion. Académicien, historiographe de France, gentil-
homme ordinaire du roi, et d'ailleurs riche, renouce-t-il
à la France pour jouir des agrémens et de la déli-
catesse germanique? Je ne le comprends pas : s'il
est vrai qu'il ait tout de bon dit adieu à la France,
il vous donnera bientôt des pièces bien hardies. La
1 . Clément, Les Cinq années littéraires ou Nouvelles littéraires des
années 1748 à 1752 (La Haye, 175i , t. II, p. 152.
450 CONSÉQUENCES INÉVITABLES.
Bastille a jusqu'ici fort gêné et ses vers et sa prose '. »
Et c'est à quoi eût dû songer un ministère quelque
peu clairvoyant. Voltaire allait être autrement auda-
cieux à l'étranger, où rien ne le contiendrait plus, qu'à
Paris où le soin de son propre repos et de sa sûreté
l'obligeait à plus de réserve et de prudence. Il eût
fallu l'accabler d'honneurs et l'empêcher du même
coup de franchir la frontière, l'avoir toujours sous la
main, et constamment tenir suspendue sur sa tête l'épée
de Damoclès. Voltaire fût resté Voltaire, et force eût
été de prendre son parti sur les emportements de cet
esprit indépendant et généreux, quand la passion ne
venait pas troubler sa sérénité. Mais encore se fût-il
arrangé pour n'être pas mis à la Bastille tous les quinze
jours. Au lieu de cela, il quittait la France pour n'y
plus rentrer, car il n'y revint que pour s'y éteindre,
au lendemain d'un triomphe comme n'en obtinrent
jamais ni consul, ni empereur victorieux. Et ce sera,
durant ces vingt-huit années d'éloignement, à l'abri
des lettres de cachet, qu'il lancera ces mille brochures
incendiaires qui feront l'opinion, saperont le présent
et ouvriront d'autres horizons à une génération, à une
France nouvelle. Supprimez, retranchez de sa vie son
séjour forcé en Angleterre, faites qu'il ne sorte pas
de Paris et de Versailles, et peut-être dépensera-t-il,
gaspillera-t-il la majeure partie de sa verve intarissable
contre les Desfontaines, les Fréron, les La Beaumelle,
les Clément et tous ces avortons qu'il ne peut com-
1 . Mhcellaneons Works of lord Chesterfield, with Dr mathy's mé-
moires ofhis Lordship's life (London, 17 7 7). Lettre de lord Chesler-
lîeld à madame ***; à Londres, ce 30 septembre 1750.
BLAME DES POLITIQUES. 451
battre qu'en se rapetissant. Les Calas, les Sirven, les
Lally eussent toujours trouvé en lui un avocat aussi dé-
sintéressé qu'infatigable ; cela n'est pas douteux. On a
pu, toutefois, se demander si Voltaire eût été autre chose
qu'un esprit sceptique, un poëte léger, frondeur par
humeur, impie même, comme ses maîtres Châteauneuf
et Chaulieu, mais sans visées aucunes d'apostolat. Pour
nous, Voltaire avait sa mission, et, en dépit de tout,
nous pensons qu'il n'eût pu s'y soustraire. Il n'en est
pas moins vrai que si ce sont les milieux qui font les
hommes, en le jetant sur la terre de la libre pensée,
dans un pays où le souverain avait à compter avec son
peuple et ne pouvait régner qu'à la condition de res-
pecter ses franchises, la bastonnade de l'hôtel de Sully
eut des conséquences incalculables qu'eût évité le mi-
nistre en ne sacrifiant point le faible au fort, en n'exilant
pas le petit pour, complaire iniquement au puissant.
C'est surtout après avoir eu à subir les violences de l'ar-
bitraire que l'on comprend les lois éternelles du droit
et de la justice; et cette dure épreuve, qu'adoucirent le
travail, les succès, d'illustres amitiés, coûta autrement
à ce régime du bon plaisir et de l'absolutisme, à la ruine
duquel il contribua plus que pas un. Quoi qu'il en soit,
et quelque éloigné que l'on fût encore d'une révolu-
tion que Voltaire ne verra point, les politiques blâmè-
rent le gouvernement d'avoir consenti à son départ.
Depuis longtemps, cette intimité avec le roi de Prusse
était envisagée par les plus ombrageux comme une sorte
de crime d'État ; et, on les eût cru, que, dès l'abord
(n'eût-ce été que pour l'importance qu'ils donnaient
à un écrivain déjà trop remuant), on se fût opposé
4ii2 LE FAMEUX PRUSSIEN.
aux voyages de Remusberg et de Berlin, et même
à ses fugues en Flandre, avec la divine Emilie : «Ma-
dame du Châtelet, lit-on, dès 1743, dans un jour-
nal de police souvent consulté par nous, doit aller
rejoindre incessamment Voltaire à Bruxelles. L'on fait
observer qu'on auroit dû se ménager ce poëte, ou s'en
assurer; il est fort mécontent, fort outré, et fort bien
avec le roi de Prusse1. »
Il était désormais trop tard, et les destins avaient
parlé. Tout en demeurant Français par le cœur, par
l'esprit, par le langage, Voltaire avait rompu avec son
gouvernement à une époque où le gouvernement était
la nation; il s'était donné un nouveau maître, tout en
prétendant n'avoir pas cessé d'appartenir au roi de
France, comme si on pouvait appartenir à la fois à
deux maîtres. On l'appela le Prussien. On le vendait
grotesquement accoutré; et madame du Hausset parle
d'un marchand d'estampes qui criait par les rues :
« Voltaire, ce fameux Prussien. Le voyez-vous avec
son gros bonnet de peau d'ours, pour n'avoir pas froid?
A six sols le fameux Prussien2. » C'est ce fameux
Prussien, ce Voltaire de Berlin, de Postdam et de Sans-
Souci, que nous allons suivre et étudier; c'est cette
période, la plus curieuse, la plus troublée de sa vie,
qui va se dérouler devant nous avec ses alternatives de
faveur et de disgrâces, ses démêlés d'auteur à auteur,
dans lesquels le souverain interviendra en homme de
1. Carbier, Journal (Charpentier), t. VIII, p. 309. Journal de po-
lice; 1er juillet 1743.
2. Bibliothèque de Mémoires sur le XVIIIe siècle (éd. Barrière I,
t. 111, p. 69. Mémoires de madame du Hausset.
CHATEAUX EN ESPÀGJJE. 153
lettres et en roi, et qui se dénoueront par la tragi-
comédie de Francfort.
.Madame Denis tenait bon pour rester à Paris, soute-
nue en cela par d'Àrgental. Voltaire, qui ne voulait pas
l'emporter de vive force, espérait réussir par insinua-
tion et par belles paroles, et chantait de son mieux les
louanges de Berlin, s'en reposant pour le reste sur les
bons sentiments de sa nièce. Il comptait toujours faire
une apparition en France vers le mois de novembre et
passer l'hiver à jouer la comédie, dans sa maison de la
rue Traversière. Mais le roi de Prusse le tenait et n'était
pas homme à le lâcher aisément. Nous avons vu le poëte
projeter un voyage en Italie; sans y renoncer tout à
fait, il le remettait dès lors à l'année suivante. Et il en
sera, sans qu'il s'en doute encore, du voyage en France
comme du pèlerinage à Rome ; l'un n'aura pas lieu
plus que l'autre. Après tout, comment résister à tant
de caresses et de tendresses? On l'accable, on l'écrase
sous les ro^es. Les princesses sont pleines d'égards
pour lui; il est écouté, adulé, adoré. Sa Rome sauvée
se joue sur un petit théâtre coquet qu'il fait construire
lui-même dans la chambre de la princesse Amélie, et
où ilrevèt la robe de Cicéron !. « Pour nous, nous jouons
ici Rome sauvée sans tracasserie; je gronde comme
je le ferais à Paris, et tout va bien2. » La tragédie
eut en effet le plus grand succès, et obtint plusieurs
1. Voltaire, Œuvre» complûtes (Beuchol), t. LV, p. 477, 480, 4S9.
Leltre de Voltaire à madame Denis; à Berlin, ce 12 septembre 17 50.
— A madame de Fontaine; 23 septembre. — A d'Argental ; même
jour.
2. Ibid., t. LV, p. 47 0. Lettre de Voltaire à d'Argental ; à Ber-
lin, ce 14 septembre 17 ôO.
454 CHIE-EN-POT-LA-PERRUQUE.
représentations successives; elle lui valut un madrigal
anglais de l'envoyé d'Angleterre et des vers du Prus-
sien Formey, qui, la tête échauffée par ce spectacle,
traduisit son enthousiasme en mauvaises rimes qu'il
dépêcha à l'auteur. Et Voltaire de répondre aussitôt :
« Monsieur, Dieu vous bénira, puisque, étant phi-
losophe, vous faites des vers !. » Ce sera, ensuite,
la Mort de César, que jouera, en véritable acteur, le
prince Henri, l'un des frères du roi. « Nous bâtissons
ici des théâtres, dit-ii en parlant des jeunes princes,
aussi aisément que leur frère aîné gagne des batailles
et fait des vers. Chie-en-pot-la-perruque (nom bur-
lesque qu'il se donne) est ici plus content, plus fêté,
plus accueilli, plus honoré, plus caressé qu'il ne le
mérite2. »
Yoltaire était au comble du bonheur. Il n'avait ja-
mais été si entouré, si admiré. Pas le moindre nuage,
pas le plus léger grain dans son ciel ! Et on lui repro-
chait d'avoir échangé les chiffonneries qui le poursui-
vaient à Paris contre une pareille sérénité! Il écrit à
d'Argental que ce qu'il a voulu quitter, ce sont les
petites cabales et les grandes haines, les calomnies,
les injustices, tout ce qui persécute un homme de
lettres dans sa patrie. Avait-il donc la simplicité de
croire que les hommes n'étaient pas partout les mêmes,
et que les mesquines passions étaient consignées à la
frontière? D'ailleurs n'apportait- il pas lui-même ses
1. Formey, Souvenirs d'un citoyen (Berlin, 17 89), t. I, p. 229,
230, 231.
2. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchol), t. LV, p. 494, 495.
Lettre de Voltaire à d'Argental; à Postdaw, le 15 octobre 1750.
ENTRAINEMENT LÉGITIME. 455
susceptibilités, sa malice acérée, son esprit ombrageux,
sa vanité implacable, toutes les faiblesses regrettables
d'une organisation si étrangement amalgamée de bien
et de mal?
J'ai eu l'insolence, écrivait-il à sa nièce, dans son enchante-
ment du roi de Prusse, de penser que la nature m'avait fait pour
lui. J'ai trouvé une conformité si singulière entre tous ses goûts
et les miens, que j'ai oublié qu'il était souverain de la moitié de
l'Allemagne, que l'autre tremblait à son nom; qu'il avait gagné
cinq batailles; qu'il était le plus grand général de l'Europe,
qu'il était entouré de grands diables de héros hauts de six pieds.
Tout cela m'aurait fait fuir mille lieues; mais le philosophe m'a
apprivoisé avec le monarque, et je n'ai vu en lui qu'un grand
homme bon et sociable. Tout le monde me reproche qu'il a
fait pour d'Arnaud des vers qui ne sont pas ce qu'il a fait
de mieux; mais songez qu'à quatre cents lieues de Paris, il
est bien difficile de savoir si un homme qu'on lui recommande
a du mérite ou non; de plus, c'est toujours des vers; et,
bien ou mal appliqués, ils prouvent que le vainqueur de l'Au-
triche aime les belles-lettres, que j'aime de tout mon cœur.
D'ailleurs d'Arnaud est un bon diable qui, par-ci par-là, ne
laisse pas de rencontrer de bonnes tirades. 11 a du goùl; il se
forme; et, s'il arrive qu'il se déforme, il n'y a pas grand mal-
En un mot, la petite méprise du roi de Prusse n'empêche pas
qu'il ne soit le plus aimable et le plus singulier de tous les
hommes1.
Voilà qui nous amène tout naturellement à l'affaire
du poète avec d'Arnaud, affaire ridicule, qui amusa
les oisifs et servit de prétexte aux ennemis pour débla-
térer à leur aise contre l'humeur intraitable de l'au-
teur de la Henriade. Nous ne croyons pas, comme
Marmontel, que les coquetteries calculées de Frédéric
1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LV, p. 485. Lettre
de Voltaire à madame de Fuutaine; à Berlin, le 23 septembre 1 ~ ô < > .
4o6 BACULARD D'ARNAUD.
avec Baculard aient suffi pour déterminer le départ
déjà résolu de Voltaire ; mais, en tous cas, elles n'y
eussent pas nui. 11 ressentit bien (et le moyen qu'il en
fût autrement?) quelque dépit d'exagérations poéti-
ques dont il faisait tous les frais; mais il existait une
si incommensurable distance entre lui et un d'Arnaud,
que c'était tant pis pour le roi de Prusse s'il se mé-
prenait à ce point. Ce qu'il écrit à sa nièce à cet égard
est aussi modéré que sensé; et, bien que l'on essaye
de lui monter la tète, il persiste dans sa bienveillance
pour celui qu'il appelait naguère encore « son cher
enfant en Apollon. » D'Arnaud lui plaisait, il lui trou-
vait plus d'honnêteté et de talent qu'aux trois quarts
des affamés qui s'étaient institués ses pensionnaires.
Mais il lui eût voulu un nom moins ridicule que ce
nom de Baculard, et une moins méchante écriture1. Il
le connut, comme il connut Linant, par une lettre et
des vers d'écolier, qui lui apprenaient en même temps
l'existence et l'admiration de l'étudiant en philosophie
au collège d'Harcourt; l'abbé Moussiuot est aussi-
tôt chargé de l'envoyer chercher par son frotteur et
de lui remettre de sa part un petit présent de douze
1. Bibliothèque impériale. Manuscrits. F. R. 15208. Lettres ori-
ginales de Voltaire ù l'abbé Moitssinot, f. 122, 138, 140, 183, 244.
2. Ibid., f. G, 8. Commencement de mai et 22 mai 173<J. a Pour
tous punir, mon cher ami, de n'avoir pas envoyé chercher le jeune
Baculard d'Arnaud au collège d'Harcourt et demeurant chez M' de
la Croix rue Mouffelard, pour vous punir, dis-je, de ne pas luy avoir
donné l'épître sur la Calomnie et douze francs, je vous condamne à
luy donner un louis d'or et à l'exhorter de ma part à apprendre à
écrire, ce qui peut contribuer à sa fortune... » Et au bas de la même
lettre : a .l'écris à ce jeune d'Arnaud : au lieu de vingt-quatre francs,
IL ÉCRIT COMME DM CHAT.
Comtat-Yenaissin, cela peut être i ; mais, même avant
la banqueroute de Baculard le père, à Lille, pendant
la guerre de 1741, dans quelque régie où il avait été
employé, son fils ne faisait pas difficulté de recevoir
les petits présents de Voltaire, dont il semblait se mon-
trer reconnaissant par une conduite meilleure que celle
des rentes habituels du poète. Celui-ci le jugeait bon
garçon, et il l'eût pris auprès de lui, n'eût été son
illisible griffonnage : « Le Darnaud avait promis d'ap-
prendre à écrire. S'il avait une bonne écriture, je l'au-
rais placé. C'est un sot, dites-luy cette vérité pour son
bien 2. »
C'est le seul défaut essentiel qu'il trouve à son pro-
tégé. L'intérêt qu'il lui porte est sincère, il lui fait du
bien, il lui envoie de petits secours d'argent; mais il
souhaiterait lui être utile d'une manière plus sérieuse.
Toutefois, avant de s'employer à le caser, il veut le
tâter, s'assurer de son honnêteté, pouvoir le recom-
mander en toute assurance. « Retenez-le à dîner chez
Mr Dubreuil, dit-ilà Moussinot, je payerai lespoulardes
bien volontiers; éprouvez son esprit et sa probité afin
que je puisse le placer3. » Il l'adresse ensuite à Helvé-
<Jonnez-lui trente livres quand il viendra vous voir. Je vais vite cache-
ter ma lettre de peur que je n'augmente la somme, n
1. M. Jal nous dit avoir recherché sans succès ses origines ita-
liennes. Toutefois, l'estimable érudit se trompe un peu de route en 1 s
cherchant à Venise. On n'a jamais dit que Baculard fût issu d'une
famille vénitienne, mais Lien d'ancêtres nés dans le Comlal-Venaissin.
Voir, du reste, les curieuses notes qu'il a recueillies sur son compte.
Diction, critique dcbiorjr. et d'hist. (Paris, Pion, 18ô7), p. 91, 92.
2. Bibliothèque impériale. Manuscrits. F. R, 15208. Lettres ori-
ginales de Voltaire à l'abbé Moussinot, f. 122. 27 mars 1738.
3. Ibid., f. 90. 28 octobre 1737.
III. 2C
458 AFFECTION (JUE LUI TÉMOIGNE VOLTAIRE.
tins, et sa lettre de présentation s'écarte de tontes ces
banalités arrachées à force d'obsession et d'impor-
tunités, et dont on sait quel cas on doit faire. «J'ose
vous recommander, lui marquait-il, ce jeune homme
comme mon fils; il a du mérite, il est pauvre et ver-
tueux !. » A moins d'être un abbé de La Mare, l'on
ne demeure pas insensible à de pareils témoignages de
sympathie et d'affection; et Baculard ne fait pas diffi-
culté de proclamer ce qu'il doit à son protecteur. « Tout
le monde connoît mon amitié, et en même tems mon
admiration pour M. de Voltaire. Je l'ai aimé dans un
âge où l'on ne s'aime pas soi-même, et je l'ai estimé
dans un tems où tout ce qui anonce la raison est
presque sur de plaire. Mon penchant s'est fortifié avec
mes anées. J'ai trouvé dans M. de Voltaire le sublime
auteur, et le bon citoyen, autant philosophe que grand
poëte, et ne sacrifiant jamais le cœur à l'esprit 2... »
Lorsque Frédéric ne voulut plus de Thiériot, d'Ar-
gens proposa l'auteur de YÉpître à Manon, qui fut
agréé. Mais, si l'affection de Voltaire pour le père Mer-
serme ne lui permit pas d'intervenir directement, son
attachement pour d'Arnaud était seul une recomman-
dation auprès du prince et de ceux qui l'appuyèrent.
Sans les agaceries du monarque prussien qui, tout en
grisant le pauvre diable, irritèrent bien quelque peu la
fibre du poëte, le protecteur et l'obligé eussent vécu
dans la même entente, et les bons rapports n'eussent
1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchol), t. LUI, p. 497. Lettre de
Voltaire à Helvétius; à Cirey, le 25 février 1739.
2. Les Amusemens du cœur cl de V esprit (La Haye, Pierre Josse,
1742), t. IV, p. 289, 290.
GRANDS AIRS DE D'ARNAUD. 459
pu que se fortifier avec les années. Mais voilà que
d'Arnaud est traité de «soleil levant, » et que l'au-
teur de Zaïre , de Mérope , de Mahomet, est, du
même coup, relégué avec les vieilles lunes et les as-
tres à leur déclin! Le moyen que d'Arnaud conçut
le moindre doute sur la franchise de l'auteur de Y Anti-
Machiavel? Un grand roi le proclamait un grand
poète, il fallait bien qu'il en fût quelque chose; et
d'Arnaud crut devoir en prendre les grands airs. Il
n'y a pas plus à ajouter foi à ce que dira désormais
Yoltaire de Baculard qu'aux invectives de celui-ci à
l'adresse de l'homme qu'il a si longtemps encensé
comme un dieu. Mais, au milieu de ces accusations
suspectes, la vérité pénètre, et il n'y a pas à se trom-
per sur l'ensemble des faits. On l'a vu plus haut :
si Voltaire tenait à prouver qu'il n'était pas encore à
l'heure de son coucher, il sentait assez sa supériorité
pour pardonner à Baculard les vers de Frédéric. Il lui
fit le même accueil, et le traita, en apparence du moins,
avec la même bienveillance. Mais d'Arnaud n'était plus
d'Arnaud ; c'était un important, affichant toutes les
prétentions, celles de la naissance aussi bien que celles
du bel esprit. «Il débuta, en arrivant en cour par le
coche, par dire qu'il était homme de grande condi-
tion, qu'il avait perdu ses titres de noblesse et les por-
traits de ses maîtresses avec son bonnet de nuit ', a
Le roi lui avait donné une pension de quatre mille huit
1. Longchamp et Wagnière, Mémoires sur Voltaire (Paris, 182C),
t. II, p. 517. Lettre de Vollaire à Thiériot ; Posldam, novembre
1750. — Voltaire, Œuvres complètes (Beuchot), t. LV, p. 510. Lettre
de Voltaire à d'Argental; à Postdata, ce 14 novembre 1750.
460 UNE SENTENCE DE PLUTARQUE.
cents livres. D'Arnaud, qui mourait de faim à Paris,
eût dû s'en trouver satisfait ; il affecta de s'étonner de
la modicité de la somme. Il se plaignit de n'être pas
des soupers du roi. A ce compte, il faut lui donner dé-
charge d'un bien gros mot, un mot comme Plularque
en met dans la bouche de ses grands hommes, et qui
n'est que grotesque dans la bouche du pauvre d'Ar-
naud. Un soir, à la table du moderne Julien, c'était à
qui ferait le plus éloquemment profession d'athéisme.
Baculard s'était tu jusque-là. Le roi l'interpelle et lui de-
mande compte de son silence; et celui-ci de répliquer,
sans se préoccuper des suites de son audace : « Sire,
j'aime à croire à l'existence d'un être au-dessus des
rois. » On ne dit point que d'Arnaud ait été envoyé aux
carrières. Cette repartie n'est point dans le tempéra-
ment paisible, doucereux, tant soit peu flagorneur du
chantre de Manon ; et celui qui trouvait des cheveux
de génie au jeune comte de Frise n'était pas homme à le
prendre sur ce ton avec un grand roi auquel, en tout
cas, ce n'était pas le meilleur moyen de faire sa cour *.
Si d'Arnaud ne soupait pas avec Frédéric, quelque
bon accueil qui lui fût fait d'ailleurs, il était reçu par les
princes et jouait la comédie sur leur théâtre. A une répé-
tition d'une tragédie de Voltaire, que Thiébaud croit être
Mariamne, l'auteur avait chargé son « cher d'Arnaud »
du rôle d'un garde qui n'avait, dans toute la pièce,
que quatre ou cinq vers à dire. Baculard, sans les re-
1. D'Arnaud entrait un matin chez le comte de Frise, comme ce-
lui-ci était à sa toilette. « Monsieur le comte, lui dit-il, vous avez là
des cheveux de génie. — Si je le croyais, répondit le prince, je les
ferais couper à l'instant pour vous en faire une perruque. »
IL N'Y A PAS DE PETITS ROLES. 461
fuser, ne donna pas plus d'attention au rôle qu'il ne
lui paraissait en mériter, et débita le tout avec une
nonchalance qui mit Voltaire hors de lui. D'Arnaud
objecta que le rôle ne demandait rien de plus, et que,
pour un rôle aussi peu saillant, toute déclamation
serait ridicule. « Et ce rôle est encore au-dessus de
vos talents ! s'écria le poëte indigné. Vous ne savez pas
même dire ces deux mots comme il convient *. » Il se
mit alors à les scander comme il les comprenait, et pré-
tendit que tout le nœud de la pièce portait sur ces
quatre ou cinq vers, et qu'en somme c'était le rôle le
plus important 2. Heureusement pour les deux inter-
locuteurs, comme pour les assistants, l'énormité du
paradoxe semblait tourner l'algarade en plaisanterie,
bien que Voltaire ne plaisantât point. Mais cette ré-
ponse irrévérencieuse, qui l'avait mis en fureur, d'Ar-
naud , jusqu'au voyage de Berlin, ne se fût pas avisé
de la faire. Le ton, les procédés, les manières d'être
n'étaient plus les mêmes : encore un coup, on lui avait
changé son d'Arnaud.
C'est dans une lettre à d'Argental, à la date du 14 no-
vembre, que se trouvent les premières révélations de
ce revirement dans les sentiments de l'un et de l'autre.
1. Dieudonné Tliiébaud, Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin
(Didol, 18(i0), t. Il, p. 336.
2. S'il s'agit bien, en effet, de Mariamne, voici les vers prononces
par le garde, qui sont les cinq premiers de la scène V du IVe acte :
Seigneur, tout le peuple est en armes ;
Dans le sang des bourreaux il vient de renverser
L'échafaud que Salome a déjà fait dresser.
Au peuple, à vos soldats, Sohème parle en maître :
11 marche vers ces lieux, il vient, il va paraître.
26,
4G2 MAUVAIS PROCÉDÉS.
Baculard n'ignorait pas pourtant quelle terrible chose
c'était d'être en guerre déclarée avec un tel homme,
et cette considération eût dû l'arrêter, eût-il d'ailleurs
perdu tout souvenir des bontés dont il avait été accablé.
Disons que sa conduite envers son protecteur ne fut ni
délicate ni honnête. Des libraires de Rouen, ayant eu
le dessein de faire une nouvelle édition des œuvres de
Voltaire, vers la fin de 1749 ', s'étaient adressés à lui et
lui avaient demandé une notice biographique que ses
relations avec le poëte le mettaient à même, plus que
personne, de faire intéressante et complète. Bacu-
lard, heureux alors de se montrer reconnaissant, écrivit
une préface où l'éloge était dispensé avec plus de zèle
que de discrétion , et dont Voltaire crut devoir biffer
plus d'un passage. Mais il s'était enfui ce temps de l'at-
tachement enthousiaste, de l'admiration absolue; et
Baculard poussa l'oubli des bienfaits jusqu'à adresser
à Fréron une lettre faite pour être lue de tout Paris,
dans laquelle non-seulement il désavouait sa préface,
mais encore accusait son persécuteur d'y avoir ajouté
des choses horribles contre la France 2. Cette préface,
1. Il est question, de? la moitié de 1738, de celle édition à laquelle
d'Arnaud devait joindre une notice biographique sur l'auteur de la
Henriade: « A l'égard de Darnaud, voulez-vous Lien avoir la bonté de
luy donner 50 <+ quand il aura fait la préface en question, que vous
m'enverrez (1er juin 1738/? » Et le 3 juillet 1738 : « Je vous prie
d'écrire au grand Darnaud de rendre son avertissement quatre fois
plus court et plus simple, d'en retrancher les louanges que je ne mé-
rite pas, et de laisser dans le seul feuillet de papier qu'il contiendra,
une marge pour les corrections que je ferais. » Bibliothèque impériale.
Manuscrits. F. R. 15208. Lettres originales de Voltaire à l'abbé Mous-
sinoc, f. 133, 145.
2. Delort, Histoire de la détention des philosophes et des gens de
PRÉFACE DÉSAVOUÉE. 463
on l'a publiée, telle qu'elle sortit de la Minerve de
d'Arnaud, avec les passages rayés par Voltaire qui ne
rature pas sans donner les raisons les plus plausibles
et les plus sensées '. Nulle trace de ces traits contre le
roi et contre la patrie dontBaculard l'accusait dans sa
lettre à Fréron. Frédéric, au dire de Voltaire, se fit
montrer une ancienne épreuve « de cette belle pré-
face ; » il n'y trouva point un seul mot contre la
France, et put s'assurer ainsi du peu de bonne foi de
Baculard.
Il a été un peu courroucé du procédé, et il avait quelque
envie de renvoyer ce beau fils comme il était venu. J'ai cru
qu'il était des règles du théâtre de parler en sa faveur, et des
règles de la prudence de ne faire aucun éclat. Baculard d'Ar-
naud ne sait pas que son petit crime est découvert; je le mets
à son aise, je ne lui parle de rien. Cependant le roi veut être
instruit; il veut savoir s'il est vrai que d'Arnaud ait écrit à
Fréron que je l'avais desservi dans l'esprit de Sa Majesté, etc.
Il est bien aise d'être au fait. On m'a mandé cependant que
cette affaire avait fait du bruit à Paris; que M. Berrier avait
voulu voir le lettre de d'Arnaud à Fréron ; que cette lettre était
publique. Franchement vous me rendrez, mon cher ami, un
service essentiel, en me mettant au fait de toute cette imper-
tinence*...
Voltaire demandait une lettre ostensible où fussent
cnumérés ses griefs contre d'Arnaud, et il existe, en
effet, une lettre de d'Argental, à la date du 24 no-
lettres ù la Bastille et à Vincennes (Paris, 1819j, t. II, p. 152. Note
de police de l'exempt d'Hémery sur Baculard.
1. Longchamp et Wagnière, Mémoires sur Voltaire (Paris, 182G),
t. II, p. 481 et 510.
2. Voltaire, OEnvres complètes (Beuchof), t. LV, p. 511. Leltre
de Voltaire à d'Argental; Postdam, ce 14 novembre 17 50.
464 OPINION DE FORMEY.
vembre, dans laquelle Yange semble apprendre à son
ami les mêmes choses qu'il savait si bien, puisqu'il
s'en expliquait avec tant de détails, dix jours aupara-
vant. Voltaire, comme on le pense, s'empressa de
répandre des copies de cette pièce, véritable élément
d'instruction. Il en remit une à Formey, qui n'hé-
site pas à la déclarer supposée1. Mais cette opinion
d'un homme qui ne cache point son peu de sympathie
pour le poëte ne saurait être d'un grand poids ; Vol-
taire accuse d'ailleurs l'existence de cette épitre dans
une lettre à l'adresse de madame d'Argental, du 8 dé-
cembre : « J'ai reçu une lettre de M. d'Argental, du
24 novembre, toute en Baculard... » et dans une autre
écrite au mari, trois jours après, où il lui disait : « Je
vous remercie, mon cher et respectable ami, de la
lettre que vous m'avez écrite sur ce malheureux cor-
respondant de Fréron... » En tous cas, ce document,
ainsi qu'une lettre du marquis d'Adhémar, datée un
jour plus tard, nous semble une œuvre rêvée, conçue,
rédigée pour les besoins de la cause et destinée à être
une machine de guerre contre l'ennemi. Formey, nous
en avons bien peur, n'a qu'à moitié tort ; il dit la pièce
supposée par Voltaire ; c'est inspirée, c'est dictée par
Voltaire qu'il fallait dire -, car tout donne à penser que
d'Argental, en lui écrivant, ne faisait que transcrire
ses propres notes. Ne retrouve-t-on pas jusqu'au
style de Voltaire dans ce début, auquel on ne sau-
rait reprocher l'excès de modération, de calme et de
mesure?
1. Formey, Souvenirs d'un citoyen (Berlin, 1789), t. I, p. 319,
320.
LETTRE DE D'ARGENTAL. 463
Je vous demande pardon d'avance, mon cher ami, de la
lettre que je vais vous écrire. Je ne vous y parlerai que du
sieur Baculard d'Arnaud. C'est une matière bien abjecte, bien
peu intéressante; et j'avais dédaigné jusqu'à présent de la trai-
ter: mais cet homme s'est rendu célèbre à la manière d'Éro—
trate; il me force à rompre le silence et à vous le découvrir
tout entier. Il y a déjà longtemps que j'ai la plus mauvaise opi-
nion delui; outre que je le connaissais médiocre en talents et en
esprit, supérieur en mensonge, en fatuité et folie, je savais que
dans le temps qu'il recevait vos bienfaits, il parlait d'une ma-
nière indigne de vous. Moitié par mépris pour le personnage,
moitié par égard pour sa misère, j'avais négligé de vous en
avertir. Enfin j'appris avec la plus grande surprise qu'un très-
grand roi avait daigné l'appeler à sa cour. Le public ne fut pas
moins étonné que moi. Je ne pus m'empêcher de me réjouir de
l'occasion qui vous en délivrait, et je n'eus garde de vous con-
seiller de vous opposer à ce voyage. Je ne prévoyais pas alors
celui que vous méditiez, et qu'en vous éloignant des insectes
qui fourmillent à Paris, vous en trouveriez un à Berlin, d'au-
tant plus dangereux qu'on était persuadé d'un attachement qu'il
vous devait à tant de titres1...
La lettre du marquis d'Adhémar est dans le même
goût, aussi outrageante pour d'Arnaud, et disons aussi
cruellement injuste, car si la vanité rendit celui-ci
ingrat et fou, ses torts et sa folie ne datent que de sou
séjour en Prusse ; et, jusque-là , on ne saurait lui re-
procher qu'une admiration trop aveugle pour l'auteur
de la Henriade, dont il se proclamait l'élève. Nous ne
citerons, de l'épître du marquis, qu'un prétendu dia-
logue entre d'Arnaud et le feu abbé Desfontaines que
le narrateur ne tient d'ailleurs que de seconde main.
Au nom de Dieu, monsieur, en soutenant les vrais talents,
gardez-vous de ces lourds frelons; ils ne se souviennent de ce
1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LV, p. 517. Lettre de
d'Argental à Voltaire; Paris, ce 24 novembre 17 50.
406 DIALOGUE ENTRE DESFONTAINES ET D'ARNAUD.
qu'ils vous doivent que pour en punir leur bienfaiteur. Je me
rappelle à ce propos qu'une personne me disait un jour, qu'é-
tant placé à l'amphithéâtre auprès de l'abbé Desfontaines et de
d'Arnaud, il entendit le premier reprocher à l'autre quelque
attachement pour vous. Mais, monsieur, répondit d'Arnaud,
vous ne faites pas attention qu'il m'oblige, et que je lui dois de
la reconnaissance. Eh bien, reprit l'abbé, on peut prendre de
lui lorsqu'on a des besoins, mais il faut en dire du mal.
Yous voyez que l'homme s'est souvenu de la morale, et qu'il
n'a pas tardé de la mettre en pratique '.
Ces deux lettres, en définitive, devaient être de peu
d'usage pour celui qui les avait provoquées; elles ne
purent servir qu'à légitimer et ses plaintes et la satis-
faction qui leur fut donnée, car d'Arnaud était déjà
loin, quand elles parvinrent, à leur adresse.
Ce qui, pour l'heure, préoccupait fort le poëte, c'était
l'épître de Baculard au journaliste. « Ne pourrait-on
pas avoir une copie de la lettre de d'Arnaud à Fréron?
Je ne dis pas de la lettre contenue dans les lettres fré-
ronigites, dans laquelle d'Arnaud désavoue la Préface
en question-, je parle de la lettre particulière dans la-
quelle il se déchaîne, lettre que Fréron aura sans doute
communiquée. » Ce désaveu et ce propos de Baculard
le chiffonnaient fort, en effet, et il crut devoir en écrire
au lieutenant de police, pour le prémunir contre ces
impostures et le prier aussi d'imposer silence à Fréron.
Voltaire fait peser les charges les plus graves sur d'Ar-
naud; il va jusqu'à l'accuser d'avoir escroqué de l'ar-
gent à Darget <c et à bien d'autres. » L'auteur de
YEpître à Manon fut toujours assez nécessiteux et eut
1. Voltaire, OEuvrcs complètes (Beuchot), t. LV, p. 519. Lettre
du marquis d'Adhémar; à Paris, le 25 de novembre 1750.
VOLTAIRE EXIGE LE DÉPART DE BACULARD. 4G7
recours souvent à la bourse de ses amis. Yoltaire écri-
vait à Moussinot, bien des années avant l'époque
où nous sommes, il est vrai : « Ayez la bonté de donner
dix écus à d'Arnaud s'il est toujours dans le môme
état de misère où son oisiveté et sa vanité ont la
mine de le laisser longtemps '. » Mais, en bonne con-
science, du désordre à l'escroquerie la distance est
grande encore, et rien ne prouve que notre Baculard
l'ait franchie. Voltaire, dans une lettre au chirurgien
Morand , ne parle que de dettes 2 ; et à cela , c'est à
croire, se bornent les torts de celui-ci.
En somme, la conduite imprudente, les airs impor-
tants, l'enivrement insensé de d'Arnaud étaient plus
que suffisants pour le perdre. Il s'était posé en émule,
en rival de son maître ; il manœuvra si bien que le roi
se vit forcé de le renvoyer ou de voir l'Apollon de la
France déserter ses États pour n'y plus reparaître. 11
fallait choisir entre eux , et c'est ce que , sous une
forme des plus respectueuses, Yoltaire laisse à entendre
assez catégoriquement.
D'Arnaud a semé la zizanie dans le champ du repos et de la
paix. Il a fait confidence à monseigneur le prince Henri du
tour cruel qu'il voulait me jouer à Paris, et il a abusé de la
confiance dont Son Altesse royale l'honore pour le tromper et
pour se ménager, à ce qu'il prétendait, une ressource et une
excuse, lorsque la calomnie serait découverte. Le respect pour
Votre Majesté me défend d'entrer dans les détails de la con-
duite de d'Arnaud. Mais, sire, voyez ce que vous voulez que je
1. Bibliothèque impériale. Manuscrits. F. R. 15208. Lettresorigi-
nalescle Voltaire a Moussinot, f. 267 ; à Bruxelles, ce25 février 1741.
2. Voltaire, Lettres inédites (Didier, 185;), t. I, p. 200. Lettre
de Voltaire à Morand; l'osldam, 17 novembre 730.
468 BACULARD CHASSÉ.
fasse. J'ai passé par-dessus les bienséances de mon âge; j'ai
représenté des rôles pour la famille royale; j'ai obéi avec joie
aux moindres ordres que j'ai reçus, et, en cela, je crois avoir
fait mon devoir; mais puis-je jouer la comédie chez monsei-
gneur le prince Henri avec d'Arnaud, qui m'accable de tant
d'ingratitude et de perfidie? Cela est impossible. Mais je ne
veux pas faire le moindre éclat; je crois que je dois garder
surtout un profond silence. 11 me semble, sire, que si d'Ar-
naud, qui va aujourd'hui à Berlin dans les carrosses du prince
Henri, y restait pour travailler, pour fréquenter l'Académie, en
un mot, sur quelque prétexte, je serais par là délivré de l'ex-
trême embarras où je me trouve. Son absence mettrait fin aux
tracasseries sans nombre qui déshonorent le palais de la gloire,
et troublent l'asile du repos le plus doux. Je m'en remets à la
prudence, à la bonté de Votre Majesté1.
Ce que demande Voltaire, c'est de n'être point ex-
posé à se rencontrer avec d'Arnaud. Mais l'on sent que
le moyen qu'il indique n'est pas sérieux. Il ne veut point
prononcer le mot de renvoi, mais c'est son renvoi qu'il
exige. Et, plus tard, dans un moment où les duretés
ne seront pas épargnées au poëte, Frédéric lui dira
nettement et crûment que d'Arnaud n'est parti qu'à
cause de lui, et quoiqu'il ne fût coupable d'autres torts
que de lui avoir déplu 2. Voltaire avait mis dans ses
intérêts Darget, le secrétaire des commandements du
roi, celui-là même qui eût été victime des habiletés de
d'Arnaud; et un hasard fit trouver, sur la promenade
de la Chaussée, un petit billet qui annonçait à l'auteur
de la Henriade le dénoûment de cette lutte si dispro-
portionnée : «Enfin, nous l'emportons : d'Arnaud est
1. Voltaire, OEuvres complotes (Beuchol), t. LV, p. 508, 509,
Lettre de Voltaire à Frédéric.
2. lbid„ t. LV, p. 579. Lettre de Frédéric à Voltaire; Postdam,
24 février 17 51.
TRIOMPHE DE VOLTAIRE. 46!)
renvoyé; on vient de Lui faire signer l'ordre de partir,
Darget l. » Voltaire raconte l'expulsion de « son cher
d'Arnaud, » de ce ton diabolique qui commande le
rire, quoi qu'on en ait.
Le soleil levant s'est allé coucher. Ce pauvre d'Arnaud s'en-
nuyait ici mortellement de ne voir ni roi ni comédienne, et de
n'avoir que des baïonnettes devant le nez. Il avait épuisé son
crédit à faire jouer à Charlottenbourg, il y a quelque temps, sa
comédie du Mauvais Riche; mais les pièces tirées du Nouveau
Testament ne réussissent pas ici; elle fut mal reçue. 11 s'est
regardé comme Ovide, dont on aurait sifflé une élégie chez les
Gètes. Tout cela, joint à un peu de chagrin de voir moi, soleil
couchant, passablement bien traité, l'a porté à demander son
congé fort tristement. Le roi lui a ordonné très-durement de
partir dans vingt-quatre heures; et, comme les rois sont acca-
blés d'affaires, il a oublié de lui payer son voyage. Mon en-
fant, mon triomphe m'attriste. Cela fait faire de profondes ré-
flexions sur les dangers de la grandeur. Ce d'Arnaud avait
une des plus belles places du royaume. Il était garçon-poélc
du roi, et Sa Majesté prussienne avait fait pour lui des versi-
culets très-galants. Nous n'avons point, depuis Bélisaire, de
plus terrible chute. Comme le monarque traite un de ses so-
leils2!...
Ce petit scandale ne laissa pas de faire du bruit à
Paris; chacun l'apprécia selon son humeur, ses sympa-
thies ou ses haines. Collé, dans ses annales, en glose
d'une façon toute prophétique. «Ces chers, ces tendres
amis, d'Arnaud et le roi de Prusse, ont rompu; ce
dernier vient de renvoyer l'autre. On prétend que c'est
Voltaire qui a fait chasser d'Arnaud ; il n'imagine pas
1. Dieudonné Thiébaud, Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin
(Didot, 18G0), t. II, p. 339.
2. Voltaire, Œuvres complètes (Beucliot), t. LV, p. 515, 516.
Lettre de Voltaire à madame Denis; à Postdam, le [24 novembre
1750.
m. 27
470 SE RETIRE A DRESDE.
qu'il aura le même sort, et qu'il sera chassé quelque
jour, mais avec plus d'éclat que ce polisson l. » Ainsi,
sans être expulsé ignominieusement, comme le prétend
Voltaire, le pauvre Baculard dut se retirer, se retirer sans
qu'on lui payât son voyage, bien que le roi de Prusse,
qui l'avait fait venir, n'eût rien à lui reprocher. Mais
l'amitié, l'inconcevable engouement de Frédéric lui
avaient acquis une importance, un prestige que la dis-
grâce ne lui enleva point. Il se dirigea vers Dresde où il
fut reçu à bras ouverts. « J'ai ici, écrivait le glorieux
Baculard, un peuple d'amis. Il semble qu'on prenne
plaisir à me venger du scélérat V., et on ne m'en ven-
gera jamais comme je le souhaiterais 2... » Voltaire eût
bien dû laisser en repos sa victime; mais cet accueil
de la cour saxonne le chiffonne , et son dépit perce
sous un ricanement qui manque, en tous cas, de gé-
nérosité et de convenance. Il annonce son triomphe
avec des insultes pour le vaincu, et, vraiment, il eût
dû se sentir plus embarrassé que fier d'un pareil avan-
tage. «Vous savez, sans doute, madame, que le roi a
ordonné à d'Arnaud de partir dans les vingt-quatre
heures ; il est à Dresde où il se vante des bonnes for-
tunes de tout Berlin 3. » C'est à la margrave de Bay-
reuth qu'il fait part de la nouvelle. Il en mande autant,
et dans les mêmes termes, à madame d'Argental : « Il
s'est réfugié à Dresde où il dit qu'il était le favori des
1. Collé, Journal (Paris, 1805), t. I, p. 622; décembre 17 50.
2. Cliaravay aîné, Catalogue d'autographes du 18 mai 1866, p. 4,
h° 15. Lettre de d'Arnaud à M...; Dresde, 28 janvier 1751.
3. Revue française (1er novembre 1865), t. XII, p. 337. Lettre
de Voltaire à la margrave de Bayreuth ; à Postdam, ce 9 décembre
1750.
CONSEILLER DE LÉGATION A LA COUR DE SAXE. 471
rois et des reines, et qu'une grande passion d'une
grande princesse pour ce Baculaid l'a obligé de s'ar-
racher aux plaisirs de Berlin, et de venir faire les dé-
lices de Dresde '. » Le roi Auguste le nomma con-
seiller de légation; et, à partir de ce moment, notre
d'Arnaud ne signa plus que « Baculard d'Arnaud,
chevalier, conseiller d'ambassade à la cour de Saxe. »
Ce n'est pas la biographie de l'auteur du Mauvais
Riche que nous faisons; nous n'avons point à recher-
cher les causes qui le ramenèrent à Paris et à entrer
dans le détail de sa vie littéraire. Il grandit, toutefois,
acquiert des amis, des relations et des admirateurs,
qui applaudissent à ses sombres et lugubres chefs-
d'œuvre. En 1762, il publiait son Poème à la Nation.
auquel il donnait pour épigraphe ces vers bien connus
de Zaïre :
Des chevaliers français tel est le caractère.
Piron, auquel il l'avait envoyé, lui écrivait une lettre
de félicitations des plus louangeuses, où ne se mê-
lait qu'un reproche, et l'on va voir lequel :
Je vous remercie, monsieur, de la bonté que vous avez eiie
de vous souvenir de moy dans la distribution de votre poëme
héroïque. Je l'ay lu et relu avec tout l'intérêt que peut y
prendre un amateur zélé de la gloire des Muses et de la vôtre
en particulier. Cet ouvrage de longue haleine doit vous mériter
l'attention de l'État, du prince et des ministres et vous attirer
par conséquent des marques honorables et solides d'une bien-
veillance universelle. Toutes les espèces de beautés s'y trou-
vent répandues à profusion. Véhémence, délicatesse, énergie,
I. Voltaire, OEuvrcs complètes (Beuchot), t. LV, p. 527. Letlre
de Voltaire à madame d'Argenlal; à Postdam, le 8 décembre 17 50.
472 RANCUiNE INVÉTÉRÉE DE PIRON.
fleurs, pompe, harmonie; tout en est sage, maximes, grandes
images, nobles sentimens, rien n'y dément l'âme, le cœur ny
l'esprit dont Dieu vous doua, non plus que le beau sang dont
vous sortez auquel vous rendez autant et plus peut-être que
vous ne luy devez1. Je ne vois qu'un vers foible dans votre écrit.
C'est l'épigraphe. Ce seul vers n'a rien de rare, ny de marqué,
comme on dit, au grand coin. Vous l'avez pris dans Zaïre :
Vous en auriez trouvé cent dans Pélegrin, et je les citerai, si
l'on m'en défie, qui auroient pu mieux mériter l'honeur de
votre attention que celui-là. Y*** ne le doit pourtant pas assu-
rément à votre amitié. Vous n'êtes pas un d'Argental. C'est ce
qui m'étone. Je ne vous conçois pas tous. Vous avez des lumiè-
res ou des raisons qui me passent2...
Piron ne regarde pas à donner au vaniteux d'Ar-
naud les louanges les plus hyperboliques et les plus
ridicules. Mais il n'entend pas raillerie sur le compte
de Voltaire. Quoi ! d'Arnaud a les plus légitimes griefs
contre cet odieux pacha de la littérature, et il met en
tète de son poëme un vers de Zaïre! Il faut haïr comme
aimer, du meilleur de son cœur, et ne pas plus mollir
dans ses ressentiments que dans ses attachements.
Mais Baculard n'avait point cette trempe romaine.
Il n'avait pas oublié les bontés, les générosités, la ten-
dresse dont il avait été l'objet ; et sa pensée se reportait,
malgré lui, vers ces temps où il ne trouvait pas de titre
plus glorieux que celui d'élève de Voltaire. Tout avait
bien changé depuis lors. Mais n'avait-il pas des torts
graves à se reprocher, et était-il bien sûr que sa vanité,
ses imprudences n'eussent pas amené une rupture
et un éclat irréparables? 11 avait boudé dix ans et
plus, n'élait-ce donc pas assez? Son Poëme à la Na-
1. Au moins, pour Piron, d'Arnaud était de souche illustre.
2. Lettre inédite de Piron à d'Arnaud Baculard; ce 1er avril 1 7 02.
TENTATIVE HONORABLE. 473
tion avait paru ; il ne résiste pas à la tentation de l'en-
voyer à Voltaire avec une lettre, où, toutefois, il ne
demande pas pardon, où il se plaint, où il récrimine,
où il accuse l'auteur de Mérope d'avoir accordé trop
légèrement créance aux calomnies les plus grossières.
Mais à cela se mêlent les témoignages d'admiration,
d'estime et même de vénération; l'on entrevoit là un
cœur auquel pèse la rancune, en dépit d'un reste
d'amertume, et qui ne demanderait pas mieux d'en
être soulagé. La lettre de Piron venait trop tard. Elle
est datée du 1er avril; celle de d'Arnaud à Voltaire
était écrite depuis deux jours '. En tous cas, elle n'eût
rien empêché. Nous la reproduisons en entier.
Monsieur, je vous ai aimé comme mon père, et je vous ai
admiré comme un grand homme; j'ai cru avoir à me plaindre
du premier, il me fut bien cher, mais le grand homme m'est
toujours prétieux, c'est à lui que j'ai l'honneur d'envoier un
poëme dont le sentiment fait tout le mérite; il est d'un citoyen
qui désireroit pour éterniser son âme, s'élever à cet art en-
chanteur, dont vous possédés seul l'heureuse magie. Il y a
longtemps que vous devez être convaincu de ma vénération
décidée pour vos talents. Vous avez cependant eu la foiblesse,
vous qui vous élevez avec tant de force contre la calomnie de
céder aux impostures absurdes et grossières de quelques écri-
vains obscurs qui se sont efforcés de me défigurer à vos yeux,
vous m'avez condamné sur la foy de ces messieurs et même vous
leur avez écrit sur mon compte des choses très-mortifiantes
pour moi, et d'aulant plus cruelles que je ne les mérite point.
Si vous eussiez daigné jetter les yeux sur mon poëme de la
Vrance sauvée vous auriez vu que malgré notre refroidisse-
ment, l'écolier est toujours juste, et qu'il goûte toujours un
nouveau plaisir à rendre hommage à son maître5. Si vous me
1. Le mois de mars, on le sait, a trente et un jours.
2. Raeulard avait consacré à son maître un vers enthousiaste, qu'il
accompagnait de cette note non moins hyperbolique : « M. (Je Vol-
474 GABRIELLE DE VERGY.
faisiez le tort d'en douter, je pourrois vous en donner des té-
moins plus faits pour être crus d'un ho-nme comme vous et
d'une trempe plus noble que celle de ce? reptiles qui s'enor-
gueillissent de vos politesses et qui ont la bêtise de les prendre
pour des suffrages. Si le métier de délateur n'étoit pas au-dessous
de tout être qui pense, je vous apprendrois des choses qui vous
feroient regretter d'avoir pu prostituer votre plume à répondre
à de telles espèces, mais je ne suis pas fait pour récriminer; je
ne veux que vous assurer des sentimens éternels d'estime et
d'admiration avec lesquels je serai toute ma vie, etc. K
Comment Voltaire reçut-il ces avances? L'on inter-
rogerait vainement la correspondance générale et les
nouveaux recueils de lettres qui viennent sinon com-
pléter, du moins grossir encore un ensemble si formi-
dable déjà. Nulles traces de d'Arnaud, en bien comme
en mal. L'on regretterait, pourtant, que l'auteur de
Mérope n'eût point été touché de ce bon mouvement,
malgré une certaine rudesse de ton qui dissimulait
mal son grand désir de rompre la glace et de rentrer
en grâce. Nous n'avons pas la réponse de Voltaire ;
mais, à coup sûr, il en fit une, et telle qu'on la pou-
vait espérer, après un silence de tant d'années. D'Ar-
naud, désormais, enverra ses nouveaux ouvrages à
son ancien maître, qui les accueillera, de son côté,
taire esl le premier poëte français qui ait dit des choses et non des
mots. C'est le premier aussi, qui ail sçù tourner la maxime en senti-
ment, ses écrits ne respirent que l'amour de l'humanilé, l'ohéissance
et le respect dû au souverain, la honte du maître due à son peuple.
Nul auteur n'a sçu mieux que lui combattre le fanatisme et la sédi-
tion, il les a rendus également odieux et ridicules. » La France
sauvée (1757), p. 8. Nous sommes loin « du scélérat V., » et ses id'es
se sont singulièrement transformées, on en conviendra, depuis lors.
1. Lettre inédite de Baculard d'Arnaud à Voltaire, en lui envoyant
son Poënie ù la Nation ; le 29 mars 1762.
LA MUSE TRAGIQUE AU COUVENT. 475
avec sa facilité ordinaire. Il venait de publier, après
de Belloy, sa Gabrielle de Vergy, une tragédie en
cinq actes et en vers, où, comme on le pense bien,
il n'y avait point le mot pour rire. « C'est, nous dit
Grimm, le même sujet traité par deux grands hommes
également pauvres de génie, également impuissants,
dont l'un se laisse aller à sa langueur, l'autre se dé-
mène comme un diable pour vous la dérober. Ce pauvre
d'Arnaud croit que la frénésie de la passion est la
même que celle qui résulte d'un dérangement d'or-
ganes ; il ne se doute pas de la liaison secrète qui
existe entre les écarts de la passion, il croit qu'on n'a
qu'à passer du blanc au noir et du noir au blanc pour
avoir l'air d'un homme agité et ballotté par une pas-
sion violente. Son Fayel est un fou furieux qu'il fau-
drait enchaîner aux Petites-Maisons '. » Mais c'était là
le genre de chefs-d'œuvre auquel applaudissait cette
société blasée et affadie, qui prenait en si grande
pitié les chevaux attelés au cadavre de Damiens et ne
g 'attendrissait qu'à bon escient, en dépit de cette fac-
tice sensibilité qu'elle affichait depuis la Nouvelle
Eéloîsê et Y Emile. Et d'Arnaud avait, au degré le
plus éminent, le talent faux et affecté qui convenait à
ses lecteurs et à ses lectrices, à ses lectrices surtout,
dont ses romans, ses héroïdes et ses pièces encom-
braient les toilettes.
Quoi qu'il en soit, Voltaire, à qui il avait adressé sa
Gabrielle, ne fit pas attendre son remercîment. « J'ai
I. Grimm. Correspondance littéraire (Paris, Fume, 1829), t. VI,
p. 374. 1er mars 1770.
476 OUBLI DU PASSÉ.
l'honneur, lui écrivait-il par la main de Wagnière,
d'être capucin, et, en qualité de moine, je vous dirai
que votre moinesse de la Trappe m'a infiniment tou-
ché. Je bénis Dieu que le théâtre se soutienne par
'Église... On dit que la Comédie française est absolu-
ment tombée. La muse tragique se retire dans les cou-
vents comme madame de La Vallière se retira aux
Carmélites '. » Des compliments, du persiflage, une
épigramme à l'endroit de la Comédie française , et
aussi , sans que Baculard le soupçonne le moins du
monde, à l'endroit des faiseurs de tragédies ; c'est là le
Voltaire des bons jours, et il n'y a qu'à sourire à cette
malice bénigne qui ne va pas jusqu'à érailler la peau.
En somme, ce qui importait, c'était de savoir si
l'auteur de Zaïre s'était laissé désarmer par une dé-
marche digne, honorable, méritoire, et qui témoignait
d'un cœur affectueux et reconnaissant. Mais il eût été
bien étrange que Voltaire, si clément, si miséricor-
dieux envers tant d'autres, ne se fût montré impi-
toyable que pour le seul Baculard; et nous n'avions
pas besoin de la découverte de cette lettre inédite pour
croire à un rapprochement qui nous semblait dès lors
inévitable.
1. Charavay aîné, Catalogue d'autographes, du lundi 3 février 1808
(du docteur Michelin de Provins), p. 19, r.° 198. Leltre de Vollaire
à d' Arnaud ; 16 mars 17 7 0.
FIX DE VOLTAIRE A LA COUR.
TABLE
— Madame d'Étiolés. — Le Temple de la Gloire. — Rameal
et Rousseau. — Les Fêtes de Ramire. — Semonce amicale. —
Nouvelle passion du roi. — Mademoiselle Poisson. — Une mère
a\isée. — Prédiction accomplie. — Brillante éducation. — En-
thousiasme de madame de Mailly. — Salon de madame d'Étiolés.
— Madame deChuleauroux. — Le pied de la duchesse de Che\reu?e.
— Mort de la favorite. — Reprise des courses dans la forêt de Sé-
nart. — Rendez-vous dans Paris. — La rue Croix-des-Petils-
Champs. — Naïveté du président Hénaull. — Le cousin Binet. —
La jeunesse d'Antoinette. — Désespoir de Le Normand. — Vol-
taire à Etioles. — Premier madrigal. — Bernis. — Ses assiduités
auprès de la maîtresse du roi. — Don d'un logement aux Tuileries.
— Le roi pave les clous. — Mission délicate. — Le brevet de mar-
quise. — Idée fixe de Voltaire. — Déloyauté des Etats généraux.
— D'Argenson charge le poêle de rédiger une protestation du gou-
vernement français. — Voyage de Fontainebleau. — Madame du
Chàtelet et les carrosses de la reine. — Elle se fait, sans s'en dou-
ter, une grosse affaire. — Un marchand de Londres. — M. Fal-
kener. — Ambassadeur à Constantinople. — Un homonyme. —
Démarche de Voltaire. — Offre d'aller en Flandre. — Indifférence
simulée. — Retour du roi. — Le Temple de la Gloire. — Le grand
couvert. — Louis XV ne dit mot à Voltaire. — Trajan est-il con-
tent ? — Anecdote douteuse. — Manque de politesse du roi. —
Madame de Pompadour et Agnès Sorel. — Maupertuis part pour
la Prusse. — Les Ennui* de Thalir. — Curieuse lettre de Crébil-
lon. — Transformalion de la Princesse de Saiarre. — La Ména-
gerie. — La Popelinière. — Collaborateur de Rameau. — 0 ma
tendre muselle! — Rousseau introduit chez le tinancier par Gauffe-
court — Représentation des Muses rivales. — Brutalité de Rameau.
4/8 TABLE.
— Seconde audition fiiez l'intendant des Menas. — Malveillance
de madame de I.a Popelinière. — M. de Richelieu bienveillant pour
Rousseau. — Premiers rapports de Jean-Jacques et de Voltaire. —
Echange de politesses. — Nouveaux dégoûts. — Rousseau tombe
malade. — N'assiste pas à la représentation des Fêtes de Ra-
mire Page 1
II. VOLTAIRE A L'ACADÉMIE. — DISCOURS DE RÉCEPTION. — Le
poète Roi. — Les Travenol. — Mort du président [Souhier. —
Un fauteuil vacant. — Agrément de Louis XIV. — Activité de Vol-
taire. — Mol de Montesquieu. — Déchaînement des ennemis. —
Pluie de libelles et de pamphlets. — Discours prononcé à la porte
de l'Académie par le directeur à M***. — Le Triomphe poétique.
— Le poète Roi. — Conseiller au Chàtelet. — Arrêté et transféré
à la Bastille. — Manie habilement l'épigramme. — L'un des faiseurs
de calotines, avec Camusat et Piron. — S'attaque à tout. — Mon-
crif le bàtonne. — Voltaire glisse son nom dans VEpitre sur la
Calomnie. — Roi décoré du cordon de Saint-Michel. — Il rime
une satire intitulée le Coche contre l'Académie. — Enfermé à Saint-
Lazare. — Le Poëme de la Félicité et la Princesse de iïavarre. —
Aversion profonde de Roi contre Voltaire. — Il est protégé par la
reine. — Sa lettre au lieutenant de police. — Ses mœurs peu ho-
norables. — Sa femme et le financier Le Riche. — Voltaire est
élu. — Exaspération de ses ennemis. — Baillet de Saint-Julien.
— La police mise sur pied. — Descente chez Mairault. — Saisie
de ses papiers. — Le colporteur Phélizot fait des aveux. — Per-
quisition chez les libraires. — Nombreuses arrestations. — Dis-
cours de réception de Voltaire. — Universalité de la Langue fran-
çaise. — Critique plaisante. — Visite chez les Travenol. — Haine
du violon contre l'auteur de Zaïre. — Arrestation du maître de
danse. — Mauvais effet de celte mesure de rigueur. — Le père
Travenol chez Voltaire. — Attendrissement passager. — L'abbé
d'Olivet chargé d'apaiser le poëte. — Sa lettre à son frère. —
Abus de confiance de Voltaire. ■ — Il rend plainte contre Louis Tra-
venol. — Mémoires du père et du fils. — L'avocat Mannory. —
Un apologiste d'Œdipe. — Demande de secours. — Médiocre assis-
lance. — Historique peu tendre de leurs relations. — L'abbé Pré-
vost. — Générosité de Voltaire en faveur de Rameau. — Sentence
du Chàtelet. — M. Moreau avocat du roi. — Démarches du poêle
auprès du magistrat pour obtenir une rétractation de Rigoley. —
Elles n'aboutissent point. — Évocation au grand conseil. — Ren-
voi à la Tournelle criminelle. — Vers d'Armide parodiés par Tra-
vcnol. — Portrait de celui-ci. — Nouveaux mémoires. — Faclum
TABLE. 479
de Mannorv. — Confirmation du premier arrêt. — Les fournis-
seurs de Travenol. — Esprit inquiet et querelleur. — S'allaque à
Jean-Jacques Rousseau. — Se» démêlés avec ses camarades. — Sa
sortie de l'Opéra. — Circonstances atténuantes en faveur de Vol-
taire Page 45
III. — Vauvenargues et Marmontel. — Voltaire gentilhomme
ordinaire. — Séjour a Anet. — Nature affectueuse de Voltaire.
— Vauvenargues. — Se trouvait au siège de Prague. — Sa santé
délicate. — Enthousiasme de Voltaire à son égard. — Ses efforts
pour le servir auprès du ministre. — Leurs entretiens. — Douce
influence de Vauvenargues. — Regrets que sa mort laisse dans le
cœur de Voltaire. — Marmontel. — Envoi de l'ode sur l'Invention
de la poudre à canon. — L'auteur de la Henrinde y répond par des
encouragements et des louanges. — Ivresse de l'élève de philoso-
phie de Sainte-Catherine. — Départ pour Paris. — Première dé-
ception. — Le contrôleur général remercié. — Marmontel ne se
décourage pas. — Bontés de Voltaire pour lui. — La duchesse du
Maine et son âne. — Ouvertures faites au poëte. — Le château de
Sorel. — L'abbé Le Blanc et les souliers de l'abbé Sallier. — Mot
de Voisenon sur La Chaussée. — Les domestiques de madame du
Chàtelet. — Ils prennent la clef des champs. — Longchamp entre
à son service. — Impudeur des femmes au XVIIIe siècle. — Le
bain de la marquise. — Le cabaret de la Maison Rouge, de Chaillot.
— Longchamp attaché à la personne du poëte. — Voyage de Fon-
tainebleau. — Entrée en fonctions. — Voltaire à sa toilette. —
Reçoit son brevet de gentilhomme ordinaire du roi. — Mauvais
effet de cette faveur en Poitou. — Le chevalier de L'Huillière. —
Un bon citoyen. — Epitre de Voltaire sur la victoire de Lawteld.
— Voltaire et madame du Chàtelet à Anet. — Plaisant récit. —
Exigeances d Emilie. — Ridicules qu'on lui prête. — Sans-gène
des deux amis. — Boursovjjle. — Madame du Chàtelet parfaite
dans le rôle de mademoiselle de la Cochonnière. — Départ de l'il-
lustre couple. — Fontainebleau de 17 47. — Le jeu de la reine.
— Perte énorme de madame du Chàtelet. — Mot imprudent de
Voltaire. — Une société gangrenée. — Les fripons de qualité. —
Le secrétaire de la comtesse de Beuvron. — M. de Thiars et la prin-
cesse de Monaco. — Panique de Voltaire et de la marquise. —
Fuite précipitée. — Le charron d'Essonne Page 97
IV. — Flite a Sceaux. — Les petits Cabinets. — Premier voyage
a Lunfville. — Voltaire trouve un refuge à Sceaux. — La ruelle
de la duchesse du Maine. — Incognito rigoureux. — Le petit Sa-
vovard. — Une bourse dans un soulier. — Désolation d'Antoine.
480 TABLE.
— La paix faite. — Arrivée de madame du Cliàlelet. — Voltaire
délivré. — Représentation de la Prude. — Talents divers d'Emilie.
— Billets d'entrée. — Mécontentement de la duchesse. — Bruits
ridicules. — Zadig. — Prault et Machuel. — Stratagème de Vol-
taire. — Dépit des libraires. — Le poëte les apaise en leur aban-
donnant l'édition. — La troupe des Cabinets. — L'Enfant pro-
digue. — Madame de Pompadour joue le rôle de Lise. — Le duc
de Chartres, MM. de Nivernais et de Gontaut. — La Comédie fran-
çaise vient prendre des leçons des Cabinets. — Entrées accordées
aux auteurs. — Madame de Pompadour en informe Voltaire par
un billet charmant. — Madrigal. — Voltaire chez Tournehem. —
Le dîner de M. de Voltaire. — Laujon y assiste. — Coteries de
la reine. — Mesdames de Luynes et de Tallard. — Indignation
que soulèvent les vers adressés à la marquise, — Affection du roi
pour Mesdames. — Petites intrigues de celles-ci. — Prétendus
vers à la Dauphine. — Bruits d'exil. — Peu de sûreté des chro-
niqueurs. — A qui étaient adressés ces vers. — Départ pour la
Champagne. — Carrosse brisé. — M. de Voltaire et madame du
Chàtelet contemplant les astres. — L'on reprend sa route. — Halle
à la Chapelle. — Arrivée à Cirey. — Toute la société des environs
accourt. — Lunéville. — Noble ambition de Stanislas. — Son
portrait. — Comparé à Henri IV. — Ses châteaux. — Ne veut
même pas qu'on lui fasse la révérence. — Le nain du roi de Po-
logne. — Bébé dans une boîte de tric-trae. — Exiguïté de son
cerveau. — Ne sait pas son catéchisme. — But du voyage en Lor-
raine. — Le père Menoux. — Projets que lui attribue Voltaire. —
La marquise de Boufllers. — Repartie de M. de la Galaizière. —
La dame de Volupté. — Accueil empressé. — Emploi des jour-
nées. — Le marquis de Saint-Lambert. — Le roi ne l'aime point.
— Voyage avorté Page 137
V. — Madame du Chàtelet et Saint-Lambert. — La cour de Lor-
raine. — Lunéville et Commercv. — Un amant transi. — Nature
ardente de la marquise. — Longue résignation. — Les lettres que
lui écrivait Voltaire. — Épreuves de l'abbé de Voisenon. — Pre-
mière rencontre. — Point de départ des amours de madame du
Chàtelet et de Saint-Lambert. — Une harpe servant de boîte aux
lettres. — Dom Calmet. — Voltaire lui annonce sa visite. — Il
donne son programme. — Le carême suspend les plaisirs. — Anec-
dole ridicule que rapporte d'Argenson. — L'aumônier de Sta-
nislas. — Ne sait pas son Bencdicite. — Départ de madame du
Chàtelet. — Lettre incohérente. — Arrivée à Versailles. — La
question des commandements. — Inquiétudes de la marquise. —
TABLE. is|
M. de Bercheny. — Heureuse solution. — M. du Chftidel obtient
la charge de grand maréchal des logis. — Les Visilandines de
Beaune. — La Uort de César au couvent de Saint-Martin. — Re-
quête à Voltaire. — L'abbé de Chauvelin. l'un desappuisdu poHe.
à la Comédie française. — Les deur. amis quittent Paris. — Halte
à Chàlons. — L'hôtesse de la Cloche. — Un bouillon bien pavé.
— La cour de Lorraine à Commercy. — Invitation faite aux anges.
— Plaisirs et fêtes. — Voltaire se multiplie. — Il vole le fini hir
au père Lemoine. — Une éclipse de soleil. — Le roi de Pologne
à Trianon. — Rivalité de Voltaire et de CréLillon. — Admiration
peu sincère du premier pour le second. — Démarches auprès 'lu
lieulenant de police. — Impartialité de la favorite. — Louis XV
donne cinq mille francs pour la décoration de Sémiramii. — En-
combrement ridicule de la scène. — Ce qu'en dit Voltaire. — Le
marquis de Sablé et YOpéra au village. — Le tombeau de Ninus.
— Messieurs, place à l'ombre! — Désespoir de Voltaire. — Inter-
vention bienveillante du magistrat. — Générosité du comte de
Lauraguais. — Représentation de Sémiramis. — Le chevalier de
la Morlière. — Son portrait. — Terreur qu'il inspirait. — Succès
disputé. — Voltaire et le prince de Wurtemberg. — Le café Pro-
cope. — La défroque de l'abbé de Villevieille. — Invraisemblable
longanimité de Voltaire. — Crébillon à Choisy. — Ingratitude
des comédiens. — Vers supprimés par le censeur. — Voltaire ob-
tient qu'on les restitue Page 17 7
VI. — Sémiramis. — Les soldats de Corbllon. — Voltaire a
Chàlons. — Lettre a la reine. — Voltaire quitte Paris contre
l'avis de ses amis. — Tombe malade à Chàlons. — L'évèquc et
l'intendant viennent le voir. — Le souper de Longchamp. — Vol-
taire se laisse tenter. — Arrivée à Lunéville. — Prompt rétablis-
sement. — Mesdames du Chàtelet et de Boufflers à Plombières. —
Incommodités du lieu. — Rapports quelquefois aigres des deux
amants. — Menaces de rupture. — L'arme favorite de Saint-Lam-
bert. — Une épitre de madame d'Houdetot. — Les Italiens pré-
parent une parodie de Sémiramis. — Emoi de Voltaire. — Lettre
à la reine. — Défaite de Marie Lerzinska. — Son attitude dif-
férente à l'égard de Hariannie. — Démarches sur démarches. — Il se
retourne vers M. Berner. — Rouerie innocente. — Sémiramis à
Fontainebleau. — ttoileau et la Satyre des Satyres. — La parodie
écartée à Fontainebleau. — Projet de la donner à Paris. — Nou-
velles démarches du poète. — Réplique sèche de M. de Maurepas.
— Quitte pour la peur. — Petits nuages. — Une visite inoppor-
tune. — Voltaire découvre qu'il est trahi. — Accable d'injures
482 TABLE.
l'infidèle. — Saint-Lambcrl se met à sa disposition. — Préparatifs
de départ. — Explication entre la marquise et Voltaire. — Logique
étrange. — Voltaire désarmé. — Il pardonne. — Réconciliation
des deux rivaux. — Légèreté du poëte. — Épitreà Saint-Lambert.
— Voltaire gagne un ami. — Distique de Gilbert. — Histoire de
la guerre de 174t. — Lecture qu'en fait Voltaire à Lunéville. —
Épisode des Stuarts. — Arrestation du prétendant. — Indignation
de l'écrivain. — Assertion erronée de Longchamp. — Mai.-on de
plaisance de M. de Cliàlons. — L'on se met au jeu. — Impatience
des postillons. — Obstination de madame du Chàtelet. — Une
partie de comète prolongée jusqu'au soir. — Terrible révélation.
— Grossesse de la marquise. — Conciliabule — Comédie peu
édifiante. — Enchantement de M. du Chàtelet. — Voltaire et
Emilie à Paris. — Le poëte entre, deux rois. — Le Philosophe chré-
tien. — Stanislas consulte sa fille. — Le Panégyrique de Louis XV.
— L'Académie à Versailles. — Brouille de Voltaire et de M. de Riche-
lieu. — Ils se raccommodent. — Libéralité de l'éloge. Page 217
VII. — Catilina. — Newton et Saint-Lambert. — Nanine. — Un-
sermon de Voltaire. — Catilina. — Importance que l'on atlachait
à la cour à son succès. — Madame de Pompadour y assiste. —
Louis XV s'informe avec empressement du sort de la pièce. — Sup-
pression réclamée par la marquise. — Les admirateurs de Crébil-
lon. — Ce que Montesquieu pense de Catilina. — Profonde ran-
cune de Vollaire. — L'Âristomêne , de Marmonlel. — Etrange
méprise. — Un madrigal en prose. — Ce que raconte Duclos à ce
sujet. — Illusion de la favorite. — Une dernière grâce. — Voltaire
se défait de sa charge de gentilhomme ordinaire. — Le roi lui en
conserve le titre. — Vie mondaine d'Emilie. — Agitations de son
àme. — Fait part de son état à madame de Boufflers. — Stanislas
à Trianon. — Madame du Chàtelet l'y suit. — Se fait envoyer sa
garde-robe. — Mécontentement de Saint-Lambert. — Verte réplique
de la marquise. — Bontés de Stanislas pour elle. — Départ du roi
de Pologne. — Retour d'Emilie à Paris. — Un devoir d'hon-
neur.— Complète séquestration. — Mère coupable. — M. du Chà-
telet dans le tête-à-tête. — Emploi des heures. — Clairaut vient
en aide à la marquise. — Une partie des journées consacrées à
vérifier les calculs. — Voltaire en appétit. — Le quart d'heure de
grâce. — Il s'impatiente. — Une scène de Voltaire. — Souper
silencieux. — Gêne de chacun. — La tasse cassée. — Fureur
d'Emilie. — Réconciliation coûteuse. — Le poëte chez madame
d'Argental. — Sa facilité à s'apaiser. — Dévouement sincère de
d'Argenlal. — 11 vit de Voltaire. — Ce que dit de lui Marmonlel. —
TABLE. 48:{
Indépendance des amis de Voltaire. — Le triumvirat. — Nanine.
— Un mauvais voisin. — Sollicitations du roi de Prusse. — Fins
de non-recevoir de Voltaire. — L'abbé d'Arty. — Le Panégyrique
de saint Louis. — Démarche près de Voltaire. — Voltaire fabrica-
teur de sermons. — Rousseau, Diderot et Mercier. — Rapide
séjour à Cirey. — Un fantôme de souverain. — Ce que fut M. de
la Galaizière Page 257
VIII. — L'abbé Porquet. — Voltaire pris par famine. — Couches
de LA marquise. — Sa mort. — Embellissements de Lunéville. —
Stanislas aime à bâtir. — Sa sobriété. — Société intime du roi
de Pologne. — L'abbé Porquet. — Sa petite personne. — Hui-
tain de madame de Boufflers. — Saint-Lambert et l'abbé de Bernis
attelés au même poème. — Les rigoristes et les mondains. — Géné-
rosités dont le père Menoux est l'objet. — Saillie de M. de Tressan.
— Vengeance du père. — Petit-train. — M. Alliot. — Éloges que
fait de lui Y Année littéraire. — Madame Alliot met Voltaire à
la porte. — Ce que lui dit le poëte. — Dépense de Stanislas. —
Administration un peu étroite du conseiller aulique. — Voltaire
ne s'arrange pas du régime. — Il flaire la malveillance. — Sa réso-
lution d'en finir avec ces tracasseries. — Petits billets aigres. —
Sont sans réponse. — Il s'adresse à Stanislas. — Réplique d'Alliot.
— En quoi Virgile et M. de Voltaire diffèrent. — De quel côté
sont les torts. — Tout s'arrange. — Dénoùment prochain. —
Défaillances de madame du Châtelet. — Pressentiments sinistres.
— Attitude de Saint-Lambert. — Dernière lettre d'Emilie. — Ses
couches. — Transports de Voltaire. — Annonce à tous leurs amis
cet heureux résultat. — La fièvre de lait. — Le verre d'orgeat à
la glace. — Effet désastreux de celte boisson. — Regnault, Sal-
mon et Bavard sont appelés. — Mort de madame du Châtelet. —
Consternation générale. — Désespoir de Voltaire. — Légende de
la bague. — La cassette de la marquise. — Emiliana. — Curio-
sité de M. du Châtelet punie. — Auto-da-fé de ces papiers. —
Longchamp trouve moyen d'en dérober quelques-uns aux flammes.
— La correspondance de Voltaire avec Emilie. — Qui accuser de
sa destruction ? — Explications de Longchamp. — Ne sont pas con-
cluantes.— Saint-Lambert avait seul intérêt à la faire disparaître.
— Les lettres de Jean-Jacques à madame d'Houdetot. — Aveu de l'au-
teur des Saisons. — Plus de quolibets que d'épilhalames. — Epi-
taphe. — Justice rendue à la marquise par Maupertuis. — Son éloge
par Voltaire. — Peu de penchant de madame du Châtelet pour l'his-
toire. — Son influence sur les travaux de son ami. — Aptitude de
Voltaire pour les sciences. — Heureuse période de Cirey. — Bénéfices
484 TABLE.
de cette existence en commun. — Honneurs rendus à la marquise.!
Incertitudes de Voltaire. — Départ pour Cirey. — Un problér!
insoluble Page 2^
IX. — Retour a Paris. — Oreste. — L'hôtel de Clermont. —
Kain. — Déménagement laborieux. — Kmballage de la bibliJ
thèque, des statues et des instruments de physique de Voltaire.
Q Sa générosité envers M. du Châtelet. — Départ de Cirey. — S '• j o 1
à Reims chez M. de Pouilli. — Un copiste bel esprit. — Madrig
sur Cutilina. — M. Tinois. — La maison de la rue Traversière. -
Voltaire la prend à son compte. — Voltaire se console. — Long
champ s'en attribue le mérite. — Cause plus vraisemblable. — L
Calilina de Voltaire. — Achevé en huit jours. — Impatience Ce
vreuse du poëte. — Difficultés présumables de la lutte. — Il réclan
de la part de la favorite une neutralité bienveillante. — Une leclui
chez d'Argental. — Oreste substitué à Calilina. — Le mot t
l'énigme. — Le visa de Crébillon. — Dangers que couraient du
lui les manuscrits. — La mégère de Villeneuve. — Les dix cha
et les vingt-deux chiens du vieux tragique. — Démarche de Vo
taire. — Fière réponse de Crébillon. — Les billets de parterre. -
Un vers d'Horace. — Plaisanterie renouvelée de la Pelopée <
l'abbé Pellegrin. — Première représentation d'Oreste. — Médioc
succès. — Voltaire interpelle le public. — Corrections jugées néce
saires. — Lettres à mademoiselle Clairon. — Les princesses (
théâtre. — Le public plus favorable. — Griefs peu fondés de Vo
taire contre Jean- Jacques. — Le petit Rousseau. — Scène que 1
fait Voltaire. — Intervention de madame Le Bas. — Parodies
facéties sur Oreste. — Madame Denis installée rue Traversière. ■
Auteur dramatique. — Craintes de son onch. — L'amour <
théâtre. — A existé de tout temps en France. — Les hôtels
Soyecourt. de Jabach et de Clermont. — Comédie bourgeoise. •
Jalousie des comédiens français. — L'abbé Chauvelin. — Comp
sition de la troupe d'amateurs. — Le Mauvais liiche. — Le fut
Rosclus. — Chaleureuse réception. — Prétentions de Longcham
— Voltaire et mademoiselle Bâton. — Le vestiaire de la Cornée
française. — Borne sauvée. — Chambrée complète. — Betentis
ment de ces représentations. — Comédiens de qualité. — Alz
aux Cabinets. — Étrange tournure d'esprit du roi. — Un ii
promptu Page 3
X. — Fréron. — Un pensionnaire de Frédéric. — Bome sauvée.
Échange de madrigaux. — Le successeur de Desfontaines.
Fréron. — Ses débuts avec Voltaire. — Maligne exhibition.
TABLE. 485
Fréron s'atlaque à l'abbé de Bernis. — Suppression de ses feuilles,
— Le journaliste à Vincenncs. — Les Métamorphoses et les Miracles
de saint Ovide. — Le président Claris. — Lettres sur quelques écrits
de ce temps. — Nouvelles attaques. — Exaspération de Voltaire.
— Fréron proposé à Frédéric comme correspondait. — Sa biogra-
phie par Voltaire. — L'abbé Raynal sur les rangs. — Évidentes
exagérations. — Thiériot. — En instances pour être payé. — S'a-
dresse à Voltaire. — Dumolard réduit au même régime. — Requête
en vers. — Tliiériot remercié. — N'obtient aucun salaire. —
Louis XV piqué au vif. — D'Alembert pensionné par le roi de
Prusse. — Ce que Louis XV a fait pour Voltaire. — Louis XIV et
les gens de lettres. — Pierre Morand succède à Baculard. — Le
théâtre de la rue Traversière. — Regrets tardifs des comédiens. —
Sont admis aux représentations, — Hésitation de madame du
Maine. — Obstacles écartés. — Jeu pathétique de Voltaire. —
Lenlulus Sura. — La Chaussée méchant et envieux. — ■ Cénie. —
Madame de Gratîgny réconciliée avec Voltaire. — Rapprochement
entre le poète et les comédiens. — Départ de Baculard pour Ber
lin. — Ses relations. — Échange de flatteries. — Modestie de
Baeolard. — Marmontel et Thiériot chez Voltaire. — Un nouvel-
liste officieux. — Piquant dialogue entre Voltaire oX Thiériot. —
Le couchant de Voltaire et ['aurore de Baculard. — La question
d'argent. — Conditions du voyage. — Acceptées de bonne grâce
par Frédéric. — Une Danaë édentée. — Causes déterminantes. —
Esprit envahissant de Voltaire. — Il voudrait régenter les Cabinets.
— La caille de madame de Pompadour. — Grassouillette. — Le
poêle à Compiègne. — Réponse du plus grand roi du Midi. —
Avances de la favorite près du roi de Prusse. — Étrangement
accueillies Page 381
XI. — Voltaire a Postdam. — Carrousel. — D'Arnaud chassé. —
Départ de Compiègne. — Séjour forcé à Clèves. — Arrivée en
Prusse. — Postdam. — N'est pas une ville de plaisirs. — Enthou-
siasme des premiers jours. — Imprévoyance de l'avenir. — Mutuel
optimisme. — Carrousel. — Fêtes splendides. — Voltaire cham-
bellan du roi de Prusse. — lmprobation de d'Argental. — Froi-
deur de madame Denis. — L'église Sainl-Barthélemy et l'opéra de
Rerlin. — Frédéric battu en brèche. — Lettre qu'il écrit à Vol-
taire. — Séductions de Paris. — Le musicien Grill. — Madame
Denis et le noble Génois. — Un créancier mal élevé. — Infidélité
de Longchamp. — Elle ôte de l'autorité à ses récits. — Démarche
du roi de Prusse auprès du roi de France. — L'historiographie
donnée. — Dépit qu'en ressent Voltaire. — Mécontentement du
m. 28
486 TABLE.
roi et de madame de Pompadour. — Jugement du public. — Plus
de Bastille pour le poète. — Blâme des politiques. — Le fameux
Prussien. — Châteaux en Espagne. — Chie-en-pot-la-perritque. —
Entraînement légitime. — Baculard d'Arnaud. — Ecrit comme un
chat. — Affection que lui témoigne Voltaire. — Grands airs qu'il
se donne. — Une sentence digne de Plutarque. — Baculard repré-
sente un garde dans Mariamne. — Il n'y a pas de petits rôles. —
Mauvais procédés. — Préface désavouée. — Opinion de Formey. —
Lettre de d'Argenlal. — Dialogue entre l'abbé Desfontaines et
d'Arnaud. — Voltaire exige le départ de Baculard. — Le roi
cède. — Baculard chassé. — Triomphe peu convenable de Voltaire.
— Une prophétie de Collé. — D'Arnaud se retire à Dresde. — Y
est bien accueilli. — Nommé conseiller de légation à la cour de
Saxe. — Poëme à la Nation. — Éloges exagérés de Piron. — Ran-
cune implacable de ce dernier à l'égard de l'auteur de Zaïre. —
Une tentative honorable. — Gabrielle de Vergy. — La muse tra-
gique au couvent. — Oubli du passé Page 429
FIN DE LA TABLE.
ERRATUM
l\ 295, ligne M , — au lieu de : « Stralsund » lisez : • Frederickshall. •
Paris. — Irap. de P. -A. Bourdier, Capiomont fils et Ce, rue des Poitevins, 6.
\
desnoiresterr;s, Gustave.
Voltaire à la Cour.
2099
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